DU TRAVAIL AU PALAIS DES FÊTES DU JARDIN ZOOLOGIQUE D'ANVERS
Plusieurs membres ont demandé la reproduction des toasts portés au banquet du Congrès. Les voici, d'après la sténographie :
M. Louis Strauss, président. — Messieurs les délégués officiels étrangers, que nous avons été heureux d'inviter à ce Banquet, voudront bien nous permettre de suivre une tradition nationale et de porter le premier toast à notre Roi, Léopold II, le Souverain qui a toujours aimé les lumières, la liberté, la justice! Par son initiative, Il a montré à l'industrie et au commerce ce que peut l'énergie individuelle. Par tout ce qu'il a lait pour la Belgique en Afrique, et récemment en Chine, par ce qu'il se propose de faire en Orient, pour l'expansion de nos relations commerciales, le Roi a prouvé combien Il comprend la solidarité des intérêts nationaux et celle des intérêts internationaux.
S'il est un Souverain qui pousse au progrès de l'Industrie et du Commerce, à l'harmonie des intérêts, au bien-être des masses, c'est bien le nôtre. Je vous propose de boire à Léopold IL {Bravos prolongés),
M. L. Strauss, président. — Permettez moi, Messieurs, de porter un second toast, de boire aux Chefs d'Etat : Souverains, Souveraine et Présidents de République dont les Gouvernements nous ont fait l'honneur de nous envoyer des délégués officiels, témoignant ainsi tout l'intérêt qu'on porte à l'étranger à l'organisation de nos Congrès internationaux de législation douanière et de réglementation du travail.
Messieurs ; buvons aux Chefs d'Etat étrangers ! (Bravos).
M. L. Strauss, président. — Il me reste à remplir un devoir de reconnaissance. Nous avons eu la bonne fortune, de même qu'en 1892 et en 1894, d'avoir comme président d'honneur M. le Ministre des Finances, et comme vice-présidents d'honneur M. le Gouverneur de de la Province d'Anvers et M. le Bourgmestre de notre ville. C'est au Gouvernement belge que nous devons l'avantage d'avoir parmi nous les représentants officiels de l'étranger. C'est sur invitation de notre Ministre des Aftaires étrangères et à la demande de notre honorable président d'honneur que ces gouvernements étrangers ont bien voulu nous envoyer des délégués.
Notre vice-président d'honneur, Monsieur le Bourgmestre d'Anvers, qui espérait assister à ce banquet^ mais que les devoirs administratifs ont éloigné de la ville ce matin, nous a reçus avanthier à la maison communale. Il m'a écrit qu'il est de cœur avec nous ce soir. Il en est de même de M. le Ministre des finances.
Je vous propose de boire à notre président d'honneur, à nos vices-présidents d'honneur, à l'administration communale d'Anvers. (Vifs Applaudissements).
M. Frans GiTTENS. — C'est à l'improviste, Messieurs, que je me trouve devoir remplacer notre bourgmestre, un des maîtres de la parole en Belgique. Je ne le fais pas sans beaucoup d'appréhension et sans me rendre compte de mon infériorité. Si mon honorable ami Van Ryswyck avait été ici, il vous aurait gratifié d'un de ces admirables discours dont il a l'habitude et reposant sur des idées sérieuses et élevées.
En son absence, je m'honore de prendre la parole au nom de la Ville d'Anvers, que, à plusieurs reprises déjà, le Congrès delà Législation douanière et de la Réglemetation du travail a choisie pour siège de ses travaux.
Ayant été prévenu trop tard de l'honneur qui me revient ce soir, je suis obligé de me rabattre sur un très vieil Anversois. En me remémorant ce qu'il avait écrit et dit, il y a un certain nombre d'années, je trouve qu'il est juste et correct que les assises de ce Congrès se tiennent à Anvers. C'est en effet cette ville qui a eu l'honneur, pour la première fois sur le continent, de proclamer les
idées qui sont en quelque sorte l'Evangile de nos théories commerciales d'aujourd'hui. (Bravos),
Je n'ai pas eu le bonheur de suivre vos travaux autrement que par la lecture des journaux. J'ai vu qu'un de vos vice-présidents était M. Sève. En relisant aujourd'hui une partie de son livre sur «Le Nord industriel et commercial », je me suis rappelé ma première jeunesse, époque où le libre-échange était proclamé dans notre pays. C'est Anvers, qui par la bouche de M. Alexis Joffroy, a eu la chance de proclamer que le libre-échange était l'avenir du monde.
