DURÉE DU TEMPS DE SERVICE ACTIF
mériter d’être signalée. Si on se reporte à l’année 1867, on voit que le 5 février, à la conférence de Stuttgart, les trois Etats du midi de l’Allemagne s’entendirent pour fixer à trois ans la durée du temps de présence sous les drapeaux. Cependant le Wurtemberg,* malgré cette décision, inscrivit dans sa loi d’organisation militaire la durée de deux ans , et, quoique la Bavière et Bade n’en aient pas fait autant, on sait, par les récents débats des Chambres, que ces deux Etats réduisirent de fait la durée du temps de service à 2 ans ou 2 ans et quelques mois. Aujourd’hui, le grand-duché de Bade est entré dans la même voie que le Wurtemberg en fixant légalement à 2 ans la durée du temps de service. Cet exemple sera-t-il suivi par la Bavière? On est porté à le penser et à prévoir le jour où toute l’Allemagne du Sud aura adopté la durée de 2 ans de service militaire actif.
Si j’appelle l’attention sur ce fait possible et probable, c’est qu’on s’en préoccupe déjà à Berlin. Tous ceux qui prévoient ou qui désirent l’annexion des États du Sud, sous quelque forme que ce soit, à la Confédération de l’Allemagne du Nord se disent qu’il faudra bien accepter cer Etats avec les lois militaires qu’ils se sont données, et par conséquent avec la condition de 2 ans de service. On se demande alors si la Prusse et les États du Nord, où légalement le soldat passe 3 ans sous les drapeaux, ne seront pas entraînés à réduire, eux aussi, la durée
du temps de service à 2 ans, et j’ajouterai que les nombreux partisans d’une pareille réduction ont accueilli avec satisfaction la mesure que vient d’adopter le grand-duché de Bade, parce qu’ils espèrent en tirer parti à l’occasion pour amener le gouvernement prussien à suivre l’exemple donné par les États du Midi.
Quoi qu’il en soit, cette question de la réduction de la durée du temps de service ne cessera pas de longtemps d’occuper les esprits. Elle a déjà constitué avant 1866 le sujet du conflit de la Couronne et des Chambres et elle sera encore l’objet de bien des assauts contre le gouvernement prussien. Quant à lui, il est résolu à ne rien céder sur ce point, car il regarde la durée du temps de service de 3 ans comme indispensable pour instruire convenablement l’armée. Il faut croire que les discussions les plus vives se produiront à ce sujet en 1871 , époque où le Reichstag aura à fixer de nouveau le chiffre de l’effectif de l’ armée en temps de paix et celui de la quotepart que chaque État devra payer par an et par homme. (Voir les articles 60 et 62 de la Constitution fédérale.)
(Nous supprimons la fin de ce Rapport, où sont traitées diverses questions d’une importance secondaire.)
DU DESARMEMENT
Rapport du 28 février 1870 *,
la question d’un désarmement européen ne cesse depuis plusieurs années d’occuper les esprits. Je me propose de la traiter en ce qui concerne la Prusse; mais, désirant rester dans les limites de mes fonctions purement militaires, je m’abstiendrai de toute considération politique. Ainsi , bien qu’un séjour prolongé en Prusse m’ait fait une position qui me permet de suivre de près les affaires allemandes , je n’examinerai pas si, dans la situation actuelle de l’Europe, un désarmement serait désirable ou opportun, pas plus que je ne chercherai à expliquer par
\. Le Journal des Débats , qui le premier a porté ce Rapport à la connaissance de ses lecteurs, avait fait précéder sa publication des lignes suivantes : « Nous publions le 37e Rapport adressé de Berlin par notre ancien attaché militaire. On se rappelle sans doute qu’au commencement de l’an née 1870, le gouvernement français avait eu l’intention de présenter à Berlin, par Pontremise du gouvernement anglais, des propositions de désarmement. Kn lisant l'intéressant document qui suit, on peut croire que no.re attaché militaire a été consulté sur les chances de réussite que pouvait avoir un semblable projet. »
quelles raisons la Confédération du Nord, telle que le traité de Prague l’a faite, n’est pas née viable; que c’est là aujourd’hui l’opinion générale en Allemagne et qu’il s’ensuivra infailliblement , sous peu, des événements en prévision desquels la France est placée dans l’impérieuse nécessité d’user plus que jamais de vigilance en restant armée jusqu’aux dents.
