I. — INSTRUCTION DES RECRUES ET DÉTAILS SUR LA CAVALERIE
L’instruction des recrues, poursuivie tous les ans avec un zèle et des soins qu’on ne retrouve au même degré dans aucune autre armée, est poussée cet hiver avec un redoublement d’activité. Des ordres ont été donnés prescrivant de faire tous les efforts possibles pour que les recrues pussent prendre rang dans leurs compagnies , escadrons ou batteries dès la fin de février. Je ne pense pas qu’il faille chercher à cette mesure d’autre motif que l’intention de pouvoir délivrer cette année, par raison d’économie, de nombreux congés dans tous les corps d’armée
I . Nous possédons neuf Rapports datés de l’année 1 870 ; nous publions les cinq suivants, comme les plus intéressants.
(Note des Éditeurs.)
aux soldats des différentes armes, la cavalerie exceptée. J’ai déjà fait remarquer qu’en raison de la courte durée du service en Prusse, c’est l’instruction de la cavalerie qui exige le plus d’assiduité et de soins. Tous les officiers de cavalerie reconnaissent qu’ils ne satisfont à leur tâche que grâce à des prodiges d’activité et de zèle. Aussi voit-on ici dans chaque escadron des officiers qui ont par jour jusqu’à 6 ou 7 heures de service en moyenne; et, chose inconnue en France, les manèges des régiments de cavalerie sont éclairés artificiellement le soir, et les recrues s’y succèdent par fournées toute la journée sans interruption.
On a prescrit aux commandants des régiments de cavalerie de ne pas perdre de temps à passer des inspections ou des revues, et de tout sacrifier à l’instruction pratique proprement dite. Je rappellerai ici la disposition par laquelle on cherche à retenir les hommes de cavalerie une 4e année sous les drapeaux. Ceux qui consentent à rester 4 ans au lieu de 3 dans l’armée active ne servent plus tard dans la landwehr que 3 ans au lieu de 5, et pendant leur temps de réserve ils sont dispensés des deux manœuvres de 8 semaines prescrites pour les hommes de la réserve. De plus, ils touchent pendant la 4* année passée sous les drapeaux le supplément de solde, dite de rengagement, et peuvent être promus à la 1™ classe ou même au grade de sous-officier.
Les commandants de régiment sont invités à favoriser le plus possible ces rengagements de 4e année.
Je crois devoir signaler à ce sujet l’erreur contenue dans plusieurs écrits militaires français, où on lit qu’en Prusse la durée de service sous les drapeaux est de 4 ans pour la cavalerie et pour l’artillerie, au lieu de 3 ans, comme pour l’infanterie. Les auteurs de ces écrits ont sans doute mal compris l’ordre du 6 septembre 1866 ainsi conçu : .« Les hommes de la cavalerie qui ont fini leurs 3 années de service et qui s’engagent pour une 4e année font 2 ans de moins dans la landwehr, et sont exemptés de paraître aux exercices de la réserve et à ceux de la landwehr. » D’autre part , le paragraphe 4 de Y Instruction sur le recrutement porte : «Les hommes de la cavalerie qui s’engagent volontairement à servir une 4° année ne servent que 3 ans dans la landwehr. »
Escrime et gymnastique. — Les commandants des régiments de cavalerie donnent plus que jamais tous leurs soins à l’escrime et à la gymnastique. C’est, comme je l’ai indiqué dans mon Rapport du 22 juillet 1868, la conséquence de l’expérience faite dans la guerre de 1866. On y a vu que dans la plupart des combats les deux cavaleries, prussienne et autrichienne, se sont mêlées après s’être abordées, et on en a conclu qu’on ne pouvait trop développer chez le cavalier l’adresse et l’agilité. Aussi la gym-
nastique a-t-elle été rendue obligatoire dans les corps de cavalerie, sous la responsabilité des commandants d’escadron , et il vient de paraître une Instruction spéciale sur la gymnastique des troupes à cheval. Elle renferme un Appendice donnant l’état des objets que chaque corps doit posséder pour pratiquer cette Instruction.
