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Rapports militaires, écrits de Berlin, 1866-1870

Il a paru celte année plusieurs brochures qui ont reproduit quelques-uns des Rapports que M. le colonel Stoffel, ancien attaché militaire en Prusse, a adressés, de 1866 à 1870, au gouvernement français. La présente publication n’a rien de commun avec les précédentes, qui se sont faites sans l’autorisation et sans la participation de l’auteur. Nous avons pensé que le public nous saurait gré de lui offrir, au lieu d’un petit nombre de Rapports, l’ensemble de tous les Rapports deM.le colonel Stoffel. Comme il nous fallait, avant tout, son autorisation, nous l’avons sollicitée et obtenue par la bienveillante entremise d’un de ses amis, ce dont témoigne la lettre suivante :

Versiilles, le 31 mai 1871.

Mon cher ami ,

Quelle fatalité! vous venez à Versailles tout exprès pour moi, et le hasard veut que j’aille ce jour-là à

AVANT-PROPOS DES ÉDITEURS

Saint-Germain! Quel plaisir j’aurais eu de vous revoir et que de choses nous aurions eu à nous dire après huit mois de séparation! Mais vous me promettez, dans la lettre que vous avez laissée chez moi, de faire tout votre possible pour renouveler votre visite, et je compte que vous tiendrez parole. En attendant, je réponds à la partie de votre lettre où vous me faites connaître la mission dont vous étiez chargé par MM. Garnier, libraires. Vous veniez me demander de leur part, avec instance, dites-vous, mon autorisation pour qu’ils pussent faire imprimer et publier les Rapports que j’ai adressés au ministre de la guerre pendant que je remplissais à Berlin les fonctions d’attaché militaire. Je vous dirai de suite que ni les éloges que vous me décernez trop généreusement sur l'indépendance d'opinion dont' j’ai fait preuve pendant ma mission (je me sers de vos expressions), ni cette considération que mes Rapports ne m’appartiennent pas, mais qu’ils appartiennent au publie, n’ont été pour quelque chose dans la détermination que je prends. J'ai pensé simplement que, puisqu’un certain nombre de ces Rapports étaient parvenus à la connaissance du public, j’aurais mauvaise grâce de refuser à MM. Garnier l’autorisation qu’ils sollicitent. Je vous enverrai donc demain par une personne sûre, qui se rend à Paris, la collection des minutes de mes Rapports, avec prière de les remettre vous-même à MM. Garnier. Quant au format du livre, aux caractères d’impression, à la qualité du papier, etc., réglez tout cela comme vous l'entendrez, en tenant compte des indications suivantes :

1° Je ne veux pas faire de cette publication une

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spéculation : j’abandonne donc mes droits d’auteur à MM. Garnier; mais c’est avec le désir que le prix du volume, l’impression et la qualité du papier s’en ressentent ;

2° Les Rapports que je vous envoie sont au nombre de 45; mais il y en a plusieurs qui, par la nature des matières dont ils traitent, ne sauraient en rien intéresser le public. Je laisse à MM. Garnier toute liberté de supprimer ceux qui leur paraîtront les moins intéressants ;

3° Je désire que les Rapports soient classés simplement par ordre de date. Il en est deux ou trois que les journaux ont publiés en supprimant ou modifiant certains passages; j’exige qu’ils paraissent tels que je les ai rédigés.

Vous conviendrez que je me montre jusqu’ici assez accommodant; mais cela ne durera pas, comme vous allez voir. Vous finissez votre lettre en me demandant, de la part de MM. Garnier, de consentir à rédiger une Introduction au volume qu’ils désirent publier. Introduction qui serait comme un historique de l’organisation militaire et des institutions de la Prusse. Ici, je me vois obligé de répondre par un refus. Mon cher ami, je n’ai ni le temps ni la liberté d’esprit nécessaires pour revenir sur des travaux qui, au milieu des douleurs et des humiliations de l'heure présente, me rappellent les années les plus amères de ma vie. C’est que j’avais discerné, dès les premiers mois de mon séjour à Berlin, que la guerre avec la Prusse était écrite dans le livre du destin, et je me voyais forcé de vivre au milieu d’un peuple, notre futur et implacable ennemi, dont je

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reconnaissais en toute chose la supériorité écrasante. Je voyais la lutte imminente entre ce peuple viril, instruit, discipliné, plein de patriotisme et de foi, gouverné par de vieilles et fortes institutions respectées de tous, et notre malheureuse nation, ignorante, sceptique, égoïste et vaine, qui a perdu jusqu’à l’idée de patrie et qui, ne respectant plus rien, se fait un jeu depuis quatre-vingts ans de renverser tour à tour toutes les institutions qui la régissent. Vous ne vous douteriez jamais de la torture morale où j’ai vécu ainsi pendant quatre ans.

