‹ Rapports militaires, écrits de Berlin, 1866-1870Chapitre 76 sur 150 · CANONS PRUSSIENS DF. 90 ET DE · texte numérisé non relu

CANONS PRUSSIENS DF. 90 ET DE

Rapports des 10 juillet et 22 novembre 1868*.

Les expériences de toute nature qui se font en Prusse depuis plus d’un an dans le domaine de l’artillerie ont pris une extension considérable, presque sans égale dans aucun autre pays. Les dépenses qu’elles entraînent sont énormes, comme on peut s’en convaincre en considérant que le seul modèle d’abri en fer, dont je parlerai plus loin , coûtera plus de 400,000 francs. Mais le gouvernement prussien ne

1 . Nous avons cru bien faire do réunir ces deux Rapports en un seul. Il ressort de celui du 10 juillet que le colonel Stoffel ne fut pas autorisé par le ministre de la guerre de Prusse à suivre les expériences de tir dont il s’agit, et il y exprime le regret de ne pas pouvoir en rendre compte avec toute l'exactitude désirable.

Au mois de janvier 1870 il adressa au ministre de la guerre à Paris un exemplaire d’une brochure qui est la traduction allemande d’un travail publié en Russie dans le 2e cahier du Journal

recule devant aucun sacrifice pour arriver à déterminer : 1° les pièces qui armeront définitivement ses navires de guerre; 2° les pièces et le mode de fortification qu’il adoptera pour la défense des côtes. Tel est en effet le but de ces expériences multiples et si coûteuses, auxquelles s’intéressent au plus haut degré en ce moment le personnel de l’artillerie , celui de la marine, les nombreux industriels des usines de fer et de celles d’acier et, on peut dire, le pays tout entier. Les résultats obtenus jusqu’ici, en surpassant toute attente, ont rempli de satisfaction et d'orgueil toutes les classes de la nation. Il n’est question dans les journaux que de la jeune marine allemande, capable prochainement de lutter contre les autres marines européennes, et tous ils célèbrent les victoires que les industries en fer et en acier prussiennes viennent, selon eux, de remporter sur les industries correspondantes d’Angleterre.

Avant 18G6 la Prusse, privée de ports, avait obtenu d’un petit État voisin (le duché d’Oldenbourg), la cession de la baie de la Jade, à l’ouest

d’artillerie par 11. de Doppelmair, capitaine de l’artillerie à cheval de la garde impériale russe, lequel avait été autorisé à suivre les épreuves de tir du polygone de Tcgel , près Berlin. Le colonel Stoffel, dans un Rapport daté du iî janvier 1870, demande au ministre de faire traduire en français la brochure de M. de Doppelmair, qu’il désigne comme un exposé très-fidele et très-bien fait de ces intéressants essais.

(A 'oie lies Éditeurs.)

de l’embouchure du Weser. Elle s’efforça d’y construire un grand établissement maritime, et, dès 1864, le gouvernement fit procéder à quelques expériences, entre autres à des essais de tir contre des plaques en fer avec des canons de 72, les uns en bronze, les autres en acier. Mais aujourd’hui que les événements de 1866 ont créé la Confédération de l’Allemagne du Nord, et que celte Confédération prétend au rôle de grande puissance maritime , la Prusse redouble d’efforts pour développer et constituer sa marine naissante. En ce qui touche l’armement des navires et des côtes, elle s’attache, comme je l’ai dit plus haut, à déterminer les pièces qu’elle adoptera, soit pour armer les navires, soit pour défendre les côtes.

En Angleterre, M. Armstrong venait, après de longs essais dont la dépense excède 25 millions de francs, de démontrer la puissance de son canon en fer de 9 pouces, dit canon Woohvich, se chargeant par la bouche. Des officiers prussiens, envoyés en mission en Angleterre, en étaient revenus convaincus que ce canon constituait la pièce par excellence et qu’il fallait simplement l’adopter en Prusse. Mais M. Krupp et un grand nombre d’officiers protestèrent : « Allait-on , dirent-ils, sans même oser faire des expériences comparatives, avouer l’infériorité des pièces en acier qui se fabriquent 4 Essen, et changer d’emblée un système reconnu excellent, celui des pièces se chargeant par la culasse; allait-on du même

coup tuer une industrie dont la Prusse est si (1ère, et se rendre tributaire à tout jamais d’un pays étranger? » Ces raisons l’emportèrent; on décida de procéder à des épreuves comparatives entre les pièces rivales, et, dans ce but, le département de la marine à Berlin acheta en Angleterre un canon Armstrong de 9 pouces, au prix de 40,500 francs.