Quant à l’enseignement de l’escrime dans la cavalerie, on s’efforce aussi depuis 1866 à lui consacrer plus de soin. J’ai toujours suivi avec attention, tant par goût personnel que par devoir, l’instruction pratique de l’escrime et de l’équitation dans les régiments de cavalerie de la garde et dans ceux de la ligne, convaincu que, tout égal d’ailleurs, ce qui constitue la différence essentielle d’un cavalier avec un autre, c’est son adresse à manier son cheval et son sabre. Le résultat de mes observations est resté le même, c’est qu’à durée égale d’instruction, le conscrit prussien devient meilleur cavalier que le conscrit français, mais qu’en revanche ce dernier l’emporte incontestablement dans le maniement du sabre. Ainsi, l’un dans l’autre, le cavalier prussien est mieux placé à cheval que le cavalier français, et il se sert mieux des aides; ce qui est la conséquence des soins assidus et intelligents qu’apportent à l’instruction à cheval les officiers et sous-officiers d’escadron. Quant au maniement du sabre, il est curieux de voir comme les officiers prussiens jugent les choses sainement et
sans parti pris. Je n’en ai pas rencontré un seul qui ne m’ait avoué l’inutilité de ses efforts pour faire acquérir aux hommes un degré d’adresse désirable : « Il nous est impossible, disent-ils, d’habituer nos cavaliers à se servir de la pointe ; il y a chez eux une propension invincible à frapper à grands coups en se découvrant. Sous ce rapport ils ont un désavantage marqué, comparés au soldat français, plus disposé à se servir de son arme avec discernement et à pointer. » Je causais avant-hier sur ce sujet avec un général qui commandait une brigade de cavalerie dans la guerre de Bohême. Il avait déjà connaissance de la décision impériale du 27 décembre 1869, qui prescrit l’enseignement gratuit et obligatoire de l’escrime dans l’armée française, et il reconnaissait que la bonne exécution de cette décision augmenterait encore la supériorité d’adresse de nos cavaliers sur les cavaliers allemands.
L’armée de la Confédération de l’Allemagne du Nord compte 7/t régiments de cavalerie à 5 esea<drons et même 76, si on y ajoute ceux de la 25e division hessoise, ce qui représente sous les drapeaux, en temps de paix, 55,500 hommes et 55,000 chevaux, c’est-à-dire plus du quart de l’effectif de l’infanterie. (Voir le tableau B annexé au Rapport du 2fi juin 1868. ) Cette proportion considérable de cavalerie est due à la création de 16 régiments en 1866, et à celle d’un 5* escadron dans ceux des
anciens régiments qui n’en comptaient que 4. Les généraux n’ont pas tous approuvé une si grande augmentation de l’effectif de la cavalerie, et il en est plus d’un qui eût préféré reporter sur l’artillerie l’accroissement de dépenses qui en est résulté. Quant à la création de 4 régiments de cavalerie dans les États de la Thuringe, création projetée depuis longtemps, on semble y avoir renoncé.
J’ignore les raisons qui ont déterminé la Prusse à augmenter la cavalerie au delà de toutes les proportions admises jusqu’ici dans les principes de constitution des armées. Peut-être faut-il inférer de là qu’on ne croit pas en Prusse que le nouvel armement de l’infanterie et celui de l’artillerie aient diminué le rôle de la cavalerie à la guerre. On s’est dit sans doute qu’aujourd’hui que la plupart des contrées de l’Europe ont subi une transformation totale par le développement de la culture, par l’établissement des voies ferrées, par celui des lignes télégraphiques et des communications de toute sorte, la cavalerie ne pourra jamais exercer ni assez d’activité, ni assez de vigilance pour être, dans la plus large acception du mot , l’ouïe et l’œil d’une armée. En réfléchissant aux conséquences de la transformation des diverses contrées, on est porté à admettre que de nos jours les armées devront s’éclairer beaucoup plus au loin qu’autrefois et il semble que la Prusse ait sagement agi en augmentant la proportion de sa cavalerie.
