V. — OBJECTIONS
Il ne manque pas de personnes en France et ailleurs qui, faute d’avoir étudié assez complètement les institutions de la Prusse, regardent un désarmement de cette puissance comme une chose possible. Elles reconnaissent, il est vrai, que le principe du service obligatoire présente un obstacle au désarmement, mais elles ne le considèrent pas comme absolu. « La Prusse, disent-elles, n’a jamais appliqué et n’applique pas non plus aujourd’hui ce principe
dans toute sa rigueur; elle n’incorpore pas annuellement dans l’armée la totalité du nombre des hommes valides de 20 ans, et la preuve en est que l’article 60 de la Constitution de la Confédération du Nord fixe le chiffre de l’effectif de paix de l’armée, jusqu’au 31 décembre 1871, à raison de 1/100' du chiffre de la population de 1867, ce qui suppose un contingent annuel de près de 100,000 hommes, tandis que la Confédération du Nord compte chaque année 160,000 jeunes gens de vingt ans propres au service. Si donc la Prusse n’applique pas le principe dans toute sa rigueur, il lui est bien possible de le fausser encore plus, c’est-à-dire de réduire le nombre des hommes incorporés à 80,000 ou même à 70,000. »
Cette objection repose sur une connaissance imparfaite des choses. La Prusse ne fausse nullement le principe du service obligatoire dans son application. L’article 60 de la constitution fédérale fixe en effet à 1/100' du chiffre delà population de 1867 l’effectif de la présence sous les drapeaux ; mais il faut savoir que cette proportion de 1 pour 100 a été déterminée de façon précisément que le principe du service obligatoire reçut toute son application.
Les auteurs de la constitution n’ignoraient pas les faits de statistique de la Prusse d’avant 1866, époque à laquelle l’effectif de l’armée, organisée sur le principe du service obligatoire, s’élevait à
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200,000 hommes sur une population de près de 20 millions d’àmes (rapport, i sur 100 de la population) ; dès lors ils ont simplement adopté ce même rapport pour fixer l'effectif de l’armée fédérale. Que le nombre des jeunes gens de 20 ans propres au service varie d’une année à l’autre, môme d’une façon sensible, et que, par suite, tous les jeunes gens valides, sans en excepter un, ne soient pas incorporés chaque année, cela n’infirme en rien l’application du principe du service obligatoire. N’est-il pas évident, en effet, qu’il n’y a pas toujours entre les hommes valides et non valides une limite tranchée qui permette de les distinguer les uns des autres? Une certaine latitude, un certain jeu sont donc nécessaires, et c’est ainsi qu’en Prusse les conseils de révision remettentquelquefois jusqu'àtrois années de suite pour statuer sur le sort d’un nombre assez considérable de jeunes gens. De plus, une armée n’a-t-elle pas des éléments qui doivent rester fixes, les cadres par exemple; et n’y a-t-il pas pour un grand pays des nécessités qui l’obligent au contraire à varier le nombre des hommes de certaines catégories, comme, par exemple, celle des dispensés du service militaire? Ce sont précisément ces nécessités, les unes militaires, les autres sociales, qui ont amené la création de la réserve de remplacement ( Ersatz-Reserve ). Elle se compose de la réunion de tous les jeunes gens exemptés du service actif en temps ordinaire, ceux, par exemple, sur le
sort desquels, pour cause de défauts physiques, les conseils de révision n’ont pas statué ni la première année, ni la deuxième, ni la troisième; ceux qui subissent une peine ou qui sont poursuivis judiciairement, etc. Comme on sait, ils ne sont exemptés du service qu’en temps ordinaire et peuvent être rappelés en cas de mobilisation.
Les personnes qui se refusent à admettre pour la Prusse l’impossibilité de désarmer s’appuient aussi sur les propositions de désarmement présentées récemment, l’une à la Chambre saxonne, l’autre en Prusse, à la Chambre des députés, par M. de Virchow. Comment, disent-ils, une pareille proposition serait-elle faite par des députés allemands, s’il était vrai que l’organisation militaire de la Confédération du Nord s’opposât à un désarmement?