Alexis Joffroy, qui a aujourd'hui 78 ans (*), disait à la Chambre de Commerce d'Anvers, le 11 mars 1861 :
Personne ne peut le constester : un mouvement général de réforme douanière se manifeste en Europe. Si nous voulons conserver la position industrielle et commerciale que nou? occupons, il importe que nous ne nous laissions pas devancer par nos rivaux.
La liberté absolue du commerce est un progrès vers lequel tendent tous les peuples ;
Dès lors il est de l'intérêt de chacun de réaliser ce progrès.
L'importance d'un pays grandit avec les libertés dont il jouit et les progrès qu'il a su réaliser. Mais c'est une nécessité immorale, elle encourage la fraude, crée des privilèges, impose une partie de la nation au profit de l'autre ; l'ouvrier surtout qui ne recueille aucun des avantages des taxes douanières en paye la plus grande part ; elle entretient le levain des discordes politiques, prépare les guerres et porte dès lors obstacle à la marche de la civilisation et de la moralisation universelles.
L'avenir d'un pays réside dans son activité, dans son intelligence. La liberté absolue du commerce peut seul développer ces éléments ; la protection les étouffe, {Applaudissemeyits).
Voilà le programme tracé dès 1861, par un vieil Anversois, membre de la Chambre de commerce, que nous avons encore le bonheur de voir vivre au milieu de nous. Je suis heureux de pouvoir reHre ses paroles qui sont pour nous Anversois, et pour les Belges, une sorte d'évangile. Vous êtes en très grande majorité les défenseurs de la liberté commerciale. Depuis sept ans, il s'est produit beaucoup de circonstances qui ont fait reculer les plus intrépides. C'est
(*j Décédé à Anvers, le 14 Octobre 1898.
comme un Simoun qui a passé et on a eu beaucoup de peine à tenir droit le mât pendant cette tourmente. Je suis heureux qu'on ait pu jeter l'ancre dans ce port d'Anvers et de ce que, grâce à vous. Messieurs, notre barque ait dominé les flots qui menaçaient de l'engloutir. {Applaudissements).
Nous sommes entrés dans une époque où Ton cherche des fauxfuyants, où l'on n'ose pas affirmer les idées de liberté commerciale. Aussi devons-nous remercier ceux qui, dans des Congrès comme celui-ci, essaient de maintenir haut et ferme le drapeau si noblement levé autrefois.
Une autre question qui n'était pas née alors, est venue se greffer sur celle-là, c'est la question ouvrière.
J'espère que de vos travaux ne sortira pas une œuvre informe. Vous continuerez à vous inspirer des grands principes auquels on doit l'amélioration du sort de Fouvrier et de l'humanité en Europe, malgré les obstacles, malgré la réaction qu'on nous oppose depuis 25 ans.
J'espère que ce Congrès aura le même succès qu'il a obtenu dans les sessions précédentes.
Je ne voudrais pas répéter ce qu'a dit votre honorable président, en vous faisant l'éloge de notre Souverain, auquel on peut donner le titre de Grand Roi, et qui serait peut-être le plus grand Souverain de ce siècle, parce qu'il a apporté au domaine commun presqu'un continent, si depuis quelques jours ne s'était dressé devant-nous le Czar avec son projet de désarmement universel et de paix.
