‹ Rapports militaires, écrits de Berlin, 18661870Chapitre 3 sur 133 · DE L’INFLUENCE DU FUSIL A AIGUILLE · texte numérisé non relu

DE L’INFLUENCE DU FUSIL A AIGUILLE

On a cru devoir attribuer à l’armement de l’infanterie prussienne la plus grande part dans ses succès; mais l’erreur est complète, et la supériorité d’armement n’a constitué qu’un avantage secondaire. On pourrait dire qu’elle n’a été qu’une manifestation de plus de la supériorité intellectuelle de la Prusse; car on ne saurait nier qu’une nation qui a osé adopter seule en Europe, il y a plus de quinze ans, un fusil perfectionné, n’ait témoigné par là qu’elle l’emporte sur toutes les autres comme justesse d’appréciation , comme intelligence de la guerre et, on pourrait presque dire, comme audace. Je vais faire connaître le genre d’influence qu’a eue dans les combats l’emploi du fusil à chargement rapide.

Les avantages que l’armée prussienne a retirés de la supériorité de l’armement de son infanterie , bien qu’on se soit plu à les exagérer, sont cependant incontestables; mais ils ont tenu beaucoup moins à la rapidité du tir qu’à la confiance du soldat prussien dans son arme. Je m’explique.

Depuis plus de quinze ans on a tout fait en Prusse pour convaincre le soldat qu’il possède un fusil sans pareil, et on a confirmé chez lui cette conviction par les soins les plus minutieux apportés dans

l’instruction du tir, où chaque fantassin consomme annuellement plus de cent cartouches à balle. Grâce à ces efforts, on a réussi à donner aux soldats une confiance absolue dans leur arme, et cette confiance a produit un résultat dont je ne saurais trop faire ressortir l’importance. On ne peut mieux le définir qu’en disant : « L’infanterie prussienne , composée de jeunes soldats qui n’avaient jamais fait la guerre, a eu les feux tranquilles et sûrs des vieilles troupes aguerries. »

Comme je tenais à me faire une idée juste de la part qu’il faut attribuer dans les succès prussiens à l’emploi du fusil à aiguille, je me suis renseigné auprès d’une foule d’officiers de tout grade, j’ai interrogé plus particulièrement, à Prague et ailleurs, un grand nombre de lieutenants et de sous-officiers qui se sont trouvés dans les combats en contact plus immédiat avec les soldats pendant l’exécution des feux, j’ai causé avec des prisonniers et des blessés autrichiens ainsi qu’avec des soldats prussiens , j’ai tenu compte de l’amour-propre froissé chez les uns, de la vanité surexcitée chez les autres, et, comme résultat définitif de cet examen , j’ai acquis la conviction qu’on ne saurait mieux exprimer que je ne l’ai fait plus haut le genre d’influence qu’il convient d’attribuer à l’emploi du fusil à aiguille dans les combats de 1866.

Il serait donc erroné de croire que, si l’infanterie

autrichienne n’a jamais réussi K aborder l’infanterie prussienne, c’est grâce à la rapidité du tir de cette dernière : c’est bien plutôt grâce à la fermeté et au sangfroid qu’a donnés aux troupes prussiennes la conviction d’être inabordables, armées comme elles l’étaient d’un fusil qui, après un premier coup tiré, permet, par un chargement rapide , d’en tirer un second au besoin, puis un troisième. Soit dit do nouveau : c’est ce sang-froid et cette fermeté, nés de la confiance qu’on s’était attaché à développer pendant quinze ans, qui ont permis à l’infanterie prussienne, composée de soldats sans expérience de la guerre, de donner des feux tranquilles et sûrs, à l’égal des troupes les plus aguerries. Un pareil fait est trop important pour que nous n’ayons pas h nous en préoccuper sérieusement.

Les Prussiens distinguent les -feux d’ensemble , qu’ils appellent salves (feux de peloton, de compagnie ou de bataillon), et les feux à volonté, qu’ils nomment feu rapide ( Schnellfeuer ). En général, ils reçoivent l’attaque de l’ennemi par un feu d’ensemble suivi aussitôt de feux à volonté. C’est par les feux I d’ensemble qu’ils ont été redoutables. On ne cite pas J un seul combat où les Autrichiens aient pu les abor- ; der à la baïonnette , malgré les recommandations faites à ce sujet par le général Benedek dans une de ses proclamations. La première décharge prussienne arrêtait net l’attaque des Autrichiens, qui le

plus souvent se retirèrent en désordre ; puis , grâce aux avantages que présente un fusil qui se charge rapidement, les feux à volonté achevaient la déroule. On conçoit de quel effet durent être ces derniers sur des troupes débandées et déjk décimées par les feux d’ensemble. Ainsi s’expliquent les pertes énormes des Autrichiens dans tous les combats de cette guerre.

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