L. V.^RLEz, avocat, à Gand
SECTION I
SÉANCE DU i3 SEPTEMBRE 1898
Présidence de M. SEVE, vice-président.
Au Bureau siègent : MM. Sève, président ; L. Strauss, le R. P. Castelein, le Chevalier de Cocquiel, H. Lepersonne, Yves Guyot, Raffalovich.
M. SÈVE, président. — Messieurs, vous avez entendu le discours inaugural de notre président M. Strauss. Il vous a fait un exposé admirable au point de vue économique, de toutes les questions portées à Tordre du jour de notre section. Je crois même que, après un discours pareil, le Congrès n'aurait presque plus de raison d'être, tant il me semble avoir résolu la plupart des questions. Mais, comme il Ta dit lui-même, les opinions sont libres, toutes les écoles ont le droit d'émettre librement et loyalement leurs idées, de les défendre et de combattre celles des autres. Je suppose que celui que le Congrès a élu président maintient les théories qu'il a exposées et n'en rétracte aucune.
J'espère que, au besoin quelqu'un parmi nous se fera l'avoCat du diable et nous permettra de donner à nos discussions un caractère d'utilité tout à fait pratique.
Sa Majesté l'Empereur de Russie vient de proposer à l'humanité entière un projet qui lui fait honneur et qui est conforme au vœu que les économistes n'ont cessé de défendre. (Très bien !) La première section a des travaux très importants à accomplir ; il n'est pas de question qui soit plus propre à rendre possible l'application des idées du Tzar que celles de la législation douanière dont nous aurons à nous occuper. La douane a toujours mis entre les nations des entraves que les économistes cherchent à renverser. Je suis heureux des déclarations franches et nettes de notre président et j'espère qu'il ressortira de nos débats l'indication des moyens pour le Tzar de toutes les Russies, de mettre en action par les nations
civilisées les généreuses et grandes idées qu'il a émises à la face du monde. (Applaudissements) J'espère, Messieurs, qu'il sortira de ce troisième Congrès des conséquences utiles, non seulement à la Belgique et à tous les pays qui sont représentés parmi nous, mais à l'humanité entière. (Notiveaux applmcdissemeftts),
M. Raffalovich. — Je viens au nom du Ministère de Russie, faire hommage au Congrès du Bulletin russe de statistique financière et de législation, n" d'avril-juin i8g8. Ce document contient une partie consacrée au commerce extérieur de la Russie et notam ment des détails sur les exportations russes, etc. Il y a notamment à la page 366, un tableau fort intéressant qui donne, d'après les é\'a luations des douanes russes des renseignements sur toutes les mar chandises,la valeur globale des marchandises importées et la compa raison par article des marchandises importées des différents pays Si un commerçant s'intéresse à un article spécial, il peut voir sur la même ligne la quantité totale des marchandises importées en Russie.
Depuis que nous nous sommes réunis, la Russie a procédé à la réforme monétaire et a adopté l'étalon d'or d'une façon intégrale.
Le grand argument des bi-métallistes, fondé sur les fluctuations du change et sur les dangers au point de vue de l'agriculture, a disparu et il peut être mis dans la même boite aux oubliettes où se trouvent les autres arguments de la même valeur.
M. SÈVE, président. — Je remercie Son Excellence Monsieur Raffalovich, et je le prie de faire parvenir nos remercîments à son gouvernement.
J'ai l'honneur de vous proposer d'en adresser également à Monsieur le Ministre de Smet-de Naeyer, président d'honneur du Congrès, qui a envoyé des publications très intéressantes sur la statistique commerciale et économique de notre pays. Ces documents sont déposés sur le Bureau.
