L'ensemble du visage est très monté de tons
3* Le fond perdu est d'un vert plus clair que celui du vêtement.
aussi pour les autres. En 1515 ou 1516, le Navagero avait de trente-deux à. trente-trois ans. C'est bien Tàge, en effet, qu'indique approximativement ce portrait.
Andréa Navagero, dont les latinistes du temps firent Andreus Naugerius ou Navagerius, appartenait à Tune des plus anciennes et des plus illustres familles de Venise. Ses armes étaient de sinaple fascé de deux barres d'argent portant à dexire la croix d'or. D'après certains historiographes, les Navageri auraient eu la même origine que les Navagojosi, qui s'éteignirent en 1342 dans là personne de Pierre Navagojoso, podestat de Cenevo. De ces souches primitives étaient sortis les anciens tribuns, antérieurs à l'institution des doges. En 1^11, ce sont les Navageri qui prennent, au nom de Venise, possession de Candie. Niccolo Navagero, fils de Rocco, figure en 1329 parmi les quarante et un électeurs du doge Francesco Dandolo. Giovanni, fils de Niccolô, est inscrit à son tour parmi les électeurs des doges Michèle Sténo et Francesco Foscari ; il est podestat de Trévise en 1420, capitaine de Padoue en 1423, podestat de Vérone en 1426; Isotte Nogarola lui donne une part dans le dialogue où elle prouve que c'est Adam, et non pas Eve, qui eut la plus grande part au péché originel. Lucâ Navagero, neveu de Giovanni, est podestat de Bellune en 1468, podestat de Chioggia en 1471, chef du conseil des Dix, électeur des doges Niccolo Marcello, Giovanni Mocenigo, Marco et Agostino Barbarigo, meurt à Venise en 1488 et est enterré à Santa-Maria
deir Orto. Andréa*, cousin germain de Luca, écrit l'histoire de Venise depuis les temps les plus reculés jusqu'en H97*. II a pour fils Bemardo Navagero, provéditeur à Naples en 1514. Bemardo épouse Lucrezia Polani et en a quatre fils : Pietro, Bartolommeo, Girolamo et Andréa. Ce dernier est l'Andréa Navagero du portrait peint par Raphaël.
Andréa Navagero naquit à Venise en 1483, l'année même où Raphaël naissait à Urbin. Il eut pour premier maître Sabellicus, mais ne le prit pas pour modèle et se rendit, très jeune encore, à Padoue pour y étudier le grec sous Marc Musurus. En peu de temps il l'écrivit avec élégance, en vers aussi bien qu'en prose. Sa passion pour Pindare était telle, qu'il le copia plusieurs fois de sa main. Il fréquenta aussi très assidûment l'école de Pomponace*. Mais l'excès d'application amena chez lui une maladie noire, qui le força d'interrompre ses études. Il se retira alors dans le Frioul, à Pordenone, où Bartolonmieo d'Alviane avait
4. Cet Andréa était fils d*UD autre neveu de Giovanni, Bemardo, qui, en 4439, perdit la flotte vénitienne qu'il commandait, sur le Pô, contre le duc de Milan.
% Cette histoire fut imprimée, en 4733, dans le XXUI* volume des Annales de Muratori.
3. Ce fut chez Pomponace qu'il se lia avec le savant Christophe de Longueil, qui appartint aussi au groupe des cicéroniens formés à récole de Padoue. Chrislo[)he de Longueil était né a Matines en 1490. A dix-neuf ans, il fut professeur de droit à Poiliers, et devint conseiller au parlement à vingt-deux ans. Il mourut en 15î2, à rage de trente-deux ans.
