II. — LES INTÉRÊTS ACTUELS DES OUVRIERS ALLEMANDS
I. L'argument qui joue le rôle capital dans la question de la politique commerciale est celui-ci : est-il plus mauvais pour l'ouvrier allemand qu'il donne deux pfennig de plus pour son pain, mais qu'il ait un salaire constant et rémunérateur ou bien que le pain se vende à bon compte, mais qu'il ne gagne pas assez pour pouvoir en acheter ?
Si la question est posée ainsi, on peut y répondre facilement. Celui qui jouit d'un revenu assuré et considérable s'inquiète peu de l'augmentation du prix des blés. Si l'ouvrier allemand se trouvait dans cette situation, il pourrait envisager tranquillement la chose.
Cependant nous supposons quelque chose comme si c'était vrai. Mais en réalité en faisant Tessai des faits, la réponse ne peut pas nous engager à recommander l'augmentation de la protection agraire. Même si nous cherchons, dans l'intérêt de l'ouvrier, une occupation constante et rémunératrice pour l'industrie, ce n'est pas la force d'achat (de consommation) de la minorité agraire subventionnée par des droits protecteurs qui peut aider l'industrie, mais seulement la force d'achat de la majorité non agraire et l'exportation.
Il est évident que l'ouvrier industriel, comme consommateur, est plus intéressé que toutes les autres classes à ce que le blé se vende à bon compte. Mais il est encore plus intéressé comme producteur à ce que nous puissions exporter les produits de l'industrie. Mais nous ne pouvons pas prévoir comment nous parviendrons à maintenir notre exportation en augmentant nos droits agraires. Avec cette politique nous pourrions nous heurter, à l'occasion du renouvellement des traités de commerce, contre les Etats avec lesquels nous avons à renouveler les traités qui expirent en 1903.
Peut-être y aurait-il une échappatoire ? Si, à l'occasion de ce renouvellement des traités de commerce, nous ne donnions, sur le terrain des droits agraires, aucun engagement d'une protection douanière modérée, nous pourrions songer en diminuant les droits protecteurs industriels, par exemple, les droits sur la soude et le fer, à obtenir quelque chose. Mais vis-à-vis de la Hongrie, de l'Italie, de la Roumanie, de la Russie, cela servirait à peu de chose. Ces pays veulent nous vendre avantageusement des produits agricoles. Toutefois, si nous voulions combiner la diminution des droits industriels avec la protection agraire, alors précisément ces industriels qui voudraient avoir aussi des droits très élevés, feraient opposition.
L'alliance de l'industrie avec l'agriculture repose sur la réciprocité de protection. Mais avant tout le maintien de l'exportation d'un grand nombre de produits qui n'ont plus besoin d'être protégés ne serait possible, dans le cas de l'augmentation de la protection agraire, que si les ouvriers travaillaient à meilleur compte que jusqu'à ce jour. Cela signifie : on devrait s'opposer à tous les efforts
qui sont faits pour augmenter la part des ouvriers dans le revenu national. Mais la réduction des salaires, dans le cas où la vie deviendrait plus chère, Taccroissement des difficultés pour les coalitions d'ouvriers, l'arrêt dans la protection des ouvriers ne seraient qu'un appui de courte durée pour la facilité d'exportation, appui qui s'écroulerait bientôt. La vraie base fondamentale du rendement industriel d'une nation, au point de vue de sa durée, n'a jamais pu trouver son existence dans l'épuisement des forces du travail.
2. L'intérêt de l'ouvrier comme celui de toutes les personnes qui prennent part au maintien de la facilité d'exportation industrielle se manifeste encore sous d'autres points de vue.
Si l'exportation nous est rendue plus difficile, le capital passe la frontière et l'on établit des fabriques à l'extérieur du pays. L'ouvrier et la nation sont beaucoup plus intéressés que le capitaliste à ce que l'on travaille avec des capitaux allemands de ce côté-ci de la frontière allemande, pour les besoins de la Russie et d'autres pays.
3. Enfin l'ouvrier est encore intéressé au maintien des facilités d'exportation industrielle, c'est-à-dire, à la résistance contre l'augmentation de la protection agraire, puisqu'il souffi-e le plus lorsque la conséquence de la protection du travail national est que tous ceux qui travaillent avec un faible capital ou dont l'exploitation est en arrière au point de vue technique, sollicitent et obtiennent protection.