Vous verrez, Messieurs, que nous n'avons pas démérité des économistes dans les publications officielles. Vous lirez avec intérêt tout ce qui concerne les collections de statistique économique delà Belgique. (Marques d'adhésion)
M. Raffalovich a parle officiellement tout à l'heure. En sa qualité de membre du Congrès, il vient de présenter l'hommage d'im travail
fort important sur le marché financier en 1897 et 1898. Je n'ai pas besoin de faire Téloge des travaux de Thonorable membre, ils sont trop connus pour qu'il soit nécessaire de les rappeler en blessant sa modestie. Je m'empresse de lui adresser, à lui personnellement, tous nos remercîments. (Applaudissements),
Le Cobden Club, dont j'ai l'honneur d'être le délégué, m'a expédié tout un ballot de communications pour compléter celles qui avaient été envoyées aux deux Congrès précédents. Tous ces travaux sont déposés à la Bibliothèque du Congrès ; je vous propose de voter des remercîments au Cobden Club, de même qu'aux Chambres de Commerce belges de Paris et de Londres pour leurs gracieux envois adressés au Congrès. Ces documents sont à la disposition de ceux de nos honorables Membres qui voudraient en prendre connaissance, au Secrétariat.
La discussion est ouverte sur la première question : Quels résultats ont donné les différents systèmes douaniers appliqués : a) pour les producteurs ; b) pour les ouvriers ; c) pour les consommateurs,
M. le Docteur Lotz a présenté un rapport sur cette question. Je le prie de bien vouloir le développer à la tribune.
M. le Dr Lotz. — (L'orateur s'exprime d'abord en allemand, puis il continue en français) : Je vais ajouter quelques mots au rapport imprimé qui est en vos mains.
La première question qui occupe ce congrès est : Quels sont les effets de la politique douanière sur la production ? On a souvent dit que la protection rend l'industrie paresseuse et ralentit les progrès techniques. Ce n'a pas été le résultat de l'expérience en Allemagne. On croyait en Allemagne, en introduisant en 1870 des droits élevés de tarif, que la grande révolution de la technique, de l'exploitation du fer, ne toucherait pas ce pays.
Mais en Allemagne, après notre réforme douanière, on a introduit le système Thomas-Gilchrist, et notre faculté d'exportation repose en grande partie sur ce procédé, sur la possibilité d'exploiter les fers phosphoriques. On ne peut dire que dans l'industrie du fer, la technique ait été arrêtée par la politique douanière. Elle a fait des progrès. J'avoue que peut-être elle en aurait fait sans protection comme avec protection.
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Dans rindustrie de la soude il y a un autre exemple. On justifiait en 187g rintroduction et l'élévation du droit d'entrée de la soude par cet argument : l'industrie de la soude a passé de la transformation du procédé Leblanc, au procédé Solvay. On voulait protéger les fabriques qui travaillaient avec le sytème Leblanc. Malgré cela, le système Solvay, en Allemagne, a toujours fait des progrès et s'est développé beaucoup plus qu'en Angleterre. Les circonstances qui expliquent cela sont très compliquées, mais enfin on ne peut pas dire que le progrès ait été arrêté.
Il y a un autre résultat qu'on aperçoit si l'on étudie les effets sur la production des denrées.
En matière d'agriculture, on espérait d'abord nourrir l'Allemagne avec du blé allemand. Notre agriculture a fait beaucoup de progrès, mais elle ne suffit pas à nourrir l'Allemagne à présent avec du blé de ce pays. Nous importons toujours, et quoiqu'on ait démontré qu'il eût été techniquement possible de nourrir TAllemagne avec du blé allemand, on a des raisons économiques de ne pas le faire. Les importations des blés n'ont pas cessé et ont augmenté avec la population. Les effets sur le progrès de l'agriculture sont si compliqués que je n'ose pas, dans un discours si bref, donner un résumé approfondi de la situation. On n'est pas d'accord quant à cette question.
Généralement, on a cru en Allemagne que la protection accordée à l'agriculture aurait pour effet d'amener une meilleure situation en temps de crise. On n'opère pas de telles choses par la balance du commerce. On opère avec la théorie qu'il y aurait une crise après laquelle l'agriculture aura des prix plus élevés et que, tant que dura la crise, il faut l'aider.
Il y a deux opinions. Les uns disent : la crise est permanente ; la baisse des prix, la concurrence de l'étranger, de l'Amérique, de la Russie, ne diminueront pas d'intensité. Ceux-ci sont adversaires de la protection accordée h. l'agriculture. Les autres disent à mesure que l'industrie de ces pays agriculteurs augmentera et que la population s'accroîtra, on importera d'autant moins en Allemagne. Les adhérents de cette théorie justifient notre politique comme soulagement temporaire.