Lorsque nous voyons ce que les Belges ont fait à la suite de leur Souverain, nous ne devons pas désespérer de notre petit pays. Les négociants sont venus un peu tard dans le mouvement imprimé par le Roi à notre commerce. Nous avons vu des officiers, nous avons \n des prêtres prêter leur dévouement à son œuvre, et c'est un bonheur pour moi de saluer la robe d'un prêtre parmi nous, car tous ces gens ont prouvé que les Belges ont des qualités qui étaient méconnues depuis trente ans. Nous avons vu un monde ouvert à l'activité de l'Europe, car il ne s'agit pas seulement ici de la Belgique, mais de l'Europe entière. Dans ces conditions, je crois qu'il con\nent de boire à la santé des délégués étrangers qui étudient le moyen d'aug-
monter le domaine de la civilisation (Bravos). Il convient de boire à l'abolition de la douane rêvée déjà par JoflVoy. J'espère que, grâce aux efforts de ceux qui nous gouvernent et qui comprennent les idées de civilisation, grâce aux efforts de la démocratie et de la plèbe, nous aboutirons à faire abaisser les frontières, à réduire les poteaux dressés par la haine politique et par la haine des races à Tétat de simple poteaux d'administration, indicateurs des différentes nations qu'ils ne sépareront plus.
Je bois au succès de vos travaux et à la paix que les économistes et les amis de la liberté réussiront mieux à établir que tous les protocoles du monde. {Applaudissements).
M. le Conseiller B. Ort, délégué des Paj's-Bas. (La Haye). — Messieurs, notre président a parlé des Souverains étrangers et il a en même temps rendu hommage à notre Auguste et Gracieuse Souveraine. Au nom de la délégation hollandaise, je le remercie chaleureusement de ses paroles. Nous, Hollandais, nous sommes attachés de tout notre cœur à notre Reine. Nous voyons en Elle la personnification de tout ce qu'il y a de bon, de noble, de tout ce qu'il y a de parfait. De manière que, en adressant des hommages à notre jeune Souveraine, votre président les a adressés à ce que nous considérons comme notre idéal. (Bravos.)
Je ne saurais pas donner une plus digne expression à nos sentiments de reconnaissance qu'en mêlant le grand avec le grand, et je bois à la santé, à la prospérité, au salut, et au bonheur de votre Auguste Roi. (Applaudissements prolongés.)
M. Fleury (Paris). — Messieurs, l'aimable insistance de mes voisins me met dans une situation délicate ; il faut que je me présente à vous comme candidat. On me rendra cependant cette justice ; je n'ai pas préparé mon élection ! (Rires.) Ma candidature a été décidée à l'impromptu, et je n'ai pas pu, comme il convient à tout candidat avisé, faire de brigue pour mieux m'assurer les voix de mes électeurs. Je viens donc, sans préparation vous demander de me donner la délégation de parler au nom des membres du Congrès, de ceux qui ne sont pas délégués officiels comme aussi de ceux qui sont délégués ofhciels, mais qui, se dépouillant un moment de la pourpre, se retrouvent à l'état de simple congressistes, discutant
avec leurs collègues les questions sociales comme de simples mortels, parce que, tous, officiels ou non, sont animés d'un même esprit, des mômes intentions, du désir du bien public. (Bravos).
Je prends ces cris pour une acclamation qui m'est favorable et je parlerai en votre nom, s'il n'y a pas d'avis contraire. (A'om'eaux bravos,)
En votre nom, dis-je, à vous tous qui êtes ici, et par conséquent aussi, au nom de ces Messieurs qui, occupant des situations officielles, étaient certainement plus autorisés que moi à prendre la parole. Je parlerai.... Mais après un si excellent dîner, surchargé de vins généreux, comme on n'en trouve qu'en Belgique, il est nécessaire de respirer un peu d'air de première qualité comme on en trouve dans le magnifique parc du Jardin zoologique. Je parlerai donc, mais je serai bref.
Je veux seulement exprimer l'opinion générale que j'ai recueillie dans les couloirs de l'Institut supérieur de commerce d'Anvers, sur la façon dont le Congrès a été organisé, dont ses débats ont été dirigés et manifester notre reconnaissance au bureau, et à son éminent président, pour la manière dont nous avons été reçus, conseillés, renseignés. Entre nous a tout de suite régné l'entente cordiale. Nous nous sentions à l'abri des rivalités que trop souvent engendrent entre les hommes les questions politiques et les questions sociales. Nous respirions une délicate atmosphère d'harmonie, de bienveillance mutuelle. Sous l'heureuse et conciliante impulsion du bureau, nous avons réussi à faire de la bonne besogne.