fondé une académie. L'Alviane aimait lui-même à venir s'y reposer. Ce fut là, pour le Navagero, un séjour enchanteur. Il y retrouva la santé, et les rares facultés de son intelligence y prirent un nouvel essor. Pordenone, que traverse le Naucelo, devint à ses yeux le séjour des Muses, qu'il invoqua désormais sous le nom de Naucelides. A Pordenone, où il retrouva Fracastor, il se lia aussi d'une étroite amitié avec Aide Manuce, et fut dès lors non seulement son plus zélé protecteur, mais son collaborateur le plus assidu. Ce fut Andréa Navagero qui revit et corrigea lui-même les éditions aldines de Cicéron, de Térence, de Lucrèce, de Virgile, d'Horace, de TibuIIe, d'Ovide et de Quintilien. Il honorait Catulle d'un culte particulier, et brûlait, dit-on, tous les ans en son honneur un exemplaire de Martial*. En 1506, à la mort de Sabeliicus, il fut nommé gardien de la bibliothèque de Saint-Marc * et
4. Le Navagero regardait Martial comme un des poètes qui avaient le plus contribué à la décadence de la pure latinité. Cette aversion est rappelée dans les vers suivants de Jo. Malt. Toscanus :
Hic Naugerius illc, Martialit Lascivi pctulantiam porosus, Et musas sine fine prurientes, Lffiso cuncta quibus licent pudore, NoD jam virgiDi'bus, sed impudicis.
— At castas voluit suas camœnas Hic ^'augerius esse, sicqae amores Cantare, ut tencrum colant pudorem.
Hune ergo pueri, puollulœque, Crebri volTite, quippe Martiale Nec doctum minus, et magis pudicam.
3. Cette bibliothèque, qui comprenait celle de Pétrarque, avait été léguée à la République par le cardinal Bessarion.
historiographe de la Répubhque. Sabellicus avait commencé en latin une histoire de Venise et l'avait conduite jusqu'en 1486. Le Navagero fut chargé de la continuer. Il se mit à l'œuvre et adopta la forme des Commen-' taires de César \
Le Navagero, d'ailleurs, ne se contenta point d'écrire l'histoire de son pays, il y joua son rôle, et, dans certaines circonstances, un rôle considérable. En 1518, quand Léon X tenta d'élever une digue contre l'invasion turque qui menaçait d'engloutir l'Occident, il fut au premier rang des orateurs qui prêchèrent la croisade. On retrouve encore un écho de son éloquence
I. Eo 1509, Jules II s'étant réconcilié avecles YëDitiens et ayant rompa la ligue de Cambrai, le Navagero dédia au pape une églogue latine aussi remarquable au point de vue littéraire qu'au point de vue de Thistoire. — Ce fut par allusion à ses fonctions d'historiographe de la République qu*il composa les vers suivants, adressés à Bembo :
AD BEMBVH.
Qui XDOdô iogentes animo paiabam, Bembe, bellorum itrepitusque, et arma Scribere, hoc vix eziguo malè andax, Carmina serpo.
Nempe amor magnos yiolentos ausus, Fregit iratus ; velut hic tonantem, Cogit et falmen, trifidum rubenti Ponere deztrâ.
Sic crat ; fon et sua laus sequetur, Caadidœ vultus Lalages canentem, et Purius claro radiantis astro Frontis honores.
Nota Lesboa lyra bUnda Sapphus, Notas Alcai lyeus, altiori Scripserit quaniTis aDimosum Homerus Pectine AeMllem.