Alors commencèrent au polygone de Tegel les premiers essais de tir contre des plaques en fer avec le canon anglais de 9 pouces et le canon prussien de 96. Voici d’abord quelles sont pour ces deux pièces les données principales :

Canon anglais, dit de 9 pouces, ou canon Woolwich. — En fer forgé, avec âme en acier. Calibre : 228m,n,6 (9 pouces anglais). Poids : 13,100 kilog.Se charge par la bouche; tire des projectiles Palliser en fonte de fer. Poids du projectile chargé : 113^,5. Poids de la charge du projectile -. lk,23. Poids de la charge de la pièce : 19k,5 de poudre anglaise à gros grains.

Canon prussien , dit de 96 livres. — En acier fondu. Calibre : 235"’™,4 (9 pouces prussiens). Se charge par la culasse; fermeture à coin cylindroprismatique. Poids, fermeture comprise : 14,650 kil. Tire des projectiles Krupp en acier fondu ou des projectiles Gruson en fonte de fer. Poids moyen du projectile Gruson plein : 152k,5. Poids de l’enveloppe en plomb : 28k,5. Poids de la charge de la

pièce : 21 kilog. de poudre prussienne, équivalant à 17\7 de poudre anglaise.

M. Krupp avait fait fabriquer pour ces expériences deux canons de 90, renforcés à la partie postérieure par des cercles en acier. Ils furent transportés au polygone de Tegel, où l’on avait construit, d’autre part, trois bordages de navires revêtus de cuirasses en fer de 5, 6, 7, 8 et 9 pouces d’épaisseur, recouvrant des épaisseurs de bois de 30 à 35 pouces.

On commença par tirer les canons prussiens pour déterminer les plus grandes vitesses initiales auxquelles il était possible d’atteindre, tout en conservant une justesse de tir suffisante. A la charge de 21 kilog. la vitesse initiale du projectile de 96, mesurée à l’appareil Le Boulengé, fut de 3Ù8 mètres, très-inférieure, par conséquent, à celle du canon Woolwich, qui est de liQli mètres. On fit alors de nouveaux essais dans le but d’accroître la vitesse initiale, d’abord en augmentant la charge de poudre prussienne, ensuite en employant de la poudre anglaise à gros grains, dont l’inflammation est plus rapide; mais les résultats ne furent rien moins que satisfaisants, car la poudre anglaise fut jugée trop brisante pour le canon de 96, et on arriva à reconnaître qu’avec des charges de poudre prussienne de plus de 22k,5 la justesse du tir commençait à décroître. La vitesse initiale n’avait pu être accrue que de 6 mètres environ.

Néanmoins on procéda le 2 juin à la première épreuve comparative entre les deux canons rivaux.

Le canon anglais tira, b. la charge de 19k,5, quatre projectiles Palliser non chargés, du poids de d!3k,5. Vitesse initiale : 404 mètres. Le premier fut tiré à 9üj 0 mètres contre la plaque de G pouces; deux autres furent tirés à 715 mètres contre la plaque de 7 pouces, et le quatrième fut tiré à 470 mètres contre la plaque de 8 pouces. Les quatre projectiles traversèrent d’outre en outre les bordages cuirassés et se brisèrent en s’émiettant, pour ainsi dire.

Le canon de 96 tira, à. la charge de 22k,5 de poudre prussienne, deux projectiles Gruson de 152k,5 avec une vitesse initiale de 351 mètres, l’un à 940 mètres contre la plaque de 5 pouces, l’autre à 470 mètres contre la plaque de 8 pouces. Le premier perça la cuirasse et les bordages en bois et éclata en trois morceaux; le second resta fiché dans les bordages.

Cette première épreuve comparative était, comme on voit, toute à l’avantage du canon anglais. On se ferait difficilement en France une idée de l’émotion qu’elle produisit à Berlin et, on peut ajouter, dans toute la Prusse. Le gouvernement, l’industrie, le personnel de l’artillerie furent un moment consternés. Le gouvernement allait-il se voir entravé dans les efforts qu’il tentait pour développer la marine naissante de l’Allemagne du Nord? Toutes les dé-

penses occasionnées juscpi’ici par l’armement des vaisseaux avaient- elles donc été faites en pure perte? Cette industrie de l’acier, si avancée, dont la Prusse se fait gloire, allait-elle succomber tout à coup? Par une sorte d’anomalie, comme on en observe quelquefois lorsque les passions sont surexcitées, le résultat de cette première expérience ranima les discussions qui divisent le personnel de l’artillerie en deux camps ennemis : celui des partisans de l’acier et celui des partisans du bronze. Ces derniers reprochèrent à leurs adversaires d’abord de s’être fait battre par les Anglais, et par un canon dont le prix est moitié de celui du canon prussien; ensuite d’avoir compromis toute une industrie dans laquelle la Prusse occupait le premier rang. Le général de Neumann, créateur du matériel actuel en acier, et les partisans de M. Krupp, répondirent à. ces attaques à peu près comme il suit :