Quant à l'autre question, que j'ai traitée dans mon rapport, quant
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aux effets sur les ouvriers, produits par les systèmes douaniers, je dirai que, à présent, la situation politique est celle-ci en Allemagne: Les agriculteurs demandent des tarifs plus élevés pour le blé, mais cela ne leur suffît pas. Ils demandent en même temps une réforme de la politique des chemins de fer, de la politique sur le Rhin et sur TElbe, pour rendre plus difficile l'importation du blé à bon marché. Ils ne peuvent espérer d'avoir aucun effet avant la fin des traités de commerce qui aura lieu en 1903. Mais on se prépare à cela et Tun des chefs les plus puissants de Tindustrie organisée en Allemagne a dit que l'industrie allemande serait prête à accepter des droits d'entrée sur les grains, plus élevés qu'on n'en a à présent. C'est bien étonnant. On ne sait pas encore si le fait réalisera cette idée, mais la situation politique est telle que, entre les deux facteurs les plus influents, la grande industrie et la grande agriculture, il y a un compromis bien dangeureux.
Dans mon mémoire, je me suis borné à examiner cette seule question : serait-il désirable dans l'intérêt de nos ouvriers allemands, que ce compromis prit fin par l'élévation des droits d'entrée sur les blés. Il me semble que la réponse que l'on donne généralement en Allemagne à cette question n'est pas très sérieuse. On répond le plus souvent : est-il plus mauvais pour l'ouvrier allemand qu'il donne deux pfennigs de plus pour son pain et qu'il ait un salaire constant et rémunérateur, ou que le pain se vende à bon compte, mais qu'il ne gagne pas assez pour pouvoir en acheter? Mon mémoire a pour but de montrer que ce n'est pas seulement l'intérêt de l'ouvrier comme consommateur, mais aussi l'intérêt de l'ouvrier comme producteur qui décide à condamner l'élévation des droits d'entrée, le renchérissement des grains.
L'argument principal, c'est que notre industrie est obligée d'exporter. C'est la vieille théorie de Cobden. Notre industrie, conune celle de la Belgique, est contrainte d'exporter et on ne peut pas exporter sans acheter, et on ne peut pas espérer exporter si le prix de revient est plus grand que dans les autres pays. Les prix de revient se basent sur les frais généraux, sur les frais spéciaux des fabriques, sur les salaires.
Voilà une situation bien singulière. Les patrons agricoles qui sont
protectionnistes disent : nous voulons avoir la garantie d'un minimum de rente. Les grands patrons industriels de leur côté, disent: nous voulons bien un minimum de rente, mais nous ne voulons pas accorder un minimum de salaire. Il faut craindre que, en même temps, on aille hausser notre tarif et que Ton s'oppose à la coalition libre des ouvriers, c'est-à-dire au seul moyen qu'il y a de hausser les salaires, au moment où on hausse les prix des denrées.
C'est le résumé de mon mémoire, et voici ce que je crois nécessaire d'ajouter.
Je serais bien heureux d'apprendre les résultats des expériences des autres pays. Moi, je ne suis ni libre-échangiste, ni protectionniste. Je ne vois que les intérêts de l'Allemagne. En ce moment, je crois qu'ils ressemblent un peu aux intérêts de l'Angleterre, au temps de Cobden. Mais les temps sont changés. On ne peut pas changer subitement en Allemagne. Notre espoir est que l'on prolongera la politique des traités de commerce que nous avons inaugurée il y a six ans. Peut-être l'avenir pourra-t-il nous mener plus loin, mais ce n'est pas mon affaire en ce moment de m'occuper de cela. (Applaudissements),
M. Fleury (Paris). — Messieurs, je demande la permission de rendre d'abord hommage à ce que j'appellerai l'école économique de Munich.
L'an dernier, nous avons entendu à Bruxelles un éminent confrère de M. Lotz qui, tout en étant dans bien des questions hors de notre voie, est cependant un libre-échangiste. C'est un homme dont le nom fait autorité en Europe, c'est Brentano. Je vois avec plaisir que vous suivez le même chemin. Si vous me le permettez, ce chemin, je l'appellerai la voie de Damas, en réminiscence de ce qui est arrivé au grand apôtre du Christianisme. (Rires).
