PORTRAIT DE MADDALENA STROZZI
maussade; elle garde, en dépit de sa régularité, un accent de nature auquel le peintre n'a pu se soustraire, et qu'aggrave encore l'accentuation du menton. L'âge de la première jeunesse est passé pour Maddalena Doni. La vie et ses tristesses ont déjà marqué de leur empreinte les traits de cette jeune femme. Les joues sont un peu fortes, et le bas du visage a pris déjà de la lourdeur. Par suite de cet embonpoint précoce, l'ovale de la tête se trouve légèrement altéré. On n'en reconnaît pas moins, dans la construction du crâne, l'élégance et la légèreté florentines. Le col conserve de la distinction. Il est entouré d'une très fine chaînette d'or qui soutient un riche bijou, composé d'une plac{ue en rubis, saphir et émeraude, à laquelle pend une perle fine en forme de poire. Les épaules, bien tombantes, continuent avec grâce la ligne et les contours du cou ; elles sont parées plutôt que cachées par un fichu de gaze transparente qui couvre de chaque côté la poitrine. La robe est rose. Le corsage, qui constitue un véritable corset, dégage la gorge et est encadré d'une bande de velours bleu, où sont ménagées des œillères d'or par lesquelles passe le lacet qui attache ce vêtement. Une chemisette blanche, ornée d'une fine dentelle, dépasse légèrement ce corsage et conduit l'œil, par une transition douce, des couleurs un peu vives de la robe au rose tendre des chairs. De larges manches, en damas de soie bleu lapis broché de ramages du même ton, sont agrémentées de crevés blancs à la hauteur des épaules et enveloppent les I. 8
bras jusqu'aux poignets. Les mains sont croisées l'une sur l'autre, la droite sur la gauche. Les dernières phalanges de l'annulaire et de l'index de la main gauche sont pourvues de bagues en rubis; une bague en émeraude est passée à la première phalange de la main droite... 11 faut tout noter dans ce costume : les moindres détails y prennent de l'importance par ce qu'ils ont de fini et de recherché ; les moindres accessoires y ont non seulement leur valeur propre, mais aussi une valeur relative dans la valeur générale de l'ensemble. On dirait autant de timbres gais et sonores qui deviennent obligatoires pour la parfaite intelligence de la mélodie qu'ils accompagnent.
Dans ce portrait, comme dans celui d'Agnolo Doni, on remarque une sécheresse de contours, un reste de gêne en présence du modèle vivant et une timidité d'exécution qui trahissent un peintre de portraits encore en quête de sa voie. Les cheveux, traités presque un à un, ne sont pas le fait d'un artiste passé maître. On constate néanmoins, dans ce portrait, un notable progrès sur celui d'Agnolo Doni. Sous les caresses d'un pinceau un peu précieux sans doute, que d'intelligence et que de pénétration ! Gomme on sent, sous cette Hmpide peinture, l'intimité du modèle vivant ! Dans cette nature, qui n'a rien d'enchanteur, ne saisit-on pas tout d'abord ce que la femme a de gracieux, ce que l'épouse a de chaste? Ne devine-t-on pas, derrière toutes ces élégances, la grande dame et surtout l'honnête femme? Faut-il enfin un grand effort
PORTRAIT DE MADDALENA STROZZI. Mo
d'imagination pour passer de ce véridique portrait à un idéal qui semble entrevu déjà dans la réalité même? On a prétendu qu'on avait là le modèle d'une des Vierges peintes par Raphaël à la même époque, la gangue naturelle d'où était en train de se dégager le diamant pur. Maddalena Strozzi aurait été comme le germe d'une des Madones florentines les plus justement admirées. Si l'on compare, en effet, la Vierge au Chardonneret à la fille de Giovanni Strozzi, on signale entre elles quelques analogies qui peuvent être regardées comme des présomptions. Diminuez légèrement dans le portrait la hauteur du front; abaissez les paupières ; ne modifiez en rien la ligne du nez, qui est d'une remarquable pureté; enlevez à la bouche son trop vif accent de nature ; déchargez les joues du commencement d'embonpoint qui les menace déjà; éteignez ce qu'il y a de trop chatoyant et de trop mondain dans le costume; donnez à la gorge un peu moins de relief, de manière à ramener la jeune femme à l'état de jeune fille, et dans la Vierge au Chardonneret vous retrouverez peut-être quelque chose de Maddalena Strozzi ^ .
Le portrait de Maddalena Strozzi a subi les mêmes vicissitudes que celui d'Agnolo Doni. Leur fortune a été la même ; jamais ils ne se sont séparés. Cependant la conservation est meilleure chez l'un que chez l'autre.
I. Cette opinion a été plusieurs fois émise, notamment par M. Giovanni Masselli. (Voyez Galleria PiLii illustrala du Luigi Dardl. Firenze, 1842; t. IV.)
Soit que Raphaël ait donné plus de soins au portrait do Maddalena qu'à celui d'Agnolo, soit que la peinture, plus légère et plus délicate ici que là, ait, en raison même de cette délicatesse et de cette légèreté, mieux résisté à l'action du temps, soit enfin que le restaurateur en ait usé avec plus de ménagements dans un cas que dans l'autre, le portrait de la femme est dans un état de pureté relative que n'a point le portrait du mari. Il est probable que Raphaël a peint d'abord Agnolo Doni, et que, cette première épreuve faite, il s'est senti plus maître de lui quand il a eu à peindre Maddalena Strozzi ^ .
1. Le portrait de Maddalena Strozzi est peint, comme celui d'Agnolo Doni, sur un panneau au revers duquel on voit des figures mythologiques tracées sur un fond clair. De qui sont ces ébauches? A quel peintre Raphaël a-t-il emprunté ces panneaux? — Le portrait de Maddalena Strozzi a été gravé au trait par Giuseppe Rossi, pour la traduction italienne de Quatremère de Quincy par Longhena. Il est également reproduit dans la Storia délia piUiira ilaliam de Rosini (t. IV, p. 53). On en trouve encore une gravure dans la Galleria Pitti illustrala da Luigi Bardi. Enfin les Famigiie illustri d'Ilalia, de Litta, en donnent une reproduction coloriée. Le Musée des Copies de l'École des beaux-arts, à Paris, en possède une copie, par M. Mottez.