Je me bornerai, au contraire, à examiner ce que peut signifier un désarmement de la Prusse. Je n’aurai pas de peine à démontrer, je pense, qu’il ne serait exécutable que si la Prusse consentait à changer de fond en comble ses institutions essentielles , ce qui revient à dire qu’elle ne peut pas désarmer, qu’elle ne le peut pas, quand bien même elle en aurait le désir, et qu’un gouvernement, quel qu’il soit, qui songerait à proposer un désarmement au gouvernement prussien ferait preuve de la plus coupable ignorance de l’organisation militaire et des institutions fondamentales de la Prusse.
Je chercherai à établir premièrement que la Prusse , qui a adopté le principe du service militaire obligatoire pour tous les citoyens, ne peut pas désarmer, à moins d’abolir ou de fausser ce principe. Puis, secondement, j’expliquerai par quelles graves raisons elle ne saurait songer ni à abolir ni à fausser le principe du service obligatoire. On devra en conclure, comme conséquence logique, que la Prusse est dans l’impossibilité d’opérer un désarmement.
DU DÉSARMEMENT
1. — LA PRUSSE NE PEUT DÉSARMER QU’EN VIOLANT LE PRINCIPE DU SERVICE OBLIGATOIRE.
Celte proposition ne devrait faire aucun doute pour quiconque, connaît l’organisation militaire de la Prusse. Je l’ai déjà traitée sommairement dans mon Rapport du 23 avril 1868, à une époque où se répandirent pour la première fois dans le public des bruits de désarmement européen; mais aujourd’hui que ces bruits renaissent et que des propositions de désarmement ont été présentées aux Chambres prussiennes et saxonnes, je reprends cette question avec plus de développements.
Je disais dans le Rapport déjà cité : « Il faut re- ■ connaître d’abord qu’on a quelque peine à donner du mot désarmement une définition satisfaisante, et qu’en tout cas il ne saurait avoir exactement le même sens pour les différentes puissances, puisqu’il n’y en a pas deux dont l’organisation militaire soit la même. En cherchant au mot désarmement une définition précise qui puisse s’appliquer à tous les pays , on ne trouve que celle-ci : Diminution de l’effectif des hommes qu’une puissance instruit et réserve pour la guerre. Le désarmement sera partiel si elle réduit cet effectif dans une certaine proportion ; il sera total si elle ne forme plus aucun soldat et qu’elle se borne à n’entretenir qu’une sorte
de gendarmerie pour les besoins de l’intérieur. En ce sens, rien n’est plus facile à concevoir qu’un désarmement pour la Fiance, l’Italie, l’Angleterre, la Russie, etc.; il suffirait, en effet, que ces puissances diminuassent le chiffre du contingent annuel , car elles réduiraient ainsi le nombre des hommes qu’elles instruisent pour la guerre , et conséquemment elles désarmeraient dans une certaine mesure. »
Mais rien de semblable ne peut se pratiquer en Prusse, où le chiffre du contingent annuel , au lieu de dépendre d’un vote des Chambres ou de la volonté du souverain, est, au contraire, fixé une fois pour toutes par une loi fondamentale et invariable. Le paragraphe 1er de la loi sur le service militaire est, en effet, ainsi conçu : « Tout citoyen de l’Allemagne du Nord doit le service militaire et ne peut se faire remplacer dans l’accomplissement de ce devoir. » En conséquence de cette loi , chaque année tous les citoyens reconnus propres au service sont incorporés dans l’armée. L’obligation de servir commence pour eux le 1er janvier de l’année où ils achèvent leurs 20 ans, et elle dure 12 ans à partir du l,r octobre de cetle même année , dont 7 passés dans l’armée active et 5 dans la landwehr. Les 7 années de service dans l’armée active se décomposent ainsi : les 3 premières sous les drapeaux , les h autres dans la réserve.
