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Coup-d’œil sur l’utilité de la médecine.
Il n’est pas de science plus utile ni plus honorable que celle qui enseigne à prévenir, guérir ou pallier les nombreuses maladies qui affligent l'espèce humaine. Il n’est pas de plus noble ministère que celui de médecin; ses fonctions sont véritablement élevées, sublimes, et lui méritent l’application de ce beau passage de Cicéron : Homines addeos nullâ re propiüs accedunt quam salutem hominibus dando. N’est-ce pas, en effet, au médecin que les hommes doivent la conservation du plus précieux de tous leurs biens, la santé ? Le père lui confie celle de ses enfans, l’époux celle de son épouse. Il veille également, avec le même intérêt, sur celle de l'habitant des chaumières comme sur celle du monarque. Sa main délicate et exercée préserve l’enfant qui va naître des dangers qui menacent sa débile existence, même^vant qu’il ait vu le jour ; ses soins défendent l’enfance de l’homme contre les maux qui assiègent le premier âge, protègent son adolescence, et peuvent lui procurer une vieillesse heureuse. A toutes les époques de son existence, l'homme
« besoin des secours de la médecine, et il les implore rarement en vain.
La médecine devrait donc, par l’importance de son objet, être regardée comme un art divin, et se trouver au-dessus de toutes les accusations des hommes. Cependant nous voyons tous les jours diriger contre elle les reproches les moins fondés; on a même osé nier la réalité de son existence et la regarder comme un art fondé sur les conjectures les plus vagues. La calomnie s’est plue à l’attaquer dès son origine; et ce n’est pas sans étonnement que l’on voit dans les oeuvres d 'Hippocrate des livres entiers consacrés à confondre ses détracteurs.
Ecoutons un moment parler le’pêre'de la médecine, c’est-à-dire un des plus beaux génies de la Grèce, et qui, le premier, a eu la gloire d’allier la philosophie à la médecine : « Les malades guérissent quelquefois sans médecins; mais ils ne guérissent pas pour cela sans que l’art y contribue. Ils ont fait de certaines choses , ils en ont évité d’autres. S’ils se sont conduits d’après des règles, ces règles sont celles de l’art ; s’ils se sont livrés aveuglément à la fortune, c’est en se rapprochant des procédés d’nne bonne médecine que la fortune les a dérobés au danger. Dans le régime, comme dans l’emploi des médicatnens, on peut suivre des méthodes utiles, on peut en suivre de pernicieuses; mais les unes et les autres prouvent également la solidité de i’art. Celles-ci nuisent par un emploi mal entendu, celles-là réussissent par un emploi convenable. Or, ce qui convient et ce qui ne convient pas étant bien distinct, je dis que l’art existe (1) ; car, pour qu’il n’existât pas, il faudrait que te nui-
(i) La médecine n’a pas été réduite en art dès les premiers temps; mais elle se pratiquait indifféremment par tout le monde, chacun étant son propre médecin. Dans la suite elle devint un art par le moyen d’un certain nombre d’observations et d’expériences que l’on avait faites ; et alors l’exercice en fut confié à certaines gens en particulier, qui , à cause de cela, furent nommés médecins. C’est ainsi que la médecine exista avant qu’il y eût des médecins, quoiqu’elle ne
sible et l’utile fussent confondus. « (Hipp. de arte. ) «Si la médecine n'était pas un art, dit ailleurs le vieillard de Cos, il n’y aurait ni bons ni mauvais médecins,* ils seraient tous également bons, ou plutôt ils seraient tous également mauvais. »
Mais ceux qui veulent ébranler les bases de la médecine ne s aperçoivent pas qu’ils ébranlent aussi celles de tous les arts qui ne sont point susceptibles d’une précision mathématique. « L’agriculture est un art, dit le célèbre Cabanis s elle a dans la nature des règles qui sont déjà découvertes, ou que l’on cherche à découvrir: l’observation journalière l’étend et la perfectionne. Elle est un art, parce qu’il y a des gens qui cultivent bien, et d’autres qui cultivent mal. Le plus habile cultivateur, après avoir préparé son champ, se détermine , sur la foi de l’expérience, à confier ses semences à la terre. Toutes les précautions, tous les moyens reconnus utiles dans les circonstances données, il les met en usage : toutes les probabilités lui promettent une bonne récolte. Dans un certain nombre d’années prises ensemble, très-certainement elle sera meilleure que celle de son voisin négligent et sans lumières ; mais , pour une année déterminée, pour celle, par exemple, où nous supposons qu’il a redoublé de soins , les paris en sa faveur ne seraient fondés que sur des vraisemblances. Qui sait si la gelée, la grêle, ou d’autres événemens désastreux ne viendront pas renverser sa prévoyance et ses travaux ? Le médecin se trouve précisément dans le même cas. Il connaît la maladie, il a préparé le malade, il donne le remède. Dès ce moment on doit regarder la curation comme étant, à quelques égards, à la merci de la fortune, c'est-à-dire comme dépendante d’une foule de circonstances, dont l’éventualité et les effets se dérobent à tout calcul précis. » ( Voyez l’ouvrage intitulé , du Degré de certitude de la médecine, dans lequel Tailleur combat avec
pût être appelée proprement 'an art, jusqu’à ce qu’il sè trouvât des gens qui tissent une profession particulière de l’exercer. ( Sydenham, méd. prat. )
succès les plus fortes objections faites contre la certitude de notre art. )
L’utilité de la médecine ne peut pas plus etre révoquée en doute que sa certitude; et cette utilité a été depuis long-temps sentie et bien reconnue, puisqu’elle a mérité à ses fondateurs les honneurs divins. Dits primùm inventores suos assignant medicina. ( Hisr. mundi, lib. 29.) Elle devient d’autant plus évidente, que l’état de civilisation est plus avancé ; par conséquent, aujourd’hui que les besoins du luxe et les raffmemens de la vie sociale sont portés au plus haut degré, cet art est devenu indispensable à l’existence et au bonheur de la plupart des peuples, comme il fut, à une certaine époque , un besoin impérieux poür les Romains civilisés et corrompus par les moeurs et les richesses des nations soumises à leur puissance.
