Giovanni di Firenze
maeus, Pierre Pomponace, Augustin Niphus, Gecco d'Ascoli, reviennent à l'étude directe de la nature. La découverte des Indes orientales et occidentales couronne les efforts des astronomes et des géographes. L'histoire aussi apporte à cette étonnante époque l'appoint d'oeuvres dont quelques-unes n'ont jamais été dépassées. Paul Jove S Machiavel et Guichardin * appartiennent en propre au temps de Léon X.
Personne autant que Léon X n'eut l'amour des livres, et personne n'eut autant que lui de facilité pour satisfaire cette passion. Dès 1508, il avait acheté des religieux de Saint-Marc et transporté à Rome ce qui restait de la bibliothèque de ses ancêtres. G'est
4. Né à Gôme en U83, i) vint à Rome en 1546 et y fut très bien accueilli par Léon X, à ]a cour de qui il fut regardé comme un Tite-Live. Il fut aussi le favori d'Adrien VI et de Clément VU. Ce dernier le nomma évoque de Nocera. Son Histoire commence à la descente de Charles yill en Ilalie et va jusqu'en 1547. Elle comprenait quarante-cinq livres, dont six (les V% VI*, VII% VHP, IX«, X«) ont été perdus pendant le sac de Rome. Il y a, en outre, une lacune volontaire entre le dix-huitième et le vingt-cinquième livre, l'historien ayant voulu passer sous silence les calamités qui frappèrent ritalie depuis la mort de Léon X jusqu'au sac de Rome. Paul Jove était vénal et ne s'en cachait pas; il se souciait médiocrement de la vérité vraie. Sa résidence de prédilection était sur les bords du lac de Côme. Il avait là une collection de portraits des personnages les plus illustres de son temps, avec des inscriptions tantôt louangeuses et tantôt satiriques. Quel trésor serait pour nous une pareille collection, dont il ne reste aucune trace aujourd'hui, pas même un simple catalogue I
2. Né en U82, il fut appelé à Rome par Léon X en 1515, et nommé en 1518 gouverneur de Modène et de Reggio.
le fond actuel de la Biblioleca Medicea Laurenliana\ Devenu pape, il donna tous ses soins à la bibliothèque du Vatican, commencée par Nicolas V. Pour recueillir les manuscrits grecs et latins, ni dépenses, ni soins ne l'arrêtèrent. Il nomma Faustus Sabœus custode de la bibliothèque pontificale. Phèdre Inghirami, qui en était bibliothécaire depuis 1510, fut niaintenu jusqu'à sa mort dans cette fonction. Il eul pour successeurs, du vivant même du pape, Philippe Beroalde le Jeune d'abord*, ZanobiAcciajuoli ensuite* et en troisième lieu Jeronîno Aleander, qui joua un rôle important vis-à-vis de Luther*. Rome et l'Italie furent entraînées par l'ardeur du souverain pontife, et des bibliothèques admirables surgirent de toutes parts.
4 . Léon X confia la conservaUon de ce trésor à Varino Camerti.Ce fut Clément Vil qui fit transporter cette bibliothèque à Florence et qui ordonna à Michel-Ange d*élever, près do l'église San-Lorenzo, l'édifice admirable qui la contient. Le chanoine Angelo-Maria Bandini a donné, en douze volumes in-fol., le catalogue des manuscrits grecs, latins et italiens de cette bibliothèque, dont il eut la garde de 4756 à 4803.
2. Beroalde le Jeune avait été secrétaire intime du cardinal Jean de Médîcis.
3. Zanobi Acciajuoll, de Florence, était né en 4454. U fut lié avec Poli tien et avec Marsile Ficin, reçut des mains de Savonarole l'habit de Saint-Dominique, apprit le grec et l'hébreu, alla à Rome quand Léon X fut nommé pape, et devint bibliothécaire du Vatican à la mort de Beroalde.
4. Luther dénonce Aleander comme juif d'origine, et dit qu'il savait l'hébreu aussi bien que sa langue maternelle. Aleander était né en 4 480, et appartenait à l'ancienne maison des comtes de Landro.