Nous n'avons pas été les seuls à la faire, Messieurs les congressistes,nous avons été puissamment aidés par de précieux auxiliaires, par les membres de la presse.
La Presse est souvent indiscrète. On ne peut sortir le soir de chez soi sans qu'elle dise au public : un tel, à la figure grave, est allé se promener dans un tel endroit. Cette publicité est un frein contre les passions. Messieurs... (Rires.) Car enfin, pour être congressiste,
on n'en est pas moins homme et la presse est là qui veille, un peu
sévèrement peut-être, car quelques instants passés à entendre un joyeux concert, n'est pas un grand crime, même pour un économiste d'âge mûr. Mais la presse est une grande semeuse. Elle a pris de
nos mains les semences que nous lui avions fournies dans nos discussions et elle les a jetées à travers la foule, à travers le temps, à travers l'espace. Ces semences lèveront, Messieurs, j'ai la confiance que l'action de la presse sera, comme la nôtre, féconde dans le présent et dans l'avenir.
Messieurs de la presse belge et en particulier d'Anvers, nous vous lisons, nous vous consultons et nos pourrons dire à l'étranger, combien vos journaux sont bien faits, et avec quel sentiment scrupuleux vous cherchez à rendre la physionomie des séances. Votre exactitude est tout à fait exemplaire.
Par conséquent, à nos remercîments au bureau, nous joindrons un remercîmcnt à la presse, qui a puissamment contribué à faire connaître nos travaux. Qu'ils réussissent, je n'en doute pas, car nous sommes tous d'accord malgré certaines variations sur le but à poursuivre. Les uns seulement viennent un peu plus tôt, les autres un peu plus tard. Mes principaux adversaires sont au fond du même avis que moi ; seulement leur montre est réglée sur un certain méridien et la mienne sur un autre. (Rires,)
Quand je vois ce menu, qui contient comme en une pantagruétique épopée la longue énumération de tout ce que nous avons consommé ce soir, je rends un premier hommage à la confiance des organisateurs de ce banquet dans les facultés élastiques de l'organisme humain. Mais je contemple aussi cette belle image, et je suis frappé de la physionomie de cette femme artistiquement dessinée . Certainement, elle représente l'économie politique. Voyez : Elle regarde la ville d'Anvers, ses monuments majestueux, son fleuve superbe, et aux innombrables steamers qui le sillonnent ne dit-elle pas : Allez, venez, passez, entrez, faites tout ce que vous voulez ; chez moi, le commerce est libre ! C'est la plus belle, la plus charmante et la plus s\'mpathique image dont on puisse orner le menu de ce banquet, qui clôture d'une façon si cordiale le Congrès éminemment utile qui vient de se tenir sous la présidence de l'excellent M. Strauss.
Je bois à la Presse, à laquelle je renouvelle tous nos remerciements, je bois à M. Strauss et au Bureau du Congrès. (Applaudissements prolongés.)
M. Eugène Laxdoy, du Précurseur et du Mathu — Messieurs, au nom de mes confrères, je remercie M. Fleur^" qui a été une des chevilles ouvrières du Congrès, du toast si sympathique qu'il vient de porter à la presse.
La presse qui s'occupe de tout, même parfois de ce qui ne la regarde pas, comme Ta discrètement indiqué le spirituel orateur, se devait à elle même de suivre avec une attention particulière les travaux de ce Congrès, où Ton a discuté des questions économiques si importantes. L'économie politique en effet, est une science éparse et universelle comme un élément ; elle s'applique à tout, on la retrouve partout.... même dans les contes de fées.
Oui, Messieurs, cet après-midi, en manière de délassement, je relisais les contes de Perrault et — c'était peut-être la suggestion du Congrès — j'ai été frappé des enseignements économiques et sociaux que j'y ai trouvés sous le voile de la fiction.