Un des plus grands hommes qu’aient produits les temps modernes, Descaries , disait que l’âme dépendait tellement du tempérament et de la disposition des organes du corps, que, si l’on pouvait trouver un moyen d’augmenter sa pénétration, ce serait dans la médecine qu’il faudrait l.e chercher (1). Cette pensée est d’un observateur profond qui avait bien saisi les rapports qui existent entre le physique et le moral de l’homme. Il n’est point douteux , en effet, que l’état habituel de santé influe puissamment sur la force et l’étendue de l’esprit. L’homme faible peut se livrer à l’étude ; mais l’homme qui souffre est incapable d’application suivie et de la tension d’esprit nécessaire pour finir un travail littéraire ou scientifique. Sous ce point de vue, la médecine, qui guérit, qui apaise les souffrances, prévient ou éloigne leur retour, rend plus apte au travail intellectuel, et augmente, comme le dit Descartes, la péné-
(1) La philosophie a eu tort de ne pas descendre plus avant dans l’homme physique ; c’est là que l’homme moral est caché : l’homme extérieur n’est que la saillie de l’homme intérieur. ( Dupati , Lettres sur l’Italie. )
.ration de l’esprit. C’est incontestablement un grand service qu’elle rend aux hommes et à la société.
On opposera , je dois m’y attendre , au sentiment de Descartes sur la médecine, les opinions de Montaigne, de J. J. Rousseau } etc. Mais Jean-Jacques } tourmenté d’une mélancolie habituelle, en proie à des douleurs continuelles de vessie , avait des motifs spécieux pour se déchaîner contre la médecine et les médecins ; aussi le fait-il avec toute l'aigreur d’un malade irrité par de longues souffrances. Loin de penser que la médecine peut être utile aux hommes, il croit « que cet art leur est plus pernicieux que tous les maux qu’il prétend guérir. Je ne sais, pour moi, ajoute-t-il, de quelle maladie nous guérissent les médecins : niais je sais qu’ils nous en donnent de bien funestes, la lâcheté, la pusillanimité, la crédulité, la terreur de la mort ; s’ils guérissent le corps, ils tuent le courage. Que nous importe qu’ils fassent marcher des cadavres? ce sont des hommes qu’il nous faut, et l’on n’en voit point sortir de leurs mains. » Voilà sans doute une belle tirade, des phrases harmonieuses; mais toutes les pensées en sont évidemment fausses , et ne méritent pas sérieusement de réfutation. En effet, si la prévention ne l’eût pas dominé, s’il se fût seulement donné la peine d’interroger un homme du peuple guéri’, dans un hôpital , d’une maladie quelconque , cet homme lui eût dit assurément qu’il était aussi robuste qu’avant sa maladie, pendant laquelle il n’avait eu sous les yeux que des actions bienfaisantes et courageuses , entendu que des paroles consolantes propres à calmer son impatience, à relever son courage et à faire renaître ses espérances; qu’en un mot, il était sorti des mains de la médecine atlssi fort qu’auparavant au physique, et peut-être meilleur au moral; qu’à l’avenir il serait plus prudent, plus résigné dans ses souffrances , moins effrayé par les maladies. Qui rs’^ pas fait, dit M. Corvisart f avec un air de supériorité que donne la confiance d’un argument sans réplique ), ce sophisme du philosophe de Genève, qu’il faudrait que la médecine vînt sans médecins P II pouvait dire aussi qu’il faudrait que
les maladies vinssent sans malades; et, en suivant celte ridicule idée, que n’a-l-il souhaité la physique sans physiciens, les arts sans artistes... ? Mais laissons en paix les cendres du grand Rousseau , dont la plume éloquente fut l’auxiliaire de la medecine en ramenant les mères de famille à leur devoir le plus sacré, et en, contribuant à la destruction de la barbare coutume du maillot. Grâces donc lui soient rendues pour avoir si bien plaidé la cause de l’enfance, de cet âge dont l’éducation particulière a une influence si grande sur le reste de la vie. Personne n’ignore d’ailleurs que,, sur la fin de ses jours, il se repentit de toutes ses déclamations contre une des professions les plus utiles à l’humanité. « Il me dit un jour, rapporte Bernardin de Saint-Pierre : Si je faisais une nouvelle^édition de mes ouvrages, j’adoucirais ce que j'y ai écrit sur les médecins; il n’y a pas detat qui demande autant d’étude que le leur;, par tout pays ce sont les hommes les plus véritablement utiles et savans. A cet hommage, d’autant plus flatteur qu’il a été rendu dans le secret de l’intimité, je ne saurais rien ajouter de plus concluant , et surtout qui fut moins suspect de partialité.
Quant à Montaigne, ses sarcasmes sans nombre contre la médecine n’empêchèrent pas qu’il ne parcourût toutes les eaux minérales de France, d’Allemagne et d’Italie, cherchant partout un remède contre une maladie incurable ( la gravelle ). Ses voyages sont remplis de détails plus convenables dans un mémoire à consulter que dans les écrits d’un philosophe. Du moment qu’il s’agit de sa maladie et de l’effet des remèdes, dit M. Richerand, notre sceptique devient le plus crédule des hommes et la plus ridicule des femmelettes.
