II. — COMMUNICATIONS TÉLÉGRAPHIQUES MILITAIRES DANS BERLIN
Depuis le commencement de ma mission en Prusse j’ai plusieurs fois signalé, me trouvant à Paris, tant à l’Empereur qu’au ministre de la guerre 'et à d’au-
très personnes, un fait qui m’avait paru mériter toute attention et valoir la peine d’être étudié. Il existe sûrement des raisons pour qu’il n’ait pas été donné suite à mon observation, mais, comme je les ignore, je reviendrai encore une fois sur ce sujet. Je veux parler de l’existence à Berlin d’une communication télégraphique directe de toutes les casernes avec le cabinet du Roi, le ministère de la guerre et la grande garde. Chaque régiment compte 12 sous-ofliciers exercés au maniement de l’appareil , qui alternent entre eux par semaine pour le service télégraphique.
En temps ordinaire cette institution n’est pas d’une grande utilité. Mais peut-on nier les services qu’elle est susceptible de rendre en d’autres circonstances, comme à une époque de troubles intérieurs à prévenir ou à, réprimer? Ils sont trop évidents pour qu’il soit nécessaire de les énumérer. On dira peutêtre qu’en temps de trouble la communication télégraphique serait bien vite rompue ; mais qu’est-ce qui empêcherait de l’établir sous terre, à l’abri des tentatives de destruction?
11 y a d’ailleurs des circonstances fréquentes, même en temps de calme, oü le mode de communication télégraphique tel qu’il existe à Berlin présentera des avantages incontestables. Je m’entretenais l’an dernier sur ce sujet avec un des princes de la cour de Prusse. « Ces télégraphes dans l’intérieur
ôj'î RAPPORTS SIILITAIRIiS.
de Berlin, me dit- il, n’ont pas exigé de grands frais de construction , et vous ne vous douteriez jamais des profits qu’ils nous ont rapportés , ou plutôt des dépenses d’autre sorte qu’ils nous ont épargnées. Une grande revue est ordonnée, je suppose, et quelques heures avant le moment où le Roi doit la passer, le temps se met à la pluie. La revue pourra-t-elle avoir lieu, oui ou non? Ayant à sa disposition le télégraphe, qui de son cabinet communique avec les différentes casernes, le Roi peut attendre avant de se décider, jusqu’au moment où les troupes doivent sortir pour se rendre sur le terrain, et s’il le faut, il envoie le contre-ordre à temps. Nous évitons ainsi que les armes et les effets de 8 ou 10,000 hommes soient endommagés par la pluie et par la boue. Cela représente une somme assez ronde, et, si on voulait calculer ce que l’État a économisé de la sorte depuis que nous possédons nos télégraphes de caserne , on verrait que leur construction a été une dépense productive. »
Quand on songe aux avantages de toute nature que présenterait à Paris l’établissement, si peu coûteux d’ailleurs , de pareils télégraphes, on a peine à comprendre que nous n’imitions pas l’exemple donné par la Prusse.
Une des qualités distinctives de la nation prussienne, c’est la prévoyance. Elle veut être incessamment prête à tout, et, pour qu’à tout événement elle
se trouve sur pied le plus promptement possible , elle a organisé et préparé d’avance ce qui est nécessaire ou utile. En France nous nous disons , par exemple, que, si nous étions impliqués dans une grande guerre, nous aurions bien vite, en cas de besoin, établi dans nos places fortes de Paris, Lyon, Metz et autres, un réseau télégraphique pour relier ces places avec les forts détachés qui les entourent. Ici ôn raisonne autrement : on se dit qu’au moment où une guerre éclate, le nombre des mesures à prendre et celui des difficultés à résoudre est déjà bien assez grand, et on organise autant que possible tout à l’avance. C’est ainsi que Mayence, Coblence, Cologne et plusieurs places de la Silésie sont munies de réseaux télégraphiques, soit achevés, soit en cours d’exécution, qui mettent ces villes en communication avec les forts détachés ; c’est ainsi encore que tout est prêt dans les divers magasins militaires de la Confédération de l’Allemagne du Nord, et pour ainsi dire jusqu’au dernier manche d’outil et jusqu’au dernier clou.
J’ajouterai qu’à Berlin la préfecture de police est également en communication télégraphique avec les postes de police et avec les postes de pompiers. Je causais il y a peu de jours avec le préfet de police, M. deWurmb, qui revenait de Paris où il était allé étudier l’organisation de la police française. Il s’étonnait que nous n’eussions pas à Paris un réseau
télégraphique pour les besoins de la police, et il me disait avoir exprimé son étonnement aux autorités parisiennes. « Que vous a-t-on répondu? lui dis-je. — Nous n’en avons pas besoin.»