98 RAPHABL PEINTR'E DE PORTRAITS.
dans répltre qu'il a mise en tête de son édition de Cicéron*. Ce fut comme ambassadeur surtout qu'il se distingua. En 1523, Venise et l'Espagne étant liguées contre la France, il fut envoyé, avec Lorenzo Priuli, en ambassade auprès de Charles-Quint. Il ne partit que leH juillet de l'année suivante (1524). Arrivé à Pise, il reçut ordre d'y demeurer jusqu'à ce que la fortune eût prononcé pour ou contre François P% qui venait de mettre le siège devant Pavîe. La France ayant succombé le 24 février 1525, le Navagero dut partir aussitôt pour l'Espagne. Il quitta Pise le 15 mars, débarqua en Catalogne le 24 avril et joignit l'empereur à Tolède le 11 juin. Andréa Navagero gagna la faveur de Charles- Quint et contribua au traité de 1526, qui rendit la liberté à François V. Son ambassade dura jusqu'au 22 janvier 1528. Il eut ordre alors de traverser la France pour revenir en Italie. A son arrivée à Venise, le 24 septembre, il trouva la République fort irritée contre les agrandissements de la puissance impériale en Italie. Il osa néanmoins faire, en plein sénat, l'apologie de Tempereur et parler en faveur de l'alliance
4. « Erit, erit perfectô dies iila, quum le longissimè prolatis finibus, de victis omnibus, quae christiaDO unquam nomini infensae fuerint nalionibus, cum insigni laurea redeuntem intueri liceat; quum tota te Italia, totus terrarum orbis, ut quemdam ad levanda nostra incommoda e cœlo delapsum Deum, veneretur; quum tibi obviam cunclis ex oppidis, omnium generum, omnium aetalum, multitude se omnis effundat ; tibi palriam, tibi pénates, tibi salutem, ac vilam denique, depuiso crudeiissimum hostium metu, acceptam référât. » {Xauger, Ep. ad Léon, X,)
avec l'Espagne; mais il eut dans le doge Gritti un formidable adversaire, qui fit triompher la cause française. Andréa Navagero, qu'on voulut alors éloigner de Venise, où ses discours pouvaient provoquer un revirement de l'opinion, reçut l'ordre de partir immédiatement en ambassade auprès de François !•% pour le décider à descendre encore une fois dans la Péninsule. Quoique épuisé déjà de fatigue, il partit ; mais, à peine arrivé à Blois où était le roi, il tomba malade et mourut le 8 mai 1529*. Il n'était âgé que de quarante-six ans. François P' le regretta et lui fit de magnifiques funérailles. A Venise, le deuil fut universel. La poésie et l'éloquence chantèrent à l'envi ce grand humaniste. Vingt ans plus tard, le sénat ordonna que le buste du Navagero fût fondu en bronze et placé dans un endroit public à Padoue*.
4. Fracaslor, dans son irailé De morbis conlagionis, parle fl'une variété do Bèvre putride qui avait ravagé Tltalie en 4505 et qui reparut en 4528. K dit que nombre de personnes qui avaient voyagé en Italie durant ces malheureuses années emportèrent le germe de cette maladie, dont ils moururent dans des pays où elle n'existait pas : « Ce fut le cas d^Andrea Navagero, qui était ambassadeur de la République de Venise près de François I*', et qui alla mourir de cette fièvre dans un pays où elle n'était pas même connue de nom... Navagero, ajoute Fracastor, était doué de talents si éminents, que depuis longtemps le monde littérdire n'avait fait une aussi grande perte. Celait non seulement un littérateur acccompll, mais un grand homme d'Étal... »
2. Fracastor avait élevé un monument au Navagero dans son dialogue intitulé : Navagerias sive De poelicà. l.a iiépublique fit fondre en bronze le buste de Fracastor en même temps que celui
De 1514 à 1516, Andréa Navagero avait passé à Rome deux des plus belles années de sa vie. On conçoit l'engouement qu'un personnage doué d'une pareille érudition dut inspirer à des hommes également passionnés pour l'antiquité classique. Quand il publia les Harangues de Cicéron ^il en dédia le premier volume à Léon X, le second au Bembo, le troisième à Sadolet, et plaça en tête de chacun de ces volumes des épîtres, qui sont elles-mêmes de véritables harangues, écrites, dit Scaliger, dans la propre langue de Cicérone L'Alviane étant mort le 10 novembre 1515, le Navagero fut chargé de son oraison funèbre. Il la composa
du Navagero, et ordonna qu'il fût placé également à Padoue. Titien avait fait aussi le portrait d'Andréa Navagero. Ce portrait fut brûlé dans Tincendie de la salle du Grand-Conseil, en 4577. Le portrait qui est en la possession de la famille Giovio, à Côroe, est une répétition du portrait peint par Raphaël. Le médaillon en bronze de Gavino, au municipe de Padoue , n'est qu'une pâle copie de ce portrait.