Un de nos écrivains les plus illustres, le seul qui ait eu la douce satisfaction devoir que ses ouvrages vivraient éternellement, Voltaire enfin, si remarquable par la justesse avec laquelle il appréciait toutes choses, parlait plus franchement et plus sensément de notre art. « 11 est vrai, dit-il , que le régime vaut mieux que la médecine. Il est vrai que tres-long-temps, sur cent médecins, il y eut quatre-
vingt-dix-huit charlatans. II est vrai que Molière a eu raison de se moquer d’eux. Il est vrai que rien n’est plus ridicule que de voir le nombre infini de femmelettes, et d’hommes non moinsfemmesqu’elles, quand ils ont trop mangé, trop bu, trop joué, trop veillé, appeler auprès d’eux, pour un mal de tête, un médecin, l’invoquer comme un dieu, lui demander le miracle de faire subsister ensemble l’intempérance et la santé. II n’est pas moins vrai qu’un bon médecin nous peut sauver Ja vie en cent occasions, et nous rendre l’usage de nos membres. Un homme tombe en apoplexie, ce ne sera ni un capitaine d’infanterie, ni un conseiller de la cour des aides qui le guérira. Des cataractes se forment dans mes yeux, ma voisine ne me les lèvera pas. Je ne distingue point ici le médecin du chirurgien : les deux professions ont été long-temps inséparables. Des hommes qui s’occuperaient de rendre la santé à d’autres hommes par les seuls principes d’humanité et de bienfaisance seraient fort au-dessus de tous les grands de la terre ( plusieurs médecins sont dans ce cas ) ; ils tiendraient de la Divinité. Conserver et réparer est presque aussi beau que faire. Le peuple romain se passa plus de cinq cents ans de médecins. Ce peuple alors n’était occupé qu a tuer, et ne faisait nul cas de conserver la vie. Comment donc en usait-on à Rome quand on avait une fièvre putride (gastro-entérite), une fistule à l’anus, un bubonocèle, une fluxion de poitrine? On mourait. » (Dictionaire philosophique. ) On serait tenté de croire que ce morceau est sorti de la plume d’un médecin philosophe.
Plus l’homme se rapproche de l’état de simplicité primitive et naturelle, plus ses inspirations instinctives peuvent suppléer à l’art; mais elles ne peuvent jamais le remplacer. Si on me demande comment on fait chez les sauvages, où il n’y a aucune espèce de médecine, je me contenterai de répondre avec Voltaire , on meurt . Cette mort accidentelle, provenant du défaut de médecins, est une des causes les plus actives de l’état languissant de la population dans ces contrées. Une foule de femmes y périssent avec leur fruit dans les douleurs de l’enfantement, ou d’hémorrhagie après lac-
couchement. Des épidémies varioleuses y exercent les plus grands ravages; des fractures et autres accidens, malheureusement trop fréquens, rendent les hommes infirmes et contrefaits pour le reste de leurs jours.
Terminons cet article en disant que la médecine ne se borne pas seulement a conserver la santé et guérir les maladies, mais qu’elle a puissamment contribué et contribue encore à éclairer les hommes, à faire taire des croyances ridicules, détruire des préjugés scandaleux et nuisibles , la honte de l’esprit humain. Une science de faits, comme la médecine , ditM. Pinel, appuyée sur l’observation , donne beaucoup d’exactitude et de sévérité à l’esprit, l'accoutume à ne pas croire sur parole , à soumettre les opinions d’autrui à l'épreuve du doute philosophique, et à ne jamais mettre les hommes et les opinions à la place des choses; enfin elle désenchante l'esprit et détruit une fouie d’erreurs enfantées par une éducation vicieuse. De même que toutes les autres sciences physiques qui s’appuient sur l'observation de la nature, dit le philosophe Cabanis, la médecine tend directement à dissiper tous les symptômes qui fascinent et tourmentent toutes les imaginations. En accoutumant l’esprit à ne voir dans les faits que les faits eux-mêmes et leurs relations évidentes , elle étouffe dans leur germe beaucoup d’erreurs quKne sont dues qu’à des habitudes contraires. Elle détruit spécialement toutes celles qui se trouvent liées à des absurdités physiques ( la plupart des croyances superstitieuses ); et, dans le commerce intime avec la nature , la raison contracte une indépendance, et l’âme une fermeté qu’on a remarquée dans tous les temps chez tous les médecins vraiment dignes de ce nom.
Ce n’est pas sans raison que Socrate a dit que le chagrin, la fureur , la dureté, le crime, venaient fréquemment d’une mauvaise disposition du corps ; que c’était à la médecine à les prévenir et les corriger. Il existe effectivement une relation intime entre l’homme physique sain ou malade , et l’homme moral ou intellectuel : ainsi la medecine, qui a pour objet principal l’homme consi-
dére dans ce premier rapport, doit être un point de de'part avantageux, une sorte d’introduction à l’étude de la morale, des passions, des habitudes , etc., etc. Indiquer toutes ces choses , c’est faire voir évidemment que la médecine est liée par les plus grands rapports au bonheur public et particulier ; c’est montrer que le plus beau comme le plus sublime des devoirs du médecin envers la société, est de s’empresser par son art philanthropique, dans tous les temps et dans tous les lieux , non-seulement à conserver la santé publique , à la rendre lorsqu’elle est perdue , mais encore à chercher à fonder la morale sur des bases solides; à faire connaître à l’autorité comment on peut porter l’oisif au travail, ramener l’homme corrompu à la vertu , l’indigent à l’aisance et au bonheur.
Devoirs du médecin envers la société.
Tous les hommes doivent être, a-t-on dit, plus attachés à Punivers qu’à leur patrie , à leur patrie plus qu’à leur famille, et à leur famille plus qu’à eux-mêmes; tels ont été quelques philosophes, hommes à idées grandes et généreuses ; tel doit être , ce me semble, le médecin : mais malheureusement, par l’effet d’un égoïsme inhérent à tout ce qui a vie, chaque être se préfère à tout le reste de l’univers. Dans une société bien civilisée tout devrait tendre à ré** primer cet amour de soi qui fait qu’on s’établit le centre de tout ce qui nous environne., et qu’on rapporte tout à son seul plaisir et à son bonheur. Les individus chez qui l’amour de soi est porté trop loin ( et le nombre en est grand ) sont les êtres les plus insociables de la nature ; ils semblent avoir dit au fond de leur cœur : Mihi omma subjungere conaborj et ils agissent en conséquence.