Vous dites : je ne suis ni chrétien, ni païn. Moi, je constate que vous marchez vers la lumière. (Rires), Vous êtes un opportuniste. Comme vous avez en même temps l'esprit très scientifique, vous vous apercevrez bientôt qu'en science, il n'y a pas d'opportunisme. Il y a de l'opportunisme quelquefois en politique — c'est peut-être le malheur de notre temps — mais en science il faut être absolu. C'est bien là votre pensée ; il n'y a pas de science qui n'ait point de prin-
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:ipes absolus. Par conséquent, vous, et votre illustre confrère, vous deviendrez un jour tout à fait libre-échangistes. (Rires),
Ce qui montre bien la note que vous venez d'indiquer, c'est une lemière phrase qui est dans votre conclusion, et que, dès le jour où e l'ai lue, je me suis proposé de soumettre à la critique du Congrès, tt en tout cas à la mienne, persuadé que nous pouvons nous expliquer ici en toute sincérité et avec la plus grande bienveillance mutuelle.
Vous dites en terminant : « La politique protectionniste que nous avons suivie jusqu'à ce jour a réellement réussi ». C'est bien là une preuve d'opportunisme. Mais vous avez là attribué au protectionnisme des mérites qu'il ne possède pas. Vous avez revêtu le geai des plumes du paon. Les progrès matériels de l'Allemagne sont incontestables, mais je crois que la prospérité d'un pays peut s'établir par une sorte d'équation à termes multiples. Il y a des termes à signes positifs, et des termes à signes négatifs.
Je vois un grand fait dans la prospérité actuelle de l'Allemagne, qui a pris naissance à partir de 1870. Il y a eu l'unité de l'Allemagne qui a donné à la population certaines facilités matérielles de cohésion pour les finances, pour la circulation, pour l'entente des indusrries, toutes facilités qui n'existaient pas quand la séparation des iivers Etats existait.
L'extrême diffusion de la science a été aussi une cause de prospérité. Votre industrie a trouvé dans vos universités des hommes qui, rès modestes dans leurs prétentions quant à un salaire, ont apporté Jans toutes les branches de votre industrie beaucoup de lumière et beaucoup de science. Je crois que les autres pays n'ont fait depuis ors que suivre votre exemple, mais ils sont encore loin de vous.
Ni en Belgique, ni en France, ni ailleurs, on ne voit beaucoup de docteurs ès-sciences à la tête d'une exploitation agricole, ou même occupés, en sous-ordre, dans une de ces exploitations pour y donner des conseils. En Allemagne, cela est très fréquent.
Les Real-Schulen ont rendu de très grands services. C'est dans un Congrès comme celui-ci qu'on peut appuyer sur l'importance qu'il y a pour les nations dans ce genre d'enseignement.
Il y a enfin comme cause de votre prospérité, un élément moral
incontestable, qu'on retrouve dans toute Thistoire, c'est que vous avez eu la victoire militaire, et, chez les peuples de notre époque, comme chez ceux qui ont précédé, la victoire assure la confiance. Votre mouvement commercial et industriel a pris plus d'essor, parce que vous êtes partis plus confiants. (Très bien !)
Vous avez en outre l'émigration qui vous crée des correspondants et des clients dans le monde entier. Ces gens qui émigrent continuent à servir les intérêts de la mère-patrie, et ils aiment mieux consommer à New- York, à Philadelphie, et partout, les produits, les marchandises qu'ils consommaient quand ils étaient en Allemagne.
Comme cause de votre prospérité, il y a en outre la sagesse avec laquelle on a compris en Allemagne les inconvénients du protectionnisme pour la navigation maritime. Vous avez dans votre pays, à l'égard de la navigation, une politique douanière qui est absolumeot la même que celle de l'Angleterre. Vos constructeurs de navires sont exemptés de droits non seulement sur tout ce qui sert à la construction de navires, sur le fer, sur les bois, sur les cordes et les voiles, mais encore sur tout ce qui sert à l'aménagement du navire, la vaisselle, la literie, etc. Tout est absolument affranchi de toute espèce de taxe.
Cela a produit un premier résultat.