1. L'édition la plus complète des œuvres d'Andréa Navagero est certainement celle qui a été imprimée à Padoue en 4748, in-4^ sous ce titre : Andreœ Navageriijpalricii Veneti, oratoriset poelœ clarissimij opéra omnia, etc. On trouve, dans cette édition, les Harangues funèbres consacrées à l'Ai viane et à Loredano ; les Épîtres et Préfaces ; les Leçons sur Ovide; les Poésies latines et italiennes ; les Lettres italiennes datées d'Espagne; la Relation de voyages en Espagne et en France. Avant de mourir, le Navagero brûla ce qu'il avait fait de l'histoire de Venise. Il détruisit aussi son Discours sur la mort de Catherine Cornaro. Le De venalione et le De situ orbis eurent le môme sort. Andréa Navagero est le premier qui ait écrit avec compétence sur les marbres antiques. Simon de Troyes, en 4786, a traduit en français quelques-unes de ses œuvres.
à Rome, et la prononça à Venise au milieu de l'année 1516. Six ans plus tard, le 25 juin 1521, il écrivit l'éloge, plus célèbre encore, du doge Leonardo Loredano. C'est ainsi que les contemporains du Navagero, ravis d'aise en entendant leur général, leur doge et leurs sénateurs désignés par les titres d'imperator^ de princeps et de paires optimi, à grands renforts d'invocations aux dix immortales, se crurent transportés au beau temps du sénat romain.
Connaissant le Navagero, on prend plus d'intérêt à regarder son portrait. On retrouve alors, dans ce personnage, les forces physiques puissantes qui furent mises au service d'une remarquable activité d*intelligence. On se souvient en même temps que, au printemps de la vie, l'excessive contention de l'esprit avait imprimé une commotion douloureuse à cette robuste nature, et l'on reconnaît l'empreinte un peu sombre qui lui en était restée. A juger, cependant, du Navagero par la sympathie qui attirait à lui les plus généreux caractères, il faut croire que, dans l'intimité, ce masque un peu dur et hautain devait tomber. L'auraitil repris à son insu en posant devant Raphaël ? Mais, dans ce cas, comment Raphaël, qui était son aini, n'en aurait-il pas atténué l'effet? N'est-ce pas plutôt là le fait du copiste, qui aura souligné un sous-entendu, accentué plus que de raison un trait à peine indiqué ? N'oublions pas que nous n'avons là qu'une réplique de l'œuvre du maître, un reflet plus ou moins affaibli du témoignage qu'il nous avait directement transmis. Si
cette copie, très habilement exécutée dans la manière vénitienne, a conservé la grande tournure que le Sanzio savait donner à chacune de ses œuvres, elle ne reproduit pas ce je ne sais quoi d'intangible et d'insaisissable qui s'appelle le génie et qui est Raphaël luimême. Ce charme qu'aucune répétition ne peut rendre, la peinture originale, qui avait été touchée du rameau d'or, le possédait sans doute. Quelque estimable que soit la copie du palais Doria , elle ne permet de porter qu'un jugement relatif sur le portrait du Navagero. On cherche vainement , dans cette copie, la trace des qualités aimables qui séduisirent les contemporains. On n'y voit pas cette franchise robuste, cet air modeste et recueilli, ni surtout cette préoccupation de plaire que le biographe d'Andréa Navagero signale avec une particulière insistance. A ce noble Vénitien, tel qu'il apparaît dans le portrait copié d'après Raphaël au palais Doria, on peut appliquer le mot de Pascal sur l'homme : « Il est impossible de démêler cet embrouillement*. »
1. Giovanni Antonio Voipi aécrit une vie 1res détaillée d'Andréa Navagero en tête de l'édition complète de Padoue signalée plus haut. — Il ne faut pas confondre Andréa Navagero avec son parent Bernardo Navagero, qui épousa Istriana Lando, fille du doge Pierre LandOy et qui, après la mort de sa femme, fut nommé évèque de Vérone, puis créé cardinal par Pie IV, en 4564. Bernardo Navagero, né en 4507, mourut à Tâge de cinquante-huit ans, le 27 mai 4565.
PORTRAIT D'AGOST. BEAZZANO. 103
PORTBAIT DAG08TIN0 BBAZZANO.
