BOCCACE DANS LE PARNASSE
Une tradition, constante aussi à partir du xvi^ siècle, veut que Raphaël ait introduit Boccace dans le Parnasse ^ . Boccace serait sur un second plan à droite, presqu'au sommet de la montagne consacrée aux Muses, à l'ombre du bosquet de lauriers qui ombrage cette partie de la fresque-. On ne voit que la tête, qui est de trois quarts à droite et couronnée de lauriers : le regard semble absorbé dans la contemplation intérieure; les traits
1 . « Evvi... il divinissimo Dante, il leggiadro Petrarca e lo amoroso Boccaccio, che vivi sono; il Tibaldeo similmente, ed infiniti allri moderni... » Vasari, t. VIII, p. 18. — Voir également Bellori, Bottari, Montagnani, etc.
2. Ce serait le personnage de Térence, dans lequel il faudrait reconnaître les traits de Boccace.
sont réguliers, fins, spirituels, graves néanmoins, et comme voilés de mélancolie; la face n'a ni embonpoint ni maigreur.
Boccace méritait-il bien les honneurs du Parnasse? Est-ce bien là le portrait de Boccace?
A la distance où nous sommes du xiv^ siècle, nous nous étonnons de voir Boccace prendre rang à côté des plus grands poètes de la Grèce et de Rome. Nous nous disons que Boccace, admirable conteur, a été assez médiocre poète et que, si le Décaméron est encore universellement connu, la T/iéséïde a été bien vite oubliée ^ Boccace, cependant, forme avec Dante et Pétrarque une sorte de trinité littéraire, dont les contemporains de Jules II ne pouvaient distraire un des membres. 11 avait été un des promoteurs les plus ardents de l'antiquité, et avait professé pour Homère un culte aussi fervent que pour Dante. Il avait donc, à ce point de vue, sa place marquée dans une fresque qui exaltait, au nom de la Renaissance italienne, toutes les gloires poétiques de l'humanité.
Raphaël avait-il des renseignements qui lui permissent de faire de Boccace un portrait véridique? Gela est douteux. Le portrait de Boccace est bien plus problématique encore que celui de Pétrarque. De portraits de Boccace contemporains de Boccace lui-même, on
4. La Théséïde est une épopée en douze chants sur l'amour d'Archytas et de Palémon pour l'amazone Èmilie, contemporaine de Thésée. On trouve dans ce poème le premier exemple de Voltava rima.
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n'en connaît pas. Si quelque trecentista a reproduit les traits du charmant conteur, cette œuvre est ignorée ou perdue. Les artistes du xv^ et du xvi® siècle ont-ils pu recueillir quelques documents qui les missent à même de faire autre chose que des portraits de fantaisie? On ne sait. Cependant la plupart d'entre eux, quand ils ont essayé de faire le portrait de Boccace, se sont ralliés à un certain type, dont Raphaël lui-même a fourni dans le Parnasse un des plus beaux exemplaires. Le portrait gravé par Baccio Baldini à la fin du XV® siècle^ n'est pas en contradiction avec le portrait gravé par Robert Boissart à la fin du xvi% et ni l'une ni l'autre de ces estampes n'infirme par rien de très notable le portrait placé dans la fresque vaticane^. Sans pouvoir à coup sûr reconnaître dans cette fresque le portrait de Boccace, on peut y voir le reflet d'une tradition et y trouver aussi une indication pittoresque qui a pour elle quelque apparence de vérité.
Avec Dante, Pétrarque et Boccace, l'iconographie du XIV® siècle a tout dit dans la Chambre de la Signature, C'est au xv^ siècle maintenant à réclamer ses portraits \
1 . Voir l'estampe représentant la planète de Jupiter, où Boccace est en compagnie de Dante et de Pétrarque.
2. Quant au portrait de Titien, qui aurait servi de modèle à la belle estampe de Corneille Van Dalen le Jeune vers le milieu du xvii" siècle, c'est arbitrairement qu'on lui a donné le nom de Boccace. — Il en est de même du Boccace que l'on signale dans le tableau du Primatice intitulé le Concert, au musée du Louvre {École d'Italie, n° 315).