Ce tableau est dans la galerie du Valican
dont le jeu de cet instrument remplit son âme. Ce sont de très jeunes hommes, sans doute des compagnons du peintre, qui ont servi de modèles, et ils s'y sont prêles de si bonne grâce, que l'on fera d'eux facilement des archanges ou des séraphins. L'un, dont la silhouette est à peine tracée, tient un luth. L'autre, dont le dessin est serré de très près et entièrement achevé, joue du violon. Ce violon n'est déjà plus ni la viole ni le rebec des âges précédents, et ce n'est point l'instrument perfectionné qu'allaient inaugurer Duiffoprugcar, Gaspard de Salo et André Amati. C'est le violino de Pietro Dardelli, qui n'est pas encore le violon moderne, mais qui le fait pressentir déjà. La configuration générale en est presque carrée, et les échancrures sont nettement accusées au milieu de la caisse d'harmonie. Les ouïes de la table supérieure sont demicirculaires et les éclisses très hautes. Sur le doigtier, qui est d'un très petit parcours, les notes sont numérolées sans doute, et n'exigent pas cette précision de justesse et de doigts que demandera bientôt le véritable violon. Le manche, plus court que le doigtier, ne comporte pas les démanchers difficiles. Le cheviller est plat et garni de chevilles posées perpendiculairement au plan de l'instrument. Quant au violoniste, ses doigts sont très correctement placés sur le cordier, et son archet en forme d'arc surbaissé, quoique très légèrement maintenu entre le pouce et l'index, tient bien à la corde et attaque la note avec franchise. Le violon n'est pas maintenu par la pression du menton
sur la table d'harmonie, mais posé sur l'épaule gauche presque perpendiculairement à la clavicule, et porté seulement par la main gauche. De cette manière, le virtuose conserve le libre mouvement de sa tête et se peut abandonner au ravissement qu'il se procure à lui-même, ce qui permet au spectateur d'être ravi à son tour de la charmante expression de cette figure.
Huit ou neuf ans après avoir peint le Couronnement de la Viergej Raphaël, ayant à placer Apollon au sommet du Parnasse, enlève la lyre classique des mains du divin Citharède et fait du dieu de l'harmonie le Joueur de Violon par excellence. La grâce et la beauté de celte figure sont trop connues pour qu'il soit besoin d'insister. Ce qu'il importe de signaler ici, ce sont les études préparatoires dans lesquelles Raphaël a scrupuleusement étudié l'instrument et le virtuose.
Dans un premier dessin, tout d'inspiration et de sentiment, Raphaël s'abandonne à son idée, c'està- dire à la recherche de l'idéal qu'il voudrait réaliser*. Il donne alors à son Apollon violoniste une expression délicieusement virginale, trouve la noblesse dans le sentiment exquis de la chasteté, imprime enfin à celte figure ce quelque chose de triste qui est comme la perfection de la beauté. La tête, avec un abandon plein de naturel et de grâce, se penche à gauche sur le violino^