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HISTOIRE GÉNÉRALE

Rien de plus difficile à délimiter que le vaste horizon du champ dans lequel nous devons énumérer les travaux accomplis, depuis un quart de siècle, par les savants français, pour ce qui concerne l'Histoire générale. Si, en effet, cette dénomination paraît s'appliquer seulement à ce qui intéresse le gouvernement des peuples,, ce gouvernement se modifie suivant les aptitudes intellectuelles et morales des grandes familles humaines, et il appartient à ceux qui écrivent sur quelque point de l'Histoire générale de tenir un grand compte de la diversité de ces causes premières. Toutefois, l'examen dont il s'agit ici prenant sa place au milieu d'un ensemble où il rencontre ses divers compléments et ses meilleurs commentaires, le domaine particulier qui lui est propre, réduit d'ailleurs à ce qui concerne l'antiquité classique , a particulièrement pour limites celles de l'histoire politique proprement dite, telle qu'elle s'est traduite par l'influence ou par les institutions chez les peuples dont la vie.

Études historiques. i

perpétuée par des monuments écrits, a cessé par là même d'être inconsciente.

C'est à des sciences toutes spéciales, comme l'ethnographie, la philologie comparée et la haute archéologie, que revient l'honneur d'avoir, les premières, percé les ténèbres de l'antique Orient. Les trois grandes races des Touraniens, des Sémites et des Indo-Européens, ont été distinguées dans leur ensemble, mais sans qu'on pût encore nettement fixer la série des peuples se rattachant à chacune d'elles. La race touranienne n'est-elle pas celle que les plus anciens souvenirs de l'humanité aperçoivent répandue d'abord dans toute l'Asie? N'est-ce pas contre les Touraniens que lutte, à chacune de ses étapes, l'immigration ultérieure du peuple védique? N'est-ce pas de cette branche primitive que s'est détaché le vaste rameau des Scythes? La présence de l'élément scythique ou touranien, première couche longtemps subsistante, ne se retrouve-t-elle pas, sous les civilisations anciennes de l'Asie occidentale, par exemple, de manière à compliquer les problèmes et à rendre les recherches difficiles? Nos Basques, les Lapons, les Finnois, les Magyares de l'Europe moderne doivent-ils être considérés comme faisant partie de cette race primitive? — Le groupe plus compact des Sémites paraît comprendre, outre les Hébreux, à qui leur mission de dépositaires du monothéisme assigne une place à part, les Syriens et les Arabes, les Phéniciens et les Carthaginois, les Babyloniens et les Assyriens. — De la race indo-européenne, enfin, sont sorties et la civilisation de l'Inde antique et celle de presque tous les peuples de l'Europe.

Ces problèmes ethnographiques ont été examinés dans leur ensemble, principalement avec le secours de la philologie comparée. Pendant que M. Ad. Pictet, dans la Suisse française, restituait par ce moyen l'antique histoire des Aryâs^ M. Renan se trouvait amené, en étudiant la grammaire des langues sémitiques, à signaler les

* Les origines indo-européennes, in-8*.

grands traits intellectuels et moraux de la race qui avait modelé ces langues à son image ^ Se plaçant à un point de vue exclusivement scientifique et en dehors de toute tradition religieuse, il fait honneur à la race sémitique tout entière de s'être élevée tout d'abord jusqu'au monothéisme et d'avoir atteint, dès ses premiers jours, la notion de la divinité que les autres peuples devaient adopter à son exemple et sur la foi de sa prédication. A la race indo-européenne serait en partage ce la recherche réfléchie, indépendante, sévère, courageuse, philosophique, en un mot, de la vérité. Tî A la race sémitique tout entière appartiendraient (rces intuitions fermes et sûres qui dégagèrent tout d'abord la divinité de ses voiles et, sans réflexion ni raisonnement, atteignirent la forme réfléchie la plus épurée que l'antiquité ait connue. ti L'absence de toute culture philosophique, scientifique et esthétique, le manque de curiosité et d'esprit d'analyse caractériseraient les Sémites, dépourvus crde cette hauteur de spiritualisme que l'Inde et la Germanie ont seules connue, de ce sentiment de la mesure et de la parfaite beauté que la Grèce a légué aux nations néo-latines, de cette sensibilité délicate et profonde , trait dominant des peuples celtiques. T) Si quelques branches de la famille sémitique, les Phéniciens, par exemple, tombent dans le polythéisme, il faut voir là, suivant l'auteur, ce l'effet de migrations et d'influences étrangères qui les firent entrer dans les voies profondes de la civilisation, du commerce et de l'industrie, t) De même, à l'en croire, «r ce serait une erreur d'envisager Mahomet comme ayant fondé le monothéisme chez les Arabes. Le culte d'Allah suprême avait toujours été le fond de la religion de l'Arabie ^. •»

Plusieurs caractères ou plusieurs épisodes de la civilisation sé-

' HUtoire générale et système comparé velles amsidérations sur k caractère général

des langues sémitiques , Paris , 1 855 , des peuples sémitiques , et en particulier sur

in-8*. leur tendance au monothéisme, s'y est efforcé

' Cf. /ouma/ aMrt^ii^^ premier semestre de répondre aux objections que son hy-

de 1859. M. Ë. Renan, par de Nou- pothèse avait soulevées.

!i ÉTUDES HISTORIQUES.

mitique particulièrement étudiée ont été mis en vive lumière pendant la période qui nous occupe.

Les antiquités hébraïques, sur lesquelles on avait déjà un travail général dans le volume de M. Munk intitulé Palestine^, sont devenues l'objet d'enquêtes spéciales, de courageux voyages et d'intéressants récits. M. Victor Guérin a visité la côte de la Palestine , et M. Lottin de Laval la presqu'île du Sinaï; M. Guillaume Rey, après une exploration du Haourân en 1887 et i858, a consacré l'hiver de 1869 à une reconnaissance topographique de l'ancienne tribu de Juda et à la recherche des localités bibliques dans ce pays riche en grands souvenirs^. M. le comte de Vogué, après avoir publié, il y a quelques années, les Eglises de la Terre-Sainte^ a donné, en même temps que des études sur l'architecture civile et religieuse en Syrie , un grand travail archéologique sur le Temple de Jérusalem (i86/i, in-folio). Enfin les divers travaux de M. de Saulcy: Voyage autour de la mei' Morte (i853), Histoire de Vart judaïque ( 1 8 5 8) , Voyage en Terre-Sainte ( 1 8 6 5) , Les derniers jours de Jérusalem (1866), ont éclairé la topographie ou l'histoire du monde juif. Ce dernier volume, qui suit pas à pas le récit du siège de Jérusalem par l'historien Josèphe, a pour but de le commenter avec les lumières nouvelles résultant d'une exacte observation du terrain.

Les antiquités phéniciennes ont été l'objet d'un ample et savant examen. Vers la fin de mai 1860, M. Renan reçut de S. M. l'Empereur une mission pour aller explorer l'antique Phénicie. Les monuments et inscriptions recueillis soit par cette mission , soit par M. le comte de Vogué dans l'île de Chypre, ont enrichi nos galeries du Louvre. L'ouvrage où M. Renan rend compte

* Faisant partie de la collection de contient plosieurs volumes qui, comme

\ Univers fittùresque , publiée par MM. Di- celui-ci, sont des œuvres originales, dot. Cette vaste collection historique jus- * Étude historique et topograplâque de

tiGe tout d abord son titre par un grand la tribu de Juda, par M. E. G. Rey. Paris,

nombre de représentations figurées, et Arthus Bertrand , in-&*.

de son exploration ^ non achevé, ne donne encore que la campagne de fouilles exécutées dans la région d'Aradus, Antaradus et Tortose. Les découvertes d'autres savants en divers lieux visités jadis ou colonisés par les Phéniciens, comme les Fouilles exécutées à Carthage par les soins et aux frais de M. Beulé et Y Inscription phénicienne de Marseille publiée par M. l'abbé Barges, enfin des mémoires comme celui de M. François Lenormant sur la diffusion de Valphabet phénicien dans F ancien monde, ont été, avec de tels voyages, autant de lumières nouvelles sur une civilisation qui a servi d'intermédiaire intelligent et singulièrement actif entre l'antique Orient et le monde classique.

Mais c'est surtout le double empire de Ninive et de Babylone qui est devenu un champ fécond de découvertes pour la science française. Au mois de décembre 18/12, M. P. E. Botta, consul de France à Moussoul, commença des fouilles dans le monticule de Koyoundjek, situé au nord du village de Niniouah; cette vaste éminence lui paraissait artificielle et avait dû supporter jadis, pensait-il, le palais principal des rois d'Assyrie. Koyoundjek ne lui livra cependant encore que de nombreux fragments de bas-reliefs et d'inscriptions. C'est seulement au printemps de i8/r3 qu'ayant transporté ses ouvriers au village de Khorsabad, à 16 kilomètres au nord-est de Moussoul, près d'une petite rivière nommée Khausser, qui vient se jeter dans le Tigre en traversant l'antique enceinte de Ninive, il rencontra les premières grandes murailles couvertes de peintures et de bas-reliefs ; il avait lieu de se croire désormais sur la voie de brillantes découvertes. Dès la fin de l'année suivante, l'exhumation du palais de Khorsabad, avec ses bas-reliefs chargés d'inscriptions cunéiformes, avec ses magnifiques taureaux à face humaine, était achevée. Transportés bientôt après à Paris, ces monuments inauguraient un nouveau musée dans nos galeries du Louvre.

^ Mission de Phénicie, un volume in-Zi" ches. Imprimerie impériale; librairie de de texte et un volume in-folio de pian- Michel Lëvy.

La révolulion de i848 arrêta cependant les travaux; les archéologues anglais, mettant alors à profit les premières découvertes de M. Botta, explorèrent simultanément les principaux monticules qui s'élèvent aux environs de Moussoul , surtout ceux de Nimroud et de Koyoundjek. De belles sculptures et un très-grand nombre d'objets précieux y furent recueillis par M. Layard, M. Rawlinson, d'autres encore, et formèrent la riche galerie assyrienne du Musée Britannique. Mais, dès i85i , la France, qui avait donné la première impulsion, chargeait M. Place, consul à Moussoul, de reprendre les fouilles de M. Botta au monticule de Khorsabad. Ce fut le commencement d'une nouvelle série de découvertes dans ce qui restait à explorer du palais de Khorsabad et de ses multiples annexes; elles mirent au jour non-seulement de curieux morceaux d'architecture et de sculpture, mais un nombre très-considérable de petits objets, bijoux, cylindres gravés, etc. fort riches, grâce aux inscriptions cunéiformes dont ils étaient chargés, en renseignements de toute nature sur la religion, les mœurs et l'industrie des Assyriens.