Dans tous les pays, les métallurgistes sont des protectionnistes influents. C'est une grande industrie qui a à sa tête des hommes importants et intelligents.
Quand Hambourg a dit : Je ne veux de mon union avec l'empire qu'à la condition d'avoir la franchise pour mes ports et mes constructions maritimes, les métallurgistes allemands, après avoir crié qu'ils étaient ruinés, ont fini par faire aux constructeurs de Hambourg et de Stettin, les mêmes prix que leur faisaient les fournisseurs anglais. Cela prouve que quand on tient bien un protectionniste, on finit toujours par l'amener à entendre raison {Rires),
En second lieu, l'armateur allemand est affranchi de réglementations tracassières, comme celle de l'inscription maritime. Il choisit son personnel, comme il l'entend, là où il veut, et le paye le prix convenu, sans intervention d'aucun fontionnaire. Et voilà pour-
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quoi les frets allemands sont réduits et attirent à eux toutes les marchandises. Voilà bien des motifs, Messieurs, pour lesquels votre politique a réussi et votre prospérité grandi. Cela, ce sont les termes positifs de Téquation dont je parlais tantôt, mais le terme négatif, c'est votre protectionnisme. (Très bien !)
Vous avez fourni vous même des exemples concluants. Vous avez parlé du fer. Quel est le résultat de la protection sur le fer ? Le tarif allemand, il est vrai, est beaucoup moins exagéré que le tarif français ; il est à peu près 5o »/o meilleur marché. Eh bien, le résultat, c'est que vous exploitez encore aujourd'hui des mines de fer qui scientifiquement, techniquement, devraient être abandonnées depuis qu'on a appliqué la méthode de Thomas Gilchrist aux immenses amas oalithiques du Luxembourg et de la Lorraine, minerais qui autrefois n'avaient aucune valeur, et donnent aujourd'hui des métaux à un prix qu'on ne peut atteindre ailleurs.
C'est grâce à la protection qu'en France nous faisons de la métallurgie dans des endroits où elle aurait dû cesser logiquement. Nous faisons du fer au dessus du prix de revient normal dans certaines parties du bassin de la Loire. Les prix de revient de ces fers comparés aux prix de revient des fers du bassin de Sarrebrûck sont absolument lamentables. Il est triste d'employer de l'intelligence et des capitaux à traiter des minerais qui devraient être laissés de côté.
Pour la soude c'est la même chose. La protection que Ton a accordée, a pour résultat que le progrès qui se traduit en un mot, le procédé Solvay, est entravé, puisque le tarif douanier a pour eiïet d'entretenir des fabriques qui travaillent par l'ancien procédé Leblanc. Il mérite tout notre respect parce qu'il a été le premier, et qu'il est très remarquable. Ce n'est pas parce qu'un procédé est détrôné par un autre qu'il faut le discréditer. J'ai la plus gprande admiration pour Leblanc, qui a donné aux peuples la façon d'obtenir une substance d'une si grande utilité. Mais le procédé Solvay permet d'obtenir la soude à 20 ou 25 % meilleur marché que le procédé Leblanc.
Vous acceptez le tarif douanier sans haine, vous en parlez comme de quelqu'un avec qui on peut vivre, vous dites qu'il n'a pas entravé
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le progrès, vous déclarez que la protection douanière vous a servi. Selon moi, elle vous a nui. Elle a introduit un terme négatif dans votre équation, puiscjue voilà deux grandes industries moins en progrès, parce (juMly a le tarif douanier, qu'elles ne le seraient si ce tarif n'existait pas.
La question du blé est également très grave. Vous avez dit qu'elle se résume en ceci : c'est qu'il y a en Allemagne deux sortes de personnages qui forment deux groupes importants et qui disent : j'ai droit au profit, qu'on vous garantisse une rente. C'est la grosse industrie et la grande agriculture fraternellement unies dans cette revendication. Eh bien, la rente que ces Messieurs demandent, qui la leur paiera ? C'est tout le monde, et tout le monde, c'est l'ouvrier. On invoque cet argument que vous avez relevé et qui a paru vous intéresser un peu, c'est qu'il vaut mieux que l'ouvrier paie deui pfennings de plus pour son pain, mais qu'il ait de quoi l'acheter.