Le Petit Poucet qui, en sortant vainqueur des batailles de la \ie, figurées par ses luttes contre l'ogre, enrichit ses parents et ses frères, est l'exemple de ce que peut l'initiative indi\'iduelle. Et ce conte est aussi une réponse anticipée au malthusianisme, un plaidoyer en faveur des familles nombreuses, puisque c'est le dernier né, c'est à dire celui dont la venue avait été accueillie avec le plus d'humeur, qui rétablit les aff'aires et relève le foj^er.
D'autre part, la Belle au Bois dormant, cette princesse qu'un maléfice a endormie pour cent ans, et qu'un prince intrépide vient réveiller, n'est-elle pas l'image de l'industrie engourdie par un protectionnisme outrancier et ranimée, vivifiée par le libre-échange?
Et le Chat botté. Messieurs ? Ah ! que de choses dans ce petit apologue d'une bonhommie si narquoise ! Le chat qui pour faire sa fortune, en même temps que celle de son maître, va partout disant que celui-ci s'appelle le marquis de Carabas, est le type du hâbleur politique, comme le pseudo-marquis de Carabas est le type du parvenu. Quant à la foule qui croit le hâbleur et acclame le faux aristocrate, vous la reconnaîtrez : elle n'a pas changé depuis. {Rins et bravos).
Je pourrais vous dire encore. Messieurs, que la Belle aux cheveux d'or, cette princesse sans rivale, est une gracieuse allégorie
de rétalon d'or, et comme qui dirait, avec sa fauve crinièrGii la statue du mono-métallisme, cher à M. Louis Strauss. {Rires.) Je pourrais vous dire que le Petit Chaperon rouge, la fillette innocente qui se confie au loup et finit par être dévorée par lui, symbolise la naïveté et l'imprudence d'une politique de concessions à Tennemi, je dis l'ennemi sans préciser autrement, parce que je représente ici des confrères appartenant aux opinions les plus diverses et que chacun doit pouvoir interpréter le mot comme il lui convient.(Rires,) Barbe-bleue qui assassine tour à tour ses six femmes, représente parfaitement le Budget de la guerre, qui immole successivement l'agriculture, l'instruction publique, les finances, la iustice, l'administration du chemin de fer et celle des affaires étrangères, bref les six compagnes ministérielles que Ton a la témérité de lui confier!.... mais je craindrais d'abuser de votre bienveillance en poursuivant ce parallèle que d'aucuns trouveront profane, bien que Victor Hugo ait dit que tout est dans tout. (Applaudissements.)
Si j'ai fait ce rapprochement. Messieurs, si je me suis permis d'opposer une science grave à des recueils familiers, c'est en réalité pour montrer que l'on ne saurait trop tôt inculquer à la jeunesse des notions d'économie politique, afin de lui apprendre à penser juste et à parler net ; et c'est aussi pour rendre hommage à un Congrès où nous avons entendu des spécialistes exprimer, avec l'élégance et la clarté de nos vieux conteurs, des opinions parfois contradictoires sans doute, mais toutes respectables, parce qu'elles étaient toutes réfléchies et sincères. C'est donc au Congrès que boit la presse, à cette assemblée d'hommes d'élite venus de tant de pays différents, et dont les discussions sérieuses et loyales feront faire un pas on avant à plus d'une des questions inscrites à l'ordre du jour de ses assises économiques. {Longs applaudissemejtts.)
M. SoETBEER (Berlin). — Après avoir pris plusieurs fois la parole au cours de vos séances, et vous avoir infligé un mauvais français, je m'excuse de me faire entendre de nouveau.
Avant de me rendre à ce Congrès, je me trouvais en Italie, puis en France, et je ne songeais pas à la législation douanière ni à la réglementation du travail. Parfois cependant, mon attention a été appelée sur le protectionnisme quand je suis arrivé aux frontières
et que je me suis vu en face de la douane. J'ajoute que les douaniers d'Italie, d'Allemagne et de la Suisse ne m'ont pas maltraité.
Ici j'ai été heureux de me rencontrer avec l'aimable M. Fleun', d'entrer en relations avec lui.