A la même époque, une mission pareille avait été confiée à M. Fulgence Fresnel, assisté de M. Oppert et de M. Félix Thomas, architecte, pour aller opérer des fouilles en Babylonien Après quelques retards causés par l'état politique du pays, les tranchées commencèrent en juillet iBBa dans le tumulus du Kasr, à Hillah, sur le sol même de l'ancienne Babylone. Malheureusement le palais des rois babyloniens ne présente plus aujourd'hui qu'un amas confus de briques pulvérisées, et il en est de même pour la plupart des tertres voisins. £n outre, tandis qu'à Ninive des masses énormes de terres alluviales, devenues compactes, permettent de creuser des galeries, ici, au contraire, un sol friable commande de travailler à ciel ouvert et de transporter des millions de mètres de

* EûcpéditionscierUifique en Mésopotamie , Thomas et Jules Oppert, publiée par exécutée par ordre du gouvernement fran- M. Jules Oppert. Paris, 1 859-63, a vaçais en i85i'5â par MM. F. Fresnel, F. lûmes iii-4*.

briques concassées. La mission de Babylonie put toutefois recueillir, outre un nombre important de données scientifiques, une grande quantité de bijoux, médailles, instruments, cylindres et terres cuites avec inscriptions ; mais elle n obtint pas les mêmes résultats éclatants qui avaient rendu célèbre la mission de Haute-Mésopotamie. Une mission anglaise fut aussi peu heureuse, vers le même temps, à Niffar et à Warkah, dans les mêmes régions à peu près que nos savants avaient explorées.

L'histoire générale, l'histoire politique proprement dite devait profiter tout d'abord des brillantes découvertes faites par M. Botta, puis par M. Place. Pour prendre un exemple, plusieurs des monuments assyriens nouvellement apportés à notre musée, indépendamment de leurs révélations sur un art antique jusqu'alors soupçonné à peine, portaient cette légende royale plus ou moins abrégée: (rSargon, roi grand, roi puissant, roi des rois du pays d'Assour. 7) Il s'agissait évidemment de ce roi Sargon qui nous était désigné précédemment par un seul texte d'Isaïe (c. xx), comme vainqueur de la Judée, de l'Egypte et de l'Ethiopie, et qu'on avait peine à identifier. Le voilà maintenant qui parlait lui-même dans les inscriptions de M. Botta : cr J'ai bâti une ville portant mon nom; dans cette ville j'ai construit un palais pour moi-même , des temples pour les dieux avec des logements pour les prêtres , des casernes pour les soldats, des marchés pour les négociants et des maisons pour les domestiques. ■» Ces textes et bien d'autres ajoutaient de précieuses données à la chronologie assyrienne, soit en complétant des annales si incertaines jusqu'alors, soit jen fixant désormais certaines étapes d'un art digne d'interpréter toute une grande civilisation et qui allait permettre d'ailleurs des comparaisons fécondes.

M. Botta, de concert avec M. Flandin, peintre, déjà connu par une mission en Perse et désigné par l'Académie des inscriptions et belles-lettres pour prendre part à la nouvelle mission d'Assyrie, exposa, dans le grand ouvrage intitulé : I^ monument de Ninive^

les résultats de ses fouilles ^ M. Place, de son côté, publia les siens, assisté, pour les dessins et restaurations, par M. Félix Thomas, qui avait pris part aux deux expéditions d'Assyrie et de Babylonie. Les déchiffrements de textes et les discussions chronologiques auxquels les récentes découvertes pouvaient donner Heu ont été l'objet commun de nombreux mémoires ou livres tout spéciaux par MM. Oppert*, de Saulcy ', Menant*, de Gobineau^, publiés à part ou insérés dans les Mémoires de F Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, dans la Revue archéolc^ue^ le Journal asiatique^ etc.

Un autre domaine que, depuis le commencement du siècle, Térudition française a fait presque sien , bien qu elle y rencontre aussi les noms honorés de MM. Brugsch, Birch, Hincks, Goodwin, Lepsius, Bunsen, Wilkinson, Leemans, est régyptoiogie. Aux tra vaux de ChampoUion le jeune, Jomard, Letronne, Biot, Charles Lenormant, Lajard, Raoul Rochette, Nestor L'Hôte, Rosellini, ont succédé ceux de MM. de Bougé, Mariette, Devéria, Chabas et Prisse d'Avesnes. Personne ne s'était rencontré, à la mort de Ghampollion, pour continuer vraiment l'œuvre du maître; sa doctrine même paraissait en danger d'être dénaturée : M. de Bougé, en 18/17, renouvela l'égyptologie.

Ce n est pas que quelques-uns des premiers problèmes relatifs à

i U mfmmeia de Nmice, dectmtert et deerUpar M. Botia, meturi et des9Ùœ por Af. Flandin; outrage publié par ordre du g^wemement. Paris, 5 volumes in-folio,

t luer^ttout des Sargmùdei; — Etémenu de ii^iwiwtre asstfrienne; — HU- UnndesenH^deCkaldéeetd'At^e

d'aprh ks monumenU, depuis rétablisse^ m^l des Sémilis en Mésopotamie jusfi'aux Séleucides (i865), etc. Ces divers travaux

de mgt.niMe francs, fondé par lEmpe.

reuretdécemrfp^rrinsfitul.

' Recherches sur la chronologie des empires de Nimve, de Babylone et d'Ecbatane, i85i.

^ Les ÎMcriptions assyriennes des hriqves de Babyhne, Paris, 1869, in-8*; — Les écritures cunéiformes, Paris, 1860, in-8*; — Éléments d'éj^graphie assyrienne, s* édit. Paris, 186 A, '\n^' \ — Syllabaire assyrien, formant le tome Vlldes Mémoires des savants étrangers {Académie des Inscriptions),

• Lecture des textes cunéiformes, in-8*, Didot.

l'antique Egypte ne restent encore fort obscurs. Celui qui se présente tout d'abord est de savoir quelle place ethnographique il faut assigner au peuple égyptien et à laquelle des grandes races que nous avons dites il convient de le rattacher. La réponse la plus précise à ce sujet, dans l'état actuel de nos connaissances, est probablement que l'étude comparative des formes de l'ancienne langue du peuple égyptien, les traditions des peuples qui l'avoisinaient, ses propres traditions religieuses, montrent en lui un rameau qui a été détaché de la branche syro-araméenne fort anciennement, tout près de la racine, et de manière à occuper bientôt une place intermédiaire presque à égale distance entre les Sémites et les Indo-Européens , garantie incontestable d'une physionomie très-distincte et d'une vive originalité. M. de Rougé a confirmé ces conclusions par de nouvelles preuves dans un récent mémoire intitulé : Recherches sur les monuments qu'on peut attribuer aux six premières dynasties de Manéthon, précédées d'un rapport adressé à M. le ministre de l'Imtruction ptAlique. Imprimerie impériale, 1866, in-4^

Quelques obscurités et quelques lacunes qu'on ait à regretter encore, l'égyptologie a fait, pendant les vingt-cinq dernières années , à ne parler même que des travaux des savants français , des conquêtes assez considérables pour que ses principaux résultats, dépassant le domaine de la pure archéologie, de la pure linguistique , de la pure érudition , soient enregistrés au compte de l'histoire générale.

C'est principalement aux éclatantes découvertes de M. Mariette dans les nécropoles de l'Egypte que les derniers progrès sont dus. Ses fouilles commencèrent, en vertu d'une mission du gouvernement français, le 1*^' novembre i85o, à Sakkarah, près de l'ancienne Memphis. Dès le q 5 du mois suivant, i4i sphinx étaient déblayés, qui formaient une allée magnifique conduisant dans l'antique nécropole du Sérapéum. Là étaient ensevelis les Apis morts , chacun avec les objets contemporains, stèles chargées de prières, statues, bijoux, que la piété des rois et des riches consacrait; car.

dans l'Apis mort ou Sérapis, le dieu Osiris s'incarnait. M. Mariette pénétra dans ces tombes , dont quelques-unes étaient fermées depuis quarante siècles , et presque chacune lui livra quelque information sur la civilisation ou la chronologie égyptienne. La première série de fouilles exécutées au Sérapéum fut interrompue par la guerre de Crimée. M. Mariette entreprit alors, aux frais du généreux et savant duc de Luynes, les fouilles du grand sphinx, qui amenèrent la découverte du temple d'Armachis. Enfin, à partir de i858 , le vice-roi d'Egypte, Said-Pacha, voulant organiser un service de conservation des antiquités nationales et en même temps créer un musée, confia, sur la désignation du gouvernement français, les soins de cette noble entreprise à M. Mariette. C'est ainsi que, depuis bientôt dix ans, M. Mariette entretient à la fois, aux frais du gouvernement égyptien , qui rend de la sorte un grand service à la science, plusieurs ateliers de fouilles sur divers points du territoire de l'Egypte. C'est ainsi que s'est créé , dans la même période, avec les seules découvertes dues à M. Mariette, le beau musée national de Boulaq; notre musée du Louvre a, de son côté, reçu tous les monuments découverts pendant la première mission accomplie par M. Mariette; quelques-uns datent d'une époque peut-être antérieure à la quatrième dynastie, celle qui a fait construire les grandes pyramides, c'est-à-dire qu'ils comptent plus de quarante siècles. Le Scribe accroupi y que l'Europe nous envie, est un don de M. Mariette. Le Musée possédait déjà les statues de Sepa et de Nesa, d'une égale antiquité. Entre autres nouveautés imprévues, de tels monuments nous révélaient un art égyptien libre , assez voisin de la nature , indépendant des traditions hiératiques qui devaient l'enchaîner plus tard.

Les innombrables inscriptions, les papyrus, les peintures des chambres sépulcrales, interprétés par MM, de Rougé, Mariette, Devéria, Chabas, nous instruisaient en même temps sur les doctrines et sur l'histoire de l'ancien peuple égyptien. Il n'est plus possible de croire que la multitude des divinités adorées en Egypte

eût complètement effacé des esprits la notion d'un être suprême : les textes précis tirés du Rituel funéraire , les hymnes, les prières gravées sur les cercueils, et que M. de Rougé a traduites, non pas seulement en des mémoires destinés au monde savant, mais aussi dans un petit livre destiné à populariser ces précieuses notions \ nomment sans cesse le Dieu cr un , immortel , incréé , immatériel , seul être vivant en vérité, qui a tout fait et n'a pas été fait, qui a créé le ciel et la terre, père des hommes, leur protecteur pendant la vie, leur juge après la mort, -n

De combien de noms de rois jusqu'alors inconnus, mais désor-^ mais identiGés et classés , de combien de faits ignorés naguère ces documents nouveaux ont enrichi l'histoire égyptienne, il faudrait, pour le montrer, reprendre tout le détail de chacune des trentequatre dynasties ^, et dépouiller un grand nombre de dissertations et de mémoires, outre quelques principaux livres. On trouvera du moins ce travail fort bien préparé par M. Félix Robiou dans son Histoire ancienne des peuples de rOrienty et par M. Ernest Desjardiiis dans la Revue d'architecture de M. César Daly, tome XVIII, 1860. M. Mariette lui-même a exposé et commenté une partie de ses découvertes dans les publications dont les titres suivent : Choix de monuments et de dessins découverts ou exécutés pendant le déblaiement du Sérapéum de Memphis, Paris, i856, in- 4°; le Sérapéum de MemphiSf Paris, 1857-60, in-folio; Mémoire sur la mère d'Apis; Aperçu de thistoire d'Egypte depuis les temps les plus reculés jusquà la conquête mu^suhaancy Alexandrie, i864,in-8^, et Paris, Dentu, 1867, ^^"8**; Notice des monuments exposés dans les galeries du musée de Roulaq, in-8° de 3 00 pages. M. Mariette prépare enfin sous ce titre: Fouilles exécutées en Egypte de 18 5 8 à 186 j, un ouvrage qui ne devra pas compter moins de douze gros volumes in-folio. — 11 faut ajouter, nous le disions, aux livres publiés à part, un grand nombre de

* Notice sommaire des monuments égyp- * Vingt-six jusqu'à la conquête de

tiens exposés dans les galeries du musée du TÉgypte par les Perses , en 5 37 avant J. C. Louvre, in-13.

mémoires de MM. de Rougé, Mariette, etc. insérés dans le Bulletin archéologique de F Athenœum français , la Revue archéologique y la Revue critique d! histoire et de littérature , etc.

