‹ Raphaël, peintre de portraitsChapitre 99 sur 133 · Nous pensons que cette monnaie a été frappée vers · texte numérisé non relu

Nous pensons que cette monnaie a été frappée vers

ces documents sont donc concluants. Le portrait de Titien s'accorde avec celui de Raphaël et les médailles sont un sûr garant de la sincérité de la peinture. L'histoire de l'art fournit des témoignages qui sont entre eux en parfait accord.

Que d'agitations avaient troublé la fortune du fils d'adoption de Guidobalde depuis l'époque où il apparaissait avec tant d'éclat et de sérénité dans VEcole d'Athènes. En 1510, la vie s'ouvrait pleine de promesses devant cette jeune ambition. L'aigle couronné prenait alors fièrement son vol au revers de la monnaie ducale'. François-Marie avait glorieusement combattu dans la lutte à outrance engagée contre les Français, et, le 20 février 1513, Jules II, avant de rendre le dernier soupir, avait ordonné au Sacré Collège de donner le vicariat de Pesaro à François- Marie, qui avait reconquis la Romagne au Saint-Siège. Mais la trahison devait frapper bientôt de ses coups les plus

4, Une monnaie d'argent, gravée vers le même temps, avec le même buste et la même inscription autour du buste, se trouve également dans la galerie de Florence. Au revers, un aigle et ses deux aiglons sont posés sur une branche de chêne qui les garantit des rp-vons du soleil. Les mots : alo et arceo expliquent cette. allégorie. — D'au Ires monnaies, qui ne portent pas l'effigie du duc, ont été gravées dans le même esprit. Telle est la monnaie d'argent de la collection Orazio Batelli. Sur la face de cette monnaie, un aigle défend ses petits contre les attaques d'un oiseau de proie, et les protège en même temps de son aile contre les rayons du soleil. L'oiseau de proie rappelle toujours Léon X ; le soleil , c'est la papauté. On lit encore sur la face : F. maria dux vrbini. Sur le revers est représenté le Bambino adoré par les bergers.

durs cette existence qui semblait devoir être toujours privilégiée, et François-Marie, en 1530, après avoir été successivement dépossédé et remis en possession de ses droits, faisait sculpter au revers de ses monnaies d'or un palmier, dont une des branches fléchit sous le poids d'une lourde pierre, avec cette devise : liVCLiNATA RESVRGO, après avoir été abaissée, je me relève. Son âme, tout en deme-urant forte, avait appris à se maîtriser; violente dans la fortune, elle s'était apaisée dans l'adversité.

Léon X avait feint d'abord un grand goût pour le neveu de Jules II. Par une bulle du 17 avril 1513, il l'avait maintenu dans la dignité de capitaine général de l'Eglise, et, par une autre bulle du 7 août, il l'avait confirmé dans la possession du duché d'Urbin. Mais bientôt il avait démasqué ses batteries et les avait dirigées ouvertement contre François-Marie. Ayant déclaré la guerre à la France en 1515, il ordonne au duc d'Urbin de se mettre comme vassal sous les ordres de Julien de Médicis, qu'il nomme généralissime des armées pontificales, et François-Marie refuse d'obéir. Léon X le déclare déchu de sa souveraineté % et Lau-

1. Cette déchéance n'arriva qu'en 4 516. Julien de Médicis n'oublia pas qu'il avait trouvé asile à la cour d'Urbin, et, tant qu'il vécuf, les foudres de Léon X restèrent suspendues, sans éclater, sur la tête du neveu de Jules II. Julien étant mort le 17 mars 1516, Léon X intenta aussitôt un procès à François-Marie, pour avoir refusé d'envoyer son contingent de troupes contre les Français, renouvela contre lui l'ancienne accusation du meurtre d'Alidosio, dont il l'avait lui-même absous, et le dépouilla de ses États.