Il n'y a nulle part de plus mauvaises conditions pour le travail que dans les fabriques qui se maintiennent par des moyens artificiels. L'ouvrier qui est le plus faible en économie est avant tout intéressé à ce que ces exploitations disparaissent, à ce que l'on fabrique sous la pression de la concurrence du monde, avec les meilleurs moyens techniques et non sans capitaux suffisants et que par conséquent la réunion des protectionnistes ne dégénère pas en une réunion d'entrepreneurs économiquement faibles et arriérés.
Mais nous avons besoin d'examiner ici profondément une objection. Si l'économie rurale d'une part de l'Allemagne menace quelque peu de s'écrouler, dans le cas où la protection agraire n'est pas augmentée, immédiatement les ouvriers de la campagne îre précipi-
teront vers la ville et de là une concurrence croissante de gens inoccupés pour les ouvriers laborieux des villes. Une telle armée de réserve , surtout d'ouvriers inexpérimentés, n'est-elle pas fatale, car même quand le pain est à bon compte, ces gens doivent souffrir de la faim, puisqu'ils ne trouvent pas l'occasion de travailler.
Il est parfaitement vrai que dans cet examen l'ouvrierindustriel doit s'intéresser sérieusement à tous les moyens qui sont de nature à adoucir la crise agricole, surtout qu'une augmentation spontanée de l'expatriation rurale serait sérieuse pour lui.
Mais le remède à cet état de chose ne peut pas se trouver dans le renchérissement artificiel des blés, ni dans la proposition Kanitz, ni dans le bimétallisme, ni dans l'élévation des droits sur les blés ; on reproche à ces tendances, en général :
a) qu'elles ne sont pas de nature à développer davantage l'agriculture, parce qu'elles permettent aux exploitations, qui sont restées en arrière au point de vue technique, de continuer d'après l'ancien système (l).
b) que la subvention est d'autant plus grande que l'on possède plus de terres rapportant des blés, c'est-à-dire, que les gros propriétaires sont plus avantagés que les paysans.
c) que l'on impose aux ouvriers une charge beaucoup plus forte du revenu qu'aux classes aisées (2) et qu'en agissant ainsi :
d'abord, on diminue à l'ouvrier la faculté d'acheter du beurre, de la viande et des légumes. C'est donc de nouveau au détriment de l'agriculteur et surtout du petit paysan.
et ensuite, on diminue également à l'ouvrier la possibilité d'acheter des produits industriels, ce qui fait du tort aux manufactures et aux fabriques (3).
(i) Malgré les droits protecteur considérables, accordés depuis 1879. Talimentation de rAllemagne au moyen de blés allemands n*a pu se faire, sans devoir recourir à Timportation,
(3) D'après Neumann, les charges provoquées par le renchérissement que lesdroitsont fait subiraublé, à la ferine, auriz,etc.,sontles suivantes pour ménages avec revenu en-dessous de 800 marcs 1 3,6-27,3 marcs c'est-à-dire 2.7 à5.39®/o du revenu ; pour ménages avec revenu de plus de 10,000 marcs 3o,3 à 60, 5 marcs c'est-à-dire 0,12-0,24 '^fo du revenu.
(3) D*après la statistique des ce Hirsch-Dunckersche Gewerkvereine >:, la dépense de l'ouvrier pour loger monte déjà, en moyenne, à iSo marcs par an. En y ajoutant les grands frais pour achat de pain, il lui reste trop peu d'argent pour subvenir à d'autres consommations, aussi longtemps que son salaire ne dépasse pas 800 à 1000 marcs.
L'intérêt de l'ouvrier comme celui de la plus grande partie du peuple allemand s'oppose à l'augmentation des droits sur les blés, mais réclame tous les moyens par lesquels on pourrait faciliter à l'agriculture l'application à la nouvelle conjoncture. Par exemple, faciliter la répartition en parcelles des grands biens obérés, meilleure organisation pour la vente des produits (et sous ce rapport, il y a énormément à faire), (l) progrès au point de vue technique, amélioration des moyens de communication, développement du crédit agricole, diminution des impôts et des contributions locales pour le service de bienfaisance, culture des progrès techniques, etc.