Érasme, dans une lettre datée de Londres en 1515, parle de la bibliothèque du cardinal Grimani, à Rome, qui contenait plus de huit cents manuscrits dans toutes les langues*. La bibliothèque du cardinal Sadolet n'était pas moins nombreuse*. Aleander lui-même en avait formé une très considérable aussi, qu'il légua au couvent de Santa-Maria dell'Orto, à Venise*. Que dire de celle de Bembo, si abondamment pourvue de poètes provençaux, riche surtout des manuscrits antiques de ^Virgile et de Térence, et qui possédait plusieurs sonnets écrits de la main de Pétrarque*!... Raphaël ne semble-t-il pas avoir voulu, dans le portrait du pape, célébrer tout particulièrement cette noble passion des lettres et des livres?
Quant aux arts, ils jetaient alors leur éclat suprême et, plus encore que les lettres, ils éclairent la figure du pape d'une lumière qui la transfigure aux yeux de la postérité. Michel-Ange et Raphaël, sont inséparables des Médicis, Ils projettent sur eux quelque chose de leur splendeur. Raphaël, particulièrement, ne s'est
4. Ed 4523, le cardinal Grimani Gt don de sa bibliothèque aux chanoines de San-Salvatore , à Venise. Cette riche collection fut brûlée vers la fin du xvii' siècle.
2. Cette bibliothèque fut transportée en France, où Sadolet avait un évêché, et se perdit. (Tiraboscbi, Stor, délia Letler. ilal., vol. Vir, t. J, p. 208.)
3. Cette bibliothèque s'est fondue plus tard dans celle de Saint- Marc.
4. La bibliothèque de Bembo passa dans la bibliothèque ducale d'Urbin, et de là dans la bibliothèque du Vatican.
jamais plus complètement donné que dans le portrait de Léon X.
Pourquoi faut-il que Léon X, en méritant si bien des lettres et des arts, ait si fort démérité de la politique? Pourquoi faut-il qu'ayant une place si considérable parmi les promoteurs des œuvres de l'esprit, il ait sa place aussi parmi les preneurs de villes et les voleurs de duchés? Vicaire de Jésus -Christ, quelque relâché que soit son apostolat, il symbolise ce grand mouvement d'humanité qu'on appelle la Renaissance. Roi, il personnifie en même temps la spoliation la trahison, le népotisme. Mais comment distinguer le dépositaire de la parole de miséricorde et de paix du despote décidant de la guerre à son gré?... Pierre Viel raconte en vieux gaulois l'histoire advenue à un paysan de l'électorat de Cologne : « Un villageois allemand, travaillant en son champ, vid passer son évesque, accompagné de train plus digne d'un satrape que de celui qui se dit successeur ou lieutenant d'un apôtre; dont estant scandalisé fut contrainct de rire, et s'escrier si haut que le révérend fut émeu lui en demander raison. Il respond en son naturel, comme villageois, c'est-à-dire comme personne véritable et simple : « Je « ri quand je pense en saint Pierre et saint Paul, et « que je te voi en tel équipage. » — « Comment cela? » dit l'évesque. — « Et demandez-vous comment ? dit « lepitaut; ils estoient fort mal-advisés d'aller ainsi « seuls par tout le monde, et à pied, veu qu'ils estoient « les chefs de l'Église chrestienne et lieutenans de
« Jésus-Christ, Roi des rois. Et toi qui n'es que nostre « évesque, tu vas si bien monté et as si grande suite (( de spadassins, que tu ressembles plustost à un sa- « trape, qu'un pasteur d'Église. » A cela réplique le révérend : « Mais mon ami, tu ne considères pas que je « suis aussi bien comte et baron que ton évesque. » A quoi le rustique rit plus qu'auparavant; et, lui demandant l'évesque, pourquoi ? Il respond : « Deâ, « monsieur, quand ce comte et baron, que vous « dites estre, sera en enfer, où sera lors monsieur « l'évesque? » Ainsi confus, le révérend sans mot respondre poursuit son chemin*. »
Nul homme n'a été plus discuté que Léon X et plus diversement représenté... Parmi les médailles assez rares et d'une authenticité douteuse, marquées à l'effigie de ce pape, une seule, sans signature et sans date, donne un portrait ayant les apparences de la vie. C'est la grande médaille, à haut-relief grossièrement ciselé, sur laquelle le buste du pape, tourné à gauche, a été lourdement mais fidèlement sculpté par une main dépourvue de souplesse et de grâce. La tête est coiffée conrnie dans le portrait du palais Pitti, et le torse est vêtu de même aussi. Il n'y a pas à se méprendre sur la vérité naturelle de cette image ; mais la ressemblance est brutale et inintelligente, le sculpteur a souligné tous les traits défectueux, sans
