‹ Raphaël: Peinture de Portraits, Volume 2Chapitre 14 sur 131 · Bembi EpisL, lib. IV, lett. 3 déjà citée · texte numérisé non relu

Bembi EpisL, lib. IV, lett. 3 déjà citée

inégal, l'œil droit, plus dilaté que Tœil gauche, semblant prêt à sortir de son orbite et sa pupille disparaissant presque hors du champ du cristallin. Le nez, d'ailleurs, tout en ayant pris de l'épaisseur, a conservé sa forme régulière. La bouche, d'un dessin correct, est ferme de lignes et spirituelle d'accentuation. Le menton a gardé avec elle une harmonieuse relation ; mais il s*est accru d'une double épaisseur par laquelle il se fond avec les joues, qui sont grasses, et avec le col, qui est gros et court. Les mains, blanches, fines, élégantes, potelées, sont bien celles d'un homme qui n'a jamais manié que la plume. Une simple robe rouge, largement* taillée et négligemment nouée à la taille par une écharpe blanche, enveloppe sommairement tout le corps et laisse à peine paraître autour du col une frange de linge blanc. Comme accessoires : un tapis jeté sur la table ; un livre ouvert, des papiers et une écritoire posés sur ce tapis. L'avant-bras gauche s'appuie sur le livre, et la main gauche approche le cahier sur lequel la main droite, qui lient une plume, s'apprête à écrire*.

Ce portrait, d'une coloration très claire, modelé en pleine lumière, sans autres lïioyens que de très légères demi-teintes, s'enlève avec franchise sur la draperie verte du fond. La nature y est observée avec une telle sincérité qu'on serait tenté de voir là, de la part de Raphaël, comme un parti pris de se rapprocher de

4. Les mains portent des bagues d'or passées aux deux pouces.

PORTRAIT DE THOMAS INGHIRAMl. 27

Holbein, si Holbein, né en i/i98, avait pu, avant Tâge de seize ans, peindre un de ces admirables portraits auxquels est attaché son nom *. Raphaël est donc luimême et lui seul dans cette peinture. N'est-il pas à la fois le plus classique et le plus imprévu des maîtres ? Si la même supériorité d'interprétation n'animait les portraits de Bindo Altoviti et de Phèdre Inghirami, ne pourrait-on pas douter qu'ils soient de la même main? En serrant d'aussi près son modèle, Raphaël n'a fait qu'obéir à la passion qui le possédait, de chercher et de chercher toujours. Dans le domaine de son art, il est sans cesse en quête du mieux. Apôtre de l'idéal, il aime avant tout la vérité ; jamais il ne poursuit le nuage ni le rêve. Arrivé en pleine floraison de Renaissance, dans un temps où l'on faisait déjà un si prodigieux abus du pittoresque, il maintient les traditions de l'art simple. En peignant le portrait d'Inghirami, il a tout sacrifié à cette simplicité; il Ta poussée même à outrance, jusqu'à l'exclusion des artifices les plus autorisés. On citerait diflicilement une tête d'un dessin à la fois aussi large et aussi arrêté, d'un modelé plus ferme et en apparence moins monté, d'un relief plus puissant et qui dévoile moins ses moyens. Il n'y a pas l'ombre d'orfèvrerie dans cette peinture; on n'y trouve ni apprêt ni faux ornements, mais l'art y est mené presque à la perfection. On dirait une glace à tra-

4. Passavant affirme à tort, les dates le démontrent, que Raphaël a pu voir en 4544, par l'intermédiaire d'Érasme, des portraits de Ilolbein. (Passavant, t. ^^ p. 475.)

vers laquelle on aperçoit la personne morale en même temps que le personnage physique» Quelle exactitude, quelle précision, quelle vérité jusque dans les moindres détails ! Sans théories ni systèmes, Raphaël» dans ses portraits, prend la vie pour ce qu'elle est, Thomme pour ce qu'il vaut, ne s'attache qu'à ce qu'il voit, va droit au but, et se tient également éloigné du trivial et du prétentieux. Il excelle surtout à dégager le trait dominateur qui donne à la figure humaine son caractère vrai, à mettre en relief les signes d'élévation morale, qui ne sont souvent qu'à l'état latent. Conmie il n'est ému que par le beau, il sait le découvrir au fond d'une nature même disgraciée. Voilà Phèdre Inghirami, que des infirmités précoces ont presque défiguré, mais, sur cette argile qui a perdu sa parure extérieure, l'artiste voit l'esprit qui continue de souffler. De ces yeux louches, qu'il inonde de lumière, il fait jaillir le « petit grain de folie » que Molière attribue à tous les grands hommes. Sur ces traits alourdis, la vie intérieure répand une inexprimable expression.

Deux ans à peu près durent s'écouler entre l'exécution de ce portrait et la mort de Phèdre, qui eut lieu le 6 septembre 1516*... Voici ce qu'on raconte à l'occa-

4. A Toccasion de celle morl, Golocci adressa à Léon X la pièce de vers suivanle, où il est fait allusion à rembonpoint de Phèdre :

HesternOi Léo, lace cum perisset Ontor gratis, et grayis poeta, Hnredem aibi fecit ex deance BraszDuin, Beroaldum ex triente.

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