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tacte sans cloute, et les peintres pouvaient s'en inspirer avec sécurité.
A défaut de la fresque de Giotto, Raphaël aurait eu pour se renseigner celle de iMichelino dans le dôme de Florence. Michelino, élève de Giottino, appartenait à la descendance directe de Giotto, et s'était servi très certainement du portrait peint par le maître pour peindre à son tour le tableau que la République florentine consacra au poète en i/i65, comme un hommage et comme une réparation dans la cathédrale même de la ville \
Boccace enfin n'avait-il pas décrit presque d'après nature l'extérieur et les manières du poète, et ne trouvait-on pas dans cette description comme un authentique portrait? « Dante était de taille moyenne et légèrement voûté; sa démarche était noble et grave, son air bienveillant et doux. Il avait le nez aquihn, les yeux grands, la figure longue et la lèvre inférieure un peu saillante sur la lèvre supérieure. Il avait le teint très brun, les cheveux noirs et épais. Sa physionomie était celle d'un homme mélancolique et pensif. Naturellement rêveur et taciturne, il ne parlait guère à moins d'être interrogé, et, souvent absorbé dans ses réflexions,
la fresque restaurée du Bargello, qu'il faut regarder pour connaître le Dante de Giotto.
i. Le portrait de Giotto, au Bargello, étant aujourd'hui méconnaissable, c'est à la peinture de Michelino qu'il faut recourir pour avoir l'impression la plus approximative de l'œuvre originale et comme un reflet direct de cette œuvre.
il n'entendait pas les questions qui lui étaient faites. Il aimait passionnément tous les beaux-arts, ceux même qui, comme la peinture, n'avaient pas un rapport immédiat avec la poésie. Il avait pris, dans sa jeunesse, des leçons de Gimabue, et il fut ensuite très lié avec Giotto. Il eut de même des liaisons intimes avec les musiciens et les chanteurs renommés de son temps. Doué lui-même d'une belle voix, il chantait agréablement et chantait volontiers ; c'était sa manière favorite d'épancher les émotions de son âme, surtout quand elles étaient douces et heureuses. »
Les deux portraits de Dante, dans la Chambre de la Signature, sont d'accord avec tous ces documents, quoiqu'ils ne reproduisent strictement aucun d'eux.
Portrait de Dante dans la Dispute du Saint- Sacrement. — Raphaël, en plaçant Dante au milieu des docteurs et des saints, dans la Dispute du Saint- Sacrement, devait lui imprimer une solennité particulière et comme un redoublement d'austérité. Dante apparaît là comme le revenant des mondes invisibles. Depuis le cercle le plus sombre et le plus profond de l'Enfer jusqu'à la sphère la plus lumineuse et la plus élevée du Paradis, il a eu le secret de Dieu sur les destinées de l'âme humaine, et il voit dans l'Eucharistie la source et l'explication de tous les mystères. Ce n'est pas le Dante des colères et des invectives, c'est le Dante du Purgatoire et du Paradis, c'est le poète dont les chants, d'une incomparable douceur.
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s'éclairent de la lumière d'un sourire col lime et un sorrisoK II se nnontre de profil à droite, sur un second plan. On ne voit que sa tête, qui est coiffée de la cape rouge et couronnée de lauriers. Les traits sont presque décharnés, et cependant détendus déjà comme pour l'éternel repos. On dirait que le terrible et bienheureux voyage a consumé le voyageur, mais qu'en même temps l'esprit, tout entier au mystère de l'Amour, donne un redoublement d'ardeur à ce corps épuisé. L'œil a une profondeur et une pénétration singulières, un éclat surnaturel, et il en sort comme un regard d'outre-tombe; le nez est plus accentué que dans le portrait de Giotto ; la bouche est aussi plus rentrée, la lèvre inférieure plus proéminente, le menton plus saillant, la joue plus creuse et plus sillonnée de rides. L'effort de l'intelligence a pour ainsi dire altéré ce visage, mais l'empreinte douloureuse dont il l'a marqué est presque divine.
Dans le plus grand de ses poètes, l'Italie reconnaissait le docteur des vérités éternelles. Dante avait inauguré la langue vulgaire, en concentrant dans un seul et beau type les c{uatorze dialectes de la Péninsule, et il avait porté du même coup la poésie jusque dans les hautes régions de la théologie. C'était justice de le rapprocher de saint Thomas d'Aquin et de saint Bona-
1 . Yincendo me col lume d'un sorriso Ella mi disse : Volgiti ed ascolta : Chè non pur ne' miei occhi è paradiso.
{Paradiso, xviii, 19.)
venture dans la Dispute du Saint-Sacrement, car la Somme théologique et la Bible des pauvres, longtemps regardées comme inconciliables, apparaissaient grâce à lui comme faisant partie du même tout. En introduisant le poète dans le sanctuaire même de l'orthodoxie catholique, à côté du Docteur séraphique et de VAnge de V Ecole, Raphaël donnait par avance un solennel démenti à ceux qui voudraient faire de Dante un révolté, presqu'un hérétique, et qui, forts de quelques paroles amères échappées au cœur ulcéré de l'illustre proscrit, tenteraient de mettre leurs erreurs sous la sauvegarde de ce grand nom; travaillant sous l'œil des papes, il affirmait que Dante avait sa place marquée dans ce concile idéal où la terre et le ciel se confondent dans l'adoration de l'Eucharistie.