C’est grâce h ces bases d’organisation que la
DU DESARMEMENT
Confédération de l’Allemagne du Nord dispose de 12 contingents, formant un total de plus de 900,000 hommes.
13 contingente sous les drapeaux 315,000 j ooo
4 contingente de réserve . . 310,000 t *' ’
Landwelir . . 5 contingents 330,000
Total. . 14 contingents 953,000
D’après cela, et toujours en admettant que le principe du service obligatoire demeure intact, comment serait- il possible à la Confédération de l’Allemagne du Nord de désarmer? N’est -il pas évident que, quoi qu’elle fasse, à moins de diminuer le nombre des années de service, qui est de 12, elle aura toujours un ensemble de forces militaires composé de 12 contingents successifs? Quant à réduire le nombre des années de service, cela ne constituerait d’aucune façon un désarmement ; car que ce nombre soit abaissé à 10 par exemple, ce qui revient à dire que les hommes serviraient 3 ans au lieu de 5 dans la landwelir, il est certain qu’en cas de guerre les 2 contingents de landwelir ainsi supprimés seraient rappelés aussitôt, puisque la loi prescrit dans ce cas le service pour tous les citoyens jusqu’à l’àge de Û2 ans. Eu outre, cette réduction n’amènerait aucune économie notable dans le budget de la guerre , car là landwelir ne coûte presque rien.
RAPPORTS MILITAI ES.
Il y aurait pour la Prusse un moyen simple, tout en respectant le principe du service obligatoire, d’entretenir sous les drapeaux un effectif moindre et de soulager ses finances : ce serait de réduire de 3 à 2 ans, par exemple, la durée du temps de service sous les drapeaux, en portant, par compensation, le temps de réserve à 5 ans au lieu de h. Mais cette modification constituerait-elle u n désarmement dans le sens qu’il convient de donner à ce mot? Evidemment non, car la Confédération du Nord n’en disposerait pas moins de 12 contingents ou de 950,000 hommes. La seule conséquence de la modification dont il s’agit ici serait un affaiblissement dans l’instruction militaire de ces 955,000 hommes, puisqu’on ne les exercerait au métier des armes sous les drapeaux que pendant 2 ans au lieu de 3.
On arrive à faire ici cette remarque singulière que la Prusse se trouve être, par suite de son organisation militaire, la seule nation qui puisse, sans opérer un désarmement proprement dit, réduire l’effectif présent sousles drapeaux etdiminuer le chiffre du budget de la guerre; mais ce serait à la condition d’une instruction moins complète donnée à ses jeunes soldats. J’ajouterai à ce sujet que le gouvernement prussien refuse obstinément depuis dix ans à un certain parti des Chambres de réduire la durée du temps de service sous les drapeaux. Il est vrai que, de fait, cette durée ne dépasse pas pour les hommes de l’infanterie
DU DÉSARMFMFN
2 ans et demi environ; mais s’ils acquièrent pendant ce temps un degré d’instruction jugé suffisant, c’est grâce au zèle et aux efforts excessifs des officiers et sous-officiers. Aussi tous les militaires compétents regardent-ils la durée légale de trois ans de service comme ne pouvant guère être diminuée, surtout en ce qui concerne l’instruction de la cavalerie et de l’artillerie, et le gouvernement, de son côté, paraît résolu à ne faire aucune concession, malgré l’exemple récemment donné par le grand-duché de Bade et le royaume de Wurtemberg , où la durée du temps de service actif a été réduite à 2 ans. (Voir mon Rapport du ih février 1870. )
On doit reconnaître par ce qui précède que la Prusse est dans l’impossibilité de désarmer si elle veut conserver intact dans son application le principe du service obligatoire, et qu’elle ne pourrait désarmer qu’en abandonnant ou en violant ce principe. En supposant qu’elle consentît à le faire, elle rentrerait simplement dans la condition où se trouvent placées les autres puissances, et il lui suffirait d’appeler chaque année sous les drapeaux , au lieu de la totalité du nombre des jeunes gens valides de 20 ans, une partie de ce nombre pour opérer un désarmement dans des proportions plus ou moins étendues.