rent II de Médicis reçoit l'investiture du duché d'Urbin, ainsi que des seigneuries de Pesaro et de Sinigaglia. François-Marie aurait pu tenir campagne dans ses États, où il était aimé. Il préféra ne pas exposer aux horreurs de la guerre un pays qui lui était cher, et se retira avec Éléonore Gonzague chez le marquis de Mantoue, son beau-père. Quelque temps après, cependant, prenant à sa solde une armée d'Espagnols et d'Allemands licenciée par suite de la paix qui venait d'intervenir entre la France et l'Empire, il reparut en conquérant, chassa Laurent, qui s'était rendu odieux, et fut reçu à Urbin avec enthousiasme. Mais il fallait entretenir cette armée, et bientôt l'argent manqua. Laurent en était abondamment pourvu. François- Marie fut donc obligé de traiter. Il se retira à Mantoue avec tous les honneurs de la guerre, emmenant avec lui son artillerie, ses trésors et la fameuse bibliothèque fondée par son aïeul maternel, Frédéric de Montefeltro... Laurent II meurt le 28 avril 1519, et ses États retournent à l'Église. Mais Léon X succombe à son tour le 1" décembre 1521, et François-Marie reconquiert aussitôt le duché d'Urbin, ainsi que le comté de Montefeltro, récemment cédé par le pape aux Florentins. Les BagHoni, en même temps, envahissent Pérouse et les Yarani Gamerino. Tous ces dépossédés font alliance entre eux contre Tusurpateur commun, la papauté... A partir de cette époque, François-Marie ne joue plus qu'un rôle secondaire dans les guerres intestines qui continuent de désoler la Pénin-

suie. Comme général des Vénitiens, il prend une part obscure et presque douteuse aux campagnes de 1525 et de 1526. Il n'assiste pas à la bataille de Pavie. Quand le connétable de Bourbon marche sur Rome en 1527, il ne l'arrête ni ne le combat, et l'on soupçonne sa haine contre les Médicis d'avoir favorisé l'humiliation de Clément YIl. En 1529, il est compris dans la paix générale négociée entre le pape, l'empereur, les Français et les Vénitiens. Il assiste, en 1530, au couronnement de Charles-Quint à Bologne. Puis il ne quitte plus ses États, n'a plus d'autre souci que d'assurer leur prospérité et de garantir leur indépendance. Vaillant capitaine, il aimait les arts de la paix. Facile à la colère, mais prompt à se calmer, il était bon et généreux. 11 se plaisait à vivre avec les hommes les plus éclairés de son temps, et sa suprême ambition était de rendre heureux ses sujets, dont il fut adoré ^

1. François-Marie délia Rovere mourut le 20 octobre 1538, à l'âge de quarante-sept ans. On soupçonna Pierre-Louis Farnèse, fils du pape Paul III, qui prétendait au duché de Gamerino, de l'avoir fait empoisonner. On accusa aussi Gesare Fregoso. Le poison aurait été administré au duc d'Urbin par son barbier. François-Marie fut pleuré par tout son peuple. On a perpétué ses inventions militaires dans un livre qui fut imprimé à Ferrare, en 1583, par Domenico Mainmarelli, sous ce titre : Discorsi militari delV eccellentissimo signore Francesco-Maria I délia Rovere, duca di Urbino, nei quali si discorono molli avantaggi e disavantaggi délia guerra, utilissima ad ogni soldalo.

PORTRAIT DE FRANÇOIS-MARIE DELLA ROVERE APPARTENANT AU PRINCE CZARTORYSKl.

Le portrait placé dans V École d'Athènes étant celui de François-Marie délia Rovere, le portrait que possède le prince Gzartoryski ne saurait être autre que celui de ce même prince. Ce portrait, cependant, a été donné dès longtemps et est encore donné comme le propre portrait de Raphaël. L'erreur d'une pareille qualification est évidente. Il sufîit, pour s'en convaincre, de regarder comparativement, dans la fresque même de VEcole d'Athènes^, le portrait de François-Marie et le portrait de Raphaël. Rien de semblable entre ces deux figures, sinon qu'elles ont été peintes par la même main. Au contraire, en plaçant le portrait de la galerie Czartoryski à côté du portrait de François- Marie dans la fresque vaticane, on reconnaît une répétition de la même figure. C'est le même portrait en contre-partie : le personnage était tourné à droite dans la fresque, il est tourné à gauche dans le tableau. Ce sont les mêmes traits fidèlement reproduits : c'est le

\. On sait que Raphaël s'est représenté lui-même, dans cette fresque, en compagnie de Pérugin. (Voyez page 30 du présent volume.)