Avez- vous jamais jeté les yeux sur les pays qui ne sont pas protectionnistes? Voyez-vous que dans ces pays l'ouvrier soit privé du salaire ? Ne constatez-vous pas qu'en Angleterre, les salaires sont toujours plus élevés que ceux de l'industrie similaire dans les autres pays du continent ? Croyez-vous que, par le fait qu'on ne pourrait pas exercer des industries qui sont en arrière du progrès, l'ouvrier sera dépourvu d'occupation ? Le jour où vous n'aurez pas de tarifs de douane sur la soude et le fer, la production augmentera, parce qu'il y a une foule do gens qui en consomment et qui en consomment moins aujourd'hui.
Vous en exporterez beaucoup plus. Avec l'avantage que vous avez déjà de vous être constitué un commerce admirable grâce à vos qualités de commerçants, ce n'est pas la quantité de production qui vous embarrasse, c'est le manque de production qui vous empêche de prospérer autant que vous le voudriez. Dans ces conditions, vous ne pouvez pas dire qu'il est peut-être désirable qu'il y ait une sorte de compensation, d'autant plus qu'il faudrait la faire à trois termes. Vous n'indiquez pas comment vous la feriez. Avec votre protection, l'ouvrier paiera cher les denrées agricoles, et les produits industriels. Il aura la ressource de devenir socialiste. En effet, le socia: lisme fait de dangereux progrès en Allemagne.
M. LoTZ. — Le socialisme du capital.
M. Fleury. — C'est peut-être le plus dangereux parce qu'il est le plus insidieux. Mais ce que Ton appelle les socialistes qui envoient un nombre considérable de députés dans vos Chambres représentatives, n'est pas un élément négligeable. Tout ce que l'on a fait pour les rallier, pour les ramener, n'a pas beaucoup réussi. Comparez cela à l'Angleterre. Là, vous n'avez pas un seul socialiste qui ressemble à vos socialistes allemands, ni aux nôtres, ni à ceux du continent. C'est parce qu'en Angleterre, depuis 40 ans, on a affranchi l'humanité de ses lisières, et on a dit aux gens: «Débrouil- » lez-vous; vous êtes libres de faire de votre travail tout ce que vous » voulez et d'en discuter le prix. » Dans ces conditions, l'Allemagne pourrait faire beaucoup de progrès, en renonçant alors à la politique protectionniste.
Vous direz qu'il y a à lutter vivement. Il en est ainsi partout. En France, croyez-vous que, quand nous cherchons, nous libre-échangistes, à rallier les autres à nos idées, nous ayons la majorité ? Non, certes, mais nous luttons, et l'éminent économiste qui siège aujourd'hui au Bureau est un des plus ardents lutteurs. {Applaudissements). {L'orateur se tourne vers M, Yves Guyot,) Oui, Messieurs, vous pouvez applaudir M. Yves Guyot ! Il est dans notre pays, à la tête de toutes les nobles et belles causes! {Nouveaux applaudissements).
Oui, Messieurs, il faut lutter, et il ne faut pas se résoudre trop vite à des compromis. Le rôle des professeurs, des hommes indépendants par la science, de ceux qu'on appelle des intellectuels, c'est de fournir au public des principes absolus. Ne soyez pas les premiers à faire, entre les intérêts opposés, des transactions trop souvent boiteuses. Mettez la science au-dessus de tout ! C'est un phare qui guidera les peuples vers leur vrai salut et leur vraie prospérité ! {Longs applaudissements),
M. Skve, président. — Je crois qu'il y a eu un malentendu entre M. Fleury et le rapporteur. M. le Docteur Lotz est professeur à l'Université de Munich. Il a dit que la politique protectionniste suivie jusqu'à ce jour en Allemagne a réellement réussie ; c'est incontestable- Mais dans son discours en allemand, il a affirmé qu'il avait des idées libre-échangistes très accentuées. Il a sans
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doute voulu dire que la protection donnée en Allemagne à renseignement technique, à renseignement professionnel, a contribué à former cette colossale industrie allemande, qui est devenue si puissante dans le monde. Les contre-maîtres, qui sont la force des industries, sont allés de France s'établir en Allemagne. Un commissaire-général à rExposition universelle de 1876 a dit aux Aile mands : « Vous ne faites rien pour renseignement industriel, pour » renseignement technique. Vous avez reçu à Philadelphie un » Sedan économique. » Les Chambres de commerce ont demandé alors la démission de M. Reuleaux. Quelques uns Tont défendu et ont objecté qu'il avait raison d'appeler Tattentîon de rimlustrie allemande sur les difficultés d'organiser la concurrence contre l'Angleterre, la France et la Belgique, et qu'il y avait lieu d'utiliser tous ces contre-maîtres et de leur donner des places dans les écoles techniques et professionnelles. En l'espace de deux ans, il s'est formé un courant en faveur de l'enseignement professionnel et technique en Allemagne, courant prodigieux. Deux cents écoles techniques et professionnelles ont été instituées dans toutes les parties de l'Empire, et c'est grâce à cette exportation du travail français en Allemagne, par des contre-maîtres qui faisaient la prospérité et la richesse de toutes vos manufactures, que l'industrie allemande est devenue si puissante. Maintenant l'enseignement économique, technique et professionnel a pris de telles proportions que l'Allemagne est aujourd'hui le plus grand concurrent de mon pays la Belgique, de la F'rance, et de l'Angleterre elle-même.
