‹ Rapports militaires, écrits de Berlin, 18661870Chapitre 89 sur 133 · I. — T I II DE L’ARTILLERIE DE CAMPAGNE · texte numérisé non relu

I. — T I II DE L’ARTILLERIE DE CAMPAGNE

Je reviens encore une fois sur le soin extrême qu’on apporte ici aux exercices de tir de l’artillerie de campagne. On pourrait presque dire que les officiers d’artillerie prussiens regardent leurs pièces se chargeant par la culasse comme des instruments de précision, et qu’ils ne négligent rien pour en tirer tous les avantages possibles. Ce qui m’a surtout et constamment frappé, c’est l’insistance que mettent les officiers supérieurs à faire apprécier les distances par les officiers de batterie, et à les obliger de rectifier incessamment le tir. On a compris depuis longtemps dans l’artillerie prussienne que, à la guerre, les officiers et sous-officiers de batterie négligeront ces détails d’autant moins qu’on leur en aura fait mieux concevoir l’importance en temps de paix, et qu’on les y aura plus souvent exercés, afin de les faire agir par habitude comme malgré eux.

J’assiste de temps à, autre aux exercices de tir des batteries du régiment d’artillerie de campagne de la garde, qui est placé sous les ordres du général de Hohenlohe. Voici comment cet officier plein de inérite, énergique et instruit , exerce ses batteries au tir de campagne :

Le commandant de batterie, dès qu’il arrive au polygone avec ses pièces, les met en batterie en un point que désigne l’officier supérieur, et il apprécie la distance qui le sépare des cibles. Je dirai de suite que chaque batterie possède une lorgnette réglementaire, qui a sa place déterminée dans un des coffres. Le commandant de batterie estime, je suppose, qu’il est placé à 1,500 mètres du but. Il ordonne alors, par un commandement spécial , usité dans ces exercices, de pointer la lrt' pièce à 1,400 mètres, la 2e à 1,500, la 3e à 1,600, la 4e à 1,700 puis il fait tirer la ^re pièce. De trois choses l’une : ou le coup est long, ou il est court, ou il frappe la cible. Dans le premier cas, le capitaine doit en conclure, grâce à la justesse des pièces prussiennes, que la cible est à moins de 1,400 mètres, et de suite il fait rectifier le pointage des 3 autres pièces, selon la distance où le projectile a frappé au dehà du but : on pointera, par exemple, la 2e pièce à 1,300 mèlres; la 3' pièce à 1,200, et la 4' pièce à 1,100. La

1. On sait qu’une batterie prussienne n’a que 4 pièces en (emps «le paix.

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2e pièce tire à son tour, et s’il arrive encore que le coup soit trop long, le capitaine fait rectifier le pointage des 2 dernières pièces en conséquence, et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’un coup atteigne le but.

Dans le cas où le coup tiré par la l.re pièce aurait été court, le commandant de batterie en conclurait que la cible est à plus de 1,400 mètres, et de suile il ferait rectifier le pointage des autres pièces, par exemple à 1,500. 1,600 et 1,700 mètres. Puis il ferait tirer la 2" pièce, et ainsi de suite.

Si le coup de la lre pièce, pointée à 1,400 mètres, comme j’ai supposé, atteint la cible, c’est que la distance a été d’emblée appréciée exactement. Dans ce cas, les 3 autres pièces ne tirent pas : elles restent chargées; les avant - trains sont amenés, et la batterie se porte au trot, soit en arrière, soit en avant, à un emplacement que désigne l’officier supérieur. Là les pièces sont mises en batterie, et pour que le capitaine commandant se trouve placé dans des circonstances toutes nouvelles, quant aux distances, il a l’ordre de tirer sur d’autres cibles, dont il ignore l’éloignement par rapport aux premières. Il procède alors comme j’ai expliqué plus haut, s’efforçant d’apprécier les distances à la lorgnette et de rectifier le pointage après chaque coup tiré, jusqu’à ce qu’il y en ait un qui frappe le but. La condition à laquelle on tient , c’est qu’aussitôt ce résultat obtenu, les autres pièces, quoique chargées,

ne tirent pas à cette distance. On n’y verrait aucun profit pour l’instruction , et on préfère réserver les coups de ces pièces pour exercer les officiers et les canonniers à les tirer à d’autres distances. Il y a loin de là à notre façon routinière de procéder dans l’instruction du tir de nos batteries de campagne.

J’ai été surpris , chaque fois que j’ai suivi ces exercices de tir, de la justesse des pièces de campagne prussiennes. Leur sensibilité (si on peut dire ainsi) est telle, que j’ai vu, à une séance de tir, une batterie changer cinq fois de position après n’avoir tiré que douze coups; autrement dit : à chaque position de la batterie , la cible avait été frappée après deux coups seulement. (Voir pour les détails de la justesse des pièces prussiennes le Mémoire allemand joint à mon Rapport du 20 février 1868.)

Ce que je tiens encore une 'fois à faire ressortir, c’est l’importance qu’on attache en Prusse à la rectification du tir, et les soins employés pour qu’officiers et sous - officiers en contractent l'habitude. J’ai eu plus d’une fois l’occasion, me trouvant à Paris, de raconter ces détails à des officiers d’artillerie. Les réponses qui m’étaient faites sont une nouvelle preuve de notre infatuation et de cette détestable prétention qui consiste à croire que nous n’avons rien à apprendre. « Il n’est pas nécessaire d’être Prussien pour savoir qu’il faut rectifier le tir à la guerre, me disait-on ; tous nos officiers le font sans qu’on le

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