I. — DE L’INCAPACITÉ DU GÉNÉRAL EN CHEF AUTRICHIEN
Je n’aurais pas songé à traiter cette question si • l’ignorance du public, en France et ailleurs, n’avait pas attribué les succès de l’armée prussienne presque exclusivement au fusil à aiguille. Cependant,
pour qui connaît les faits, la cause de ces succès est beaucoup plus profonde, et, sans vouloir nier l’avantage qu’a donné aux Prussiens le fusil à chargement rapide, on peut affirmer que l’armée autrichienne aurait succombé, son infanterie eût-elle été pourvue du même fusil que l’infanterie prussienne. Me réservant d’expliquer une autre fois les causes générales des désastres de l’Autriche, je me contenterai pour le moment de citer plusieurs faits, comme autant de preuves de l’incapacité du général en chef autrichien.
(Suivent ici, dans le présent Rapport, le récit des opérations militaires et l’appréciation de faits nombreux, propres à prouver l’incapacité du commandant en chef de l’armée autrichienne. Nous les supprimons, comme nous supprimerons en général, dans les Rapports suivants, tous les détails qui n'ont pas trait directement à l’armée prussienne ou qui, par leur caractère purement technique, offriraient peu d’intérêt au lecteur.)
Je ne puis avoir la prétention de bien connaître l’armée prussienne après mon court séjour en Bo-
hêrne; cependant un premier examen permet d’apprécier tout de suite les éléments de supériorité incontestables qui la distinguent de l’armée autrichienne. Les institutions politiques et sociales des deux pays, le caractère des deux peuples, leur état moral, leur organisation militaire, sont évidemment les causes premières de cette supériorité. Elles exigeraient une étude approfondie; mais je me borne ici à signaler d’une manière générale quelques-unes des conséquences qu’elles ont amenées et qui frappent plus particulièrement l’observateur.
La supériorité de l’armée prussienne se manifeste à tous les degrés de la hiérarchie : supériorité du corps d’officiers, surtout des officiers de hauts grades et des commandants de compagnie; supériorité des sous-officiers, supériorité de soldat à soldat.
Des officiers. — J’ai été surpris de rencontrer un aussi grand nombre d’officiers instruits, sérieux et distingués; et je ne parle pas ici de la seule instruction militaire, laquelle est très-complète chez eux, mais bien plutôt de l’instruction générale. Ils ont du goût pour leur métier, le connaissent à fond, en raisonnent très-bien , et ils se montrent surtout avides de connaître les progrès ou les perfectionnements qui se font de nos jours dans les armées étrangères.
Des sous-officiers. — Le corps des sous-officiers est excellent. L’instruction militaire y est satisfaisante. Il m’a semblé que les sous-officiers l’empor-
tcnt en général sur les nôtres par une meilleure éducation.
Des soldats. — L’organisation militaire prussienne doit être connue par les Rapports de mes prédécesseurs. Sans entrer dans l’examen des inconvénients qu’elle peut présenter, on ne saurait nier que le principe qui lui sert de base, celui du service obligatoire, n’apporte dans l’armée un élément d’une grande valeur. L’application de ce principe place, en effet, dans les rangs un nombre considérable d’individus bien élevés et instruits , appartenant aux classes aisées, qui augmentent l’intelligence et la valeur morale de l’armée de la somme de toutes les intelligences et de toutes les valeurs morales individuelles: à quoi il faut ajouter l’influence salutaire et directe que ces personnes de choix exercent par leur présence sur les soldats de condition sociale inférieure. J’insiste sur ce fait, parce qu’il constitue en faveur de l’armée prussienne un élément de supériorité qui manque à toutes les autres armées européennes.
Les Prussiens se plaisent à appeler leur armée le peuple en armes, dénomination très-juste, h cause précisément du service militaire obligatoire, et ils ne se trompent pas sur la force considérable qu’elle acquiert par la présence de tous les hommes instruits et bien élevés des classes riches ou aisées qui, comme officiers, sous-officiers et soldats , consacrent à la défense du pays toutes les forces vives et toutes les
intelligences qu’il renferme. Comme j’exprimais devant plusieurs généraux le regret qu’en France les classes aisées n’apportassent pas dans l’armée le contingent de leurs facultés morales et intellectuelles, l’un d’eux me répondit très-sérieusement, quoiqu’en souriant : « N’adoptez pas le principe du service militaire obligatoire; vous dicteriez encore une fois des lois à l’Europe. »
Il faut reconnaître , en effet, que notre armce, quelles que soient les qualités qui la distinguent, n’est pas la meilleure que la France puisse former. Sans adopter le principe du service militaire obligatoire , comme en Prusse, ne pourrait-on pas au moins l’appliquer à ceux que désigne le tirage au sort, ce qui serait un premier pas dans la voie des principes d’égalité, de justice et d’une meilleure constitution de l’armée? Aujourd’hui les jeunes gens des classes aisées se dérobent au service militaire par le remplacement : or, si l’armée ne peut pas être chez nous, comme en Prusse, le peuple en armes , au moins devrait-elle représenter l’image réduite de la nation, c’est-k-dire que toutes les classes, sans exception, devraient y figurer proportionnellement, autant que le tirage au sort rendrait cela possible. Il ne pourra en être ainsi tant que les jeunes gens riches ou aisés pourront légalement se soustraire au service moyennant finances, et l’armée française, quoi qu’on puisse en dire, ne sera pas autre chose qu’une aggloméra-
tion des Français les plus nécessiteux et les plus ignorants, à qui les classes favorisées confient la tâche de se battre pour elles.
Je ne parlerai même pas des dangers que notre organisation militaire présenterait à des époques de troubles intérieurs, comme en juin I8/18 où, dans une guerre civile qui ensanglanta les rues, nos soldats furent appelés à combattre une classe de gens qui étaient, comme eux, des déshérités de la fortune et qui s’efforçaient de répandre dans l’armée, par tous les moyens, les idées les plus subversives.
(Suivent ici, dans le Rapport, des considérations sur la Prusse, qu’habite une race homogène, comparée à l’Autriche, peuplée de nationalités si diverses, sur l’état social des deux pays, sur les qualités qui différencient les deux nations , sur le degré d’instruction si élevé chez l'une, si inférieur chez l’autre , considérations propres à expliquer les causes de supériorité morale et matérielle de l’armée prussienne.)
La supériorité de l’armée prussienne sur l’armée autrichienne est donc incontestable et très-marquée sous tous les rapports. Elle a constitué, avec l’incapacité du commandant en chef autrichien, les deux raisons essentielles des succès remportés par la Prusse.