Ajoutez à cela que les outrages ne me furent pas épargnés. J’avais reçu pendant mon séjour à Berlin l'accueil le plus courtois des hautes classes de la société; mais six jours avant la déclaration de guerre, îles officiers à l’esprit étroit, me traitant en ennemi par anticipation et croyant à tort que j’avais contribué à la rupture entre les deux pays, me tournèrent le dos ostensiblement; des gens grossiers, donnant à leur patriotisme la plus singulière des formes, me poursuivirent d’insultes et m’assaillirent de pierres chaque fois que je me montrai dans la rue. Le 18 juillet je fus bloqué dans ma maison par quatre misérables qui, armés de pavés, n'attendaient que ma sortie pour me lapider.

Toutes ces aménités devaient être couronnées par une mesure arbitraire, contraire à tous les usages diplomatiques, mesure brutale, dont M. de Bismarck aurait pu et dû se dispensera mon égard. Voici le fait ; • à partir du là juillet l’ effervescence fut très-vive à Berlin. Je rendis compte les jours suivants au ministre de la guerre, par dépêches chiffrées, des faits qui pouvaient l'intéresser. Mes renseignements se bornaient à lui ap-

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prendre qu’à Berlin on se croyait surpris par les préparatifs de la France, qu’on s’y attendait à voir une armée française se porter sur le Rhin et le franchir, et que le trouble avait gagné les esprits. Je donnais en outre quelques détails sur la mobilisation des forces allemandes et je faisais savoir qu’après 20 jours, comptés à partir du 15 juillet, la Prusse aurait plusieurs armées de 100 mille hommes, concentrées chacune sur des points déterminés de nos frontières. J’avais reçu du maréchal Le Bœuf l’ordre de quitter Berlin en même’ temps que l’ambassade de France. Le 18 juillet, le chargé d’affaires de France venait de remettre officiellement à M. de Bismarck la déclaration de guerre, lorsque celui-ci lui demanda à quel moment l’ambassade française comptait quitter Berlin : « Demain soir, si vous n’y voyez pas d’inconvénient, répondit le chargé d'affaires. — Et le colonel Stoffel? — Il a l’ordre de partir en même temps que nous. — Cela n’est pas possible, dit alors le chancelier; j’ai parlé avec le général de Moltke; veuillez faire savoir au colonel que, s’il est encore à Berlin demain matin, il sera considéré comme prisonnier de guerre. » Je me le tins pour dit, et le 18 juillet au soir je partis de Berlin, escorté et protégé par la police depuis ma maison jusqu’à la gare.

Vous remarquerez qu’au moment où j’étais ainsi expulsé de Berlin, vingt-quatre heures avant l’ambassade dont je faisais partie, l'attaché militaire prussien se trouvait encore à Paris, bien tranquille et nullement inquiété. Mais alors, me direz-vous, quelle est la raison de cette mesure grossière prise à votre égard? Elle est bien simple, mon cher ami. Rappelez-vous ce que j’ai

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dit plus haut : la déclaration de guerre de la France était arrivée à Berlin comme un coup de foudre; on se croyait surpris comme avait été surprise l’Autriche en 18(><>; on était loin de prévoir l’avenir, et on avait une haute idée de la puissance de la France : aussi les plus fortes têtes de Berlin furent-elles quelque peu bouleversées pendant plusieurs jours. Je vous conterai, quand nous nous verrons, de curieux détails à ce sujet. Que la mesure aussi niaise que brutale qui m’expulsait de Berlin soit due à M.de Bismarck ou à M.deMoltke, cela me touche peu. On peut avoir la tête plus ferme que l’un ou l’autre de ces deux hommes et perdre de son sang-froid à l’annonce solennelle d’une déclaration de guerre faite par la France. Dites-vous cela , et vous comprendrez alors comment le chancelier, dans sa conversation avec le chargé d'aiTaires de France, put s’oublier jusqu’à permettre de supposer que le gouvernement prussien violait le secret des dépêches chiffrées écrites par l’ambassade de France, et qu’il avait connaissance ainsi de celles que j’adressais à Paris au ministre de la guerre. Vous avez là l’explication du procédé violent qui m’obligea à quitter Berlin. La menace de me traiter comme prisonnier de guerre si je ne partais pas immédiatement était niaise avant tout, car elle était inutile. Le gouvernement prussien m’aurait fait connaître son désir de me voir quitter Berlin au plus tôt que je n’y fusse certainement pas resté jusqu’au lendemain, et il aurait atteint son but tout aussi bien. C’est ainsi, sans aucun doute, qu’on eût agi dans tout autre pays. Mais à Berlin on trouva plus naturel d’user de brutalité.