La race indo-européenne a rempli de son rôle toute cette partie de la scène de l'histoire qui, grâce à des affinités prochaines, nous est le mieux connue. Elle n'a pas offert à la science contemporaine des problèmes moins importants que n'avaient fait les peuples chamites et sémites. Les recherches des linguistes ont d'abord distingué comme issues des antiques Aryâs , d'une part les familles indienne et persane, établies en Asie, d'autre part, les familles hellénique, italiote, celtique, germanique et slave, qui sont venues habiter l'Europe. Eugène Burnouf, philologue de génie, avait interprété, dans ses immortels travaux sur le Bouddhisme, l'ensemble des conceptions religieuses de l'Inde. M. Adolphe Régnier, son disciple immédiat, a étudié les procédés intellectuels qui ont présidé à l'établissement de la grammaire védique ^ pendant que M. Barthélémy Saint-Hilaire restituait l'histoire de la religion bouddhique^. L'ensemble de ces observations amis en lumière l'intime communauté d'origine, de traditions, d'idées qui relie entre elles les diverses nations issues de cette même race.

A côté des peuples du sanscrit, les peuples du zend. La Perse, avant que les recherches modernes vinssent lui assigner sa place dans la série ethnographique, nous était déjà désignée d'un mot par Hérodote comme douée de cette ouverture d'esprit, de cette facilité d'assimilation qui caractérise, avant toute chose, la race indo-européenne considérée dans son ensemble : Seivixà Se véfioua UépcTOLi rsfpocrlevrat ivSpS>v ftdtXicWa, I, i35.

Dès le milieu du xvni* siècle, c'était déjà un Français, Anquetil-

* Études sur la grammaire védique. Prd- Cf. Y Essai sur la formation des mots grecs ,

tiçâkhya du Rig-Véda, texte, traduction du même auteur, et commentaire perpétuel, 1857-1859, ' Le Bouddha et sa religion, m-8*.

3 volumes in-8*, Imprimerie impériale. —

Duperron , qui faisait d'héroïques efforts pour pénétrer le mystère du zend et parvenir à donner une traduction de l'un des livres sacrés de Zoroastre, le Zend-Avesta. Une expédition allait partir vers l'Inde; n'ayant pu obtenir son passage sur un des navires, il s'engagea comme simple soldat, fut libéré avant le départ, et obtint, grâce à l'abbé Barthélémy, un secours d'argent fourni par le roi. Il partit de Lorient le 7 novembre 17 54, resta dans Pondichéry jusqu'à ce qu'il eût appris le persan moderne , et se rendit ensuite à Chandernagor, avec l'espoir d'y apprendre le sanscrit. Les événements de la guerre entre les Français et les Anglais étant venus traverser ses desseins, il dut quitter Chandernagor et revenir à Pondichéry par une marche de cent jours au travers des plus grands dangers. Mais il avait, pendant ce voyage, visité toutes les pagodes et recueilli une foule d'informations. 11 alla ensuite à Surate, où il retira de ses entretiens avec quelques prêtres parsis une connaissance assez étendue du zend et du pehlvi. Il rentra en France en 1762, avec 180 manuscrits et la traduction souhaitée.

A ces glorieux présages d'un autre temps a répondu de nos jours une plus entière conquête. Cet idiome des anciens Perses, devenu langue morte peut-être dès le règne de Darius I*% Eugène Burnouf , par sa seule connaissance du sanscrit, l'a interprété et lui a rendu la vie ; on se rappelle son Commentaire sur le Yaçna, sur lequel ce n'est pas ici le lieu d'insister. La tradition de ces belles études sur les langues orientales, ainsi doublement inaugurées, s'est continuée depuis Silvestre de Sacy et Quatremère jusqu'à nos joure.

Nous n'avons pas à énumérer les relations des voyageurs qui , comme M. Ferrier en i845 et i846, ont parcouru la Perse moderne; mais quelques années auparavant, eni84o et i84i, MM. Eugène Flandin et Coste, attachés à l'ambassade de France dans ce pays, avaient été chargés d'y étudier tous les monuments qui subsistaient de l'antiquité. Leurs vues, dessins, copies d'inscriptions cunéiformes et pehlvies, etc. ont fourni la matière d'une vaste publication. MM. Coste et Flandin avaient visité les ruines de

Babylone et de Ctésiphon, d'Ecbatane el de Persépolis, et c'est parmi leurs planches qu il faut aller chercher la meilleure représentation des ruines célèbres d'Istakhar, de Nakch-i-Roustam ^ etc.

Les problèmes chronologiques qui se rapportent à l'histoire des plus anciens peuples peuvent-ils, dans l'état actuel de la science, recevoir des solutions? Un laborieux écrivain l'a pensé. Sous le titre suivant : Antiquité des races humaines^ reconstitution de la chronologie et de l'histoire des peuples primitifs par Vexamen des documents originaux et par V astronomie (Amyot, 1862, in-8° de &&& pages), M. G. Rodier a cru pouvoir remonter dans l'histoire d'Egypte jusqu'à l'an iii6ii , dans celle des Babyloniens jusqu'à l'an iiaBB, dans celle du groupe iranien jusqu'en 7068 , dans celle des Indous jusqu'en 18901 , etc. — M. Dreyss, plus réservé, a donné, dans sa Chronologie universelle (collection Hachette), un manuel utile el commode. .

Le progrès et les heureuses découvertes des études orientales , de l'ethnographie, de la philologie comparée et de l'archéologie ne pouvaient manquer d'éclairer de lumières nouvelles beaucoup de points de l'histoire de l'antiquité classique. Tout d'abord il a été plus que jamais démontré que la Grèce et Rome furent les deux rameaux d'une même branche, issue de l'arbre indo-européen, d'oil il suit que, plus l'on remonte dans les annales ou dans les souvenirs de cette double antiquité, soit à l'aide des textes, soit avec le seul secours de l'induction, mieux on doit retrouver les preuves d'une primitive et intime solidarité, l'analogie des con-

* Voyage en Perse, de MM. Eug. Fian- sous la direction d'une commission com-

din , peintre, et Pascal Coste, architecte, posée de MM. Bumouf, Lebas et Le Clerc;

attachés à l'ambassade de France en Perse , 3 volumes grand in-folio de 35 planches

entrepris par ordre de S. E. le ministre environ, avec un texte explicatif et une

des affaires étrangères, d'après les ins- relation de voyage, formant un volume

tructions dressées par l'Institut, publié in-fol. et deux volumes in-8*.

ceptioiis religieuses, la parité des éléments d'institutions sociales, les (races d'une ancienne communauté, soit de traditions, soit même de langage. Un livre récent, sous ce titre synthétique et précis : La cité antique, a réuni en un seul tableau les traits épars de cette identité devenue incontestable.

L'enveloppe religieuse a été la plus ancienne pour les deux peuples, et c'est d'elle que se sont dégagés les autres développements. N'est-ce pas, en effet, le dieu de Delphes qui apparaît en Grèce comme le premier promoteur de toute civilisation , premier législateur, premier constructeur de temples et de routes, premier protecteur du commerce et de l'industrie, de la navigation et des colonies lointaines? Le Romain n'est pas moins dépendant de sa religion primitive. La religion se montre chez l'un et l'autre peuple à titre de premier lien; les rites de la sépulture et la construction des tombeaux , tels qu'ils ont persisté ici et là , démontrent l'antique ressemblance des croyances sur la mort et sur les honneurs dus aux morts. Le culte du feu sacré, et/lia^ et celui de la Vesta romaine attestent l'antiquité d'une pareille et commune croyance. Enfin le culte des ancêtres, désigné dans les deux civilisations par une expression toute semblable, se transmet d'un côté et de l'autre par les mains de chaque père de famille. La religion du foyer, qui réunit les vivants et ceux qui ne sont plus, groupe la famille autour du père, seul capable d'accomplir les sacrifices.

L'institution du mariage intervient comme immédiatement nécessaire et avec un caractère non moins religieux : il s'agit, en effet, d'enlever la jeune fille à l'autel qu'elle adorait et de l'introduire vers un autel nouveau, double circonstance qui rend nécessaire une double cérémonie religieuse. La religion du foyer et des ancêtres fonde la famille antique pour cette vie et pour l'autre; c'est un devoir religieux d'en assurer la perpétuité : une famille qui disparaît, c'est un autel qui s'éteint. Le droit de propriété repose sur la même indestructible base. Le sol sur lequel le foyer s'allume devient un sol sacré; il en est ainsi pour le champ voisin

i6 ÉTUDES HISTORIQUES.

de cet autel où les ancêtres reposent. La maison est bâtie dans Tenceinte que la religion consacre; les bornes des champs sont des Termes sacrés. Religion domestique, famille, propriété, trois solides fondements sur lesquels les sociétés grecques et italiotes reposent dès Tâge le plus ancien. Il est facile de comprendre comment la puissance paternelle, le droit de succession des mâles, toute la constitution du yévos et de la gens devront découler de ces principes.

Les premières institutions civiles et politiques suivront aussi d'elles-mêmes, selon une constante analogie. Le cercle de l'idée religieuse s'agrandissant peu à peu, plusieurs familles s'unissent pour un culte supérieur au culte de chacune d'elles et forment ce que les Grecs appellent une phratrie, ce que les Romains nomment une curie; plusieurs de ces nouvelles associations se groupent à leur tour, en élevant pour ce nouveau groupe un autel dont l'enceinte est encore plus compréhensive, et l'on a ce que les Grecs appellent rpii^v^, ce que les Romains appellent tribus. Plusieurs tribus s'agrègent et forment ainsi la cité. Sur la cité grecque et sur la cité romaine plane également l'influence suprême de la religion. Il y a la religion particulière à la ville, qui se montre dans le culte du fondateur et se traduit par les repas publics, les fêtes et les formules du calendrier, la lustration et le cens, les rituels et annales, etc. Droit public et droit civil, droit des gens et droit de la guerre, tout est dicté par cette religion. Quiconque ne participe pas aux formules sacrées ne se fera qu'à peine rendre justice; quiconque ne participe pas au culte de la cité est réputé étranger, c'est-à-dire ennemi, hostis.