« L’épreuve du 2 juin n’est pas concluante parce qu’elle n’a pas été faite dans des conditions égales pour les deux partis ; le canon anglais a en effet tiré avec de la poudre à gros grains, tandis que nous avons employé notre poudre ordinaire. Or la première a une force d’expansion plus grande, d’où il résulte que le projectile anglais acquiert une vitesse initiale qui surpasse de 53 mètres celle du projectile prussien. En outre, la pointe du projectile anglais est plus aiguë que celle du nôtre. Qu’on nous laisse

employer dans une seconde épreuve la poudre prismatique à gros grains , qu’on change la forme de la tête de nos projectiles , qu’on diminue le poids de l’enveloppe en plomb pour que la déperdition de force vive du projectile soit moindre au choc contre la plaque, et le canon de 96 l’emportera sans aucun doute sur le canon anglais. Nous en avons pour garants les derniers rapports venus de Russie, où les essais faits avec le canon de 96 de Krupp, tiré à poudre prismatique , ont donné des résultats extraordinaires, grâce à une vitesse initiale qui a excédé celle du canon Armstrong. Dans une expérience récente faite à Essen avec de la poudre prismatique, on a même obtenu une vitesse initiale supérieure à celle des essais russes. Notre projectile pèse plus que le projectile anglais, ce qui, à égalité de vitesse initiale, constitue un avantage réel; enfin, à charge égale en poids, la poudre anglaise donne une pression de 5,900 atmosphères , dangereuse pour la pièce, tandis que la poudre prismatique ne produit qu’une pression de 4,000 atmosphères pour laquelle la résistance de notre canon a été calculée. Quant à la différence.de prix, si le canon prussien coûte deux fois plus que le canon anglais, qui est en fer, il a incontestablement une durée plus grande. »

De nouveaux essais furent entrepris en vue d’augmenter la force vive des projectiles prussiens. On commença par transformer l’un des canons de 96

îiO

au mode d’inflammation centrale, et le 2 juillet on le tira avec des charges de poudre prismatique. Les vitesses initiales s’en trouvèrent considérablement augmentées, car 2 projectiles Gruson de 152,5 kil., tirés, l’un à la charge de 22,5 kilog., l’autre à celle de 24 kilog., furent lancés avec des vitesses initiales de 379 mètres et de 392 mètres. Un projectile de 134 kilog., tiré à la charge de 24 kilog., atteignit môme à une vitesse initiale de plus de 410 mètres. On reconnut d’autre part que le canon de 9G tiré à poudre prismatique conserve, même aux fortes charges, une justesse très-satisfaisante.

On modifia ensuite la construction des projectiles Gruson : on allongea la tête , on augmenta son diamètre à la base et on diminua le poids de l’enveloppe en remplaçant celle-ci par plusieurs cercles de plomb.

Comme les vitesses initiales obtenues au tir du 2 juillet sont supérieures à celles que donne le canon anglais, ces dernières expériences rendirent l'espoir à tous les officiers et industriels prussiens. Ils n’en attendirent pas moins avec une véritable anxiété une nouvelle épreuve comparative des deux canons.

Elle eut lieu le 7 juillet, en présence du ministre de la guerre, de l’amiral de Jachmann, de la Commission d’essais et d’un grand nombre d’officiers.

Le canon Woolwich tira 2 projectiles, à 470 mètres, contre la plaque de 9 pouces. Le premier, du poids de 110 kilog., traversa la plaque et pénétra

de 6 centimètres dans le bordage en bois. La tête du projectile y resta fichée et la partie cylindrique se brisa en plusieurs morceaux. Le second projectile perça aussi la plaque et pénétra de 10 centimètres dans le bois. La tête y resta fichée et l’autre partie s’émietta au choc.

Quatre projectiles furent tirés avec le canon de 96 à la charge de 2 h kilog. de poudre prismatique : 2 de Gruson et 1 de Krupp contre la plaque de 8 pouces, et 1 de Krupp contre la plaque de 9 pouces. Le tir eut lieu à 470 mètres du but : les têtes des projectiles avaient été modifiées en vue d’une pénétration plus facile. Le premier projectile Gruson perça la plaque en fer : la tête resta fichée dans le bois et la partie cylindrique se brisa en plusieurs morceaux. Le deuxième projectile Gruson perça de part en part le bordage cuirassé et éclata en deux morceaux. Le projectile Krupp, dont la tête avait été modifiée de manière à ne présenter qu’un angle de 60 degrés, perça la plaque en fer et le bordage en bois, qu’il détruisit sur une large surface. Il fut retrouvé presque intact à 100 mètres au delà. Enfin le projectile Krupp qui frappa la plaque de 9 pouces la traversa et pénétra de 14 centimètres danslebois.