même charme, la même grâce, la même distinction pleine d'aisance et de retenue; c'est aussi le même âge. La tête a le même mouvement, la même pose. Les cheveux, de même couleur (blonds tirant au roux), semblablement arrangés et encore séparés au milieu du front, tombent de la même manière, le long des joues et du col, jusque sur les épaules; dans le tableau seulement une barrette noire, posée de côté sur l'oreille gauche, complète cette coiffure, et donne à la physionomie un caractère d'intimité qu'elle ne pouvait avoir dans V Ecole d'Athènes. La pose des bras et des mains est, de part et d'autre, presque identique; mais la figure, debout tout à l'heure, est maintenant assise, et le costume aussi diffère. Au lieu de la draperie classique qu'avait dû adopter le jeune duc pour se miettre en accord pittoresque avec les représentants de l'antique sagesse auxquels il se mêlait, le voici revêtu du riche costume de son temps. Un manteau en brocart de soie bleue, garni d'une opulente fourrure, est jeté sur l'épaule gauche par-dessus une simple tunique de linge blanc, très décolletée, dont les manches, larges et bouffantes, sont attachées aux poignets et terminées par des manchettes, qui se répandent jusque sur les mains. Cet accoutrement, qui a quelque chose de néghgé, est d'une parfaite élégance et donne grand air à la figure. Pour fond à ce tableau, un mur d'un blanc jaunâtre, avec une fenêtre ouverte sur la campagne de Rome, à l'horizon de laquelle on reconnaît le tombeau de Geciha Metella. Tout est clair et lumineux dans cette

peinture, jusqu'aux perspectives lointaines, où la nature est rayonnante de fraîcheur.

Ce portrait a dû être peint vers le même temps que l'Ecole cV Athènes, et il n'est guère, on vient de le voir, qu'une réplique, avec quelcjues variantes de costume, du portrait placé dans la fresque vaticane. Est-il entièrement de la main de Raphaël? A-t-il été préparé par un élève, et achevé seulement par le maître ? Certaines timidités d'exécution en quelques endroits font songer à François Penni, surnommé le Fattore; mais la belle prestance du personnage, la déhcatesse et la fermeté du dessin de la tête, l'ampleur du costume, l'harmonie de l'ensemble, ramènent aussitôt la pensée vers Raphaël lui-même. Il est probable que Raphaël, après avoir achevé sa fresque, aura été sollicité de peindre en outre un vrai portrait, et que, pressé par le pape, qui voulait ouvrir au plus vite et livrer à l'admiration universelle la Chambre de la Signature, il aura confié à un autre lui-mxme le soin de préparer et d'exécuter en partie ce travail, c[u'il se sera approprié ensuite par des retouches et des rectifications définitives. Ce ne sont là d'ailleurs que des conjectures. Ce c|ui est sûr, c'est qu'on a là un portrait de François-Marie délia Rovere, et que ce portrait est, par sa grande tournure et par sa beauté, tout à fait digne de Raphaël.

Au xvir et au xviir siècle, on voyait, dans la plupart des portraits peints par Raphaël, des portraits représentant Raphaël. Si l'on admettait tous les soidisant portraits du Sanzio décrits et commentés par ses

iconolâtres, Raphaël aurait passé une bonne partie de sa vie à se mirer dans sa propre image ; il se serait vraiment par trop aimé. Cette manie, pour s'être un peu calmée de nos jours, n'en a pas moins entraîné encore quelques bons esprits. Passavant a donné le portrait de François-Marie comme le propre portrait de Raphaël , et l'a fait graver comme tel en tête de son livre \ Passavant s'est laissé prendre sans doute au charme de ce portrait, et il y a vu le charme même du peintre, qui s'y trouve en effet, mais dans la mesure seulement de l'empreinte personnelle qu'un vrai maître, nous l'avons remarqué déjà% imprime à son insu à la plupart de ses œuvres. Quant aux traits du visage, quant à la physionomie, quant au caractère de toute la figure, on ne peut se tromper. Passavant avoue qu'il n'a jamais vu ce portrait, et qu'il s'en est rapporté à l'affirmation d'un tiers ^ Mais comment a-t-il admis une pareille opinion sans la contrôler, comment surtout a-t-il placé ce prétendu portrait de Raphaël en tête d'un ouvrage sérieux? Il faut voir toujours par soi-même et ne se fier jamais au témoignage des autres. En dehors de l'examen direct et de l'impression personnelle, on peut faire œuvre d'érudit, on ne fait pas œuvre de critique. Faute d'une investigation suffisante. Passavant s'est borné à répéter les erreurs de

'I. Raphaël d'Urbin et son père, Giovanni Sanli. % vol. in-8% édit. franç. Paris, v^^ Jules Renouard, M. GCG. LX.

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