Mêmes institutions primordiales, mêmes évolutions ultérieures. Dès le vu* siècle avant Jésus-Christ (c'est en Grèce le temps qui précède Solon, et à Rome le milieu de la période royale), on voit l'ancienne organisation sociale ici et là discutée : elle ne se soutient plus désormais que par un mélange plus ou moins habile de résistance et de concessions. La raison en est que les antiques croyances

qui lui servaient de bases sont elles-mêmes affaiblies. C'est aussi que toute une classe d'hommes, flottant entre l'esclavage et la participation aux droits de la cité, soufl^rent de l'organisation primitive , ont intérêt à la détruire et lui font la guerre sans relâche. Ils s'appellent clients et plébéiens à Rome, thètes, pénestes, mothaces, wrofuloves, chez les Grecs. Une première et vaste période a vu à la tête du gouvernement des cités les rois, magistrats religieux avant d'être chefs politiques. Bientôt les chefs de famille, jaloux de ces rois, les ont attaqués et leur ont enlevé le pouvoir politique et civil; la puissance religieuse leur a été conservée seule, par là même affaiblie. Telle a été la révolution qui s'est définitivement accomplie à Athènes lors de la mort de Codrus, alors que les Eupatrides ont substitué à l'ancienne royauté ce qu'ils appelaient l'archontat, et à Rome vers la fin du vi® siècle avant Jésus-Christ. Une seconde période vient ensuite, pendant laquelle, soit chez les Grecs, soit chez les Romains, l'aristocratie gouverne; mais une révolution nouvelle est imminente, révolution annoncée dès le temps de la royauté, alors que cette royauté cherchait d'utiles alliances contre ses propres ennemis. La plèbe a grandi et conquis des forces; le droit d'aînesse ayant disparu peu à peu, la ^^8 romaine , le yévos hellénique se sont démembrés. Avec Solon , le droit de propriété est devenu accessible à tous, et les familles des classes inférieures se sont affranchies de l'autorité des familles eupatrides. Le roi Servius TuHius a inauguré dans Rome cette révolution. Plus tard, en 5 09, la réaction aristocratique ne détruit qu'en partie son œuvre, que les progrès du tribunat reprennent à nouveau. La querelle des deux ordres devient longue et sanglante, mais elle amène enfin le partage des dignités et la divulgation même des formules religieuses, signes non douteux de la victoire plébéienne. Les familles plébéiennes ont grandi en silence, dans la souffrance et le travail. Plusieurs se sont enrichies, autour desquelles viennent se grouper les autres. Cette multitude qui, pendant des siècles, était restée en dehors de l'association religieuse et

Études historiques. a

civile, se fait à eUe-même un culte et des autels; puis, renversant les barrières qu'on lui oppose, elle pénètre dans la cité, où elle deviendra maîtresse. Tout un. cycle de changements dans le droit privé et dans les maximes politiques suit cet avènement de la démocratie, telle que les anciens l'ont connue; ce sont autant de progrès dans les voies de la morale et de la justice universelles.

En regard de cette synthèse, dont nous n'avons reproduit, d'après l'important volume de M. Fustel de Goulanges, que les principaux traits, s'offrent les voies longtemps parallèles, mais différentes, que la Grèce et Rome, chacune avec sa physionomie particulière , ont suivies. La civilisation grecque est la fleur même du génie occidental; elle en est la charmante jeunesse, tandis que la civilisation romaine en est la virilité. Tout un monde allait grandir dans la péninsule hellénique, chez qui l'importance du développement intellectuel, dans la quadruple sphère religieuse, philosophique, esthétique et littéraire, devait primer celle du développement purement politique.

Pour ce qui est des traditions ou des conceptions religieuses de l'ancienne Grèce, on ne s'étonnera pas si nous disons que l'étude critique en est seulement ébauchée : la raison en est que le progrès de cette sorte d'études est solidaire de celui des sciences orientales. M. Guigniaut, par ses commentaires et additions à la Symbolique de Creuzer, et M. Lajard, par ses Recherches sur le culte ^ les symboles y les attributs et les monuments figurés de Vénus en Orient et en Occident (i8/i8), avaient frayé la voie. M. Maury, dans son Histoire des reliions de V ancienne Grèce (iSSy) et dans ses Croyances et légendes de V antiquité (i863); M. Bréal, dans son étude sur Hercule et Cocus; M. Louis Mesnard, dans ses deux ouvrages intitulés : La morale avant les philosophes et Du Polythéisme hellénique ^ y ont obtenu les premiers résultats.

Le tableau des développements successifs de la philosophie est une page principale sans laquelle on ne saurait rendre un compte exact et entier des plus belles époques de la vie politique et sociale

du monde grec. Avec l'admirable essor de la primitive lonie, cette Grèce anticipée, les hardies conceptions des écoles d'Asie Mineure s'éveillent et se formulent. Une seconde période est marquée par les législateurs et les philosophes italiques, un Zaleucus, un Charondas, un Pythagore, un Xénophane d'Elée; ce dernier surtout, rompant avec les traditions des écoles ioniennes, qui prenaient pour point de départ les données de l'expérience, assigne pour base première à sa philosophie l'idée d'un être suprême nécessaire, éternel et absolu, conception qui contribue beaucoup au caractère de majesté dont cette période toute dorienne de la Grande- Grèce, contemporaine de la Rome royale, est singulièrement empreinte. La grande époque attique vient après, et, pendant ses derniers jours, la pensée grecque, avec Socrate et Platon, atteint les dernières hauteurs. Il faut que l'esprit grec se soit donné carrière dans tous les ordres de la pensée; il faut que l'hellénisme soit devenu, au temps d'Alexandre, capable de se répandre de toutes parts, avant qu'Aristote entreprenne l'immense tâche de résumer les résultats acquis et jette les fondements de toutes les sciences. Plus tard, le stoïcisme et l'épicuréisme sont appelés à exercer une profonde influence sur les destinées réunies de la Grèce et de Borne, et les théories alexandrines, réunissant aux systèmes helléniques certains traits des doctrines orientales, commencent d'opérer cette vaste fusion qui a aidé au triomphe et à la propagation du christianisme. Par les travaux de M. Cousin, de M. Jouffroy, de M. Adolphe Garnier, de M. Saisset, par ceux de MM. Ravaisson, Jules Simon, Barthélémy Saint- Hilaire, Vacherol, Charles Lévêque, Paul Janet, Matter, Denis, Berger, Henri Martin (de Rennes), l'étude de la philosophie ancienne est devenue, à certains égards, domaine particulièrement français.

Une meilleure connaissance, une intelligence plus entière de l'art grec était due à une époque telle que la nôtre, animée d'une curiosité sérieuse, armée d'une critique savante et point exclusive. — Dès le commencement du siècle, les statues d'Egine achetées

par le roi Louis de Bavière , les marbres enlevés par lord Elgin et commentés par Haydon, la Vénus de Milo acquise par le gouvernement français, avaient commencé d'initier le goût général aux révélations qui devaient suivre. La délivrance de la Grèce nous rendit Taccès du sol sacré où tant de trésors étaient enfouis, et, chaque fois qu'on l'interrogea par des fouilles intelligentes, il livra des morceaux de sculpture empreints d'un caractère de beauté sévère, avec lequel nous n'étions pas familiers. Il devint bientôt manifeste qu'on avait jusque-là, sur la foi de Vitruve, entièrement méconnu l'ancien art hellénique. Tout un âge de sculpture et d'architecture grecque antérieur à Phidias nous fut révélé. On comprit que les temples de Pœstum et d'Agrigente, les métopes de Sélinonte et les marbres d'Egine, loin d'être des accidents isolés, formaient une série continue et comme une chaîne dont le Parthénon était le plus magnifique anneau. On cessa d'apercevoir l'art grec à travers l'art romain; l'originalité et ]a majesté d'une première époque hellénique apparurent. Croit-on que cet essor nouveau n'intéressât pas l'histoire générale de l'ancienne Grèce, au double point de vue de son développement littéraire et même politique? Qu'on se demande d'une part si nous ne comprenons pas mieux que nos devanciers la poésie de Pindare et le théâtre d'Eschyle. Racine lui-même médit d'Eschyle et de Sophocle, et Voltaire maltraite étrangement Pindare. Nous, au contraire, nous ne sommes plus tentés de méconnaître le lyrisme austère et tout religieux de ces grands poëtes, en présence de l'admirable commentaire que nous ont apporté les beautés analogues de l'art grec primitif; nous commençons à saisir dans son ensemble l'œuvre majestueuse de l'antique génie dorien, soucieux du grave et bel équilibre commandé par l'Apollon delphien lui-même. De plus, ce même génie dorien a inspiré toute une première époque de l'histoire hellénique. La législation de Lycurgue et la domination Spartiate sur le reste de la Grèce portent le cacliet de cette aspiration vers le xdcxfios^ vers la (rœ^pocrvvrf Ijx^pwv, vers la xaprepla, qui a été une

des sources vives d'une civilisation si glorieuse. M. Villemain, dans ses Essais sur le génie de Pindare et sur la poésie lyrique j et M. Vitet, dans ses Etudes sur îhistoire de VarO^ ont mis les premiers en lumière, par des voies diverses, la thèse que nous venons d'indiquer. D'autres livres ont achevé de démontrer quelle solidarité unit entre elles les phases diverses de lart antique et celles du développement politique et social; c'est de la sorte un double intérêt, à la fois général et tout spécial, qui doit faire citer ici \ Acropole de M. Beuié, son ouvrage sur les Monnaies d'Athènes^ ses études sur YHistoire de la sculpture avant Phidias; un volume de M. Emile Gebhart, qui, sous le titre de Praontèle^^ suit parallèlement la double voie de l'art et du génie grecs depuis l'époque de Périclès jusqu'à celle d'Alexandre ; une dissertation de M. Bazin , De la condition des artistes dans Fantiquitéy etc.