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vu

Vous parlerai-je maintenant, mon cher ami, de mes anxiétés et île mon écœurement pendant la campagne? Le sort a voulu que je la fisse du premier jour jusqu’au dernier, cette guerre douloureuse que l'histoire pourra définir : la lutte de l’imprévoyance, de l’ignorance et de l’ineptie contre toutes les qualités opposées, la prévoyance, l’instruction et l’intelligence. Après avoir vu à .Metz se dérouler le premier acte de ce drame lugubre, je pris part aux opérations de l’armée de Châlons jusqu’au jour où elle alla s’engloutir dans le goulïre de Sedan. M’étant échappé de la ville, je me rendis à Paris, désireux d’être encore utile à la défense du pays. A Metz, le haut état-major m’avait offert le spectacle.de l’impuissance et de l’ineptie aux abois; à Paris, j’assistai pendant cinq mois à un spectacle encore plus navrant, celui de l’ineptie vaniteuse et sereine satisfaite d’elle-même. Je fus témoin pendant cinq longs mois de l’impuissance où se débattait un gouvernement d’avocats incapables qui, dans leur coupable aveuglement, préparaient les voies à l’avénemcnt de la Commune et qui tous auraient pris parti pour elle au mois de mars dernier si leur orgueil, leur ambition et leur haine ne s’étaient trouvés satisfaits six mois plus tôt, le 4 septembre, parcelle criminelle usurpation du pouvoir, qui laissait la France sans gouvernement au moment le plus critique de son histoire.

Quanta la défense de Paris, attendez, mon cher ami, pour vous former un jugement que la lumière se fasse. Ne croyez rien de ce que diront les personnes intéressées ou les membres de cette détestable société, dite d’admiration mutuelle, qui nous trompe et nous dé-

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prave depuis plus de trente ans. Ils abusent de notre crédulité et de notre vanité nationale pour nous représenter la défense de Paris comme une défense sublime; mais suspendez votre jugement et je vous donnerai des renseignements qui vous démontreront que le commandement en chef a fait de la défense de Paris un épisode où le grotesque le disputait au lugubre et que son ineptie y a atteint de telles limites qu’elles ont touché de près au crime.

Et, d'ailleurs, ne vous êtes-vous pas déjà demandé, vous qui aimez, pour vous rendre compte d’un fait, à le dépouiller des détails et à n’envisager que le résultat, quel service, en tin de compte, la résistance de Paris avait rendu à la défense nationale? Que répondra l’histoire, qui fera bon marché de nos fanfaronnades et de nos mensonges? Elle résumera les choses en disant qu>n 187U Paris immobilisa pendant cinq mois une armée ennemie de 2 40 mille hommes. C’est à peu près ce qu’aurait fait Metz si la ville avait eu pour cinq mois de, vivres. Franchement! est-ce là un résultat dont il faille nous glorifier? Est-ce là un résultat dont puisse être fière une ville comme Paris, avec ses 2 millions d’habitants, les forces armées et les immenses ressources de tout genre qu’elle renfermait? Si Paris avait immobilisé 5 à 600,000 ennemis, on peut dire qu’il se fût montré à la hauteur de sa mission, et c’est là un résultat qu’il eut été possible d’atteindre si le siège avait été conduit par une direction intelligente et énergique. Quand cesserons-nous de nous payer de mensonges et de paroles pompeuses?

Je vous fais grâce, mon cher ami, du récit des désa-

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gréments personnels qui me sont arrivés pendant le siège de Paris. A vous dire vrai, ils m’ont laissé indifférent au milieu des désastres de la patrie. Je vous conterai donc une autre fois, quand nous nous verrons, comment, en plein siège de Paris, je fus dénoncé par les journaux comme un des auteurs de nos défaites, par la raison, disaient-ils, que j’avais fourni, comme attaché militaire à Berlin, les plus faux renseignements sur l'armée prussienne; de quelle manière je fus dénoncé dans un club, pendant que je commandais 7 fl pièces d'artillerie au plateau d’Avron, comme un traître vendu aux Prussiens et communiquant avec eux; comment ce club députa auprès du gouverneur de Paris pour demander ma destitution; comment l’autorité militaire ne fut pas éloignée d’ajouter foi à cette stupide accusation; comment enfin toutes les récompenses demandées par l'amiral Saisset en faveur de l’artillerie que je commandais, et à propos des services réels qu’elle venait de rendre pendant les batailles du 30 novembre et du 2 décembre, furent accordées, à la seule exception de celle dont j’étais l'objet. Vous me direz à cela que, m’étant échappé de Sedan, j'étais un des rares officiers qui eussent fait la campagne sans interruption depuis le premier jour jusqu’au dernier, et qu’on aurait pu m’en tenir compte; mais soyons justes et reconnaissons ensemble qu’il était difficile que M. Trochu m'accordât le grade de général de brigade sollicité en ma faveur par l’amiral Saisset : n’étais-je pas à l’index comme ayant trompé le gouvernement pendant ma mission à Berlin? n’étais-je pas accusé de trahison et d’intelligence avec l’ennemi? n’étais-je pas

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enfin, pour combler la mesure, un ancien ofiicier (l’ordonnance de l’Empereur?

