‹ Rapports militaires, écrits de Berlin, 1866-1870Chapitre 10 sur 150 · I. — DK LA VALEUR INTELLECTUELLE DE L’ARMÉE · texte numérisé non relu

I. — DK LA VALEUR INTELLECTUELLE DE L’ARMÉE

Elle est due à l’état intellectuel de la Prusse, lequel est très-avancé, et à l’application du service obligatoire, qui fait entrer dans l’armée toutes les intelligences du pays, sans exception aucune. Les Prussiens ne se recommandent ni par l’élévation, ni par la noblesse des sentiments. La grandeur d’âme, la générosité, les dons attrayants de l’esprit ne sont pas

leur partage; mais ils possèdent à. un haut degré les qualités solides ; l’application au travail, le sentiment du devoir, la persévérance, l’ordre, l’économie, l’obéissance. Leurs électeurs et leurs rois ont été presque tous l’incarnation du caractère national : dépourvu de noblesse et de grandeur, ce peuple n’aura jamais un Louis XIV, mais on peut dire aussi qu’il n’aura pas un Louis XV. L’armée, qui représente avec bien plus de vérité qu’en France et ailleurs la nation elle-même, possède toutes les qualités solides dont j’ai parlé plus haut.

Sous le rapport de l’instruction générale, elle l’emporte de beaucoup sur l’armée française, et, comme je l’ai déjà indiqué dans mon premier Rapport, cette supériorité se révèle à tous les degrés de la hiérarchie : le corps d'officiers est plus instruit que le nôtre, la même chose doit se dire du corps des sous-officiers, et enfin les soldats l’emportent sur ceux de l’armée française, non pas par l’intelligence naturelle, qui est certainement plus grande chez ces derniers, mais par une instruction primaire plus complète.

J’ai dit que les officiers prussiens sont généralement plus instruits que les nôtres. Une des causes de cette supériorité consiste dans le mode de recrutement, qui ne permet guère aux sous-officiers d’obtenir l’épaulette d’officier. Mais on doit ajouter que, chez ce peuple sérieux , la plupart des officiers continuent à étudier après leur sortie des écoles, tandis que les officiers français vivent sur les connaissances

acquises. En Prusse, on cherche par tous les moyens à encourager les officiers au travail. C’est ainsi, par exemple, que la plupart des garnisons renferment des cercles, appelés Sociétés militaires, où les officiers se réunissent souvent en conférences. l.e Roi et les Princes font partie de la Société militaire de Berlin et la fréquentent de temps à autre.

Je citerai en passant un fait qui me paraît caractéristique. tl existe un ouvrage militaire, le plus beau qui soit sorti d’un cerveau humain, un ouvrage dont le maréchal M armont a dit : « Celui qui saura le méditer et le comprendre aura l’instinct de la guerre. » Ce sont les Mémoires de Napoléon. Combien y a-t-il en France d’officiers qui l’aient étudié? Chose triste à dire, les officiers des plus hauts grades, ceux qui commanderont peut-être demain des divisions ou des corps d’armée, en ignorent même l’existence. Il en est assurément bien peu qui l’aient lu, et, quant à ceux qui l’ont médité, le nombre s’en compterait sur les cinq doigts. Or (et je désire ne pas exagérer) j’ai trouvé en Prusse, pendant un séjour de deux mois, plus d’officiers ayant étudié les Mémoires de Napoléon que je n’en ai rencontré en France pendant vingt-cinq ans.

L’instruction est surtout remarquable chez les officiers prussiens attachés aux états-majors. la plupart connaissent ùfond l’histoire de toutes les guerres et raisonnent d’une façon remarquable sur les choses militaires.

Page 1