J'ai cru que M. le professeur Lotz, rapporteur dans cette question fort importante, a voulu surtout dire que le protectionnisme accordé à l'enseignement technique, que rappelait hier notre président dans son discours, est ce qu'il entend par le bienfait qu'a produit la protection donnée à la politique économique allemande. Il y a donc entre vous, Messieurs, un malentendu.
M. Fleuky. — Je ne voudrais pas qu'on pût croire que j'ai considéré M. Lotz comme un protectionniste. Je lui ai dit: Vous n'êtes pas tout à fait libre-échangiste. Il l'a d'ailleurs déclaré luimême. J'ai pris la phrase qui se trouve dans la conclusion de son discours pour justifier les quelques observations que je me suis
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permis de lui soumettre. Je crois qu'il n'a pas senti qu'il y eût de ma part le moindre malentendu avec lui.
M. SÈVE, président. — Je suis heureux de l'explication ; elle prouve que les économistes s'entendent toujours. (Rires),
M. le D»" LoTZ (Munich). — Il y a en jeu deux questions. C'est d'abord une question de foi économique. C'est bien aimable de M. Fleury d'espérer que nous nous entendrons aussi en principe. Il y a une question de méthode. Une assemblée aussi brillante que la vôtre ne peut reprocher la foi. La mienne repose sur l'étude de l'histoire. Ce qui m'intéresse c'est le moment actuel. J'ai étudié honnêtement l'histoire commerciale de l'Allemagne et je continuerai cette étude. J'ai l'idée qu'il est tellement difficile de juger l'Allemagne, que je ne me permettrais pas de donner des conseils aux autres pays. (Rires).
Quant à l'Allemagne, je crois qu'une augmentation de notre système de protectionnisme serait funeste aujourd'hui.
L'autre question est celle-ci. C'est l'influence de l'instruction technique. J'en apprécie parfaitement l'importance. Je regrette pour ipa part que notre instruction technique ne soit pas meilleure. La France, l'Autriche, la Belgique ont, grâce à cette instruction technique, fait de très grands progrès. Je ne puis les comparer avec ceux de mon pays, parce que c'est une question qui repose sur des éléments d'observation que je ne possède pas et que je laisse aux savants le soin de recueillir. Je ne suis pas compétent en cette matière.
Je suis d'accord avec M. Fleury, mon très honorable contradicteur pour reconnaître que la politique commerciale de l'Allemagne n'est pas la seule cause de ses progrès. Ce que je dis est seulement : l'Allemagne a réussi, elle n'a pas échoué avec le protectionnisme.
Beaucoup de libre-échangistes prétendent toujours que le protectionnisme endort la technique, que l'industrie devient paresseuse. Pour être impartial observateur, je suis obligé de dire que beaucoup d'industries ne se sont pas encore mises sous le protectionnisme. Je ne suis pas pour la propagation de ces idées, je me borne à les constater.
Je crois que notre discussion sera enrichie par des observations comme celles que M. Fleury a présentées sur l'état des différentes