Je suis un de ses adversaires, et j'avoue que je l'ai regretté. Je crois cependant que je me suis borné à lui faire une opposition discrète. Ici toutefois, nous ne sommes plus au Congrès et à table on peut apporter plus de franchise.
M. Fleury a dit en s'occupant de la question douanière, que c'était une mauvaise institution, car s'il n'y avait pas eu de douane, on aurait été en état de se procurer avec la même somme, non seulement une grappe de raisin, mais une pèche. Franchement, ce n'est pas une grande concession de renoncer à une pèche quand on a déjà du raisin. Je cj-oyais que dans une assemblée aussi grave, il ne fallait pas faire valoir de pareils arguments. Mais j'aperçois sur la table des raisins et des pêches. Nous sommes cependant dans un pays qui a des droits sur ces fruits. Je ne veux en tirer que cette conclusion, c'est que si les principes ne sont pas poussés à leur extrême limite, il y a moyen de s'entendre et de vivre assez commodément. (Rires et applaudissements,)
M. Fleury a combattu nos idées, mais il Ta fait dans des termes si éloquents, avec une bonne humeur si agréable et un esprit si pétillant que nous avons entendu sa contradiction avec infiniment de plaisir. J'acquitte un devoir de reconnaissance en vous priant de vider vos verres à la santé de Monsieur Fleury ! {Longs applaudissements.) '
M. Fleury. — Je suis touché. Messieurs, de cet excès de courtoisie. Mais je vous demande la permission de reporter le bien que M. Soetbeer a dit de moi sur les doctrines que je défends.
Si j'ai pu donner dans le Congrès un spectacle quelconque c'est celui d'une grande chaleur de conviction. Je suis profondément pénétré de l'utilité pour les nations de discuter ces grandes questions d'économie politique, l'économie politique qui nous enseigne d'une façon sure les conditions du bonheur des peuples. L'économie politique rapproche, elle ne sépare pas ; l'honorable toasteur qui m'a précédé en a fourni une nouvelle preuve, puisque tous les
deux, venant cependant des pôles opposés, lui de Berlin, moi de Paris, lui de Tinterventionnisme, moi de Tinvidualisme, nous sommes cependant, tout à Theure tombés dans les bras Tun de Tautre. {Rires,)
M. Landoy, parlant au nom de la presse, a révélé sa profonde érudition en matière de fables. Le Petit Chaperon rouge lui a fourni le texte d'un charmant, délicat et spirituel apologue. Il sait que tout apologue, toute fable, doit finir par une moralité. La moralité de cette soirée délicieuse, passée sur un territoire où nous nous sentons tous frères, cette moralité est celle-ci : les congrès sont faits pour rapprocher les peuples et surtout les congressistes qui ont des cœurs sincères, loyaux et qui sont d'excellentes gens comme nous sommes tous. Avec les Congrès, un préjugé tombe, et une affection nouvelle naît. Je bois à la perpétuité de nos Congrès, (Vifs applaudissements.)
M. le D*" LoTZ (Munich). — Il semble que la justice demande qu'on parle d'un élément qu'on a laissé dans l'oubli. Où y a-t-il un Congrès sans opposition ? J'ai eu l'honneur d'être toujours de l'opposition. Dans ce Congrès, il y a eu une grande tolérance s'appliquant à toutes les opinions. C'est une des plus profondes impressions que j'ai ressenties dans ce pays de liberté. Il y a beaucoup de questions au sujet desquelles nous ne sommes pas d'accord. Mais ni en Belgique, ni en France, ni en Angleterre, ni en Allemagne, on ne peut avoir la prétention de monopoliser la vérité. Celle-ci en tout cas peut se trouver en Belgique, puisque la lumière jaillit du choc des opinions.
On a parlé d'avocats du diable. Ce n'est peut-être pas un rôle très honorable, car le diable représente un pouvoir qui ne parait pas très recommandable. Néanmoins, le respect de toutes les opinions et le respect des avocats du diable est un grand exemple que donne la Belgique. Nous Allemands, nous pourrons tirer beaucoup de profit de vos exemples de loyauté et de tolérance. Je bois à la loyauté avec laquelle on a su entendre dans ce congrès toutes les opinions. {Applaudissements.)