On discute dans certaines publications allemandes sur l’importante question du meilleur mode de répartition de la cavalerie dans les armées modernes. Convient-il de former des grands corps de cavalerie, ou vaut-il mieux répartir la cavalerie en composant, par division d’infanterie, une brigade de 2 ou 3 régiments? On semble pencher pour ce dernier parti , et on attribue volontiers l’inaction de la cavalerie dans les dernières guerres à sa formation en grands corps, que les chefs étaient incapables de manier.
Cavalerie de la landwehr. — J’ai mentionné il y a deux ans la modification apportée à l’organisation de la cavalerie de la landwehr après la guerre de 1866 : la formation par escadrons avait remplacé celle par régiments ; on ne distinguait plus les diverses espèces de cavalerie l’une de l’autre, et on se proposait, pour une guerre, d’attacher à chacun des 76 régiments de cavalerie de l'année fédérale 2 ou 3 escadrons de landwehr pour former des 6e, 7e et 8e escadrons. On paraît décidé à revenir à l’ancienne organisation, c’est-à-dire qu’en cas de mobilisation on formerait des régiments de cavalerie de landwehr, à raison de 1 ou 2 régiments par corps d’armée. Cette cavalerie serait employée de préférence au service des places de l’intérieur, et on n’y aurait recours, pour compléter les escadrons de l’armée active, que dans des circonstances exceptionnelles.
On sait qu’en temps de paix la cavalerie de la landvvehr n’est pas constituée en corps de troupes, comme l’est l’infanterie de la landvvehr, mais quelle ne figure que sur les listes de contrôle.
Il en est de même des hommes de la landvvehr qui appartiennent à l’artillerie et aux pionniers. Ils sont destinés en temps de guerre à compléter les compagnies d’artillerie et les compagnies de pionniers des places fortes, et à instruire les troupes de dépôt de ces deux armes.
Ecole de cavalerie. — J’ai fait connaître dans un précédent Rapport la composition de l’École de cavalerie (correspondant à notre École de Saumur). Elle comprend l’état-major de l’École et deux Écoles distinctes, celle des officiers et celle des sous-officiers, ce qui constitue un effectif de près de 350 chevaux et de plus de ZiOO hommes, officiers, sous-officiers, palefreniers, etc. Jusqu’en 1867 l’École de cavalerie était à Schwedt, petite ville située sur l’Oder; mais après l’annexion du royaume de Hanovre , la Prusse la transféra dans la ville de Hanovre , position plus centrale, où se trouvaient déjà des établissements spacieux, bien disposés. Aujourd’hui il est question, malgré la beauté et la commodité des bâtiments, de disloquer l’École de cavalerie de Hanovre, et de la répartir dans plusieurs garnisons de second ordre. Les partisans de cette mesure s’appuient sur l’excessive cherté de la vie matérielle à Hanovre,
laquelle ne permet pas à des officiers sans fortune d’y vivre d’une façon digne de leur rang, et ils sont d’avis , d’autre part , qu’en créant plusieurs Écoles de cavalerie (une par 2 ou 3 corps d’armée), l’instruction des officiers et sous - officiers y gagnerait par suite de l’émulation d’École à École. Ces idées peuvent se discuter : je ne fais que les indiquer, parce qu’elles sont actuellement à l’ordre du jour. On remarquera du reste que la Prusse n’admet pas d’une façon absolue le principe de centraliser les établissements de même nature; c’est ainsi qu’elle a sept Écoles de guerre dans sept villes dilférentes. Il serait donc question, en disloquant l’École de cavalerie de Hanovre, d’adopter une répartition semblable à celle des Écoles de guerre , de manière à organiser une École de cavalerie pour 2 ou 3 corps d’armée à la fois.