L'histoire des littératures n'est pas d'un moindre intérêt pour l'histoire générale. Les poëmes d'Hésiode et d'Homère reproduisent l'image vivante des temps primitifs, et la poésie dramatique à son tour est d'ordinaire le reflet des idées et des mœurs contemporaines. Chacun des trois grands poëtes tragiques de la Grèce correspond à une phase particulière, soit de l'époque péricléenne, soit même de l'art hellénique. Aussi M. Patin, en faisant œuvre de critique littéraire dans ses Études sur les tragiques grecs ^ a-t-il en même temps fait œuvre d'historien. Eschyle, Sophocle, Euripide ne nous apparaissent plus dans son livre comme des génies isolés; ils font partie de tout un grand siècle dont ils nous offrent les différents aspects. Il y a encore du prêtre dans le vieil Eschyle. Né à Eleusis, d'une ancienne famille en possession de fonctions reii-

* Première série, Antiquité {Pindare et hlié sous les auspices de S. Exe. M, Duruy, l'arlgrec), un vol. in-ia. Paris, 186A, ministre de l'instruction publique, i864, Michel Lëvy. in-8*. — Du même auteur : Essai sur la

* Praxitèle. Essai sur l'histoire de l'art poésie de la nature chez les anciens, 1860,

et du génie grecs depuis Vépoque de Péri- iii-8*. dès jusqu'à celle d'Alexandre, ouvrage pu*

gieuses, il a été élevé dans le temple; aussi a-t-il sans cesse présente à la pensée l'inexorable puissance des dieux qui s'appesantit fatalement sur l'homme. Gomment l'âme humaine sortirait-elle victorieuse de cette lutte inégale? Son Oreste, obsédé, n'a de refuge que dans le délire. Toutefois, si c'était là l'unique inspiration du poëte, il n'aurait pas sans doute dépassé les limites de la poésie lyrique. Mais il y a dans Eschyle, outre le prêtre, le patriote; il a combattu, ainsi que ses deux frères, dans la guerre contre les Perses. Son patriotisme n'est pas purement athénien; il est hellénique. Autant de traits qui nous révèlent une première et grande époque, non encore affranchie d'une antique influence sacerdotale, mais qui a vu cependant l'héroïque combat de la Grèce contre la barbarie de TOrient. — Sophocle, de trente ans plus jeune, est fils d'un armurier que la guerre vient d'enrichir. Il est né dans le bourg de Golone, au milieu de l'Attique, à l'ombre des oliviers sacrés. Du haut de ses collines, il a vu se développer la ville démocratique du Pirée. A l'âge de quinze ans, sa fortune et sa beauté l'ont fait choisir pour conduire la danse sacrée en l'honneur de la victoire tout athénienne de Salamine; aussi son patriotisme serat-il tout athénien. Nul plus bel hommage au climat et au sol de l'Attique que le célèbre chœur à' Œdipe à Colone. Sophocle a vu naître la belle époque péricléenne et il a grandi avec elle. Citoyen zélé, chargé de missions diplomatiques ou militaires, il a été selon le cœur de Périclès. Son patriotisme local se trahit jusque dans le choix de ses héros : on voit qu'il préfère ceux qui ont été les amis d'Athènes; les autres, il les néglige ou les maltraite. S'il admet encore l'antique tradition, il montrera du moins la conscience de l'homme réagissant contre la fatalité ou contre l'exclusive domination des dieux. La passion luttant avec l'intelligence, l'une et l'autre en un libre essor, voilà un de ses fréquents moyens pour exciter l'émotion dramatique. Dans cette lutte digne de toutes nos sympathies, puisqu'elle est après tout notre histoire psychologique et morale, il sait conserver un équilibre qui sauvegarde la liberté Im-

maine, et c'est de là que vient rincomparable sérénité de son théâtre. Sophocle est le sincère témoin du plus beau moment dans le grand siècle de la Grèce. — L'art d'Euripide, plein de charmes encore, offre des ombres savantes qui décèlent une troisième phase. Il continue d'accepter les traditions légendaires, mais surtout pour ce qu elles offrent de séduisant à son imagination et comme des cadres où ses compositions dramatiques puissent aisément trouver place. Il a d'ailleurs peu d'illusions et reproche sans façon aux dieux de l'antique Olympe leurs nombreux méfaits sur la terre. Ses personnages reflètent les idées et les caractères de son temps, et reproduisent, en leur langage souvent sentencieux, un Adèle écho du progrès philosophique. Tous trois, Eschyle, Sophocle, Euripide, par cela même qu'ils ont été de grands poëtes, ont eu en commun avec leur siècle de principaux traits, que leur physionomie , soigneusement étudiée et comprise, a montrés en une éclatante lumière. Un même idéal a inspiré Eschyle, Pindare et toute la grande époque de l'art dorien; l'art de Sophocle, celui de Phidias et les théories de Platon s'approchent d'un même type de beauté intellectuelle et morale; l'art d'Euripide, enfin, comme celui de Scopas, de Parrhasius, de Zeuxis et de Timanthe, visant au pathétique et à l'expression sensible, ouvre une autre voie qui, chez un peuple moins richement doué, fût devenue très-promptenient périlleuse ^ C'est ce qui ressort d'une lecture attentive de l'ouvrage de M. Patin sur les tragiques grecs; c'est ce que M. Gebhart a mis en relief par des traits précis dans le livre que nous citions tout à l'heure.

La comédie, qui emprunte sa matière principale, de propos délibéré ou même à son insu, aux idées, aux mœurs, au spectacle de son temps, occupe aussi parmi les sources de l'histoire générale une place importante. M. Artaud, étudiant Epicharme et Aristophane^,

» V. Praxitèle, etc. par M. Emile Geb- * Artaud , Fragments pour sei-vii- à Vliis-

hart.p. i83. toire de la com 'die antique, Paris, i8G3.

MM. Guillaume Guizot et Benoit, interprétant Ménand^e^ ont eu cette constante préoccupation de montrer dans la comédie, outre le portrait de l'homme moral, tel qu'il est dans tous les temps, la peinture quelquefois involontaire d'une certaine époque. Une telle recherche était particulièrement intéressante au sujet des pièces de Ménandre imitées par les poètes latins, car c'était une occasion naturelle d'étudier ce curieux mélange d'idées et de mœurs auquel la conquête de la Grèce par les Romains donna lieu , et qui exerça une si grande influence sur le développement de la civilisation générale. Cette étude, MM. Guillaume Guizot et Benoit l'ont faite dans le plus grand détail et de manière, ce semble, à épuiser le sujet.

Il nous faudrait citer, si nous comprenions expressément dans le cercle de ce compte rendu tous les ouvrages qui se rapportent à l'histoire de la littérature grecque, un trop grand nombre de livres; nul toutefois ne saurait nous être indifférent au point de vue de l'histoire générale; quelques-uns l'intéressent de fort près. Telles sont les études de M. Havet sur Isocrate, de M. Jules Girard sur Thucydide et sur Lysias, de M. Ghassang sur le roman chez les anciens, considéré dans ses rapports avec l'histoire : l'imagination grecque, comme on pense, réclame en un tel sujet la part principale; tels sont les Mémoires de littérature ancienne de M. Egger (1862) et ses Mémoires ^histoire ancienne et dephilohgie (i863); les dissertations de M. Rossignol sur les artistes homériques (1861), sur les métaux dans l'antiquité (1862), sur divers sujets de l'histoire des anciens artistes (1862); les diverses études de M. Henri Martin, de Rennes, sur les sciences dans le monde antique, et Y Histoire de la littérature grecque^ par M. Alexis Pierron. — L'Examen critique des dynasties égyptiennes, par M. Bru net de Presle, ouvrage dont la première partie a été publiée en i85o, traite principalement des historiens grecs de l'Egypte. — Enfin , le Cours d'études

' Ces deux ouvrages sur Mëaandre oui été couronnes par Tlnstitut en i85&.

hisloriqtœsj professé jadis au Collège de France par le vénérable Daunou, et publié en vingt volumes de 18/12 à 18/19, ^^'^^ ^^® Vie de l'auteur par M. Alph. Taillandier (2* édition, 18/17), donne aussi sur les historiens grecs beaucoup d'excellents chapitres dont la doctrine générale n a pas vieilli.

Suivre la brillante civilisation grecque dans ses divers développements religieux, philosophique, esthétique et littéraire, pouvait sembler œuvre plus facile et, à certains égards, plus séduisante que Tétude exacte et complète de son développement purement polftique. Ce n'est pas que le génie hellénique n'ait montré, dans cette nouvelle carrière , un très-bel essor. Les Grecs ont été les premiers à revendiquer, au nom de la civilisation occidentale, à peine encore détachée de l'Orient, l'indépendance individuelle et nationale. Ils ont enseigné au monde, par la lutte héroïque contre les Perses, ce que c'est qu'une nation. A la suite de cette lutte, la démocratie athénienne s'est élevée à un rare degré de prospérité et de gloire; on ne saurait donc affirmer qu'un tel peuple fût dénué du sens politique. Il faut bien reconnaître cependant que l'étroitesse de leur esprit de cité a montré les Hellènes bien inférieurs aux Romains pour ce qui concerne le vaste gouvernement des peuples. L'active et subtile intelligence de la nation grecque a bien pu devenir féconde en combinaisons et en conceptions politiques, mais elle a manqué de cette forte aptitude pratique qui fonde les solides dominations et les grands empires. D'ailleurs, nous n'avons, pour nous aider à comprendre, à apprécier quelquesunes des plus importantes institutions de l'ancienne Grèce, que des textes fort éloignés par leurs dates des époques auxquelles ils se rapportent. Il faut tenir compte aussi , et c'est une autre source de difficultés, des nombreuses variétés du développement hellénique, qui ne s'est jamais plié sous quelque unité puissante. Autre est l'antique civilisation achéenne du temps d'Homère; autre le génie ionien, prompt à la colonisation sur tous les rivages; autre le majestueux génie dorien; autre le génie de la période purement

attique. A cette variété d'inspirations correspondait la singulière variété des régions, du sol et même du climat : chacune des vallées de l'ancienne Grèce était un berceau, une patrie.

Parcourir à nouveau ces différentes contrées avec les ressources aujourd'hui offertes à l'antiquaire et à l'érudit, interroger les ruines, déchiffrer les inscriptions, relever la topographie, commenter, en un mot, les textes anciens par l'étude approfondie des lieux et par la comparaison avec tous les autres témoignages du passé, telles sont, avec les exigences de la critique moderne, les indispensables conditions qui s'imposent aux futurs historien^ de l'ancienne Grèce, et telle a été l'œuvre multiple entreprise depuis vingt ans par notre Ecole française d'Athènes.

Par les membres de cette école, presque toutes les îles qui environnent la péninsule, ainsi que la plupart des provinces du Péloponèse ou de l'ancienne Hellade, ont été visitées, parcourues, étudiées; les relations consignant les résultats de ces voyages, après avoir été soumises à l'examen de l'Académie des inscriptions et belles-lettres S ont été, pour la plupart, imprimées dans le recueil que publie le ministère de l'instruction publique sous ce litre : Archives des missions scientifiques et littéraires. C'est là qu'on trouvera les voyages à Samos, Rhodes, Ghio, Lesbos, Thasos et Crète ^, en Eubée, à Naxos, à Egine, à Patmos, par MM. Eugène Guérin, Fustel de Coulanges, Boutan, Georges Perrot, Thénon, Jules Girard, Dugit, Edmond About, Petit de JuUeville, ainsi que les travaux de M. de la Coulonche sur la géographie ancienne de la Macédoine' et sur l'Arcadie, de M. Mézières sur le Pélion et

* Voir le Comp/e renritt de ses sëances, ' Cf. Desdevises du Dëzert, Géograpublie chez Durand, in-8°. phie du berceau de la Macédoine, i vol.