Mais je vais chercher à démontrer que la Prusse ne peut pas agir ainsi, autrement dit, qu’elle ne
consentira jamais à abolir ou à fausser le principe du service obligatoire.
II. — LA PRESSE NE PEUT PAS ABOLIR NI FAUSSER LE PRINCIPE DU SERVICE OBLIGATOIRE.
Ne serait-il pas insensé de croire qu’une nation consentît de plein gré à abandonner un principe fécond qui, pris pour la base d’une de ses institutions fondamentales, a contribué plus que tout autre au développement de sa force et de sa grandeur? Or, on ne saurait trop le répéter, c’est le principe du service militaire obligatoire, autant que celui de l’instruction obligatoire, qui, pratiqués avec persévérance depuis 1 815 , ont amené la Prusse, par un travail de 60 ans, lent et imperceptible, à ce développement intellectuel et moral qui, en en faisant la nation la plus éclairée et la plus disciplinée de l’Europe, l’a placée un jour, d’un seul coup, au premier rang parmi les puissances. Et, soit dit en passant, aujourd’hui que la Prusse vient d’adopter dans l’ordre politique le suffrage universel , nul ne saurait prédire où s’arrêteront les destinées de ce peuple instruit, énergique et ambitieux, pour lequel ces trois grands principes :
Le service militaire obligatoire,
L’instruction obligatoire ,
Le suffrage universel ,
DU DÉSARMEMENT. 393
sont comme les trois colonnes inébranlables sur lesquelles s’appuie l’édifice de ses institutions.
Mais est-il bien vrai que le principe du service obligatoire soit un élément de force et que son application ait tant contribué à grandir la Prusse? Il y aurait une étude complète à faire sur cette matière. Si on n’envisage le principe du service obligatoire que comme base d’organisation militaire, il peut se discuter, car il est permis de croire qu’une organisation militaire non basée sur ce principe (celle de la France, par exemple) donne le moyen de former une armée tout aussi redoutable, plus redoutable même que l’armée prussienne; mais tel n’est pas l’ordre d’idées où je veux entrer. Je désire, au contraire, envisager le principe du service obligatoire sous le rapport de l’influence qu’il exerce sur le caractère de la nation , sur son instruction , sur ses mœurs, et, à ce point de vue, le principe ne me semble pas pouvoir être discuté.
Les considérations qui vont suivre constituent la partie ardue de la tâche que je me suis imposée dans ce travail; car j’ai à y signaler des faits presque ignorés à l’étranger, complètement ignorés en France, et de nature à y être difficilement compris, tant notre génie national diffère du génie allemand. Il est nécessaire, pour les bien apprécier, d’avoir séjourné en Allemagne, de parler la langue du pays, d’étudier et de comparer, de vivre en quelque sorte de la vie de
«APPORTS MILITAI UES.
la nation et d’avoir à un certain degré l’intuition du génie allemand.
Du point de vue où je me place, je désire montrer de suite comment les créateurs de l’organisation militaire prussienne ont tiré parti du principe du service obligatoire pour faire de l’armée , nonseulement une institution militaire, mais encore une institution sociale, double caractère que ne présente aucune autre armée de l’Europe.
Dans les autres pays, l’armée, formée de contingents où n’entre qu’une partie du nombre des jeunes gens valides, l’armée, dis-je, est une institution à part dans la nation ; c’est une machine de guerre destinée à repousser toute agression , à combattre pour la grandeur et pour les intérêts du pays; c’est, en d’autres termes, si on veut , l’épée de la nation ; elle n’a et ne saurait avoir, par sa composition même, ni une autre destination, ni un autre caractère.