Aujourd'hui ce qui m’attriste presque «à l’égal de nos désastres, ce sont les symptômes si frappants de la décadence morale et intellectuelle où nous sommes tombés et la crainte que la formidable leçon qui vient d’être infligée à la France ne lui ait rien appris. Bien peu de gens mesurent la profondeur du mal et en discernent les causes; chacun refait son lit comme en juillet 1870, et il semblerait que personne n’a rien appris.

Je me rappelle ici, mon cher ami, nos entretiens d’autrefois, où nous philosophions ensemble, comme nous disions alors. Vous souvenez-vous que de fois nous avons reconnu que, pour trouver les causes essentielles de cette décadence intellectuelle et morale de la France, il fallait remonter à quatre-vingts ans et les chercher, d'une part, dans l’absence d’une saine éducation religieuse, d’autre part dans la déplorable instruction qui est donnée «à toutes les générations les unes après les autres!

A ne parler, pour le moment, que du genre d’instruction que reçoit la jeunesse française depuis le commencement de ce siècle, qu’est-ce autre chose qu’un immense et incessant mensonge, qui continue quand nous sommes arrivés à l’âge d’homme et ne se termine qu’avec notre existence? Rappelez-vous comment nous avons été élevés et instruits, vous et moi. On nous a dit et répété dès l'âge de raison :

« Le peuple français est le plus grand peuple du monde; nous sommes la grande nation.

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« L’armée française est -la première armée du monde; elle a vaincu l’Europe entière.

« La magistrature française n’a pas d’égale.

« Les finances françaises sont mieux administrées que celles d’aucun autre pays.

« Nos savants, nos poètes, nos artistes sont sans rivaux dans le monde.

« Le peuple français est le plus spirituel de l’univers.

« Etc., etc. »

A peine sortis des écoles, d’où nous emportons ces germes funestes qui, en excitant notre vanité et notre présomption naturelles, nous disposent à végéter dans l’ignorance, nous lisons tous, plus ou moins, les livres d'histoire moderne, principalement ceux qui ont été écrits sur la Révolution ou sur le Consulat et l’Empire, et qu’y trouvons-nous? la glorification incessante des hommes et des actes de la Révolution et de l’Empire, l’éloge exclusif de la France, de son génie et de ses œuvres, au détriment de tous les autres pays; des récits séduisants où tout se rapporte à la France, comme si tout gravitait autour d'elle et qu’elle existât seule au monde. Comme les auteurs de pareils livres sont euxmêmes des produits d’une éducation essentiellement française et qu’ils n’ont qu’une connaissance imparfaite de l’histnire des pays étrangers dont ils ignorent jusqu’à la langue, il en résulte qu’en les lisant et en les étudiant nous nous confirmons dans les idées qui nous ont été inculquées dans notre jeunesse, idées fausses parce qu'elles étaient exclusives. Des études de cette nature ne sont nullement faites pour développer notre

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jugement, car on ne juge que par comparaison , et, en lin de compte, nous arrivons à l’Age d’homme sans nous être aperçus que notre instruction n’a été qu’une immense tromperie.

Encore si les choses s’arrêtaient là ! Mais non, car notre malheureuse nation est entretenue dans ses illusions et nourrie de mensonges avec une persistance et une continuité telles qu’on en reste confondu. On lui ment dans les livres, dans les journaux, à la tribune, sur les bancs du gouvernement, en un mot on lui ment de toutes parts. Voyez si j’exagère : je pourrais remonter bien loin dans notre histoire-, mais laissez-moi présenter des exemples "tout récents de ce détestable système de mensonges où l’on entretient la nation, système si propre à l’abrutir et à la démoraliser.

Cette guerre maudite, MM. Ollivier et de Gramontla provoquent en déclarant que l’ambassadeur de France a été insulté par le roi de Prusse. Mensonge 1 II n’y a jamais eu d’insulte faite à M. Benedetti par le roi Guillaume.

Depuis le début de la guerre jusqu’aux premiers jours de septembre le Gouvernement n'a jamais avoué franchement nos désastres. Mensonges!