* Cf. Description physique de Vile de in-8% avec carte. — Cf. les utiles tra- Crhte, par M. Raulin, professeur à la vaux de M. Viquesnel, récemment in- Faculté des sciences de Bordeaux , un vo- terrompiis par la mort de leur auteur : lume de 85o pages, qu'accompagnera Voyage dans la Turquie d'Europe; desune carte à grande échelle. Chez Arlhus • cription physique ci géologique de laThrace , Bertrand. in4*.

rOssa, de M. Heuzey sur l'Acarnanie, de M. Bazin sur l'Etolie, de M. Gaultier de Glaubry sur l'Epire, de M. Hanriot sur ies dèmes de l'ancienne Attique, de M. Emile Burnouf sur le lac Copaïs, les Propylées, le vieux Pnyx d'Athènes, etc. En dehors de cette publication collective des Archives des missions y toute une série d'ouvrages importants est due aux anciens membres de cette Ecole française d'Athènes : tels sont, outre les livres de M. Beulé et de M. Ch. Lévêque, que nous avons déjà cités, ceux de M. Heuzey sur l'Olympe de Thessalie, de M. Lacroix sur les îles de la Grèce, de M. Eugène Gandar sur l'Ithaque d'Ulysse, de M. Jules Girard sur le génie des Mégariens, de M. Emile Burnouf sur le culte de Neptune dans le Péloponèse et sur les principes de l'art d'après la méthode et les doctrines de Platon, de M. Alexandre Bertrand sur les dieux protecteurs des héros grecs et troyens dans l'Iliade et sur les traditions de l'Arcadie, de M. Decharme sur le génie béotien, de M. Deville, soit sur la Tzaconie, cette région sud-est du Péloponèse où se seraient conservées quelques traces de l'ancien langage hellénique, soit sur les chants populaires de la Grèce, enfin de MM. Wescher et Foucart sur Delphes. M. Foucart, après une étude attentive de la topographie et des ruines actuelles, a restitué la topographie en même temps que l'histoire du célèbre sanctuaire; M. Wescher, de son côté, publie en ce moment, dans le tome VIII des Mémoires des savants étrangers^ présentés à l'Académie des inscriptions et belles-lettres, les inscriptions inédites recueillies dans le même lieu. — Une telle énumération, à défaut d'une analyse plus développée qui entraînerait trop loin, suffira pour montrer de quelle activité archéologique, historique et littéraire l'Ecole française d'Athènes a été depuis vingt ans le foyer.

Quelques-uns des jeunes savants déjà distingués par les résultats de leurs études comme membres de cette Ecole ont été chargés, par S. M. l'Empereur, de missions spéciales qui sont devenues des plus fécondes.

M. Heuzey a dû parcourir la Macédoine et les parties adjacentes

de la Thrace, de la Thessalie, de rillyrie et de TEpire. Il était assisté de M. Daumet, architecte, ancien pensionnaire de l'Académie de France à Rome, connu par une habile restitution artistique et archéologique de la célèbre villa d'Adrien. L'ouvrage donnant les résultats acquis par M. Heuzey, actuellement en cours de publication , contient déjà l'étude des ruines de l'ancienne ville de Philippes et de toutes celles que présente la plaine environnante; quelques difficultés relatives à l'intelligence de la grande bataille de l'an 4 2 avant Jésus-Christ y sont résolues. Les tertres de Pydna , la plaine de Pharsale , les rochers des Météores , aux confins de l'Epire et de la Thessalie, sont soigneusement interrogés. Suivent une visite à Dyrrachium et une autre à Apollonie. Indépendamment de l'intérêt spécial qu'ofl*re le travail de M. Heuzey au point de vue de la topographie militaire en des lieux historiquement si renommés , il a relevé , d(?chiflré , commenté un bon nombre d'inscriptions d'un grand prix pour l'histoire des mœurs et des croyances religieuses. Les rochers de Philippes lui ont particulièrement offert un véritable musée mythologique, donnant, par * le remarquable ensemble de ses inscriptions et de ses bas-reliefs, un tableau résumé de la vie religieuse d'une ville de Thrace pendant le cours de plusieurs siècles. On y voit les vieilles divinités indigènes, cachées sous les noms et comme sous le masque des divinités grecques et romaines, perpétuer, à travers tant de changements de gouvernement et de population , leur inébranlable influence. Ou bien ce sont les cultes de l'Orient qui, appelés par l'avide curiosité d'un peuple auquel ses antiques croyances ne suffisent plus, précèdent de leur bizarre cortège la venue du christianisme. L'ouvrage de M. Heuzey réunira de la sorte, à des informations inattendues sur l'état moral et religieux des anciennes populations de la Grèce du Nord , les commentaires les plus précis sur quelques-uns des épisodes principaux de l'histoire romaine.

Vers le même temps, c'est-à-dire pendant le printemps de 1861, M. Georges Perrot, on vertu d'une mission semblable, visi-

lait le centre de i'Asîe Mineure. Nous avons en ce moment dix-sept livraisons sur vingt-quatre de l'ouvrage où il a exposé ses résultats. Cet ouvrage a pour titre : Eay>laratton archéologique de la GalattCf de la Btthyniey d^une partie de la Mysie^ de la Phrygie^ de lu Cappadoce et du PontK II porte, outre le nom de M. Perrot, chargé de diriger la mission, ceux de M. Edmond Guillaume, architecte, et de M. Jules Delbet, docteur en médecine, qui lui avaient été adjoints; M. Guillaume s'était déjà fait connaître par une habile restauration du théâtre antique de Vérone.

Les principales étapes du voyage ont été Nicomédie, Nicée, Brousse , les ruines de Cyzique , l'ancienne Miletopolis , la vallée du Khyndacos, voisine du mont Olympe, les sources du Sangarius, Gordium, Pessinonte, Ancyre et le reste de la Galatie. Nous n'avons à signaler que les résultats généraux de l'expédition. C'est d'abord une étude toute nouvelle de cette intéressante province de Galatie, habitée depuis le milieu du uf siècle avant Jésus-Christ par trois tribus d'origine celtique. RetrouveraitH)n dans ce pays des monuments semblables à ceux qui couvrent l'Europe occidentale, particulièrement l'ouest de la France, et qui sont si célèbres sous les noms de dolmens , de menhirs, etc.? M. Perrot n'a rien vu d'analogue, probablement par cette bonne raison que de tels monuments, mal à propos désignés du nom de celtiques y n'ont, en effet, rien de commun avec les Celtes , nos pères , mais appartiennent à une civilisation antérieure, beaucoup moins avancée. M. Perrot, rapprochant des textes classiques la vue des lieux, l'examen des ruines, la lecture des inscriptions, a du moins restitué plusieurs parties mal connues de l'histoire des Galates ^. Un second résultat fort intéressant pour l'histoire de la civilisation générale est une série d'informations nouvelles sur l'art étrange et grandiose dont l'Asie Mineure offre de si curieux monuments. Les plus instruits d'entre les précédents voyageurs avaient déjà signalé le rocher

* Publie chez Didot, en deux volumes * Voir particulièremen*. sa dissertation

in-folio, un de texte, Tautre de planches. De Galatia provincia rotnana, 1867.

sculpté de Nymphi, près de Smyrne (Cf. Hérodote, II, 106); M. Charles Texier ^ avait découvert dans la Galatie orientale , à Boghaz-Kheui , les restes grandioses d'une cité, probablement Tantique Pterium , abandonnée longtemps avant l'époque d'Alexandre ; plusieurs rochers y offrent aussi des figures sculptées. On connaissait enfin au sud d'Ancyre des tombes creusées dans le roc sculpté extérieurement. M. Perrot non-seulement a rapporté de quelques-uns de ces monuments, grâce à la photographie, des reproductions plus exactes que celles qpi'on possédait; il a, de plus, découvert quelques autres monuments analogues, tels qu'un roc sculpté de deux grandes figures au pied de la forteresse antique de Ghiaour-Kalési, et les beaux restes du palais de quelque satrape de Pterium, à Euiuk, dans la Galatie orientale. D'après ces nouvelles informations, il faut reconnaître, sans tenir compte de la ligne de l'Halys, que, de l'ancienne Assyrie, un art primitif, déjà majestueux et grandiose, s'est propagé à travers toute l'Asie Mineure; cet art, dont on peut suivre maintenant les antiques étapes , a certainement exercé quelque influence sur les premiers essais de l'art hellénique.

Un troisième et brillant résultat du voyage de M, Perrot a été la restitution de la célèbre inscription d'Ancyre^.

A côté de ces missions viendraient se placer celles que M. François Lenormant, faisant honneur à un nom respecté dans la science, a accomplies en Grèce', et celle qu'un membre de l'Institut, M. Miller, a reçue également de S. M. l'Empereur. M. Miller était déjà connu soit pour avoir, le premier, mis en lumière le manuscrit des Petits Géographes ^ soit par sa découverte des fragments de Nicolas de Damas à l'Escurial en 18 43, soit par la publication des Philosophumena d'Origène (Oxford 1 85 1). Chargé d'explorer

* Description de l'Asie Mineure, 3 vo- chéohgiques à Eleusis, exécutées en 1860, lûmes in-folio avec planches. sous les auspices des ministères de l'ins-

* Voyez plus bas, p. 6q. truction publique et d'État, 186a , in-8% ' Voir notamment ses Recherches <ir- 4ao pages.

\es bibliothèques des monastères grecs de l'Orient, particulièrement celles du mont Athos, M. Miller en a rapporté de nombreux morceaux inédits : fragments d'Elien, fables d'Esope, citations inconnues d'Aristote et des principaux poëtes grecs, des opuscules dus à de très-anciens grammairiens, et où Photius et Eustathe auraient puisé leur érudition, enfin un nouvel ouvrage de Suétone. Il faut y ajouter les inscriptions inédites recueillies chemin faisant et un certain nombre de monuments de sculpture antique aujourd'hui exposés dans les galeries du Louvre.

M. Boissière est parti, en 186 5, avec M. Ambroise Baudry, architecte , pour étudier les camps romains de la Mésie inférieure. Nous n avons encore de cette mission que des rapports partiels ; M. Baudry a du moins commencé d'exposer ses dessins et ses restaurations. La principale découverte paraît avoir été celle de la station de Troësmis, jadis occupée par la cinquième légion macédonique *.

Les travaux que nous venons d'énumérer dans le vaste domaine de rhistoire générale de la civilisation grecque et de son multiple essor ont nécessairement compris beaucoup de lumières jetées sur l'histoire politique elle-même, qui est solidaire de tous les autres développements. Il est clair que lorsque nos érudils voyageurs de l'Ecole d'Athènes embrassent d'un seul coup d'œil, en regard des ruines, des inscriptions et du sol même, l'histoire d'une île ou d'une province, les destinées politiques font partie du même examen qui veut rendre compte aussi des destinées intellectuelles, morales et religieuses.