Portrait de Dante dans le Parnasse. — Le laurier poétique, que Dante avait si ardemment souhaité recevoir à Florence sur les fonts de son baptême, dans son beau Saint-Jean ' , Raphaël, au nom de l'Église et de l'Italie, le lui a conféré dans le Parnasse du Vatican. Dante, dont la figure de profil à droite apparaît ici tout entière, est vêtu d'une longue robe rouge. La tête coiffée du bonnet de docteur et le front ceint de la couronne de laurier, il s'avance sur les pas de Virgile et parvient au
4. Con altra voce ornai, con altro vello Ritornerô poetà, ed in sul fonte Del mio battesmo prenderô '1 cappello.
{Paradiso, xxv,7.)
DANTE. loi
sommet de la montagne sainte. Ce sont les mêmes traits si bien caractérisés c{ue nous connaissons déjà, portant encore l'empreinte d'une noble souffrance, mais avec plus de calme et de sérénité. La poésie détend et pacifie ce visage, que l'on voyait tout à l'heure contracté par les hautes spéculations de la théologie. On reconnaît cette démarche noble et grave décrite par Boccace, cet air bienveillant et doux, cette physionomie mélancolique et pensive, cette nature rêveuse et absorbée c|ui n'entendait rien en dehors de ce c{ui chantait en elle^ Dante est là comme au milieu de sa propre création, en pleine Renaissance et en pleine antiquité. C'est un beau spectacle f{ue celui des muses et des poètes de tous les âges entourant ce grand esprit, semblables à ces ombres illûstres avec lesquelles il échange de mystérieuses paroles dès les premiers pas de sa visite aux enfers. On croit entendre parler le poète lui-même lorsqu'il dit: « Nous nous acheminâmes, mon guide' et moi, au devant la clarté... et nous arrivâmes sur un pré de fraîche verdure. 11 y avait là des ombres aux regards lents et recueillis; leur extérieur était plein d'autorité; elles parlaient rarement et d'une voix suave. Nous nous retirâmes
1 . Voir à Florence, dans la collection du musée des Offices, le beau dessin de cette figure.
2. C'est Virgile qui sert de guide à Dante a travers les cercles infernaux. En revêtant d'une sorte d'auréole le poète mantouan jusqu'à faire de lui le symbole profane du beau, Raphaël suivait non seulement la tradition de la Renaissance, mais celle aussi du moyen âge.
ir32 RAPHAËL PEINTRE DE PORTRAITS.
dans un des coins de cette prairie, dans un endroit élevé et lumineux, d'où l'on pouvait apercevoir tout ce qu'il y avait à l'entour. Là, debout sur la verdure émaillée, me furent montrées les grandes âmes, et du bonheur de les avoir vues je tressaille encore en moimême * . »
Les deux portraits de Dante peints par Raphaël dans la Chambre de la Signature sont conformes l'un à l'autre sans être identiques. Celui de la Dispute du Saint- Sacrement est plus strict et plus littéral que celui du Parnasse^ il est en outre d'une exécution moins indépendante. Le pinceau du maître, sans être moins scrupuleux dans le second de ces portraits, s'y montre plus libre et plus dégagé que dans le premier. Ces figures, loin de se nuire, se complètent mutuellement. Tout en respectant avec rigueur les indications fournies par ses devanciers et par les contemporains
\. Cos\ n'andammo insino alla lumiera.
Giugnemmo in prato di fresca verdura :
Genti v' eran con occhi taidi e gravi,
Di grand' autorità ne' lor sembianti :
Parlavan rado, con voci suavi.
Traemmoci cosi dall' un de' canti,
In luogo aperto, luminoso ed alto,
Si che veder si potean tutti quanti.
Cola diritto, sopra '1 verde smalto,
Mi fur mostrati gli spirili magni,
Che di vederli in me stesso m' esalto.
{Inferno, iv, 103, 111 sqq.)
DANTE. m
mêmes du poète, Raphaël a créé un type que l'histoire a gardé comme la vérité même. L'esprit, le caractère, le génie, les souffrances, toute la vie physique et morale de l'homme, sont résumés et comme simplifiés dans ces images.
Aucun peintre n'a mieux compris l'aristocratique figure du Dante. Raphaël, en la peignant, ne semblet-il pas s'être souvenu de cette apostrophe du poète en présence de son aïeul qu'il rencontre dans le Paradis : (( 0 noblesse du sang! quoi d'étonnant que les hommes là-bas, sur la terre, en soient si fiers, puisque j'en ai éprouvé de l'orgueil jusque dans le cieP? » Voilà bien aussi ce grand visionnaire a dont toute la foi fut la foi du passé et dont toutes les œuvres devaient être des œuvres d'avenir » ! Voilà bien ce pauvre grand homme qui, (( conservateur par ses convictions et novateur par son génie, n'a fait qu'évoquer les esprits cju'il croyait conjurer et hâter l'avènement d'un ordre de choses qu'il
'I . . o poca nostra nobiltà di sangue.
Se glor'iar di te la gente fai Quaggiù, dove l'affelto nostro langue, Mirabil cosa non nii sarà mai :
Chè là, dove appetito non si torce, Dico nol cielo, io me ne glor'iai.
Il est vrai que Dante, en aristocrate intelligent, ajoute aussitôt : « Tu es certes (ô noblesse!), un manteau qui raccourcit vite, car, si de jour en jour tu n'y ajoutes un morceau, le temps rôde à l'enlour avec ses ciseaux. »
Ben se' tu manto che tosto raccoroe, Si che, se non s'appon di die in die, Lo tempo va u'intorno con le force.
(Paradiso, xvi, de 1 à 9.)
repoussait de tous ses instincts » ! Voilà bien le plus sublime et le plus tragique de tous les utopistes du passé, témoignant de la vanité de son idéal par l'immortalité même de son chef-d'œuvre \
Dante appartient à la fin de ce xiii^ siècle qui est, pour notre Occident, le point de départ d'une transformation décisive, dont Raphaël marque comme le point d'arrivée dans la Chambre de la Signature,