Le 4 septembre les députés de Paris usurpent le pouvoir et se donnent le nom de Gouvernement de In défense nationale. Mensonge! Des hommes sans mandat ne constituent pas un gouvernement; et en quoi des avocats incapables, âmes vulgaires, dépourvus de patriotisme, peuvent-ils contribuer à défendre le pays?

Un de ces avocats déclare avec jactance qu’il ne cédera ni un pouce de territoire ni une pierre de nos

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forteresses. Mensonge! Car cinq mois après cet avocat se parjure en apposant sa signature sous un traité qui cède i’ Alsace, la Lorraine et Metz!

Le gouverneur de Paris ne capitulera pas, dit fièrement M. Trochu. Mensonge! Car personne ne doute qu’il n’eût capitulé s’il ne s’était pas adroitement démis de ses fonctions de gouverneur en temps utile. Et qui donc eût été disposé à croire à sa parole? Il avait protesté Je son dévouement à l’Impératrice-régente jusqu'à se jeter à ses pieds, dit-on; il avait déclaré devant elle qu’il défendrait la dynastie jusqu’à se faire tuer sur les marches des Tuileries, et le 4 septembre il trahissait et ses serments et sa souveraine, il laissait sciemment envahir l'Assemblée et il répondait aux deux députés qui furent délégués auprès de lui pour l'instruire du péril : Il est trop tard !

« Vous faites l’admiration du monde entier, » nousdit pendant le siège l'avocat Jules Favre. Mensonge, phrase à effet, digne d’un élève en rhétorique ! Nous aurions pu faire l’admiration du monde entier, mais à la condition d’avoir à notre tète non des rhéteurs, mais des hommes d’intelligence, de coeur et d’énergie.

M. Trochu écrit le 19 février une lettre où il explique aux Parisiens que, d’après les règles, l’ennemi n’a pas le droit d’entrer à Paris parce qu’il n’en a pas forcé l’enceinte. Paroles au moins maladroites ! Publiées par l'ancien gouverneur de Paris, elles trompaient sciemment toute la partie ignorante de la population de Paris.

M. Thiers a parlé devant l’Assemblée de Bordeaux des concessions qu’il avait obtenues de M. de Bismarck.

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Mensonge! M. Thiers n’a obtenu aucune concession; rien du moins qu’on puisse qualilier de ce nom. C’est l’Assemblée qui aurait dû essayer, par une démarche solennelle faite auprès de M. de Bismarck, de se faire restituer Metz; mais VI. Thiers était trop pressé de jouer le principal rôle et de conclure la paix coûte que coûte. Nul gouvernement ne pourra exister en France avec Metz de moins. Metz est la plaie vive qui ne se fermera jamais.

VI. Thiers a dit à la tribune et il répète volontiers en parlant de l’Assemblée actuelle: « Jamais aucune Assemblée n’a été plus librement élue. » Mensonge! car il est une chose qui l'emporte sur l'influence que peuvent avoir dans les élections les préfets et les gendarmes: c'est la pression des circonstances. Soyez certain que VI. Thiers aurait dit : « Jamais Assemblée n’a été moins librement élue, » si, au lieu d’avoir été nommé dans quinze départements, il n'avait été nommé dans aucun.

VI. Jules Favre a donné à entendre le 10 avril, du haut de la tribune, que l’insurrection de Paris n'était due qu'à une poignée de factieux et que le gouvernement de V ersailles en aurait bientôt raison. Mensonge I car VI. Favre n’ignorait pas que le mouvement ne fût beaucoup plus sérieux qu’il ne donnait à entendre. Mensonge bien imprudent, de plus; car que de personnes ont pu se trouver engagées, sur la déclaration du ministre, à ne pas quitter Paris 1 L’archevêque avait certainement lu cette déclaration faite en pleine Assemblée. Et s’il était vrai que le digne prélat ne fût resté à Paris que sur la foi de ces paroles qui lui faisaient espé-

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rer une prompte délivrance de la capitale? Qu’en penserait M. Favre? Et dire que cet ancien allié de Juarez n’a pas craint de paraître aux obsèques de Mgr Darboy! Et dire que cet homme, le principal auteur de la guerre civile qui vient de nous coûter des Ilots de sang et des monceaux d'or, est encore ministre et représente devant l’Europe cette France, autrefois si noble et si grande ! Et il se trouve une Assemblée française pour supporter une pareille honte! Citez-moi, mon cher ami, un signe plus manifeste de la décadence morale d’un peuple !