Le médecin philosophe, au-dessus du vulgaire par ses talens, doit encore plus s’en distinguer par ses sentimens et par ses vertus. Il doit donc, plus que tout autre, résister à cette impulsion instinctive de la nature : pour lui le monde entier doit être sa patrie ; et sa patrie, il doit la considérer comme lui-même lorsqu’il s’agit de
l’éclairer ou de la diriger sur les objets de son bonheur. Mais ) borné par la nature même des choses dans 1 exercice de son nainis* tère , et ne pouvant rendre des services a tout le monde, il doit se conduire de manière à en rendre le plus qu’il lui sera possible au pays dans lequel il se fixera pour y exercer son état. Il n’est donc pas indifférent d’examiner ici ce qu’il convient de faire immédiatement avant de le pratiquer.
Le médecin fera d’abord la topographie médicale du département, ou an moins celle de la commune qu’il aura choisie pour sa résidence; c’est-à-dire qu’il reconnaîtra, i.°sa position géographique; 2.° les montagnes ou plaines qui l'environnent ; 3 .° les fleuves, les étangs ou rivières qui y passent plus ou moins rapidement, ou qui y séjournent; 4*° la nature du sol, tant celle du fond que de la superficie; 5 .° il déterminera ses productions minérales ou végétales, les differentes espèces d’animaux qui en peuplent la surface; 6.° les vents habituels, la température ; 7. 0 la nature de l’air, celle des eaux, etc. : enfin, par des expériences physiques, chimiques, mais principalement par des observations faites à la manière $ Hippocrate, il découvrira quels sont et quels doivent être les eflets , dépendans de l’action de toutes ces choses sur l’homme, et pour combien ils concourront à la production et à la propagation de ses maladies, à leur durée, à leur caractère endémique ou épidémique, à leur nature bénigne ou maligne, etc. Mais, pour en avoir encore des données plus certaines , le médecin poussera ses observations plus loin, c’est-à-dire qu’il cherchera à connaître tout ce qui touche de plus près les hâbilans 3 savoir ; la manière dont leurs logemens sont construits, situés les uns par rapport aux autres; s’ils sont secs ou humides, bien ou mal éclairés, etc., etc. ; leurs habillement, la nature et la préparation de leurs alimens, leurs professions , etc. Par des notions exactes sur tous ces objets, il sera à portée de prédire et de déterminer jusqu’à un certain point quelles sont les incommodités et les maladies qui peuvent les atteindre , et il saura se conduire habilement et avec plus de succès
dans le choix des moyens qu’il emploiera pour les combattre et les guérir. Il pourra très-souvent remonter à la cause ( ille solus morbum curavit qui ejus causas cognovitj nosce emm causani morbi est nosce arcanum. Hall. , lib. 1 ) de ces épidémies meurtrières qui exercent parfois des ravages si cruels » et dont le principe dépend dans beaucoup de cas, d’un foyer de putréfaction animale ou végétale développée par les chaleurs de l’été. Dans ces circonstances affligeantes il pourra aussi quelquefois, par des moyens bien simples, prévenir ou détruire ces terribles calamités ; il les signalera aux magistrats » en les pressant, au nom du salut des habitans, de les faire mettre immédiatement à exécution. Très-souvent ils consisteront à dessécher des marais, soit en donnant plus de pente aux eaux „ soit en détournant leur cours; à abattre des forêts qui entretiennent une trop grande humidité dans l’atmosphère et s’opposent à la libre circulation de l’air ; ou à planter des arbres le long des chemins , des promenades publiques; d’autres fois ils se borneront à empêcher l’accumulation d’un grand nombre d’hommes dans des lieux peu spacieux, comme cela arrive très-souvent dans les prisons, les hôpitaux et les manufactures ; à établir des bains et lieux d’exercices publics , etc. Le médecin ne négligera rien pour éclairer le peuple,, soit par ses conseils, soit par ses écrits, sur la meilleure manière de se loger, de se vêtir, de travailler; sur le choix et la préparation de ses alimens, tant solides que liquides ; en un mot, l’homme de l’art doit porter ses regards sur toutes choses, rien ne doit échapper au zèle et à l’amour qu’il doit avoir pour ses semblables. Enfin, par toutes les mesures de salubrité publique et particulière, le plus sagement combinées et le plus sévèrement exécutées, il aura le bonheur de voir disparaître les plus grands fléaux d’un pays, les maladies et leurs funestes suites , et de prévenir désormais leur retour : alors des corps sains et vigoureux, avec des visages respirant la joie et la santé , seront pour son cœur bienfaisant la plus noble récompense de ses travaux. Ayant été également zélé à soigner L%
santé du pauvre comme celle du riche (1), il aura constamment mérité l’estime et la reconnaissance de tous. Il ne se dissimule p as qu’il rencontrera quelquefois certains hommes souvent envieux p ai . caractère ou jaloux parétat, calomniateurs par oisiveté ou par me'* chancelé , qui chercheront à flétrir sa réputation à peine commençante, et à faire perdre la juste confiance qu’il inspire : mais, fort de sa conscience , ferme . invariable dans les principes qui le dirigent , n’ayant en vue que le bien et s'efforçant de le faire, il sera impassible ( nulli injurias obnoxius sapiens). Content de lui-même et des suffrages d’un petit nombre d’hommes judicieux , il méprisera les clameurs et les injustices des autres.