Ajoutons maintenant à ces études plusieurs ouvrages ayant pour objet spécial et déterminé l'examen des institutions helléniques ou le tableau de certains épisodes ou aspects choisis dans l'histoire purement politique ou sociale du peuple grec. Parmi ces derniers se rangeraient Y Histoire de ïesclavage dans Tantiquité, de M. Henri

* Cf. Ch. Robert , Inscriptions de Troês- in-8*. — Cf. Ch. Robert, Les légions du Rhin, mis, expliquées par M, Léon Renier, Metz , in-4', 1" livraison , 1 867, Franck.

Wallon, travail considérable dont la moitié, tout un volume, est consacrée au monde hellénique; les recherches du même savant sur le Droit d'asile y puis sur la fameuse Cryptie de Sparte , qu'il a démontré n'être qu'une sorte de couvre-feu, une institution de police rendue nécessaire, au moins à l'origine, par la situation dangereuse des conquérants doriens, campés au milieu des anciens habitants de la Laconie par eux dépossédés. L'histoire des colonies grecques , vaste question antérieurement traitée dans toute son étendue par Raoul Rochette, a été reprise, pour ce qui concerne les établissements grecs en Sicile, par M. Rrunet de Presle. C'est dans son livre qu'il faut chercher l'entier développement de cette Grande-Grèce sicilienne, qui a rivalisé, par ses rois lettrés, ses législateurs, ses philosophes, ses poëtes, avec l'admirable Grande-Grèce d'Italie. Annales politiques, gouvernement, finances, administration, religion, fêtes, littérature et arts, l'auteur a tout observé; il a suivi l'essor de la colonisation grecque en Sicile dans son ensemble, puis celui de chaque grande colonie en particulier, en s'aidant non-seulement des textes d'auteurs anciens, mais de l'épigraphie et de la numismatique.

Citons encore dans la série des ouvrages où sont étudiés en détail quelques épisodes de l'histoire politique de la Grèce le livre de M. Guillemin sur les colonies fondées par Alexandre (18/17), et la dissertation de M. Dansin sur l'emploi des mercenaires dans l'antiquité depuis l'époque de la guerre du Péloponèse jusqu'à la fin de la guerre lamiaque (1857).

Dans les institutions athénienne se résume tout le génie de la civilisation grecque. Le récent Essai sur le droit public Jt Athènes ^ de M. Georges Perrot, donne, pour une partie au moins de ces institutions , un examen complet et fort nouveau. Le droit attique avait donné lieu à beaucoup de dissertations érudites : il n'avait pas encore rencontré son historien , sans doute par ces deux raisons que l'expérience de la démocratie toute moderne était nécessaire pour le bien comprendre, et que, même avec ce secours, il

est encore malaisé à saisir et à suivre, et II ne se présente pas avec ce caractère d'enchaînement systématique, de rigueur philosophique, d'universalité abstraite que le droit romain a atteint dans sa dernière période. Il n'est pas devenu, comme celui-ci, le droit commun de plusieurs millions d'hommes , de tout un vaste empire; il est resté le droit d'une ville glorieuse entre toutes, mais

d'une seule ville La période de la codification n'est jamais

arrivée pour lui; l'espace et la durée lui ont manqué, tî C'est une machine très-compliquée, dont il y a grande difficulté à discerner tous les ressorts. Il faut démêler «rtout un système de compensations, de corrections, d'additions faites par la force des choses et par l'intelligence du peuple à la lettre de la loi;T)il faut distinguer « le jeu de ces influences librement acceptées , qui , sans prétendre empiéter, s'exerçaient, sur l'Agora, à côté des magistratures officielles, et représentaient cet élément de continuité sans lequel un État n'aura jamais ni durée ni grandeur, ti Les résultats obtenus par la loi attique sont pourtant fort dignes d'étude ; cr à quelques égards , elle est plus voisine que la loi romaine de la loi moderne, et particulièrement de la loi française, t)

Le livre de M. Perrot est tout entier d'exposition critique. Ne procédant qu'à l'aide des textes anciens sévèrement discutés, il étudie en détail, avec le secours presque unique des orateurs, la constitution athénienne telle qu'elle existait dans le dernier siècle de la république, entre le rétablissement de la démocratie par Thrasybule et la guerre lamiaque. Il ne se défend pas d'une trèsvive sympathie pour la démocratie athénienne. Et de fait, comment s'expliquerait-on l'incomparable gloire acquise par Athènes, si la constitution qui la régissait n'eût mérité que mépris? A examiner de près l'élection même par le sort à plusieurs sortes de magistratures, on s'aperçoit que cette institution, au moins pour la période pendant laquelle l'empire des mœurs vint en aide aux lois, n'était pas nécessairement démagogique. La démocratie athénienne a su pendant un assez long temps se limiter et se contenir elle-

Études historiques. 3

même, et elle a eu le mérite particulier de poser la première, bien des siècles à lavance, quelques-uns des principes essentiels de toute constitution démocratique : ce n est pas une médiocre gloire.

Dans le même ordre d'idées et de faits qu'étudie le livre de M. Perrot, il faudrait comparer deux dissertations spéciales de MM. Albert Desjardins et Gucheval sur les plaidoyers de Démosthènes; un mémoire de M. Giraud sur le droit de succession chez les Athéniens ^ ; plusieurs études partielles de M. Gaillemer sur les antiquités juridiques d'Athènes^; les Études historiques sur les traités publics chez les Grecs et chez les Romains de M. Egger (1866); un volume de M. Ch, Tissot «tir les Proxénies (i863), et une toute récente thèse de M. Dugit sur l'Aréopage. — Déjà M. Filon, un des maîtres de notre enseignement historique, avait donné, dans son Histoire de la démocratie athénienne , un tableau général de ce que les auteurs que nous venons de citer ont étudié en détail.

Le passage de la Grèce sous la domination romaine est un fait complexe qu'il ne faut pas assimiler aux autres conquêtes que Rome a accomplies. M. Fustel de Coulanges, dans son étude intitulée Polyhe ou la Grèce conquise par les Romains (1 858) , a montré que les armes et la politique des vainqueurs n'ont pas seules ici contribué au résultat final, mais que les vaincus eux-mêmes y ont concouru. La Grèce, moralement et politiquement affaiblie, ne connaissait plus, au lieu de l'esprit patriotique, que l'esprit de faction. Un parti démocratique se prononçait hautement, à la vérité, contre Rome; mais c'était pour se livrer à la Macédoine et faire cause commune avec les tyrans intérieurs. Un parti aristocratique, avec des chefs comme le prudent Aristène, mais aussi comme l'éhonté Callicrate, appelait, au contraire, tout d'abord la domination romaine. Entre ces deux partis extrêmes se rangeait, sous un Lycortas et un Polybe, un tiers parti trop peu nombreux qui

* Bévue de législation, t. XVI, p. 97. de change etcùntraU d'assurances, i865; ' Des institutions commerciales d'Athènes Le crédit foncier à Athines, 1866, broau siècle de Démosthènes, i865; Lettres chures in-octavo.

essaya d'abord d'intervenir pour détourner, pour relarder du moins le danger de la conquête, mais qui, une fois la conquête évidemment irrévocable, estimant à leur juste valeur et les maux dont souffrait la Grèce et les espérances qui désormais semblaient se montrer à elle, admirant surtout, jusqu'à les envier, les institutions romaines, s'appliqua à faire accepter, à faire aimer des vaincus leur défaite même. Polybe expliqua le premier, aux Romains aussi bien qu'aux Grecs, le secret de la victoire qui venait d'être remportée; il démontra que ce n'était pas là un coup de fortune, mais un grand résultat de l'industrie et de la prudence humaines. Le premier, il comprit et commenta quelle est la puissance des institutions.

La Grèce une fois conquise suivit, il est vrai, les destinées du vainqueur; on sait toutefois quelle influence durable l'esprit hellénique sut conserver; M. Brunet de Presle en a retracé les traits principaux dans la première partie de son Histoire de la Grèce depuis rachèvement de la conquête romaine^.

Presque seul , M. Duruy a traité avec développements l'histoire générale de la Grèce comprise dans son ensemble. Son Histoire de la Grèce ancienne , qui se compose aujourd'hui de deux volumes in-octavo, a été destinée d'abord, sous une forme plus restreinte, à l'enseignement secondaire, dont il est devenu, en effet, depuis un assez grand nombre d'années, un des principaux manuels. Par ce livre et par plusieurs autres, qu'on rencontrera ici mentionnés à leur place, M. Duruy a exercé dans nos écoles une vive influence qu'il n'est que juste de reconnaître. Des maîtres respectés, comme MM. Poirson, Cayx, Desmichels et Dumont, avaient contribué, il y a trente ans, à fonder chez nous, par leur parole ou par leurs livres, un enseignement historique régulier; M. Duruy, suivant lui-même le progrès de l'esprit public, a consacré cet enseignement en offrant aux élèves et aux maîtres des livres où circu-

' Conedion de YUnivers ptUoresque , Didot.

laient, avec iair et ia^vie, les idées et les notions que la science moderne avait découvertes ou définitivement conquises. On voyait ici se briser le cadre étroit où l'histoire classique avait été si longtemps enfermée; ici Ton s'abstenait de séparer, puisqu'ils sont réunis dans la vie des nations, l'essor littéraire, moral, artistique et le développement purement politique. On s'appliquait enfin, par un droit esprit de justice et en même temps de bonne et large critique, à tenir un grand compte des travaux faits à l'étranger, travaux précieux à connaître, pourvu qu'on en contrôle sévèrement l'emploi par l'étude attentive des anciens textes. L'Histoire de la Grèce ancienne de M. Duruy nous présenterait, si l'analyse d'un livre d'histoire toute générale était ici possible, le tableau de cette activité multiple de la nation grecque que nous avons esquissé dans les pages précédentes , en énumérant les études particulières qui s'offraient à nous. Il nous suffira de signaler deux traits principaux qui contribuent à la physionomie de ce livre : d'une part, quant à la méthode, une préoccupation constante de reproduire , avec une exactitude scrupuleuse et précise, la vie de chaque jour des peuples anciens, et d'appliquer à l'étude de l'antiquité classique les procédés du statisticien et de l'économiste moderne; d'autre part, quant à l'esprit, une prédilection quelque peu jalouse et non dissimulée pour la démocratie athénienne.

Les sévères travaux du même auteur sur l'histoire romaine ont paru également sous une double forme. Condensés en un volume, ils servent, comme Y Histoire grecque y de manuel dans notre enseignement secondaire; mais, à côté de ce résumé, ï Histoire des Romains y en deux forts volumes in-octavo, auxquels il faut joindre une étude intitulée État de Rome en ïan Si, comprend toute la période royale et républicaine, et offre une œuvre d'une science toute personnelle, puisée aux vraies sources.