Le Gouvernement fait écrire dans le Journal officiel que l’insurrection de Paris n’était pas uniquement française et que, par le grand nombre d’étrangers qui y ont pris part, elle a véritablement un caractère cosmopolite. Mensonge! Les dossiers montrent qu'on compte à peine un étranger sur cent insurgés : le mouvement est donc essentiellement français. Mais nos gouvernants qui, par leur couardise, se sont laissé prendre leur capitale un beau matin, veulent aujourd’hui se donner le mérite d’avoir sauvé la société européenne.

Le chef du pouvoir exécutif nous dit en parlant de l’armée de Versailles : « Nous sommes arrivés à donner à l’armée française la plus solide composition d’état-major qu’elle ait eue depuis longtemps. Notre armée est une des plus belles que la France ait eues. » Mensonges coupables, car si la France vous croyait!

A la séance du 22 mai, le chef du pouvoir exécutif rendit compte des événements militaires qui avaient amené l’entrée des troupes dans Paris et il s’exprima ainsi: « Hier dans l’après-midi le brave général Douay s’est aperçu que les ravages de notre artillerie étaient

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plus considérables qu’il ne le supposait et que les brèches de la porte de Saint-Cloud étaient abordables. Les officiers du génie, avec quatre compagnies, s'y sont précipités et toute l’armée a suivi. » Combien sont coupables de semblables paroles! car non-seulement elles sont contraires à la vérité, mais encore elles font commettre à l'Assemblée et à la France l'injustice la plus éclatante. La vérité est que jamais aucune brèche n'a été faite ni à la porte de Saint-Cloud ni ailleurs, et que les troupes ne seraient pas entrées dans Paris avant quatre ou cinq jours sans un événement imprévu dont l'auteur est un certain M. Ducatel. C’est lui qui, placé sur le rempart et recevant des balles, dit-on, s’aboucha avec les troupes de Versailles, et leur lit savoir que l’enceinte était dégarnie de défenseurs; c'est lui tpii permit aux soldats de traverser le fossé par surprise, un à un d’abord, sur une sorte de passerelle, c’est à lui et uniquement à lui que la France est redevable de la conservation de Paris. Qui donc ignore aujourd’hui que les insurgés, quelques jours auparavant, avaient réquisitionné tout le pétrole, organisé leurs compagnies d’incendiaires et qu’ils auraient brûlé tout Paris si les troupes avaient dû employer encore quatre ou cinq jours à faire brèche et à donner l’assaut? Encore une fois, c’est M. Ducatel qui a sauvé Paris. Quel fait immense énoncé en peu de mots! L’esprit ne conçoit pas de récompense assez grande pour un tel service; mais personne ne songe à ce citoyen obscur et modeste qui dans tout autre pays serait comblé de louanges et d’honneurs. Pays oublieux, qui ne sait plus même être juste! Par quel détestable sentiment

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le Gouvernement laisse-t-il ignorer un pareil fait à la France et au monde? « C’est pour ne pas diminuer son triomphe, et pour faire croire que la chute de Paris est uniquement due à l’habileté des dispositions qu’il a prises. » Ainsi parlent ses ennemis, et il faut croire qu’ils ont raison.

Vous le voyez, mon cher ami , je n’en finirais pas à énumérer tous les mensonges, grands et petits, dont on entretient la nation française. Je vous ai déjà dit mon sentiment : de tous ces mensonges le plus grave, le [dus persistant, c’est l’éducation même que nous recevons dans notre jeunesse; éducation qui nous donne l’admiration exclusive de nous-mêmes et de la France, qui surexcite et développe nos défauts naturels et éteint en nous le désir de nous instruire et de nous perfectionner.

Quand ensuite nous entrons dans la vie pratique, nous nous confirmons, malgré nous, dans les idées exclusives et dans les sentiments faux qui nous ont été inculqués à l’époque dé notre jeunesse. Comme je l’ai dit, le mensonge nous enveloppe de toutes parts; il est dans les livres, dans les journaux, dans les conversations, dans les discours officiels, à la tribune et dans le Gouvernement. 11 est dans nos mœurs, dans nos habitudes, et jusque dans les formes du langage. On abuse des épithètes louangeuses. Dans la presse, à la Chambre, on distribue sans aucun discernement les épithètes de grand citoyen ou de général illustre à des hommes qui n’ont aucun bagage de gloire ou de services rendus, et nous aurions à ce compte plus de grands citoyens et plus de généraux illustres que tous les peuples de l’Eu-

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rope réunis. C’est encore là une forme de mensonge qu’on ne retrouve dans aucun autre pays.

Si on songe que cette éducation factice et trompeuse a été donnée à toutes les générations qui se sont succédé depuis le commencement de ce siècle, on ne peut plus s'étonner des déplorables effets qu’elle a produits. Comment un peuple résisterait- il à un système si propre à l’abrutir et à le démoraliser?

