PORTRAIT DE FRÉDÉRIC GONZAGUE
Les grandes intelligences qui peuplent les portiques de V Ecole d'Athènes communiquent quelque chose d'ellesmêmes au fils de Gianfrancesco Gonzague. L'enfant, par un miracle de précocité, devient presque jeune homme. Il regarde avec une curiosité naïve la figure géométrique que dessine Archimède, et ses traits s'épanouissent de bonheur à la démonstration du problème. La tête, vue de face et courbée vers la terre, se présente pour ainsi dire de haut en bas. Les longs cheveux, séparés en bandeaux, se répandent sur les épaules. Le front, vivement éclairé, prend une grande importance. Sous les paupières abaissées, on croit voir les yeux ardents à connaître et comme suspendus à la parole du maître. Sur le reste du visage, qui fuit dans un raccourci savant, rayonnent la fraîcheur et la grâce... On ne pouvait rendre avec plus de spontanéité et sous des dehors plus séduisants le ravissement d'un esprit en train de s'ouvrir aux spéculations de la science * .
1. Passavant (tome I, p. 123 et t. II, p. 82) alléguant le très jeune âge de Frédéric de Mantoue, n'a pas suivi l'indication fournie par Vasari et a cherché le jeune marquis de Gonzague de l'autre côté de la fresque, derrière le philosophe désigné sous le nom d'Averrhoës. Nous ne saurions nous ranger à cette opinion. Vasari, qui connut personnellement Frédéric Gonzague, a pu être renseigné directement par le marquis, et a dû contrôler par lui-même l'exactilude de cette information. Il est donc par trop téméraire aujourd'hui de ne pas accepter une semblable autorité. Raphaël, d'ailleurs, en rappelant dans sa fresque le neveu de la duchesse d'Urbin et en grandissant de quelques années peut-être cet enfant prodige (c'est le nom que Ton donnait alors au jeune marquis), a I. 45
m RAPHAËL PEINTRE DE PORTRAITS.
Trois ans plus tard, Frédéric de Mantoue, âgé de treize ans, se trouvait encore à Rome. Une lettre que lui adressait, le 6 février 1513, le duc régnant Gianfrancesco Gonzague, son père, ne laisse aucun doute à cet égard. L'adolescent tenait tout ce qu'avait promis l'enfant. On parlait avec éloges des rares facultés du jeune prince, et Balthazar Castiglione allait écrire bientôt dans son Cortegiano : « Celui qui donne entre tous les plus belles espérances me paraît être le seigneur Frédéric Gonzague, neveu de notre duchesse et l'aîné des enfants du marquis de Mantoue. La candeur de ses manières et la modestie qu'il montre dans un âge aussi tendre sont partout proclamées, et les personnes chargées de l'instruire disent de lui des choses extraordinaires. Son intelligence est très grande. La gloire est sa principale ambition. Il est bienfaisant, magnanime, généreux, épris par-dessus tout de la justice. Un pareil commencement permet d'attendre une belle fin. » Le jeune Gonzague était alors dans le premier feu de son enthousiasme pour l'art. Rome le captivait par les ruines que l'histoire y avait accumulées depuis plus de deux mille ans, et le passionnait surtout par les chefsd'œuvre qu'y produisaient les artistes contemporains. Raphaël, plus que tous les autres, excitait son admiration. C'est à ce culte que Frédéric Gonzague devait sacrifier encore dix ans plus tard en appelant Jules Romain
usé d'une licence qui lui était parfaitement permise. On ne saurait trop le répéter, la plupart des portraits introduits dans les fresques des stanze sont des réminiscences plutôt que de véritables portraits.