M. Bramsen (Copenhague). — Je suis de ceux qui n'ont pas abusé de la parole. Aussi vous me permettrez quelques simples observa-
lions. On a dit qu'il était venu ici des congressistes qui avaient accompli de grands voyages pour assister aux discussions. Sauf ceux de TAsic et de TAustralie, je crois être un des congressistes appartenant à un des pays les plus éloignés de la Belgique. Je remplis un devoir de reconnaissance, envers les honorables membres qui nous ont reçus à Anvers. J*ai été charmé de l'accueil qui nous a été fait et je regrette de devoir quitter cette ville hospitalière. Je ne le ferai qu'après avoir porté un toast à cette bonne ville d'Anvers, qui se conduit si généreusement envers nous, et dont le passé est embelli des souvenirs les plus splendides que l'histoire puisse enregistrer. Un côté nous a tous frappés, c'est le caractère si artistique de votre cité. J'espère que l'avenir ne fera qu'ajouter à sa gloire. Tous ici voudront s'unir à moi pour porter le toast àcette belle Ville d'Anvers, çn remercîment de l'hospitalité que nous y avons rencontrée. (Applaudissements,)
Nous avons eu ici les séances de notre Congrès en 1892 et en 1894, organisées comme celles d'aujourd'hui, grâce à l'énergique initiative de M. Louis Strauss. Bien que nous ne partagions pas toutes ses opinions, ce qui supprimerait d'ailleurs toute discussion, je suis convaincu que sans son concours, les Congrès n'eussent pas été organisés et que l'opposition des opinions n'empêchera aucun de vous de rendre hommage à l'amabilité, à l'intelligence, à la délicatesse et à l'indépendance de M. Louis Strauss. (Applaudissements,)
Nous désirons tous être indépendants, mais nous n'arrivons pas toujours à l'être. Moi, je ne suis pas délégué officiel, j'aurais pu letre, mais je désirais aussi garder toute mon indépendance. Celte qualité est possédée au degré le plus éminent par notre président, qui s'est beaucoup dépense pour nous pendant ces assises. Je désire que ses efforts ne l'aient pas trop surmené et en le remerciant au nom du Congrès, je bois à son excellente santé. Vive M. Strauss! {Longs applaudissements.)
M. MiNELLi, délégué italien. — Messieurs, vous avez écouté du français-allemand, du français-danois, maintenant vous entendrez du français-italien.
Je me trouve assez embarrassé de parler après les autres. Je
voudrais avoir Tesprit de M. Fleury pour témoigner ma reconnaissance à M. Strauss et à la Ville d'Anvers, en raison de l'accueil que nous avons reçu.
Si, au Congrès, j'étais partisan de la suppression des douanes, je fais une réserve et j'ajoute que certaines douanes que nous rencontrons ici soient toujours conservées, ce sont les douanes de la courtoisie entre les peuples. Celles-là je fais des vœux pour qu'elles durent toujours.
Je me rallie à l'idée de la réglementation du travail et si je me rassieds pour ne pas parler trop, c'est que je crains un accident du tr2i\3A\. (Applaudissements,) ]e terminerai donc en m'associant au nom du chargé-d'aflaires d'Italie, M. le marquis Impériali, et en mon nom à tous les membres du Congrès qui ont porté le toast au Roi des Belges ainsi qu'à M. Louis Strauss, notre éminent président que nous aimons tous.
M. L. Strauss. — Un dernier mot. Ce soir à ce banquet on m'a fait beaucoup d'honneur, beaucoup trop d'éloges. Comme l'a rappelé notre collègue, le savant M. Bramsen, qui a été depuis i8g2 un de nos meilleurs collègues, nous avons voulu faire une œuvre utile, une œuvre de propagande et de vulgarisation. C'est le seul motif de nos réunions. Nous n'avons pas voulu émettre de vote parce que nous ne pourrions donner aucune sanction à ces votes. Nous représentons nos idées, et les délégués des associations les opinions de celles-ci ; quant aux délégués officiels, comme l'a dit très bien le délégué belge, ils sont là pour écouter plutôt que pour parler. Ce que nous pouvons constater, c'est la courtoisie qui a régné dans les rapports de tous les congressistes en i8g8 comme en 1894 et en 1892.