En Prusse, au contraire, l’armée, avec son organisation basée sur le principe du service obligatoire, tout en étant comme ailleurs une machine de guerre, présente en outre ce caractère distinctif d’être, pour tous les citoyens valides, sans exception de condition sociale, une école de moralité, d’obéissance au souverain, à l’autorité et aux lois, et de discipline générale dans les choses de la vie. On pourrait objecter que les autres armées européennes présentent toutes ce même caractère à des degrés divers, comme consé-
DO DÉSARMEMENT. 395
quence forcée des institutions militaires mêmes. A cela je répondrai que ce caractère a été donné d'emblée k l’armée prussienne par les créateurs de son organisation , en tête desquels il faut placer le général de Scharnhorst.
Cet homme illustre, après lui le général de Boyen, ainsi que les autres créateurs de l’organisation militaire, ont voulu, en établissant le principe du service obligatoire, que l’armée ne fût pas seulement une institution militaire, mais de plus une école où tous les sujets de la monarchie, depuis les plus indépendants par leur position ou leur fortune jusqu’aux plus pauvres et aux plus dépendants, vinssent puiser pendant trois ans, dans le contact continuel d’une vie en commun. les saines notions de l’obéissance au souverain et à l’autorité, ainsi que les principes d’hon- neur, de moralité et de devoir pour tout le reste de leur existence. Ces grandes idées, qui furent l’objet de discussions approfondies dans le sein des diverses commissions chargées d’élaborer la loi d’organisation de l’armée, se retrouvent exprimées dans tous les ouvrages qui traitent des institutions militaires, et je ne cesse de les entendre énoncer ici dans mes conversations avec les officiers intelligents.
Les créateurs de l’organisation , avec leur profonde connaissance du caractère allemand, ont vu d’un coup d’œil quel parti on pourrait tirer, dans
RAPPORTS MILITA 1RES.
'intérêt du bien-être physique et moral de la nation, de la réunion forcée de tous les jeunes gens valides, k un âge où le corps et l’esprit sont encore susceptibles de développement par des exercices et un travail salutaire, et pendant une durée de trois ans, a?S’z courte pour n’avoir pas à craindre les dangers d’une oisiveté qu’amène trop facilement en temps de paix le service militaire prolongé. Ils ont reconnu que chez un peuple sérieux, de mœurs dociles, disposé à l’obéissance et au sentiment du devoir, ces trois années pouvaient être employées utilement à entretenir ces qualités, à les développer et à les confirmer pour le reste de la vie.
Et ce qu’il importe de remarquer, c’est que ces idées ne sont pas restées à l’état de lettre morte. .Elles ont, au contraire, pénétré profondément dans l’armée et dans la nation, où elles ont exercé et exercent encore journellement l’influence la plus féconde. On ne néglige rien, en effet, pour faire de l’armée non -seulement une école de guerre, mais encore une école de moralité, d’instruction, de perfectionnement et, pour ainsi dire, une école complémentaire des établissements d'instruction et d’éducation que les jeunes gens ont fréquentés avant leur entrée au service. Dans aucune autre armée on ne donne autant de soin aux exercices du corps : la natation , l’équitation , l’escrime et surtout la gymnastique. Dans aucune autre armée, les cofi-
DU DÉSARMEMENT
férences, les cours de toute sorte ne sont aussi nombreux ni aussi suivis : conférences d’otficiers cours pour sous-ofliciers et soldats; nulle part enfin les idées d’honneur et de dignité ne sont entretenues et développées chez les sous-officiers et les soldats comme elles le sont ici par un corps d’officiers sérieux et instruits, composé de l’élite de la nation. Qu’on n’oublie pas que c’est toute la partie valide des générations successives qui se trouve soumise pendant trois ans à ces travaux de développement physique et intellectuel, et on se fera facilement une idée des avantages qu’en retire le pays.
Ils sont tellement incontestables et si généralement reconnus, qu’en Prusse on en parle aujourd’hui comme de vérités presque banales. Tous les livres spéciaux les énumèrent , les expliquent ou les commentent. Tous vantent une institution qui, basée sur le principe du service militaire pour tous, comporte :
Le développement de la santé et de la force physique chez tous les hommes valides du pays, développement surtout profitable aux basses classes;
L’impossibilité pour les jeunes gens de se marier avant l’àge de 24 ans ;
La vie en commun, pendant 3 ans, pour tous les citoyens des diverses classes de la nation, l’influence réciproque et salutaire que ce contact entraîne à l’épo-
que de l’existence qui précède immédiatement l’entrée de l’homme dans la vie pratique;
L’exercice de toutes les vertus du bon citoyen : l’économie, l’obéissance aux lois, la discipline, le respect de l’autorité, le sentiment du devoir, etc.