Représentez-vous un enfant que ses maîtres flatteraient sans cesse et dont ils exciteraient continuellement l’amour-propre et la vanité en lui disant : Tu es beau, tu es fort, tu es l'intelligence même, tu as beaucoup plus d’esprit que tes camarades , plus de moyens qu’eux, et autres choses pareilles. Quel triste produit n’engendrerait pas une semblable éducation, et faudrait-il s'étonner que cet enfant devint un homme ignorant et vaniteux? C’est cependant là une image de l’éducation que nous recevons tous plus ou moins. Il est à peine besoin de chercher d’autres causes à notre décadence intellectuelle. J’ai sur vous un seul avantage , mon cher ami : c’est d’avoir visité les pays étrangers et d’avoir pu, par conséquent, juger et comparer. Eh bien, je vous le déclare, quoiqu’il en coûté à mon amour pour la France : nous sommes, avec tout notre esprit, le plus sottement vaniteux, le plus badaud et le plus niais de tous les peuples. Il n’y a pas un pays en Europe où il se débite plus de sottises, plus d’idées fausses et plus de niaiseries. Vous en trouverez la raison principale dans le mode d'instruction que reçoit la jeunesse, instruction fausse, exclusive et mensongère, qui développe nos défauts au lieu de les corriger et qui, en nous

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donnant la seule admiration de nous-mêmes, nous empêche d’étudier les autres peuples, leur langue, leurs coutumes, leur histoire, et atrophie ainsi notre jugement, qui ne pourrait se former que par la comparaison des choses et des faits.

En vous communiquant ces idées, mon cher ami, je songe involontairement aux maîtres d’école d’Angleterre, de Suisse et d’Allemagne. Si vous saviez de quelle considération jouissent ces modestes instituteurs, chargés de donner à la jeunesse l’éducation et ^instruction premières, et tous les soins qu’on prend pour ne confier ces importantes fonctions qu’à des hommes qui présentent toutes les garanties de moralité et d’instruction désirables ! C’est qu’on a compris dans ces pays, bien mieux qu’en France, quelle influence directe et considérable ont les maîtres d’école sur la moralité et sur l’instruction des générations successives en semant, pour ainsi dire, dans le cœur et dans l’esprit de la jeunesse les germes destinés à produire plus tard les fruits de l'âge mûr. Aussi, que de soins apportés dans le choix de ces hommes, et que ne fait-on pas pour augmenter encore la considération dont ils jouissent dans l’opinion et pour les rendre respectables aux yeux de la jeunesse !

Je n’oublierai jamais que, me trouvant à la campagne chez M. de Bismarck, à Yarzin, au mois de septembre 1869, le chancelier fédéral se fit un plaisir, et comme un devoir, d’aller rendre visite avec ses deux fils et moi au maître d’école d’un petit village voisin de son château. Représentez-vous tous les bons effets produits par cette marque d’intérêt, j’allais dire par celte

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marque de déférence donnée à un modeste instituteur par un homme tel que M. de Bismarck.

Si vous aviez vécu en Prusse comme moi, vous sentiriez ce qu’il y a de vrai dans cet axiome, malgré sa forme un peu absolue : « C’est le maître d'école prussien qui a gagné la bataille de Koniggriitz. » Ces paroles ont été dites et écrites dès la fin de la guerre de 18(50, et aujourd’hui tout le monde en Allemagne les répète comme une vérité incontestable. Ce n’est pas là qu’on verrait des maîtres d’école s’occuper de politique, blâmer ouvertement les actes de l’autorité et donner l’exemple de la désobéissance et de la révolte. Mais nous aurions tort de nous en prendre de ces écarts à nos instituteurs mêmes, puisque ces hommes, chargés du soin de moraliser et d’instruire la jeunesse, sont euxmêmes le produit d’une éducation sans moralité suffisante et d’une instruction exclusive et fausse. Nous vivons ainsi dans un cercle vicieux funeste.

J'ai rencontré beaucoup d'étrangers, hommesde bon sens, qui s’étonnaient de notre défaut de jugement en général. Il est trop vrai, en effet, que nous jugeons le plus souvent très-superficiellement et que nous n’aimons pas à aller au fond des choses. Voyez, par exemple, toutes les insanités qui se débitent sur la question de la discipline dans l’armée : « La discipline est heureusement rétablie, » disent les uns avec satisfaction. « 11 importe avant tout, disent d’autres personnes, moins convaincues du fait, de rétablir au plus vite la discipline dans l’armée. » Et quand on demande à ces dernières quels seraient, pour cela, les moyens à employer, elles vous répondent : « En redoublant de

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sévérité pour les fautes commises contre la discipline, en forçant les officiers à donner l’exemple, en tenant les troupes réunies dans de grands camps d’instruction, etc. » Pauvres esprits, qui ne voient pas que la discipline dans l’armée n’est que la conséquence de la discipline dans la famille et dans la société ! Pourquoi la discipline est-elle si forte et si sûre dans l’armée prussienne? Par la simple raison que les jeunes gens entrent au service tout disciplinés, c’est-à-dire façonnés depuis leur enfance à l’obéissance en général, au respect de l’autorité et à la fidélité au devoir. Il en résulte que les officiers ou les chefs n’ont presque rien à faire pour maintenir la discipline, et ainsi s’explique par quelle raison on ne compte qu’un très-petit nombre de punitions dans l’armée prussienne.

