PORTRAIT D'UNE FEMME INCONNUE. IM
époque, même dans ses peintures à l'huile, se remarque dans ces deux portraits. Le vêtement aussi, les draperies, notamment le pan d'étoffe qui sort des manches à la hauteur des épaules, sont traités de la même manière dans les deux tableaux. Les mains également, dans leur dessin, dans leur modelé, dans leur couleur et jusque dans la façon dont elles s'arrangent, se ressemblent beaucoup. La similitude d'exécution serait plus frappante, si la conservation était semblable de part et d'autre; mais le portrait des Offices a beaucoup plus souffert que celui du palais Pitti, l'épiderme en est usé, il a même presque tout à fait disparu, de sorte que la parure extérieure, qui est quasi entière encore pour la fille des Strozzi, fait en partie défaut à la femme inconnue de la Tribune de Florence.
Quelque chose de touchant et de chaste ne se dégage pas moins de cette peinture. On dirait volontiers qu'elle a de la transparence. Si l'on n'y ressent plus dans leur fraîcheur première les recherches du pinceau, on y retrouve toutes les délicatesses de la pensée du peintre, on y reconnaît l'élévation de son style et cette haute faculté d'interprétation qui lui est personnelle. Les tonalités se sont assourdies, mais la mélodie chante toujours, et son charme est des plus pénétrants. Les couleurs, en s'atténuant, ont d'ailleurs conservé leurs valeurs relatives ; chacune d'elles est comme une note qui, pour être voilée, n'en est pas moins juste, et elles vibrent toutes ensemble avec autant d'harmonie que de douceur. C'est ainsi que le vert et le rouge
assombris de la robe s'accordent avec le ton mat et pâli des chairs. Ce qu'aucune altération n'a pu affaiblir dans ce portrait, c'est l'âme, qui est aussi vivante aujourd'hui qu'au premier jour. Raphaël, en présence de son modèle, a dû être dominé surtout par une grande impression de pureté, et il a rendu cette impression avec une simplicité, on pourrait presque dire avec une naïveté qui n'appartient qu'à lui. On citerait nombre de femmes plus belles que celle-ci ; on en trouverait difficilement une qui, sans aucune affectation d'austérité, parée même ])our le monde, éloigne davantage l'ombre d'un mauvais regard ou d'une mauvaise pensée, attire plus à elle par la grâce et commande à un plus haut point le respect. En contemplant ce portrait, on se laisse doucement aller à cette influence féminine, bienfaisante, insaisissable et subtile, dont l'homme se sent enveloppé dès son berceau, et dont il garde le souvenir, comme une consolation, jusqu'à la tombe. De là, sans doute, l'appellation légendaire donnée à ce tableau.
Un autre portrait de femme, dont le nom est encore inconnu, se trouve également à Florence et fait partie de la galerie Pitti. Il prouve combien Raphaël, tout en restant lui-même, agrandissait chaque jour sa manière, gagnait d'étape en étape plus d'indépendance devant la nature et plus de force par l'étude des maîtres. Le portrait de Maddalena Strozzi est de 1505, le portrait qui appartient à la Tribune répond à l'année 150G, le portrait de la Gravida paraît être de l'année 1507. Ces trois portraits de femme témoignent, à deux années de distance à peine, d'un constant respect de la vérité naturelle, montrent un art de plus en plus sûr de luimême et de ses moyens d'expression.