J’ajouterai qu’en l'russe des appréciations telles que les suivantes sont devenues vulgaires :
« L’armée est une école qui achève et confirme, pour l’usage de la vie pratique, les principes puisés dans les autres écoles. »
« L’armée a plus fait pour l’émancipation des basses classes que toutes les lois. »
« Les institutions militaires prussiennes mettent à la disposition du roi pour une guerre toutes les forces intellectuelles du pays. »
.On joint à ces appréciations des phrases comme les suivantes, qui renferment un sens profond :
« L’armée prussienne, c’est le peuple en armes. » « La Prusse n’est pas un pays qui a une armée, c’est une armée qui possède un pays. »
« Si vous adoptiez en France le principe du service obligatoire , vous dicteriez encore une fois des lois à l’Europe » (mot que me disait un général prussien, homme très-intelligent).
II faut l’avouer, plus on étudie les institutions et l’histoire de la Prusse, plus on reconnaît combien son organisation militaire, précisément parce qu’elle est basée sur le service obligatoire , a puissamment con-
DU DÉSARMEMENT
tribué à développer les facultés de la nation, son énergie, son instruction. 11 n’y a pas jusqu’à l’institution des volontaires d’un an qui, en obligeant un grand nombre de jeunes gens des classes aisées à des études préparatoires sérieuses, ne tende à élever peu à peu le niveau de l’instruction générale. On sait, en effet, que les jeunes gens désireux de bénéficier de l’avantage de ne servir qu’un an sont tenus de passer des examens préalables; or le nombre des volontaires d’un an étant nécessairement limité et celui des jeunes gens qui se présentent étant considérable, ce bénéfice n’est accordé qu’aux plus capables , d’où résulte pour tous une émulation profitable à l’instruction. Celte vérité est clairement prouvée par le fait suivant : En 1867, le niveau de l’instruction dans les nouvelles provinces annexées à la Prusse était beaucoup moins élevé que dans les anciennes. Or, en 1869, toutes les commissions d’examen pour volontaires d’un an , qui fonctionnèrent dans les provinces annexées , ont rendu compte que le niveau des éludes s’y est sensiblement élevé depuis 3 ans
Comment ne pas se sentir péniblement affecté quand on compare de tels faits à ceux qui se passent en France? Qu’on fasse chez nous, chaque année, le dénombrement des jeunes gens de 20 ans qui pour une raison ou une autre ne sont pas obligés de servir; dans le nombre, combien ne trouve-t-on pas de désœuvrés et d’ignorants dont l’existence est sans
aucun profit pour le pays ! Que de forces et quelles forces perdues! comme on dirait en Prusse.
Si j’ai réussi à démontrer dans ce qui précède que l’application du principe du service obligatoire est pour la Prusse un élément de force et de grandeur, par l’action qu’elle exerce sur les diverses classes de toutes les générations successives en les fortifiant physiquement, en les façonnant à la discipline, à l’obéissance, au devoir, au respect des lois, en y entretenant les sentiments d’honneur et de moralité, en forçant toute la jeunesse des classes aisées au travail et à l’étude, et en produisant une réaction constante et salutaire des institutions militaires et des institutions civiles- les unes sur les autres, on comprendra comment, grâce à ce principe et à celui de l’instruction obligatoire, cette puissance s’est élevée au rang qu’elle occupe aujourd’hui.
Et comme elle n’ignore pas tout ce qu’elle doit à l’application de ces principes , on peut affirmer que dans aucun cas elle ne consentira à abolir ou à fausser aucun des deux , ni par conséquent celui qui sert de fondement à son organisation militaire, c’est-àdire le principe du service obligatoire.