4. Voir Pierre Yiel, docteur en Sorbonoe, Traité de laiimonie, chap. VI.
rien indiquer des nuances délicates par lesquelles l'esprit triomphe même de la laideur. Confrontée avec la peinture de Raphaël, cette médaille en fait ressortir au plus haut point la valeur. Il en serait de même de la statue du Capitole et de celle du tombeau de la Minerve, s'il nous était permis de faire appel à des œuvres posthumes. Par quelle transformation cette face alourdie, boursouflée, s'élève-t-elle soudain dans le portrait peint par le Sanzio ? Parce que le grand artiste a su mettre en relief, sous le voile de la réalité, les nobles aspects de cette importante figure. Quand un personnage a tenu dans le monde une telle place, qu'il couvre de son nom devant l'histoire les plus illustres de ses contemporains, c'est par en haut et non par en bas qu'il faut le regarder ; ce ne sont pas ses pieds, c'est son front qu'il faut voir ; ce sont ses qualités et non ses défauts qu'il faut connaître. Savons-nous bien si ce que nous appelons ses défauts n'étaient pas des qualités pour les hommes de son temps? Que d'évolutions avait subies le christianisme en arrivant jusqu'au xvi* siècle ! Et depuis lors, à combien d'évolutions nouvelles n'a-t-il pas encore été soumis ? Les lettres et les arts gréco-romains, qui avaient été comme un lien commun pour toutes les nations païennes, formaient de nouveau une sorte de fédération entre tous les peuples chrétiens. Il eût paru tout aussi extraordinaire, dans l'entourage de Léon X, de trouver quelqu'un qui ne voulût pas lire Vlliade ou regarder une statue de Vénus, qu'il avait paru monstrueux.
dans l'entourage des Césars, de voir les premiers chrétiens se détourner des poètes et des statues classiques. Un cardinal qui, de nos jours, regarderait avec complaisance une statue de Vénus, ferait scandale. Comprenons donc les temps avant d'accuser les hommes. Quand Pallavicini et Fra Paolo dénonçaient les préoccupations païennes de Léon X, ils étaient déjà en plein courant de réaction religieuse ; c'était pour les pères du concile de Trente qu'ils écrivaient. Il est certain que le mouvement qui entraînait Léon X emportait aussi ses contemporains.
Léon X a été le vrai pape de son temps. Raphaël, comme peintre de portraits, a été pour ainsi dire l'historiographe du pape et de ses favoris. Quels sont, de 1513 à 1520, ses modèles de prédilection? Thomas Inghirami,Bindo Altoviti, le Bibbiena, BalthazarCastiglione, Andréa Navagero, AgosUno Beazzano, Tebaldeo, un improvisateur célèbre, qui, sans livrer le secret de son nom, reste le type même de la virtuosité, Jeanne d'Aragon, quelques-uns des Médicis, Léon X enfin, dont le portrait prend une telle importance, qu'il est pour ainsi dire l'axe autour duquel viennent se ranger tous les autres. Quel accord admirable et quelle unité charmante ! Quelle communauté de vues et de caractère entre ces personnages, que les lettres et les arts enlacent tous ensemble de leur réseau d'or ! Ne semblent-ils pas vivre encore parmi nous? Leurs portraits ne sont-ils pas comme les pages détachées d'un même livre, pages écrites de main de maître, qui évoquent devant nous
ce qu'il y eut d'incomparable pour Tart dans le court espace de temps qui s'appelle le siècle de Léon X?