A tous ces points de vue, l'Etat a donné à l'agriculture au moins tout autant qu'à l'ouvrier, surtout récemment. Il est certain qu'il y a encore beaucoup à faire pour relever l'agriculture avec les « petits moyens » que l'on considère à tort comme insignifiants de même qu'il y a encore beaucoup plus à faire pour améliorer l'état des ouvriers industriels.
4. L'hypothèse de tout ce qui précède était le point de vue suivant : « renchérissement des blés signifie renchérissement du pain ». Il est à la mode aujourd'hui de contester que le renchérissement du blé doit signifier le renchérissement du pain. On fait allusion aux bénéfices des marchands intermédiaires, tels que les meuniers, les boulangers, etc., et l'on croit que les prix des blés peuvent être augmentés sans que le pain devienne plus cher. Voici ce qu'il y a à répondre à cette objection :
Il y a donc deux cas possibles ; ou bien le développement du commerce intermédiaire, puis l'arriéré dans l'exploitation de plusieurs boulangeries et meuneries sont cause que le public doit payer pour le prix du pain un supplément exagéré au-dessus du prix du blé.
Alors c'eut été un devoir sacré pour les politiciens protectionnistes de s'opposer à cette situation, en favorisant les coopératives ouvrières et les grandes exploitations des boulangeries et des meuneries. L'a-t-on fait ?
(1) Comparer le changement d'attitude du mouvement agraire depuis 1894, au point de vue de l'introduction des silos.
Ou bien les prix du pain s'accordent fidèlement avec les prix des blés, alors l'affirmation que le renchérissement du blé ne signifie pas « renchérissement du pain » n'est pas vraie et n'est pas soutenable. Le fait que cette question n'est pas claire, provient de deux causes. D'abord, parce que le changement du prix du pain se fait sentir le plus souvent dans le poids et la qualité d'une espèce de pain déterminée et ensuite, à cause de la mauvaise technique de la statistique des prix du pain. Cette statistique est scientifiquement utile à Berlin où depuis i885, le bureau de statistique fait acheter et peser deux fois par mois du pain qualité déterminée.
En étudiant les chiffres du prix du pain obtenus au moyen d'une bonne méthode, à Berlin, à Breslau et à Dresde de 1892 à i8g6, que le bureau de statistique du Gouvernement a comparé avec les prix du blé et de la farine et qu'il a fait connaître, au public, en 1897, on fait disparaître la légende que le renchérissement des blés ne signifie pas le renchérissement du prix du pain et inversement que de la réduction du prix des blés ne résulte pas une diminution du prix du pain. Voir le tableau suivant :
Les prix du seigle, du froment, de la farine et du pain à Berlin de 1892/1896. (Voir « Vierteljahrshefie zur Statistik des deutschen Reichs 1897» III, p. 88).
Années et Mois.
1892. — Janvier Février Mars Avril Mai Juin Juillet Août
Septembre Octobre Novembre Décembre Moyenne
Sei([1e Farine
qualité de «ei; le convenue N* o/x Grand commerce double quint. — Marc*.
Pain de seigle
Petit commerce I kj-Pf.
Froment Farine
qualité de froment
convenue N* GO
Grand commerce
double quint. — Marcs.
Pain de fromon
Petit commerce ikg-Pf.
— lO —
Seiffle Farine qualité de aelgle Années et Mois. convenue N* o/i
Grand commerce double quint. — Marcs.
Pain de setKle
Petit
commerce
I kg-Pf.
Froment Farine qualité de froment convenue N* OO Grand commerce double quint.— Marcs.
Pain de fromsnt
Petit commerce ikg-Pt.
— Janvier 1
Février 1
Mars 3
Avril ]
Mai ]
Juin ]
Juillet ]
Août J
Septembre ]
Octobre 1
Novembre 1
Décembre ]
Moyenne 1
— Janvier 1
Février 3
Mars 1
Avril 3
Mai ]
Juin ^
Juillet J
Août ^
Septembre 1
Octobre J
Novembre ]
Décembre 1
Moyenne ]
— Janvier ]
Février ]
Mars J
Avril ]
Mai ]
Juin ]
Juillet ]
Août ]
Septembre J
Octobre ]
Novembre J
Décembre
Moyenne J