A la séance d'ouverture, j'ai dit que la Commission d'organisation a voulu favoriser l'accès de tous les partis politiques à notre Congrès. Cette fois, nous devons le reconnaître, nous n'avons rien offert aux congressistes que le seul attrait du travail. Malgré cela, nous avons trouve ScX) membres de bonne volonté, hommes d'action et de science, imprégnés du désir de faire le bien. Parmi ces membres, il y en a un auquel je suis particulièrement reconnaissant pour la part active qu'il a prise à nos travaux, c'est le R. P. Caste-
lein. Il a montré par là que toutes les opinions peuvent se rencontrer sur un terrain neutre, quand on ne cherche que la lumière et la justice. Ses discours ont manifesté un esprit largement ouvert à tous les progrès. Je vous propose de boire à cet honorable vice-président. (Applaudissements.)
M. Le R. p. Castelein. — Je reçois en pleine poitrine une bordée d'éloges qui me surprennent. Comment raccueillir.^ Avec simplicité. Seulement il y a différentes simplicités ; il y a la simplicité des simples qui n'est pas la mienne ni la vôtre, il y a la simplicité en partie double. On dit que c'est celle des Jésuites, n'en croyez rien, Messieurs. (Rires,) Mais il y a la simplicité de l'Evangile, celle qui est doublée de la prudence du serpent.
La prudence distingue. Je vais faire deux parts dans les félicitations qu'on a bien voulu m'adresser : une part très grande que je prends, une part très petite que je ne prends pas. La part très grande est celle que je ne mérite pas, mais qui est le don de la générosité de vos cœurs. Quant à la part la plus petite, que je pourrais mériter, je n'y touche pas de peur qu'elle ne s'évanouisse.
En retour de vos souhaits, permettez-moi de prêcher le militarisme, mais un militarisme pacifique, dont nous nous sommes faits les apôtres, qui ne coûte pas un écu, mais qui produira beaucoup de vertus. Anvers est une ville qui m'est chère. J'y ai fait mes premières armes comme professeur à vingt ans. Eh bien, nous ferons d'Anvers, la citadelle de l'orthodoxie en matière économique. (Applaudissements,)
On dit que Paris est le cerveau et le cœur de la France. Je crois que la France a un cerveau et un cœur plus vaste que la Ville de Paris, car je trouve à mes côtés un Roubaisien qui n'est pas de Paris et (jui représente très bien, comme M. Fleury au milieu de nous, le cerveau et le cœur de la France. Si la Belgique avait un cœur et un cerveau limité à une ville ce serait assurément la \ille d'Anvers. (Applaudissements.)
En terminant, je vote une acclamation pour la Ville d'Anvers, et pour notre Belgique si chère, en y joignant un voeu, c'est que nous soyons toujours des amis, rapprochés sur le champ des opinions loyales. C'est le vœu que le coude à coude, la fraternité, le rappro-
chement du cœur, fasse de plus en plus la lumière dans la nuit de toute espèce de préjugés. {Longs applaudissements.)
M. Bastin (Roubaix). — Je suis embarrassé après le compliment du Père Castelein. Je suis une espèce de pensionnaire de Roubaix, resté toujours belge. Je suis très heureux des félicitations du R. P. Castelein ; je les accepte pour la ville de Roubaix. Je m'associe aux éloges que le R. P. Castelein a fait de la Ville d'Anvers.
Je vous ai présenté le rapport du Syndicat mixte de Roubaix. Il vous a montré des patrons unis à leurs ouvriers, qui ont cherché dans la communauté d'idées avec les travailleurs, la paix que tout le monde devrait s'efforcer d'acquérir.
Je vous engage à marcher dans la même voie, et à chercher à unir patrons et ouvriers dans un effort commun. (Applaudissements.)
INDEX ALPHABETIQUE