Mais croire qu’on puisse donner aujourd'hui à l’armée française une discipline forte et durable, c’est ne pas comprendre ce qui constitue véritablement la discipline. Comment parviendrait-on à la rétablir dans l'armée, puisqu'elle n’existe même pas dans la famille? C'est là qu’il importerait de la rétablir avant tout. Si on ne l’y trouve plus, cela est dû incontestablement, entre autre raisons, à cet article de notre Code civil qui enlève, dans une trop large mesure, au chef de famille le droit de disposer de sa fortune. Depuis soixante-dix ans la société française subit, sans s’en douter, la fatale influence de celle loi, qui a engendré dans les familles des désordres de toute sorte et, avant tout, le manque de respect des enfants pour leurs parents. Que fait-on d’ailleurs en dehors de la famille, c’est-à-dire dans les écoles, dans les pensions ou dans les lycées, pour dé-

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velopper le respect du aux parents, la croyance en Dieu, le sentiment du devoir, l’obéissance à l’autorité et aux lois? Rien ou si peu que rien. Il en résulte que nous versons annuellement dans l’armée un contingent de jeunes gens qui, pour la plupart, n’ont puisé aucun principe de religion ou de saine morale et qui sont habitués depuis leur enfance à n’obéir à personne, à tout discuter et à ne rien respecter. Et nous aurions la prétention de discipliner tout d’un coup dans l’armée, par les moyens de rigueur usités, celte jeunesse indisciplinée et sans principes ! C’est ne pas se douter que la discipline dans l'armée n’est autre chose que la discipline dans la vie, c’est-à-dire le sentiment du devoir, l'obéissance envers des personnes désignées, enfin le respect du principe d'autorité et d’institutions établies.

Aussi la discipline de notre armée n'a-t-elle jamais été, selon moi, qu’une discipline factice; car je ne saurais appeler autrement celle qui ne s'obtient qu’à l’aide de punitions et de moyens de répression. Et je n'en suis plus à me demander aujourd’hui comme en 1866, où je commençai mes études sur l’armée prussienne, par quelle raison le nombre des punitions y est infiniment moindre que dans l’armée française. Notre discipline artificielle, une fois obtenue, pourra fort bien durer quelque temps sous l’empire de circonstances dominantes; mais elle s’évanouira, sans aucun doute, à la première épreuve.

Soyez- en convaincu, mon cher ami, pour celte question comme pour beaucoup d’autres, il faut remonter à la source du mal. Tant que nous ne sentirons

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pas en France l’impérieuse nécessité d’élever la jeunesse dans des principes de saine morale et de lui donner une éducation et une instruction qui, l'une aidant l’autre, corrigent autant que possible nos défauts naturels : la vanité, la suflisance, la présomption, et développent notre jugement par la comparaison; autrement dit, tant que nous ne sentirons pas la suprême importance de verser d’autres germes dans le cœur et dans l’esprit de la jeunesse, qui fournit, au fur et à mesure des années, les diverses générations agissantes et pensantes, nous nous débattrons dans le vide, nous ne ferons aucun progrès, notre décadence intellectuelle et morale augmentera, et toutes les réformes, toutes les élucubrations politiques et sociales ne nous conduiront à rien.

Il est de toute nécessité qu’il se produise une réaction complète dans l'éducation et l’instruction données à la jeunesse française : notre salut est à ce prix. La première chose serait de réagir contre ce manque de foi religieuse qui envahit les âmes. Grave question, pivot de toutes les autres. Puis viendraient les modifications à apporter dans le mode d’instruction. Vous me pardonnerez la longueur de ma lettre, mon cher ami; mais voilà si longtemps que nous n’avions fait échange d’idées! Je vous rappelle que vous m’avez promis de revenir me voir. N’y manquez pas; nous causerons longuement. Hélas! ce ne seront plus les insouciants épanchements de ces dernières années! l’amère tristesse y remplacera la sérénité d’autrefois; car nous aimons trop, vous et moi, cette pauvre France, aujourd'hui abattue, humiliée et livrée à l’anarchie.

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