Que le médecin se dirige constamment, dans l’application qu’il fera de ses connaissances,, d’après les principes de la plus saine philosophie médicale, et avec la prudence et la circonspection d’un homme qui craint toujours de faire du mal, lors même qu’il opère le plus grand bien. Qu’il profite de l’influence que lui donne sa réputation, soit pour solliciter ou opérer lui-même des réformes nécessaires, soit pour établir des institutions utiles. Quand il sera consulté relativement au bien public, qu’il indique avec courage, et sans crainte de blesser quelques intérêts particuliers ou préjugés publics, tout ce qu’il est utile de faire.
Lorsqu’une maladie contagieuse se déclare, loin de fuir les lieux qu’elle dévaste, un médecin doit sacrifier ses jours au salut de ses
concitoyens. Le théâtre de la mort, voilà son poste. Qu’à
l’exemple d "Hippocrate, de Bertrand , et d’un homme célèbre de nos jours, qui fut médecin en chef de l’armée d’Qrient, il sache s’exposer avec courage à la malignité de la contagion lorsqu’il est
(1) Lorsque le temps ne pouvait suffire à Roussel au nombre des visites qu’on lui demandait, il se rendait de préférence chez les pauvres, en disant que les riches avaient de quoi payer les soins des autres médecins. ( Alibert, Lloge de Roussel. )
question d’en préserver ou d’en sauver ses semblables. Qu’il inspire surtout par son sang-froid la confiance et la sécurité, si nécessaires dans ces sortes de calamités; enfin que, le premier , dans toutes les circonstances il donne l’exemple de la fidélité à remplir ses devoirs. C’est ainsi qu’il parviendra à mériter celte estime publique que l’on ne peut point s’empêcher d’ambitionner , dit l’auteur d’Anacharsis , sans avouer qu’on en est indigne.
Le vieillard de Cos disait que la vie entière du médecin étaitën action , et que toutes ses actions devaient être dictées par la vertu. Qui mieux que lui a marqué son passage sur la terre par des bienfaits, par l’exemple journalier de plus de grandeur et de générosité ? Qui s’est formé des idées plus sublimes des devoirs de sa profession?... Mais quelle force d’âmene faut-il paSau jeune homme surtout pour sacrifier sa vie à des exercices pénibles et dégoûtons, pour résister à l’attrait puissant des plaisirs, s’éloigner de ces lieux publics qui, pour le reste des hommes, sont consacrés à la joie et au délassement ; pour éviter ces réunions bruyantes où le sage ministre de la nature se verrait à chaque instant exposé à enfreindre les lois sacrées de la tempérance ; pour conserver la pureté de ses moeurs, vaincre ses passions , dissiper ses erreurs, et acquérir par là cette réunion de qualités dont, suivant l’abbé Barthélemy , notre ministère exige sans cesse l’exercice î Oui, il semble que le médecin soit destiné à faire divorce avec le monde heureux , et que le malheur et les souffrances doivent devenirsa seule et unique société. La gaîté ne fut point créée pour lui ; loin des plaisirs tumultueux , sans ambition et sans envie , il doit méditer constamment sur les moyens de faire du bien à ses semblables. Combien il va s’estimer heureux d’avoir tant de moyens de contribuer à la félicité des autres ! combien cette idée flattera son coeur ! Tant d’actions vertueuses porteront le calme dans son âme; une joie pure et tranquille accompagne toujours jusque dans l’intérieur de sa maison celui qui de ses devoirs sait faire les règles de sa vie : les siens ne lui coûteront aucun effort, et son penchant à les remplir deviendra une douce habitude nécessaire à son existence.
Le médecin n’oubliera jamais qu’il se doit indistinctement à tous ceux qui placent leur confiance en ses lumières; car il est engagé par son état, et l’humanité lui en fait un devoir, a être entièrement asservi aux besoins de ses malades, à qui il doit la consolation, la guérison ou le soulagement, et dont les cris doivent être pour lui plus que des commandemens. Dans ces circonstances, il n’y a plus pour lui de liberté , plus de loisirs , plus d’occupations qui puissent le retenir; son existence tout entière doit être subordonnée à celle des autres. Il sera donc envers tous humain, diligent et complaisant; il n’épargnera ni soins, ni peines, quand la nécessité l’aura ordonné, ni aucun des moyens que ses lumières et son zèle, dirigés par la prudence, peuvent lui suggérer pour le soulagement des malades qui se seront confiés à ses soins. Tels sont les devoirs qui dérivent de son ministère, et que l’humanité lui commande de remplir avec bonté et bienveillance. Enfin qu’il soit bien pénétré de cette vérité, qu’il est né responsable de toutes les fautes qu’il peut commettre, ou par son impéritie, ou par son imprudence, ou par sa négligence. Qu’il craigne surtout de se laisser entraîner par les suggestions de l’amour-propre, et que , dans les cas difficiles, il ne néglige pas d’appeler à son secours les lumières de ses confrères.
Aux connaissances indispensables pour exercer dignement la médecine il faut encore que le disciple d [Hippocrate réunisse toutes les qualités morales : sensibilité, douceur, prudence, discrétion , et tout ce qui est nécessaire pour acquérir l’art difficile de faire naître la confiance , l’estime, l’amitié; qu’il se distingue particulièrement par sa philanthropie, par son désintéressement, et par une patience à toute épreuve. Que de qualités difficiles à réunir , et dont l’assemblage admirable constitue le médecin parfait 1 ce médecin supérieur à tout ce que la nature enfanta jamais de plus grand , et que le père de la médecine avait sans doute en vue quand il a dit : Medicus enim philosophas deo est œcjualis. ( Libro de deceuti ornatu. )
Dans ces affections, malheureusement trop fre'quentes, où la mort est devenue inévitable, les secours de la morale et de la sagesse pe doivent pas abandonner le ministre de la nature; c’est alors que, forcé de devenir témoin de la destruction de son semblable, il doit se rappeler cette maxime inspirée par l’humanité : Nous ne pouvons guérir j procurons au moins des soulagemens par tous les moyens possibles.
