Rapport sur les progrès de l’hygiène
Avant de chercher à faire avancer une science, il faut connaître son histoire. Il est indispensable d'apprécier les efforts des savants qui vous ont précédé dans la route où vous devez vous engager. Un double avantage a consacré cette manière de faire : le premier, c'est de ne pas employer un temps précieux à effectuer des découvertes déjà accomplies; le second, c'est de s'inspirer des travaux de ses devanciers.
Les deux auteurs c|ui, dans ce siècle, ont consacré presque exclusivement la maturité de leurs talents à l'étude de l'hygiène se sont, à divers points de vue, très-fortement préoccupés de son histoire.
Hallé , le professeur d'hygiène de la faculté de médecine de Paris, qui, dans le premier quart de ce siècle, a joui d'une réputation si bien méritée, s'est borné pour ainsi dire à tracer l'histoire de cette science, et n'a véritablement abordé que l'introduction à son étude.
Hygiène. i
H. Royer-Coilard a heureusement pressenti les causes principales qui s'opposaient à ses progrès immédiats.
C'est dans V Encyclopédie médicale et dans le grand Dictionnaire des sciences médicales qu'il faut chercher les savantes études de Hallé sur l'histoire de l'hygiène \ et dans le tome X des Mémoires de ï Académie de médecine que H. Royer-Gollard a consigné le résultat de ses méditations sur l'état de l'hygiène au moment où il a écrit sa dissertation.
Nous ne pouvons, pour ceux qui voudront embrasser complètement l'histoire de l'hygiène, que renvoyer aux articles de Hallé.
Avant d'exposer les progrès elTectués depuis vingt ans, il sera bon, pour marquer le point de départ, de reproduire quelquesunes des appréciations de H. Royer-Gollard^.
fcAu milieu, dit H. Royer-Collard, de ce progrès général qui s'accomplit dans les différentes branches de la médecine, l'hygiène, plus qu'aucune autre des parties qui la composent, est restée pour ainsi dire stationnaire. Des travaux partiels ont jeté sur quelques points de cette science de vives et nouvelles lumières. Mais si l'on cherche à embrasser clans un seul coup d'œil la science entière , on est frappé de la confusion qui règne dans son ensemble. Des matériaux sans nombre sont accumulés dans un champ sans limites. A bien des reprises on a essayé de les rapprocher les uns des autres, de les distribuer en groupes bien définis : ces tentatives sont demeurées stériles. Partout se fait sentir le défaut d'ordre et de méthode; il manque un corps auquel viennent s'assimiler ces éléments juxta|)osés, et une pensée générale qui les anime.
Ce n'est pas tout. Veut-on pénétrer dans le détail des études hygiéniques : on ne tarde pas à s'apercevoir que la plupart des matières n'ont été qu'effleurées. En vain la physique et la chimie
' Encyclopédie méthodique de médecine, t. VII, p. 37.3. — Dictionnaire des sciences médicales, t. XXII, p. 609-609. Hallé et Nyslen.
^ Des tempéraments considérés dans leurs rapports avec la santé, par H. Royer- Collard. [Mémoires de l'Académie de médecine, t. X, p. i35.)
sont parvenues à se rendre compte des phénomènes moléculaires qui s'opèrent dans l'intimité des substances inorganiques et vivantes; en vain l'anatomie comparée nous a montré les grandes lois de la vie toujours les mêmes, sous diverses formes; en vain la pathologie elle-même, laissant de côté ses théories vagues et ses impuissantes nosographies, a commencé à s'armer des instruments merveilleux de la science moderne et s'est efforcée de descendre dans une décomposition plus exacte et plus profonde des faits morbides; l'hygiène seule semble encore arrêtée et comme engourdie dans les traditions du passé. Pour elle les sciences physiques et naturelles n'ont pohit marché, ou, du moins, elle se contente, dans la plupart des cas, de ces notions incertaines que donne une observation superficielle, et elle n'aboutit le plus souvent qu'à des règles banales.
n Qui ne voit qu'il n'y a pas là de science véritable? Qui ne comprend l'urgente nécessité de sortir d'un tel état de choses et de ramener l'hygiène au niveau des autres parties de la médecine? Mais par quel moyen arriver à cette rénovation indispensable?
C'est ce que nous allons chercher à montrer en éclairant la voie que l'hygiène, comme la médecine elle-même, a suivie dans le cours de ces vingt dernières années.
La direction nouvelle qu'a prise l'hygiène découle de l'extension qui a été donnée à sa définition.
L'hygiène, disait-on, est la partie des sciences médicales qui a pour but d'étudier les moyens de conserver et de perfectionner la santé. Mais comment conserve-t-on la santé ? Évidemment en prévenant les causes des maladies. Pour prévenir ces causes, il faut les connaître, de même que, pour éviter un précipice, rien n'est mieux que de le voir et d'en mesurer la profondeur.
Il ne sera pas besoin d'insister longtemps pour établir l'utilité pratique de la connaissance des causes : quelques exemples suffiront pour cela. Quand il a été démontré que la cause de la gale était Vacarus scabiei, on a connu ce qu'il convenait de faire pour
l'éviter; le traitement de cette maladie est devenu sûr, inoffensif et rapide. La connaissance des mucédinées qui accompagnent ou déterminent les teignes a permis d'éloigner les chances d'invasion de ces cruelles maladies et de rationaliser leur traitement. Quand on a su rapporter à l'intoxication plombique les accidents aussi redoutables que variés qui, de temps en temps, ont apparu après l'usage de vins, de bière, de cidre ou d'eau potable falsifiés par l'addition d'une préparation de plomb, ou altérés par leur séjour dans les réservoirs métalliques , toute incertitude a été écartée pour guérir et prévenir ces affections.