Agostino Beazzano, placé vis-à-vis d'Andréa Navagero, occupe la droite du tableau. Raphaël, en réunissant ces deux personnages dans un seul cadre, a été tenté sans doute par l'accord mystérieux des caractères et par Tharmonie finale qui naît souvent des oppositions les plus marquées. En face de la figure nerveuse et mi peu sèche, pleine d'ardeur et de feu du Navagero, voici celle du Beazzano, placide, calme, largement épanouie. Ces deux honmies , de nature très différente, aimaient à se trouver ensemble, et le peintre, de son côté, découvrant dans leur dissemblance même certaines affinités pittoresques, s'est plu à les rapprocher l'un de l'autre.
La tête d'Agostino Beazzano , de trois quarts à gauche, presque de face, est d'une forte et saine construction. Le visage, soigneusement rasé, présente tous les caractères de l'intelligence, de l'aménité, de la douceur et de la santé. La barrette noire, posée en arrière, dégage le front, qui, dans sa belle lumière et dans son large développement, semble refléter la clarté de l'esprit. Une abondante chevelure vénitienne, séparée en bandeaux au miheu de la tête, tombe en niasses épaisses de chaque côté des joues, couvre les
oreilles, et descend jusque sur le col. Les yeux sont beaux, vivants, spirituels, et le regard en est bon. Le nez est bien dessiné, et la bouche, aux fins contours, complète l'expression des yeux. Le menton, légèrement saillant, est, en son milieu, marqué par une fossette. Les joues sont grasses, fatiguées déjà, un peu pendantes, et le double menton fait avec le col quelques rides. Pour vêtement, une robe noire très échancrée sur la poitrine et laissant paraître une chemise largement plissée, qui monte jusqu'à la naissance du col*... Tel est ce personnage, aimable et grave à la fois dans sa florissante santé. S'il est vrai de dire que les habitudes de l'esprit laissent leur empreinte sur le visage de l'homme, jamais cette vérité ne s'est plus clairement manifestée que dans le portrait du Beazzano.
Agostino Beazzano, que les contemporains appelaient également Beaziano et Beatiano , était de Trévise, et occupait un rang distingué dans la pléiade des poètes latins et italiens du commencement du XVI* siècle. L'histoire de l'art , en donnant son portrait, prouve qu'en 1515 ou 1516 il avait de quarante à cinquante ans, ce qui le ferait naître de l&GS à 1475. Bien qu'il eût été marié, il était chevalier de l'ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem. Nul doute qu'Andréa Navagero ait été son ami. Le Beazzano fit probablement partie de cette académie de Pordenone,
4. Les portraits du Navagero et du Beazzano sont en buste seulement.
PORTRAIT D'AGOST. BEAZZANO. 105
que présidait TAlviane et qu'aimait avec passion le Navagero. Son intimité avec Bembo est certifiée par sa correspondance, qui révèle en lui un homme rompu au maniement des affaires les plus délicates et les plus difficiles. Cette habileté était reconnue à Rome comme à Venise, dans l'intimité du pape aussi bien que dans les conseils de la République*. Léon X, qui lui confia souvent des missions importantes, le chargea d'accompagner Bembo dans son ambassade à Venise en 151Û.. Il s'agissait de réconcilier les Vénitiens avec l'empereur et avec le roi d'Espagne, et d'obtenir d'eux l'abandon de Vérone. Ce fut Beazzano qui, à la fin de cette année 1514, fut envoyé à Léon X pour lui porter le refus du sénat Ml était donc de retour à Rome en lf515 et s'y trouvait en même temps que le Navagero, juste à point pour que Raphaël pût réunir son portrait àcelui du noble Vénitien. On sait enfin qu'Agostino Beazzano fut atteint et presque perclus de la goutte pendant les dix-huit dernières années de sa vie, qu'il se retira à Vérone d'abord, à Trévise ensuite, et que l'amour des lettres l'aida à vivre au milieu des atroces souffrances de cette maladie. Son portrait répond d'ailleurs très
4 . Uoe lettre de Léon X au doge Leonardo Leredano montre en quelle estime particulière AgosLino Beazzano était tenu par le pape.