Pourquoi appeler siècle un espace de quelques années seulement, et pourquoi donner à ce prétendu siècle le nom de Léon X? Parce que, de 1513 à 1521 Ja Renaissance est parvenue à son apogée, et parce qu'en Léon X se résume l'effort d'un peuple et d'une race. Léon X, malgré son grand amour des lettres et son goût très vif pour les arts, n'eût pas donné son nom à ce moment unique dans l'histoire du monde, si l'on n'avait voulu honorer également en lui sa patrie et ses ancêtres, Florence, qui avait été le plus ardent foyer de l'esprit nouveau, et tous les Médicis, qui en avaient été les plus fervents apôtres. « L'Italien n'est que le Florentin perfectionné, » disait Boccace. De même, le grand art de la Renaissance n'est que l'épanouissement de l'art toscan. C'est à Florence, au début du XIV* siècle, que fut déposé le germe des fruits qui arrivèrent à maturité au temps de Léon X; et c'est à Florence aussi qu'à la fin du xv% grâce aux efforts successifs de Jean de Médicis, de Côme l'Ancien et de Laurent le Magnifique, se produisit la floraison merveilleuse dont les parfums enivrèrent toute la Péninsule. En appelant la Renaissance du nom de Léon X, c'est le nom même de Florence et celui des Médicis que l'histoire a voulu lui donner, parce que, durant plus de deux cents ans, nulle ville et nulle famille n'avaient mieux compris et plus libéralement servi ce retour à la tradition classique en même temps qu'à la nature. Flo-
renceet les Médicis avaient été les premiers à la peine; il était juste que, sous le nom de Léon X, ils fussent les premiers à Thonneur.
Nous avons vu, dans deux tableaux célèbres, les Médicis du xv* siècle réunis sous Thabit des mages autour de la crèche, et il est aisé de rapprocher de leurs portraits celui de Léon X. Sans trouver entre eux beaucoup de ressemblance, on sent qu'ils sont tous de même race et qu'ils se tiennent par l'esprit autant que par le sang. Malgré les cinquante ans qui se sont écoulés de Côme l'Ancien à Léon X, ce sont presque encore des hommes du même temps. Les âmes se sont amollies et les caractères se sont effacés, mais les idées sont restées à peu près identiques et les choses ont assez peu changé. Florence, que les Médicis du xv* siècle avaient su asservir et charmer tout ensemble, a répandu au nom delà liberté le plus pur de son sang, pour retomber sous le joug brutal et sans compensation des Médicis du xvr. Les papes ont de moins en moins songé à l'Église, et se sont de plus en plus occupés de leurs familles. Peuples et seigneurs, tribuns et potentats, ont tour à tour appelé l'étranger, qui désormais regarde l'Italie comme une proie... Malgré cette accumulation de malheurs, à travers tant de catastrophes sans ces3e renouvelées et perpétuellement les mêmes, l'art, s'isolant dans sa sphère, a continué sa marche avec recueillement, et la distance pittoresque est considérable entre les portraits de Sandro Botticelli ou de Filippino Lippi et ceux de Raphaël. Les quattrocentisti
avaient un idéal vers lequel ils marchaient pleins de confiance. Au commencement du xvi* siècle, grâce à de puissants génies, cet idéal semble devenir une réalité. Mais si notre âme aspire à Tintini de la beauté; notre œil ne mesure en tout que le fini, et nous ne montons sur les sommets que pour voir de plus près Tabîme éternellement ouvert sous nos pieds. C'est ainsi qu'on entrevoit la décadence, au moment où la peinture paraît toucher avec Raphaël à la perfection,.. De décadence, toutefois, il n'en saurait être question devant le portrait de Léon X. C'est là une de ces œuvres de conception saine et de faire robuste qui n'éveillent ni la moindre défiance ni le moindre doute, et qui appartiennent tout entières à la plus belle époque de l'art.