La médecine se borne alors, dit Bacon , à rendre la mort supportable. En effet, si le médecin prend un véritable intérêt à la santé de ses malades, sa contenance noble et assurée, son langage doux et affable feront renaître le courage dans le cœur du malheureux dont le dernier souffle de vie va s’exhaler. Le respect dû aux mourans, et les lois de l’humanité imposent au médecin l’obligation de ranimer leur espoir éteint, et de leur cacher le coup fatal qui va les frapper , en les nourrissant d’illusions flatteuses jusqu’au dernier terme de leur existence. Dans cette circonstance , comme dans tant d’autres, l’homme ne demande qu’à être trompé pour être moins infortuné. Il est donc très-important de chercher, par de tendres consolations, à répandre le calme et la sérénité sur le visage des pa~ rens du malade et sur celui de tous ceux qui l’entourent; car continuellement il cherche à y lire les bons ou mauvais présages qu’on aura portés de sa maladie : c’est là qu’il place et trouve le thermomètre de son danger , la somme de ses espérances et de ses craintes, qui doivent augmenter ou diminuer les progrès de son mal.
La médecine de l’esprit, ou médecine du cœur, offre de nombreux avantages au médecin. Elle n’est pas, comme bien on le pense, le fruit de la routine et de l’empirisme ; le génie qui l’exerce n’y connaît d’autres bornes que celles qu’il est obligé de se donner. Elle varie selon les individus, les âges, les sexes, les différons événemens de la vie , et a pour but de donner une nouvelle direction aux passions.... (t). La médecine morale enfin , sur laquelle
(1) Le vrai moyen d’affaiblir les passions est quelquefois de les satisfaire : Hip,
Petit de Lyon nous a iracë de si sages ei de si miles préceptes , borne à donner le change à l’impatience des malades , à composer avec leur imagination, exciter, affaiblir ou épargner à propos leur sensibilité, effacer des souvenirs pénibles, vieillir des malheurs, soutenir leur espoir, à faire, en un mot, selon la maxime trop générale àe Pétrone ( medicina nihil aliud est quam animi consolatio ) 5 une thérapeutique morale.
Devoirs de la société envers le médecin.
S’il est des devoirs envers les malades que le médecin ne peut enfreindre , il serait au moins déraisonnable, pour ne pas dire absurde, de croire que les malades n-èn ont pas a remplir envers le médecin. En effet, ils ne douent pas prodiguer leur confiance inconsidérément , et ils doivent tenir au choix qu’ils ont Fait, à moins que des motifs puissans ne les forcent d’agir autrement; ils doivent exécuter fidèlement tout ce qu’ordonne pour leur santé celui dont ils ont réclamé les lumières; ils doivent payer ses soins par une confiance entière.
Sénèque, dans son traité des bienfaits ( liv. vi, c. i 5 et 16), donne une juste idée de la reconnaissance que l’on doit à un médecin , ou à un instituteur, et du prix que l’on doit attacher à leurs
pocrate, par ce moyen, guérit d’une fièvre lente le fils d’Alexandre, devenu amoureux de la belle Phylla.... . Erasistrate fit la même chose auprès d’Antiochus , épris des charmes de Stratonice :
Antiochus périt du mal qui le consume.
Tous les secours sont vains : le cœur plein d’amertume,
Son père lève au ciel ses regards obscurcis.
Auprès d’Antiochus, Erasistrate assis,
Interrogeant le pouls de ce prince immobile,
Ne sent battre qu’à peine une artère débile.
Ea reine, l’œil humide et d’un front ingénu,
Paraît : le pouls s’élève, et le mal est connu.
Eemièbe.
Galien reconnut aux mêmes signes l’amour d’une dame romaine pour le danseur Pylade.
( ai )
services. Vous ne devez, me dit-on , à votre médecin , que ses inodiques honoraires? vous êtes quitte envers votre instituteur, quand vous l’avez payé? Néanmoins l’un et Pautre obtiennent notre affection et notre estime. On répond à cette objection qu’il y a des choses qui valent plus qu’on ne les paie. Vous achetez du médecin la vie et la santé, qui sont des biens inestimables; de l’instituteur vous achetez des connaissances propres à votis orner l’esprit : ce n’est donc pas la valeur de la chose, mais le prix de leur péiné que vous leur donnez; vous les dédommagez de s’être dévonéà à votre service, de s’être détournés pour vous de leurs affaires, et ce que vous payez n’est pas le service, mais la fatigue.
L’histoire de la médecine offre mille traits de dévouement et de générosité qui honorent les médecins et les chirurgiens français. Certes ce ne sont pas des mercenaires ces hommes qui, dans lëé épidémies désastreuses, affrontent la mort dans les hôpitaux et les prisons; ces hommes qui, dans les champs de carnage , s’exposent aux coups de l’ennemi pour soulager plus promptement les blessés. L’or ne peut payer dignement leurs secours. L’amour de là patrié et de l’humanité a dicté leurs sacrifices, Phonneur seul peut les récompenser. Dans l’ordre civil, nous trouvons des médecins dont le désintéressement n’a pas été moins remarquable. Il me serait facile d’en citer un grand nombre ; je me contenterai d’en citer un seul. Michel-Philippe Bouvart avait un caractère rigide, des manières brusques , et ce n’était pas sans raison qu’on le nommait le bourru bienfaisant. Appelé près d’un négociant malade , dont la probité lui était bien connue , et dont la famille l’intéressait, il ne tarda pas à S’apercevoir qu’une affection morale s’opposait à l’efficacité des remèdes qu’il prescrivait. II s’informe avec adresse et ménagement de l’étal des affaires de ce négociant ; il apprend que des événemens imprévus ont occasionné un retard dàrts ses paierons, et que la crainte de manquer à ses engagemens est la cause du chagrin qui le dévore. Bouvart feint d’ignorer ces détails, et vient, comme à son ordinaire, faire sa visite, tâte le potd's du ma-
Jade, demande une plume et de l’encre , et laisse une ordonnance dont il recommande la prompte exécution. Quand il est parti , l a femme du négociant jette les yeux sur la formule, et lit, au lieu d’une prescription médicale., un bon de trente mille francs donné par Bouvart j et payable à vue chez son notaire. Peu de jours après le malade vit ses affaires et sa santé rétablies par les soins de son digne médecin, dont il ne crut pas sans doute avoir acquitté les visites par les honoraires d’usage.
