‹ Rapports de l'inflammation avec la gangrène diabétiqueChapitre 9 sur 13 · OBSERVATION IV · texte numérisé non relu

OBSERVATION IV

Elisa A..., 63 ans, concierge, célibataire, entre à l'hôpital Nécker, dans le service de M. le professeur Le Dentu, salle Lenoir, le 11 mai 1890. ,

Antécédents héréditaires. — Le père de la malade est mort d'une congestion cérébrale vers l’âge de 74 ans.

La mère est morte à 63 ans, paralysée. Elle avait de fréquentes migraines et était très nerveuse. Dans les dernières années de sa vie, elle avait vu ses facultés mentales s’affaiblir beaucoup et avait dû être placée à la Salpêtrière.

Ni le père ni la mère n'étaient gros mangeurs ni grands buveurs, ils n'étaient pas diabétiques et ne semblent en avoir eu du reste aucun symptôme.

Antécédents personnels. — Bien portante jusqu'en 1888, notre malade eut à ce moment une fièvre contractée, dit-elle, en soignant une nouvelle accouchée. En 1889, elle eut une pneumonie et, à la suite, des douleurs articulaires pendant une année. Elle n’a pas remarqué être très altérée et mange modérément. Jamais elle n’a eu ni abcès, ni furoncle, ni

anthrax: \ Athérome assez accentué.

Histoire actuelle. — II y a six mois, des douleurs se sont

manifestées dans les jambes et les pieds, avec démangeaison.

eur" 30 —

En se grattant au pied droit, sur le gros orteil, elle s'écorche et il se produit à ce niveau un peu de suppuration qui disparait vite. Quelques jours après, cette femme n'y songeait plus, lorsqu'elle vit paraître une tache noire sur le gros orteil. Elle se fait des pansements avec de l’eau phéniquée, mais elle emploie pure la solution phéniquée dont on se sert pour désinfecter les appartements. Ces pansements ont causé une ‘ douleur intolérable et la malade cesse leur emploi, usant en place d’une solution de coaltar saponiné, = La première phalange du gros orteil est devenue complètement noire, puis elle s'est ratatinée et desséchée. La colora: tion noire prend de l'extension et envahit tout le gros orteil au moment où la malade entre à l'hôpital, ke 11 mars 1866.

À l'entrée, pas d'élévation de’ température ; gangrène du gros orteil droit, un peu d'œdème des deux malléoles ; léger roulement présystolique à la pointe du cœur, à peine accentué. Pulvérisations avec de l'eau phéniquée faible, pansement iodoformé.

Examen des urines. — La malade urine quatre litres par jour, ses urines contiennent du sucre en quantité très notable. Elles sont aussi fortement chargées d’albumine.

18 mai. — Le gros orteil est complètement sphacélé et ne tient plus qne par quelques tractus fibreux, débris des ligaments.

20 mai. — Une légère traction détache complétement l'orteil mortifié. À partir de ce moment, la tête du métatarsien apparaît à nu au milieu de la plaie qui suppure abondamment. Un peu de lymphangite avec gonflement du pied.

. Quelques jours plus tard, deux taches noires apparaissent à la région plantaire du pied droit. Sphacèle des téguments en ces - deux points, formation de deux ulcérations qui creusent, ressemblant beaucoup au mal perforant plantaire, mais n’occu-

En pe pant pas le siège d'élection ordinaire. Par ces deux orifices, il s'écoule un pus sanieux, horriblement fétide, qui entraine des lambeaux de tissu celluleux sphacélé.

À la fin de mai, une nouvelle plaque noire, plus étendue, se forme sur la face dorsale du pied droit, un peu en dehors du premier métatarsien. Ù

Depuis le 11 juin, la températue s'élève et oscille entre 36° et 40°, la plaque de sphacèle dorsale du pied est mince, parcheminée, laissant percevoir une fluctuation non douteuse,

18 juin. — La malade se plaint de vives douleurs dans la jambe droite et le pied. L'’escharre commence à se détacher sur le dos du pied et laisse couler un pus d'odeur infecte, repoussante et caractéristique

19 juin. — La température retombe à 37° 4 le matin, et l'écoulement du pus est assez abondant.

L'état mental, jusque là excellent, commence à être atteint, la malade est subdélirante et loquace, elle raconte des histoires incohérentes. Son état intellectuel rappelle beaucoup la démence sénile. |

L'état général est médiocre, cette femme ressent une vive soif, elle a perdu beaucoup de ses forces et a maigri considérablement. L’urine analysée donne les mêmes résultats que précédemment, tant comme quantité que comme teneur en glucose.

Cette observation est sans doute moins caractéristique que les précédentes, car la gangrène n'a pas succédé immédiatement à l'écorchure infectée de l'orteil, de plus, la nature diabétique de la gangrène, pour être infiniment probable, même quasi certaine, n'en est pas moins discutable, car l'âge de la malade

et l’état de ses artères pourraient permettre de songer à la gangrène sénile, d'autant mieux que son état mental est tout à fait analogue à la démence sénile. De plus la gangrène pourrait être mise sur le compte de l'albuminurie, qui peut déterminer, comme on sait, des accidents de ce genre, ou même sur celui des pansements antiseptiques trop forts employés par la malade (gangrène phéniquée). Toutefois, sans éliminer ces divers facteurs dont l’action est possible, on diagnostique la gangrène diabétique compliquée d'albuminurie, chez une femme âgée et athéromateuse.

Régime lacté ; pulvérisations et pansements légèrement antiseptiques.

[Il va sans dire que le pronostic est ici très réservé, et que l'état m2ntal vient encore l'assombrir.

La malade a succombé peu de jours après.

A ces observations, nous en ajoutons deux autres empruntées à Maunoury, qui sont particulièrement intéressantes au point de vue où nous nous plaçons.

Page 1