Raphaël vient de faire passer sous nos yeux les deux grands papes de la Renaissance en compagnie de quelques-uns de leurs contemporains les plus illustres, et, sur la plupart de ces personnages, il nous a fourni des informations d'une remarquable précision. L'artiste, qui s'était élevé si haut dans le domaine de la poésie pittoresque, a été dans ses portraits un admirable prosateur. On le voit acquérir de jour en jour plus de sûreté dans ses vues, plus de fermeté dans son jugement, plus d'ampleur et de sobriété dans son style. Une douzaine d'années seulement séparent le timide portrait d'Angelo Doni du magistral portrait de Léon X. Quelle distance du premier au dernier de ces portraits! Entre ces deux ouvrages, qui semblent si éloignés l'un de l'autre au point de vue de l'art et qui tiennent en un si court espace de temps, quelle rapidité dans la marche et quelle accélération dans le progrès! Pas un moment d'arrêt ni de défaillance. Chaque œuvre témoigne d'une nouvelle conquête, marque un pas vers le mieux.
Le portrait de Maddalena Strozzi est déjà moins timide d'exécution que celui d'Angelo Doni; L'un et
Tautre se ressentent de la discipline à laquelle Raphaël se soumet alors en présence du naturalisme florentin et de la gêne qu'il en éprouve S — Raphaël reprend possession de lui-même, redevient ombrien et se retrouve avec sa grâce native dans le délicieux portrait de femme que possède la Tribune de Florence. — La Gravida lui fournit l'occasion de se rapprocher de Léonard*. — Les portraits de don Rlasio et de don Ralthazar sont comme les précurseurs de celte belle série de portraits si harmonieusement groupés dans les fresques de la Segnatura^. C'est à Rome seulement que Raphaël conquiert définitivement son brevet de peintre d'histoire
4 . Si nous n'avions pas borné cette étade aux portraits peints par Raphaël, nous aurions rappelé Les dessins que Raphaël fit à Urbin vers 4504 et qui sont comme de ravissants préLudes à ses premiers portraits florentins. Parmi ces dessins (que l'on voit à l'Académie des Beaux-Arts, à Venise), il en aurait fallu citer trois surtout qui représentent des jeunes filles dont la principale beauté réside dans cette grâce exquise à laquelle Raphaël a pour ainsi dire attaché son nom.
2. Dans l'esquisse à la plume faite pour le portrait de Haddalena Dooi (ce dessin est au musée du Louvre), Raphaël ne semblait-il pas obsédé déjà par le souvenir de la Joconde? Pareille préoccupation ne paratt-elle pas le poursuivre dans les deux dessins, représentant aussi des jeunes femmes, que possède le musée Wicar ?
3. L'opinion d'après laquelle on avait attribué jadis au Pémgin les portraits de don Biasio et de don Balthazar tend à prévaloir de nouveau (Raphaëî, sa vie, son oeuvre et son temps, par M. Eugène MUntz, p. 234). Nous ne saurions nous y ranger. La main de Raphaël, la main même qui va peindre bientôt la Dispute du Saint'Sacrementj nous apparaît avec évidence dans ces deux portraits.
et de peintre de portraits. Jusque-là il s'était essayé, à présent il est sûr de lui. Le voilà désormais assez fort en présence de la nature et assez libre vis-à-vis des maîtres pour traduire Tune sans hésitation et se rapprocher des autres avec indépendance. — Le portrait de Jeune Homme du musée du Louvre montre la verve et la spontanéité d'un peintre qui peut se considérer dès lors comme le premier de tous, ce qui ne l'empêche pas de regarder encore avec profit Sébastien del Piombo en peignant Sigîsmond Conti agenouillé devant la Vierge de FolignOj et de prendre également conseil de Giorgione en faisant le portrait de Bindo Alloviti.
— Jules II peut maintenant paraître devant Raphaël, celui-ci, comme peintre, est à la hauteur du pape. Les portraits du souverain pontife terminent cette première série de portraits, qui va des essais primitifs aux œuvres définitivement triomphantes.
Viennent ensuite les portraits exécutés sous le pontificat de Léon X... Raphaël commence par Phèdre Inghirami, et trouve moyen de faire pressentir Holbein, tout en s'aflirmant lui-même au plus haut point.