On aurait tort de vouloir tirer une fois pour toutes des conclusions à la suite d’épreuves semblables, qui ne se font comparativement qu’entre un seul modèle de canon et un autre. Quoi qu’il en soit,

Jiï

on conclut à. Berlin de l’expérience du 7 juillet que le canon de 96, tiré à la distance de £|70 mètres, perce, aussi bien que le canon Woolwich, de» bordages revêtus de cuirasses de 8 pouces d’épaisseur, et qu’il détruit plus complètement la partie en bois en y faisant une ouverture plus large. On ajoute que si aucun des projectiles rivaux n’a traversé de part en part la plaque de 9 pouces et le bois qu’elle protège, le projectile de 96 a pénétré plus profondément dans le bois que le projectile du canon anglais.

Toujours est-il que les résultats de l’épreuve du 7 juillet ont été accueillis ici avec une vive satisfaction. Les partisans du canon prussien y ont vu une victoire remportée par l’artillerie et par l’industrie prussiennes. Ils prétendent que cette dernière, livrée à ses propres ressources, est parvenue à l’emporter sur l’industrie anglaise, qui a pourtant reçu de l’État jusqu’ici, pour perfectionner la grosse artillerie, un subside de 50 millions de francs. On dit aussi que l’industrie anglaise n’a pas même réussi à fabriquer un canon Armstrong de 7 pouces se chargeant par la culasse, bien que ce canon ne corresponde qu’à une pièce lançant des projectiles de 55 kilogrammes, tandis que l’industrie prussienne construit des pièces de 96 dont le projectile pèse plus de 150 kilogrammes.

Ce qui a satisfait aussi dans les expériences de Tegcl, c’est que les projectiles prussiens ont percé

la plaque de 8 pouces avec une vitesse initiale de 392 mètres, et que, par conséquent, il n’est pas nécessaire, pour obtenir ce résultat, de recourir à la vitesse maximum de 431 mètres, à. laquelle correspondrait une pression de gaz dont la pièce pourrait avoir à souffrir.

Le 4 août eurent lieu de nouveaux essais. Il s’agissait d’étudier l’effet des projectiles Gruson recouverts de leur enveloppe de plomb, parce que les expériences précédentes avaient fait renoncer à l’idée de la remplacer par des cercles du même métal. On désirait aussi éprouver un projectile Palliser de forme allongée et comparer les effets produits par les divers projectiles chargés.

Les premiers essais se firent contre la plaque de 8 pouces à 470 mètres.

Le canon de 96 lança, à 24 kilog. de poudre prismatique, un projectile Gruson, qui perça la plaque et pénétra dans le revêtement intérieur en bois, sa pointe dépassant de plusieurs centimètres la face interne.

Le canon Woolwich tira, à la charge de 19k,5, un projectile Palliser allongé pesant 110 kilog. La plaque fut percée et le projectile pénétra de 20 centimètres dans le bois.

On procéda ensuite au tir des projectiles chargés, contre la plaque de 7 pouces , à la distance de 715 mètres.

4ii

Poids du projectile Palliser, chargé à 2\G5, 113l,5.

Poids du projectile Krupp, chargé à 3l,25, 126 kilog.

Poids du projectile Gruson, chargé à 1\2 , 154\25.

Les charges de tir étaient : 24 kilog. de poudre

prismatique pour le canon de 96 et 19\5 de poudre

anglaise pour le canon Woolwich. Les expériences

constatèrent qu’à, comparer, sous le rapport de l'effet

produit, les projectiles Gruson et Krupp chargés à

ces mêmes projectiles non chargés, les premiers

l’emportent de beaucoup sur les seconds, car ils tra-

versèrent d’outre en outre les bordages cuirassés et occasionnèrent, en éclatant, des dégâts sérieux. Le projectile Krupp surtout, grâce à sa forte charge intérieure, produisit une ouverture considérable.

Le tir du projectile Palliser donna lieu à la remarque contraire : autrement dit, l’effet du projectile chargé fut moindre que celui du projectile non chargé.

A la suite des diverses expériences dont j’ai rendu compte jusqu’ici, expériences qui avaient permis d’étudier tout ce qui se rapporte à l’espèce de poudre à employer, au poids de la charge et à la meilleure forme à donner aux projectiles, les officiers d’artillerie de la Commission d’essais regardèrent comme probable que le canon de 72 lui-même, dont

l’âme n’a que 8 pouces de diamètre, lutterait avec avantage contre le canon anglais de 9 pouces.

Page 1