De pareilles actions donnent la mesure de l'estime que l’on doit à de tels hommes. Aussi a-t-on vu quelquefois les malades porter l’enthousiasme de la reconnaissance jusqu’à l’excès : et c’est sans doute dans la crainte que cette reconnaissance ne dégénérât en abus que le législateur a défendu au testateur de léguer en faveur de son médecin. Qui ne connaît pas l’exemple que je vais rapporter? La fille du roi Damélus avait fait une chute grave. Podalyre, fils d ’Esculape, la guérit; et le roi, pour le récompenser , la lui donna en mariage avec une partie de son royaume. Les princes d’aujourd’hui ne donnent pas à leurs médecins d’aussi magnifiques présen?. Déniocède de Crotone^ médecin de Polycrate , en reçut des richesses immenses. Réduit en esclavage, et conduit à la cour de Darius, il guérit ce prince d’une foulure au pied. Ce service lui valut la liberté, la restitution de ses biens, des dignités , un palais magnifique à Suse, et l’insigne honneur d’être admis à la table du grand-roi.
Diodore de Sicile nous apprend qu’en Egypte les médecins, payés par le trésor public, ne reliraient aucune rétribution des particuliers, et vivaient cependant dans la plus grande opulence, parce qu’ils faisaient partie du sacerdoce , auquel était accordé un tiers des revenus de l’état. Les Egy ptiens avaient jugé sans doute qu’un art aussi noble, aussi important que la médecine , ne devait jamais exposer ceux qui l’exercent à sentir le besoin , parce que cet art demande un esprit libre , exempt d’înquiétudes, un coeur satisfait; parce quun homme qui n’a pas le nécessaire ne saurait être désin-
téressé, et que l’aisance seule donne le pouvoir d’être généreux ; enfin parce que les médecins, n’ayant d’autre but que le soulagement de l’humanité souffrante, ne devraient jamais être exposés à l’ingratitude de leurs malades. Il serait bien à désirer que tout le
monde fût pénétré de cette vérité.
Cette ingratitude des malades est une chose vraiment remarquable , surtout parmi les personnes opulentes. Le proverbe qui dit, mal passé n’est que songe , se vérifie tous les jours. Dès qu’un homme est sérieusemeut malade, son médecin est pour lui l’être le plus précieux ; il ne saurait trop reconnaître ses soins; c’est un bienfaiteur, un dieu ; il le caresse, il le prône, il ne saurait le voir trop souvent, il n’aspire à la convalescence que pour s’acquitter généreusement envers lui : mais à peine est-il guéri, que d’autres idées viennent le distraire. La santé renaît, on oublie le docteur; et si quelqu’un rappelle les soins qu’il a pris du malade, celui-ci attribue à la nature les trois quarts du succès, et ne peut concevoir comment il doit tant à un homme qui n’a fait de frais qu’en paroles, et qui s’est contenté de lui prescrire peu de médicamens; car, ordinairement, c’est sur la multiplicité des drogues ordonnées , bien plus que sur leur effet, qu’on juge, dans le monde, delà capacité d’un médecin. Nous pourrions citer plusieurs traits qui consacrent l’ingratitude des malades opulens. Nous ne rappellerons que le procès de Hawkins^ chirurgien anglais, inventeur d’une méthode prompte et plus sûre que toutes celles qu’on avait tentées jusqu’à lui pour l’opération de la taille. Il avait fait avec succès, et gratuitement, l’essai de sa méthode dans les hôpitaux et chez plusieurs indigens. La renommée publiait déjà les miracles de sôn habileté, lorsqu’un membre du parlement, ministre, et possesseur d’une fortune immense, réclama ses secours. Hawkins sentit bien que, ne pas réussir dans une pareille circonstance, c’était perdre sa réputation; et il voulut, avant de courir une chance aussi hasardeuse, s’assurer un dédommagement pécuniaire qui balançât les désavantages d’un non-succès indépendant de son talent. Il de-
manda mille guiriées, que! que fût le résultat de l'opération , et les mille guinées furent promises.Le noble lord, opéré , guérit promptement, et refusa de payer, alléguant qu’un prix aussi considérable n’avait jamais été exigé; que sa promesse verbale, arrachée par l e besoin impérieux de mettre fin aux douleurs atroces de sa maladie, ne pouvait être regardée comme l’expression de sa volonté, et qu’il aurait promis sa fortune entière, bien persuadé que la justice rétablirait 1 équilibré, et proportionnerait le salaire au service. La question fut soumise à l’arbitrage de plusieurs pairs, qui décidèrent que le£ mille guinées étaient légitimement gagnées. Hawkins fut payé*.
Un malade non moins ingrat, mais plus plaisant, est un des premiers danseurs du grand Opéra, qui, parfaitement guéri d’une longue et cruelle maladie, fort en état de reconnaître généreuse- 1 ruent les soins de son médecin , lui proposa pour honoraires une çlemi-douzaine de leçons de danse.