— Devant le plus spirituel des Italiens de son temps, il redevient exclusivement Italien. Quand il retrace l'image du cardinal Bibbiena, son pinceau prend une vivacité d'expression qui ne sera point dépassée. — Dans le portrait de Balthazar Castiglione, l'artiste et le grand seigneur sont en pleine confiance, celui-ci posant avec bonhomie, celui-là peignant avec effusion. — Andréa Navagero et Agostino Beazzano sont, eux
aussi, des modèles dignes du peintre. Malheureusar ment nous sommes réduits à ne connaître leurs portraits que par une insuffisante copie. — Pour Antonio Tebaldeo la perte est pire encore, puisque nous n'avons même pas une répétition de son portrait, que les contemporains déclaraient être le plus beau des portraits de Raphaël. — Pouvait-il cependant dépasser le Joueur de violon ? On a peine à le croire, tant le maître paraît s'être approché de la perfection dans cette peinture*. — Quant à Jeanne d'Aragon, Raphaël n'a ressenti que par réflexion le rayonnement de cette incomparable personne. — Dans le portrait de Léon X, enfin, il a fourni le témoignage de sa plus grande force. Il était l'apôtre par excellence de la grâce et de la beauté, il est devenu hors de pair aussi comme peintre de portraits.
Hors de pair ! . . . Est-ce à dire que certain portrait de Léonard ne soit pas aussi d'un beauté sans rivale? Nullement. Rien n'est plus beau que le Joueur de violon et rien n'est plus beau que la Joconde. Ce sont deux chefs-d'œuvre auxquels on ne peut rien comparer et qui sont incomparables entre eux. Gardonsnous de les amoindrir en les opposant l'un à l'autre. Jouissons d'eux sans arrière-pensée. Devant l'un comme devant l'autre, abandonnons-nous sans réserve
4 . Le dessÎD à la pierre noire, légèrement colorié à l'aquarelle, que l'on donne au British Muséum comme le portrait de Tirooteo Viti, aurait été fait vers la môme époque que le Joueur de violon. Mais ce dessin, quelque beau qu'il soit, est -il de Raphaël ?
mi bonheur fortifiant de l'admiration. Nous l'avons dit au début de ce livre et nous le répétons en finissant : une âme et une intelligence sous une forme corporelle, voilà l'homme ; faire rayonner cette âme et cette intelligence sur la forme corporelle, voilà le rôle du peintre de portraits. Léonard de Vinci et Raphaël sont tous les deux grands parmi les plus grands, parcequ'ils ont eu l'art de faire voir l'esprit qui ne se voit pas et de faire entendre les voix intérieures qui ne s'entendent pas. Ils sont aux autres peintres de portraits ce que Virgile, d'après Dante, est au reste des poètes :
II lume e ronore degli altri poeti.
Quant à Michel-Ange, il ne compte pas comme peintre de portraits. Son génie, aux prises avec une humanité colossale, semble ne pouvoir se mesurer avec tel ou tel homme en particulier. Reste Titien, pour ne parler que des Italiens de la grande Renaissance, Titien qui est aussi un merveilleux peintre de portrait. Par l'abondance, par la facilité, par l'éclat, par le brillant, par la vivacité, par la vie, il dépasse peut-être tous les autres ; mais ses portraits sont de surface plutôt que de profondeur. Le plus grand nombre d'entre eux, d'ailleurs, appartient à un temps qui n'est plus le bon temps. A l'époque où l'Italie se peuple de portraits, l'heure de la décadence a sonné déjà. De Giolto à Raphaël, les peintres avaient rappelé dans leurs* fresques les plus illustres comme les plus humbles de leurs
contemporains ; mais ils n'avaient pas abusé de portraits proprement dits, isolés, détachés de ces grands ensembles. La loi qui, chez les Grecs, proscrivait les portraits dans la crainte de multiplier les ouvrages médiocres s'imposait dans une certaine mesure aux Italiens de la belle époque. Un artiste, quelque porté qu'il soit à voir en beau, ne cherche, quand il peint un portrait, que l'idéal d'un homme; l'idéal de l'homjne le porte vers des sphères infiniment plus hautes. En vivant dans le domaine de la beauté pure comme dans son propre domaine, Raphaël a été par surcroît un incomparable peintre de portraits.