ENSEIGNEMENTS A TIRER DE L’ÉTUDE DE L’ARMÉE PRUSSIENNE
Et maintenant quels enseignements utiles peut fournir pour les progrès de notre armée l’étude de l’armée prussienne?
Conditions matérielles. — Au point de vue matériel proprement dit, nos soldats sont dans de meilleures conditions que le soldat prussien, comme étant mieux habillés, mieux nourris et mieux payés.
Système disciplinaire. — Le service intérieur est mieux organisé chez nous. Toutefois il conviendrait d’examiner si notre régime disciplinaire ne devrait pas être modifié. Ne punit-on pas trop dans l’armée française? N’y a-t-il aucun moyen de développer chez nos soldats et nos sous-officiers le sentiment du devoir, si prononcé dans l’armée prussienne, ce qui aurait pour effet de rendre plus rares les actes de rigueur? Je suis dans l’étonnement du petit nombre
de punitions qui se donnent dans l’armée prussienne, et cependant on ne peut pas dire qu’elle ne soit pas disciplinée. On sait qu’en Prusse ni les sous-officiers ni les lieutenants n’ont le droit de punir. Ce droit appartient au seul commandant de compagnie. Celuici ne peut punir un lieutenant et, seul, le commandant du régiment a le droit de punir un officier. Je ne prétends pas que nous adoptions complètement le système prussien ; je me borne à constater et à faire observer que le nombre des punitions infligées dans l’armée française est prodigieux relativement à ce qu’il est dans l’armée prussienne.
Administration. — Sous le rapport de l’administration, nous n’avons rien à envier à l’armée prussienne ; la nôtre est constituée d’après des principes que je crois meilleurs; elle comporte plus d’unité, plus d’action, des rouages moins compliqués. M. le sous-intendant Bagès, actuellement à Berlin et chargé d’étudier ces questions, mettra en lumière, sans aucun doute, ce que je ne fais qu’indiquer ici.
A l’étranger, on fait un grand éloge des services qu’a rendus l’intendance prussienne dans la dernière guerre; mais il se révèle peu à peu qu’ils ont laissé beaucoup à désirer. On m’avait déjà dit, lors de mon voyage en Bohême, que pendant les huit premiers jours de la campagne les approvisionnements en vivres et en fourrages n’avaient pas pu suivre les troupes, ce qui avait obligé à faire vivre celles-ci sur le pays. Il
se confirme aujourd’hui que cet état de choses a continué trois semaines, c’est-à-dire la plus grande partie de la durée de la guerre, et que pendant tout ce temps les distributions, là où elles n’ont pas entièrement manqué, ont au moins eu lieu d’une façon irrégulière. C’est ainsi que certaines brigades de cavalerie sont restées à diverses reprises pendant plusieurs jours sans recevoir de fourrages.
Service sanitaire. — Le service sanitaire pourra nous fournir d’utiles enseignements. Pendant la guerre, le nombre des médecins a été, il est vrai, insuffisant, mais on doit considérer que les Autrichiens avaient abandonné tous leurs blessés.
Sous tous les rapports, le service sanitaire a parfaitement fonctionné. L’organisation des petites et des grandes ambulances était bien entendue; leurs emplacements étaient convenablement choisis près des cours d’eau et près des chemins de fer ; la prompte évacuation des petites ambulances, opération toujours si difficile, s’est bien effectuée.
M. Bagès s’occupe de recueillir tous les renseignements nécessaires à l’étude de cette matière.
Compagnies de porteurs de blessés- — A chaque corps d’armée était attachée une compagnie de 180 hommes, chargée de donner, sur le champ de bataille même, les premiers soins aux blessés et de les transporter de là aux ambulances. Ces compagnies étaient composées d’hommes de la landwehr, recom-
mandables par une bonne conduite antérieure et présentant par cela même des garanties suffisantes.
Chacune, divisée en trois sections, se trouvait placée sous les ordres d’un capitaine appartenant au bataillon du train du corps d’armée. Ces sections étaient réparties, une à chaque division, la troisième à l’avant-garde, et commandées chacune par un officier et un médecin. Les hommes avaient l’uniforme d’infanterie et la carabine.
Leurs fonctions étaient les suivantes : se porter en ligne sur le lieu du combat; donner aux blessés les premiers soins; faire un pansement contre l’hémorragie ; appliquer des compresses et des éclisses pour une fracture ; s’assurer de la mort vraie; charger les blessés avec le plus de précautions possible sur les litières et les transporter en arrière au lieu de pansement. Les hommes des compagnies de porteurs de blessés reçoivent en temps de paix une instruction spéciale sur tous ces détails.
En attendant que je puisse me procurer les modèles exacts des voitures, brouettes, litières et autres transports employés dans ce service, j’envoie ci-joint un dessin très-imparfait des transports desti- . nés aux hommes blessés grièvement.
Il est à désirer qu’on songe en France à. organiser un service pareil. Les musiciens, qui, chez nous, sont seuls chargés de relever les blessés, ne suffisent évidemment pas. Aussi, dès qu’un homme est blessé,
ses trois ou quatre voisins quittent les rangs, sous prélexte de l’emporter. Le grave inconvénient qui en résulte se trouverait diminué si nous avions un service spécial bien organisé à l’avance, chargé du soin de secourir et d’enlever les blessés.
Compagnies de chemins de fer. — J’ai parlé plus haut de la composition des détachements chargés de la réparation, de la destruction et de la mise en service des chemins de fer. Les Prussiens, en les adoptant, ont imité l’exemple donné par les armées des États- Unis pendant la guerre de la sécession.
Mais les plus grands enseignements à tirer de l’étude de l’armée prussienne sont ceux du domaine moral. On est frappé de deux choses : de la valeur intellectuelle de cette armée et du principe de justice •et de moralité qui sert de base à son organisation.