2. Bembo quitta Venise peu après Beazzano ; mais des raisons de santé l'obligèrent à s'arrêter quelque temps à Pesaro auprès d'Elisabeth Gonzague et d'Emiiia Pia. Il y était encore le 4*' janvier 4545, ainsi que le prouve une lettre qu'il écrivit à celte date au cardinal Bibbiena pour excuser son retard.
fidèlement à ces indications. Les qualités morales et le caractère pittoresque de l'homme y sont en parfait accord, et, malgré les défaillances du copiste, l'esprit demeure pleinement satisfait. On sent que le personnage représenté dans ce portrait ne s'attristera pas en vieillissant, et que le soir lui gardera quelque chose des gaietés du matin. On a souvent célébré sa mémoire, et l'Arioste, au quarante-sixième chant de ÏOrlando furioso, s'est porté garant de sa gloire littéraire :
lo veggo il Fracastoro, il Beazzano.
Sur sa tombe, à Trévise, on lit l'inscription suivante :
Hospes, Beatianus hic est, sois cœtera; num tàm Duras es, ut siccis hinc abeas oculis ^ ?
4. BeazzaDO fut en correspondance avec la plupart des savants de son temps. La plus grande partie de ses sonnets sont adressés à Charles-Quint. D'autres sont dédiés à Léon X, au Bembo, au marquis del Vasto, à Titien, etc. — Le sonnet suivant, composé à l'occasion d'une indisposition de Léon X, fera juger de son style :
Rè del ciel, che qai giù scender volesti VesUto del caduco. Tel terreno; B, per mostrarti ben cortese a pieno, Togliendo a morte noi, te a morte desti ;
L'aima LBON, che già primo elegesti
Pra tanti a goveroar del mundo il fireno.
Conserva tal che, se non d'anni pieno.
Non tomi ad habitar fra U celesti.
Non Todi, ehe la gente sbigottina
GridaDdo piange, el prega per chi tiene In dubbio con la soa, la oostra vita?
PORTRAIT D'AGOST. BEAZZANO. 407
On serait tenté de croire que ces deux portraits sont plus grands que nature. Cependant ils ne je sont pas et ne devaient pas le paraître dans le tableau original. Us semblent ainsi dans la copie, parce que le modelé est insuffisant et que les justes relations entre l'ombre et la lumière ne sont pas rigoureusement observées. Us affectent en même temps, conune de parti pris, un réalisme poussé jusqu'à l'exagération, qui n'a jamais été le fait de Raphaël. Quoi qu'il en soit, l'esprit du maître perce à travers les exagérations du copiste, la fermeté du dessin romain a raison des violences du coloris vénitien. On pourrait presque dire que, sous le pinceau de Raphaël, Andréa Navagero et Agostino Beazzano ont conquis à Rome leur droit de cité.
On voit, dans le Navagero, un poète et un homme d'action tout ensemble ; on reconnaît, dans Beazzano, un poète aussi, mais un homme voué exclusivement à l'étude et à la vie sédentaire. L'un, épuisé de fatigues et dévoré d'activité, devra mourir jeune encore, d'une mort quasi violente et pour ainsi dire sur la brèche ;
Perché s*egli si tosto a morle riene Yedrem d'ogni virtù per lui fiorita, Il fioro e il frutto io ua perder U spene.
— Les œavres latines et italiennes d'Agostino Beazzano ont été réunies en un volume in-8<» sous ce titre : De le cose volgari et latine del Beatiano. Venetiis per Bartholomaeum de Zanellis de Brixiâ, anno a nativitate Domini 4538, die decimâ octob. Une autre édition porte la date de 4 553. — Le sette allegrezze e cinqtie passioni d'amore ont été imprimées à Trévise, in-4®, en 4590.
l'autre, atteint d'infirmités précoces, traînera philosophiquement ses souffrances jusqu'à la vieillesse. Des ombres presque dures passent avec âpreté sur le visage du Navagero; la lumière, au contraire, se pose avec calme et avec complaisance sur la face tout entière du Beazzano.