À Londres, les médecins ne laissent pas accumuler plusieurs visites , et iis n’ont jamais besoin de rappeler au malade l’usage reçu, La hopr\ç société est loin , en France, de se piquer d’une pareille régularité; et beaucoup de gens, très-honnêtes d’ailleurs, couvrent 4 ’un vernis de politesse le calcul de leur parcimonie. Tout le monde Sait qu’il est du bon ton , dans certaines maisons , d’avoir souvent son médecin à dîner. En conséquence, dès qu’on a placé sa confiance dans un docteur, on lui dit : « Vous m’avez inspiré trop 4 attachement pour que je consente à ne vous voir que lorsque je regardez-vous, je vous prie, comme de la famille; vous serfe^ mon ami plus que mon médecin. Souvenez-vous que votre couvert est mis chez moi tous les jours; vous serez entièrement libre de vous retirer dès que vos affaires vous appelleront «ihmt venez, cher docteur, nous causerons; je ne connais personne que votre conversation ne charme, et je ne vous posséderai jamais assez. » Si le médecin se laisse prendre à ces douces paroles, dûrM. Caçlet de Ga$siçourt } il devient le commensal obligé. On Je traite toujours bien , on le choie, on le cajole, on le consulte pour
le père, la femme, les enfans, la grand’mère, le petit-cousin , les domestiques, les amis de province; on ne tarit point en éloges sur son savoir et sa complaisance > mais jamais on ne lui parle d’argent ; et s’il est dans la nécessité d’en demander, on marchande , on le paie mal, et on se brouille avec lui. Un médecin bien employé aura souvent l’occasion de vérifier ce tableau de moeurs et d’en reconnaître l’exactitude.
Je ne puis résister à la tentation de citer encore un trait d’ingratitude dont M. Cadet de Gassicourt a été témoin. « A la bataille qui termina la glorieuse campagne de 1809, le général D.... eut le bras emporté par un boulet,. et l’amputation dans l’article devint indispensable. M. L.... la fit avec la dextérité qu’on lui connaît ; mais il sentait que la faiblesse du sujet exigeait les soins les plus constans et les plus minutieux. Malgré les grandes et nombreuses occupations qu’il avait à l’armée , l’habile opérateur suivit exactement le traitement, qui dura trois mois , et le général fut parfaitement rétabli. Le jour que M. D. . ... devait se mettre en route pour rentrer en France, on vit paraître à la parade un gendarme qui parcourait les rangs, demandant à tous les officiers où était M. L
C’est une lettre pressée, disait-il, c’est un diamant que je lui apporte. Tout le monde félicite le docteur du cadeau précieux qu’il vient de recevoir, A la fin de la parade il ouvre le paquet du général; il renfermait un billet poli, mais très-froid, et un anneau d’or sur lequel était monté un petit brillant, qu’un joaillier a estimé depuis 60 francs. Quand M. Cadet de Gassicourt vit la missive et le cadeau , il ne put s’empêcher de dire : « Le général D.... ne brûle pas du feu de la reconnaissance, et nous n’en voyons qu’une étincelle. » Après de pareils exemples, qui s’offrent en grand nombre , on est tenté d’excuser les médecins ou chirurgiens qui, par une juste méfiance, font leurs conditions avec leurs malades. Cependant il est fâcheux , pour l’honneur et pour l’indépendance de la médecine, que des marchés de cette nature existent et autorisent quelques personnes à se plaindre de la cupidité de leurs médecins.
Les disciples d’ Hippocrate f comme ceux de Demosthenes, ne devraient jamais être obligés de mettre un prix a 1 exercice de leurs nobles talens ; et ceux qui ont recours aux médecins et aux avocats devraient sentir qu’on leur doit d autant plus quils renoncent vo» lontairement au droit de demander.
Un moyen qui commence à être généralement adopté dans les grandes villes , et qui paraît convenir principalement aux pères d’une nombreuse famille, aux chefs d’institution , de manufactures et d’usines, à tous ceux enfin qui se trouvent à la tête d’un grand établissement, c’est l’abonnement. Les médecins payés de cette manière sont traités plus honorablement que ceux qui le sont par visite. Ce moyen ressemble moins à un salaire. L’abonnement est plus décent : il est surtout plus économique pour les personnes abonnées; car une maladie chronique, longue et grave, payée par visite, coûte, on ne peut en douter, plus cher que le plus fort abonnement; ce moyen est aussi plus sûr pour le malade , qui, n’ayant pas la tentation d’économiser, fait appeler son médecin aussitôt qu’il se sent indisposé. Si ce mode était généralement admis, on verrait des médecins habiles s’établir dans certains pays où l’on ne parvient pas à les fixer, parce qu’ils ne peuvent espérer de s’y procurer un revenu certain.
L'a se borne ce que je m’étais proposé de dire sur l’utilité de la médecine, sue les devoirs du médecin envers fa société, et sur ceux de la société envers le médecin. J’aurais pu entrer dans des détails plus étendus; parler, par exemple, de ces vils charlatans qui, endurcis par l’appât d’un misérable gain, ne craignent pas d’exposer la vie des personnes crédules qui se confient à eux ; de ces êtres dangereux qui, puisant dans les ouvrages de médecine un langage populaire plus ou moins rapproché de celui de la science , parviennent souvent à en imposer aux ignorans.
J’aurais pu encore signaler au nombre des dégoûts qu’éprouve le médecin le ridicule attaché au jugement que portent quelquefois
les malades lorsque, le livre à la main , ils examinent ses ordonnanceSj et reconnaissent son mérite au degré de rapprochement qu’ils remarquent entre elles et .celles qu’ils trouvent consignées dans leur livre. Mais on sent bien que ces differens sujets, pour être traités d’une manière convenable, demandaient trop de développement, et m’auraient fait outrepasser les bornes que je m’étais prescrites.
Puissent les célèbres professeurs dont je ^oublierai jamais les savantes leçons juger avec indulgence ce premier et faible essai; je m'efforcerai par la suite, à l’aide des principes que j’ai puisés auprès d’eux, d’être digne de cette reconnaissance publique qui ne devrait jamais être refusée au médecin pénétré des devoirs qui lui sont imposés !