Nous pourrions multiplier ces exemples, mais ces vérités apparaîtront avec plus de netteté dans le cours de cette exposition.
L'étude des causes est la branche la plus élevée, mais aussi la plus difficile de la médecine. Autrefois cette partie de la science consistait en une classification ingrate et banale , que chacun abordait à son corps défendant. Il n'en est déjà plus ainsi. En s'appuyant sur les données expérimentales de la physique, de la chimie et de la physiologie, on commence à s'élever parla synthèse aux questions les plus ardues de l'étiologie. C'est f avenir de l'hygiène, c'est aussi celui de la médecine. Jadis les systèmes se succédaient en laissant à peine des traces de leur passage. Mieux que personne notre célèbre réformateur a, dans son Examen des doctrines^, montré l'inanité de ces systèmes. Le sien n'a pas été plus heureux. De son vivant il a pu en contempler les ruines et voir naître et se fortifier ce doute général, cet éclectisme poussé jusqu'à l'exagération, qui a pu pour un moment ébranler les esprits les plus fermes. On a reconnu bientôt qu'un système général de médecine était un rêve dont nul ne pouvait poursuivre la réalisation. On n'a pas tardé à reconnaître que les connaissances médicales peuvent se grouper en divers faisceaux , pour constituer des doctrines isolées qui formeront
' Rroussais, Examen des doctrines mé- substance de la médecine physiologique, dicales et des systènies de nosologie, troisième édition, Paris, 1 83 A, 4 volumes [)récédé de propositions renfermant la in-8°.
la philosophie de la science , que le temps ne fera que consolider. Ces doctrines médicales ont pour base principale l'étude des causes, qui forme dès aujourd'hui le fondement de l'hygiène et qui, dans l'avenir, sera celui de la médecine.
Tous ceux qui , de notre temps , ont consacré leurs méditations à l'étude des causes des maladies savent de combien de difficultés elle est hérissée ; ces difficultés ne sont pas moins considérables lorsqu'on veut aborder scientifiquement la grande question du perfectionnement physique de l'homme.
Il ne faut pas se contenter de sentences s'appliquant à tout et énoncées sans preuves; mais n'aborder que ce qui peut être démontré par l'expérience et par l'observation. Si, au commencement de ce siècle, on s'efTorçait de tout comprendre dans l'hygiène, aujourd'hui il faut laisser dans l'ombre une foule de détails, ou oiseux, ou qui ne peuvent se prouver. En entrant dans cette direction, on a pu voir que l'hygiène ne comprend plus un ensemble de connaissances banales, mais qu'elle s'attaque aux problèmes les plus élevés et les plus dilliciles de la science , et qu'elle réclame les connaissances les plus précises.
L'hygiène nouvelle, s'appuyant sur l'étiologie, présente ainsi les rapports les plus étroits avec les parties de la pathologie qui depuis vingt ans ont pris un grand essor. On comprendra, d'après cela, comment les développements se rapportant exclusivement à l'hygiène seront plus limités: les bases en sont posées dans les parties consacrées à la patfiologie.
Avant la phase nouvelle dans laquelle est entrée l'Iiygiène, tous les auteurs cherchaient à agrandir son cadre. On s'etïorçait de faire un inventaire général des connaissances humaines dans leurs rapports avec l'hygiène. Ce programme était infini, il était formé d'un assemblage de lambeaux empruntés à toutes les sciences et particulièrement à la physique, dont l'enseignement a été longtemps confondu chez nous avec celui de l'hygiène. On reconnaît encore la trace de cette fusion dans les ouvrages modernes,
Éclairés aujourd'hui par les lumières des sciences physiques et naturelles, par les progrès de la physiologie nouvelle, on a pu approfondir quelques-unes des questions les plus importantes. On s'est surtout attaché à scruter celles qui peuvent éclairer d'une lumière vive, inattendue, les causes des maladies les plus communes et les plus curieuses, ou celles qui peuvent nous montrer comment on peut perfectionner la santé, en éloignant aussi loin que possible ces deux ennemis implacables de l'humanité : la vieillesse et la mort. Pour tracer un historique aussi complet que possible des progrès accomplis par l'hygiène dans les vingt années qui viennent de s'écouler, nous parcourrons dans son ensemble le cadre le plus généralement adopté, nous passerons successivement en revue les connaissances nouvelles qui se rapportent au sujet de l'hygiène, aux modificateurs hygiéniques et à l'hygiène générale.
Citons, avant de terminer cette introduction, les principaux ouvrages parus depuis vingt ans où est exposé l'ensemble des faits dont se compose l'hygiène. Mentionnons au premier rang le Traité de M. Michel Lévy, aussi remarquable pour la forme que pour le fond'. Viennent ensuite le Cours d'hygiène de M. Louis Fleury'^ ouvrage dans lequel on trouve un grand nombre d'aperçus originaux; puis le manuel d'hygiène de M. A. Becquerel, que M. E. Beaugrand a enrichi de précieuses indications bibliographiques^; et, pour l'hygiène publique, le Dictionnaire d'hygièiie publique de M. A. Tardieu et celui de M. M. Vernois, sur lesquels nous reviendrons quand nous traiterons de l'hygiène générale.
' Traité d'hygiène putjtique et privée , ' Traité élémentaire d'Iitjgiene privée et
par Michei Lévy, Paris, 3" édit. 1867, publique, par A. Becquerel, 3" édition,
2 vol. in-8°. Paris, 18G6.
' Paris. 1 856-1 86 1.