En réponse à cette objection , je dirai d’abord qu’il existe dans tous les pays, en Prusse comme ailleurs , des adversaires quand même des armées permanentes, et que c’est en Allemagne qu’elles sont le plus vivement attaquées par une foule de rêveurs et de théoriciens qui ne leur reconnaissent aucune raison d’être , et déplorent ce qu’ils appellent leur improductivité. D’autres, tout en admettant la nécessité des armées permanentes et en reconnaissant les avantages qu’elles présentent, trouvent que les gouvernements dépassent le but et qu’elles pourraient remplir leur objet à moins de frais. Ce sont ces der-
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niers qui ont présenté les propositions de désarmement aux Chambres allemandes, avec l’intention avouée d’amener le gouvernement k réduire les dépenses militaires, mais (il convient de le remarquer) sans exprimer l’avis que cette réduction dût se faire par un désarmement proprement dit. C’est ce qu’indique le mot Abriislung employé par les auteurs, lequel n’est pas synonyme de Entwaffnung. L’idée des auteurs de la proposition était simplement celleci : nos dépenses militaires sont trop fortes , nous demandons au gouvernement de les réduire n’importe comment. M. de Virchow et ses adhérens n’ignoraient pas que leur proposition n’avait aucune chance d’être acceptée, puisque les dépenses militaires sont réglées jusqu’au 31 décembre 1871 par les articles 60 et 62 de la Constitution. Leur seule prétention était de faire une première tentative, qu’ils comptent renouveler en temps opportun lorsque le Reichstag aura à discuter les nouveaux articles destinés à remplacer les deux précédents. Ils espèrent avoir gain de cause dans ces importantes discussions qui auront lieu en 1871, et réussir à faire diminuer d'une part le rapport de 1 sur 100, d’autre part le chiffre de 225 thalers. que les différents États ont à payer par an et par homme.
Ces espérances de désarmement , nourries par un certain parti en Allemagne, espérances non réalisables pour la Prusse, sont partagées en France par beau-
coup de gens. Il n’y a qu’à lire les récents articles du Moniteur et du Constitutionnel. Après avoir parlé de l’intention qu’a le gouvernement français de réduire le chiffre du contingent, ces journaux ont des phrases comme celle-ci : « Mais la France est en droit de demander que les autres pays, à commencer par la Prusse, en fassent autant. Pourquoi la Prusse ne donnerait-elle pas, elle aussi, une garantie de ses intentions pacifiques? Pourquoi ne diminuerait-elle pas son contingent à partir de 187*2, comme elle pourra le faire lors de la révision des articles 60 et 62 de la Constitution, etc.? »
De pareilles idées ne seraient pas émises si nos journalistes connaissaient mieux la Prusse et ses institutions. Ils sauraient que cette puissance n’est pas libre de diminuer ou d’augmenter son contingent annuel, et qu’il ne lui est pas possible, à cause de ses institutions mêmes, de donner des garanties de ses intentions pacifiques. Elle ne pourrait le faire qu’en paroles, ce qui certainement ne paraîtrait pas * suffisant. Elle est liée, enchaînée si on veut , par le principe du service obligatoire. Les choses en sont une fois là : il importe d’en être convaincu à l’étranger et d’agir en conséquence.
Je résume le présent Rapport. J’ai cherché à démontrer: 1° que la Prusse ne pourrait désarmer qu’à la seule condition de renoncer au principe du service obligatoire; 2° que dans aucun cas elle ne renoncera
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à ce principe, qui constitue, avec celui de 1 instruction obligatoire, l’élément essentiel de sa force; — d’où j’ai conclu que la Prusse est dans l’impossibilité de désarmer. — J’ai ensuite essayé de réfuter certaines objections faites contre l'application du principe du service obligatoire.
Si j’ai réussi à me faire comprendre, on reconnaîtra combien serait fausse la démarche d’un gouvernement assez malavisé pour présenter à Berlin une proposition de désarmement. Par une telle démarche, il se placerait bien gratuitement dans cette seule alternative, ou d’essuyer un refus ou d’être dupé. De deux choses l’une, en effet : ou le gouvernement prussien serait sincère, ou il ne le serait pas. Si, dans l’espoir d’abuser à son profit de la bonne foi et de l’ignorance du gouvernement étranger, il ne voulait pas être sincère, il promettrait de réduire l’effectif présent sous les drapeaux, en renvoyant par anticipation dans leurs foyers un certain nombre d’hommes; il promettrait même de donner à cette réduction un caractère permanent, toutes choses qui ne constitueraient en rien un désarmement, ainsique je l’ai expliqué, mais tout au plus un affaiblissement du degré d’instruction des hommes. De la sorte, le gouvernement prussien réaliserait des économies sans désarmer, tandis que le gouvernement étranger qui réduirait son contingent les réaliserait, mais en désarmant effectivement.
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toutes les objections, à toutes les prières, il opposera un non possumus militaire tout aussi tenace qne le non possumus religieux prononcé sur les bords du Tibre.
DE QUELQUES PLACES FORTES