Voilà bien deux purs Italiens de la fin du xv* siècle et du commencenient du xvi*. Ceux qui ont habité l'Italie comprennent mieux de pareils portraits. « On ne marche pas en vain sous les palmiers », dit le proverbe oriental. On ne vit pas sous le ciel de Venise et de Rome sans en garder quelque chose. Mieux là que partout ailleurs, on sent par quels liens mystérieux l'homme tient à la nature et à quel point la terre qui l'a nourri le marque pour ainsi dire à sa ressemblance. Or, plus un pays est fermé aux influences du dehors, plus est frappante cette assimilation. Si donc elle est notable encore de nos jours où, la banalité envahissant tous les caractères, les intelligences se nivellent comme les grandes routes, combien plus forte elle devait être à l'époque de Raphaël, alors que les Italiens avaient tout bien à eux, leurs types, leurs
4 . Ces deux portraits sont gravés à Teau-forte, en grandeur de nature, par Paolo Fidanza, 80us les noms traditionnels de Bartolo da Sassoferralo et de Daldo, discepolo di Barlolo. (Voir les Télés choisies de personnages illustres. Rome, 4785, pi. n® 2.) — Le musée de Madrid possède dans deux cadres séparés, sous les numéros 904 et 909, deux anciennes copies de ces portraits. Ces copies sont beaucoup plus faibles que la copie de la galerie Doria.
PORTRAIT D'AGOST. BEAZZANO. «09
vertus, leurs vices, leurs passions énergiques, et jusqu'à leur christianisme mêlé de paganisme!... Andréa Navagero et Agostino Beazzano, tels qu'ils nous apparaissent dans leurs portraits, appartiennent, d'esprit, de cœur et d'âme, aussi bien que par leur tournure et par leur physionomie, au siècle de Léon X. Ils sont les témoins parlants d'un temps mémorable entre tous.
Les contemporains de Léon X, en parlant du portrait de Tebaldeo comme du plus beau portrait qu'ait peint Raphaël, nous rendent inconsolables de ne le connaître point. Le 19 avril 1516, Pierre Bembo écrit au cardinal Bibbiena : « Raphaël vient de peindre notre ami Tebaldeo avec un tel accent de vérité, que Tebaldeo se ressemble moins à lui-même qu'il ne ressemble k son portrait. Je n'ai jamais vu si frappante ressemblance*... » Et, renchérissant sur cet éloge, il ajoute qu'au point de vue de la vérité naturelle ce portrait dépasse tellement les portraits de Balthazar Castiglione et du duc d'Urbin*, que ceux-ci, comparativement à
4. <c E il ritratto di noslro Tebaldeo tanlo naturale, ch' egli non è lanlo simile a se stesso, quanlo a quella piUura; ed io per roe non vidi mai sembianxa veruna più propria. » {LeUere pitloriche, t. V, p. 134, el LeUere di Pietro Bembo, lib. II, p. 47.)
t. Laurent I[ de Médîcis. Nous étudierons ce portrait dans la suite mènie du présent volume.
PORTRAIT D'ANTONIO TEBALDEO. Uh
celui-là, semblent faits de la main d'un élève. On ne sait rien de plus sur cette peinture. Bien qu'elle soit perdue, il est impossible de ne pas lui marquer sa place dans l'histoire des portraits de Raphaël.
La lettre du Bembo annonçant au Bibbiena, comme une nouvelle récente, l'apparition du portrait de Tebaldeo, donne la date précise de ce portrait. Il fut peint dans les premiers mois de 15i6. Tebaldeo touchait alors à la vieillesse ; il avait de cinquante-cinq à soixante ans, étant né à Ferrare en i&56 ou i/i6â, l'histoire hésite entre ces deux dates *. Il avait embrassé d'abord l'état militaire*, mais la nature l'avait créé poète, et il abandonna bientôt les armes pour les lettres. Il commença par se livrer à la poésie italienne et fit partie de cette famille de poètes qui, professant pour Pétrarque une admiration enthousiaste, croyait surpasser son modèle en ne dépassant que ses défauts ^ Émule des Bernardo Accolti*, des Politien, des Mam-
4. Tîraboschî et Gînguené donnent U63; la Biographie universelle indique 4456.