Les mêmes préoccupations que nous signalions tout à l'heure

se retrouvent dans ces derniers livres, et plus nettement marquées encore : étude attentive et indépendante des textes; vaste enquête sur les résultats obtenus par les divers historiens nationaux ou étrangers, spécialement par la science allemande; soin continuel à comprendre dans le domaine historique toutes les manifestations de la vie des peuples. Il s'agissait ici d'un peuple puissant qui s'était formé, qui avait plus tard singulièrement grandi en absorbant de nombreuses nationalités. L'auteur, fidèle à l'esprit d'infatigable recherche, de curiosité sympathique et sérieuse, qui est un des principes de l'école historique moderne , a voulu remonter tous les courants qui ont contribué à former le fleuve; poursuivant son étude, il s'est efl'orcé de suivre le mélange des eaux; bien plus, refusant d'accepter le Vœ victis et de ne voir dans le monde que la seule Rome, au risque de ne voir bientôt plus dans Rome ellemême asservie qu'un seul homme, il s'est promis de rechercher, jusque sous l'apparente uniformité du despotisme impérial, si les nationalités brisées, mais vivaces, ne se retrouveraient pas encore. Une étude du sol même de l'Italie , de sa configuration générale et de son climat, précède donc, afin de montrer le premier berceau et les vraies origines, un chapitre sur les diverses populations qui contribueront ensuite à former la grande ville : leurs traditions,' leurs coutumes, leurs institutions, transportées à Rome, iront s'y mêler et s'y confondre. Dès le commencement du xvni*^ siècle, la critique française, par le livre de Beaufort sur Y Incertitude des cinq premiei'8 siècles de Rome (i'j^S), avait exprimé des doutes sur la période royale et sur les premiers temps de la république; cette thèse, si habilement développée par Niebuhr, mais sans doute jusqu'à l'excès, trouva son contre-poids dans la critique française : M. Victor Le Clerc montra dans son livre Des journaux chez les Romains, et dans son mémoire Sur les Annales des pontifes^ ^ que les docu-

' Des journaux chez les Romains, re- de» journaux de l'aneienne Rome, Paris, cherches précédées d'un mémoire sur les Didot, i vol. in-8% i838. Annales des pontifes , et suivies de fragments

ments historiques n'avaient pas entièrement fait défaut pendant cette période primitive. De nouvelles études sur les peuples italiotes qui avaient précédé Rome nous instruisirent en outre au sujet des institutions et des coutumes par eux transmises aux Romains. Le résultat définitif parut être que si nous avions incontestablement acquis une meilleure connaissance de l'organisation primitive de Rome, l'histoire traditionnelle de ses premiers siècles devait être conservée, comme tout imprégnée de vérité historique presque autant que de fables grecques, sans que le départ entre les deux domaines pût être exactement fait. C'estaussi la division que l'auteur de Y Histoire des Romains a adoptée , au moins pour toute sa première période, jusqu'à l'établissement du consulat. Il retrouve dans les institutions et les mœurs de Rome primitive l'influence prépondérante des Sabins et des Etrusques; la faiblesse des Latins et le peu d'homogénéité de leur race lui paraissent avoir favorisé l'introduction d'éléments étrangers. Rome a dû à l'Etrurie sa division en tribus, curies et centuries, sa religion d'Etat, son ordonnance de bataille; au Samnium et à la Sabine, des mœurs sévères et des divinités belliqueuses; auLatium, le droit fécial,une religion simple qui plaçait sous la protection des dieux les travaux de la vie champêtre, et enfin sa langue même. De tous les pays qui l'entouraient elle a emprunté l'institution du patriciat, la division en gentes, la clientèle, l'autorité paternelle, le culte des dieux lares... Et, comme expression fidèle de cette formation de la société romaine, l'histoire légendaire nous dit que Romulus et TuUus ont été Latins d'origine; Numa et Ancus, Sabins; Servius et les deuxTarquins, Etrusques.

Tel était déjà, peu s'en faut, le plan adopté pour l'histoire de ces premiers temps par M. Michelet dans son Histoire romaine y publiée pour la première fois, à la vérité, il y a près de trentecinq ans, mais que celte date ne peut empêcher de rappeler ici, tant l'œuvre est demeurée, soit par une science profonde, soit par cette sorte de divination historicjue qui devance les découvertes

ultérieures, soit par la magie du style, toujours fraîche et jeune,

De tous les problèmes que présente l'histoire de la formation du peuple romain , il n en est peut-être pas de plus séduisant et à la fois de plus mystérieux que celui de savoir quelle a été l'origine des Etrusques, et d'où leur est venue cette civilisation à laquelle Rome a fait de considérables emprunts. Nous possédons un assez grand nombre d'inscriptions laissées parce peuple, et nous ne savons pas même à quel groupe d'idiomes il faut rattacher l'idiome étrusque; les conjectures les plus opposées ont été produites, et, suivant le degré d'audace dont chaque érudit, en France ou à l'étranger, faisait preuve, on a rangé les Etrusques avec une égale aisance dans la famille touranienne, ou sémitique, ou indo-européenne, et leur langue a été rapprochée du basque, du bas-breton, du lapon et du magyare tout aussi bien que du phénicien ou du grec primitif. Un savant dévoué, sérieux et modeste, que la France vient de perdre, M. Noël Desvergers, déjà connu par d'autres travaux, s'est consacré à l'examen des problèmes qu'offre l'ancienne civilisation tyrrhénienne. Il s'est établi en Italie , non loin de la Maremme de Toscane, où il a entrepris des fouilles courageuses. C'était là, comme on sait, qu'en 1828, au milieu de la plaine de la Fiora , un bœuf tirant la charrue avait enfoncé du pied dans une cavité d'où l'on avait retiré quelques vases brisés. Cette découverte avait conduit à celle d'une galerie, puis de vastes salles souterraines : on avait trouvé la fameuse nécropole de Vulci. Le prince Lucien Bonaparte, qui était un des principaux propriétaires du sol, put réunir dans son château de Musignano, non loin de là, plus de deux mille vases, trouvés dans un espace de deux hectares. Le propriétaire voisin, M. Campanari, forma du résultat de ses fouilles la collection qui a passé depuis au musée grégorien du Vatican. Cet incident archéologique donna une vive impulsion aux recherches de l'érudition sur les Etrusques; des fouilles nouvelles, bien dirigées, mirent au jour de nombreuses sépultures,

qui contenaient des bijoux, des peintures murales, des vases ornés de représentations figurées. M. N. Desvergers et son collaborateur M. Alessandro François avaient inutilement essayé en i856 d'ouvrir les fortes constructions centrales d'un tombeau enfoui sous un tumulus et connu sous le nom de Cucumella; plus heureux en 1867, ils découvrirent, toujours dans cette même plaine de Vulci, une crypte dont les peintures murales offraient, en un dessin tout grec par l'habileté technique et l'expression, d'un côté le sacrifice, par Achille, des prisonniers troyens sur le tombeau de Patrocle, de l'autre côté une scène toute différente, dont les deux héros avaient pour noms, au témoignage des inscriptions placées audessus de leurs têtes, Mastarna et Cœlès Vibenna. Il suffit de se rappeler les fameuses Tables de Lyon, trouvées en lôsS, et le témoignage de Tacite [Annales, IV, 65) pour apprécier la valeur d'une confirmation si imprévue de deux textes de l'époque impériale. Quelques années avant la découverte de 1867, le marquis Campana avait ouvert à Caere une tombe remarquable entre toutes, soit par les objets précieux qu'on y trouva, et qui enrichirent les collections du marquis, — plus tard acquises, en partie du moins, au gouvernement français, — soit par des représentations figurées d'armes et d'ustensiles qui, ainsi rapprochés, révélaient toute une même époque de la vie intime et de l'art des Etrusques.

De si brillantes découvertes ne promettaient-elles pas à la science un notable progrès vers la solution des problèmes qui se rattachent à l'histoire des Etrusques? On était en droit de l'espérer. M. Desvergers en aborda résolument l'étude, en même temps qu'il rendait compte de ses dix années de fouilles au milieu des maremmes toscanes, dans son ouvrage intitulé 'UEtrurie et les Etrusques^et publié en 1862-6/1. Une première question lui semblait décidée par la vue des monuments : c'était l'origine lydienne du peuple étrusque, ou du moins l'influence profonde exercée sur ce peuple par une colonisation venue du royaume lydien. Un grand nombre de textes, démontrant l'existence d'une tradition favorable

ANTIQUITÉ. • Ul

à cette solution au sein même de l'antiquité , lui paraissaient confirmés par la forme de certains instruments contenus dans les tombes étrusques, et surtout par la physionomie des personnages figurés en terre cuite sur les sarcophages; cette ressemblance avec les types de l'Asie Mineure avait paru telle, par exemple d'après le sarcophage trouvé dans la chambre sépulcrale ouverte par le marquis Gampana, qu'on n'avait pas hésité à désigner ce monument (aujourd'hui au Louvre) par le nom de tombeau lydiefi. L'introduction des mythes et de l'art grec chez les Etrusques était un second point que les récentes découvertes mettaient hors de doute; mais était-ce la conséquence d'une origine pélasgique commune, ou bien d'infiltrations secrètes par où la civilisation hellénique avait pénétré dans l'antique Etrurie? Enfin, quoiqu'on eût trouvé de nouvelles inscriptions dans les nécropoles , nul document bilingue assez important pour servir d'interprète n'était venu éclairer la science sur l'écriture encore indéchiffrable des Etrusques.

Les institutions, les mœurs, la langue des peuples italiotes, seraient également fort utiles à bien connaître pour comprendre quels divers éléments ont commencé de former la civilisation romaine. L'intelligence delà langue osque, dont ces peuples samnites, sabins, campaniens, lucaniens, brutiens se servaient, nous aiderait dans l'interprétation des étymologies latines et même françaises. A une petite ville osque Rome a dû un genre littéraire devenu chez elle bientôt nationad, et pour longtemps : les pièces Atellanes. Un peuple comme celui des Samnites, contre lequel Rome a dû lutter pendant soixante et onze ans presque sans relâche, a exercé, ne serait-ce que par une si longue résistance, une influence considérable qu'on voudrait mieux connaître. Or nous commençons de posséder un certain nombre d'inscriptions en langue osque qui offrent, par la comparaison avec le latin, moins de difficultés, ce semble, que les inscriptions étrusques. On a découvert en Italie, dans l'Abruzze citérieure, en mars i8/i8, le grand bronze d'Agnone, contenant des prescriptions relatives à l'érection d'un temple

et aux divinités qui doivent être honorées dans ce temple et ses dépendances : huit divinités seront honorées dans une première enceinte, sept dans le temple même, quatre en dehors de l'enceinte. N'y aurait-il pas là matière à d'importantes découvertes sur les cultes italiotes? Le Cippe d'Abella et la Table de Bantia sont encore des monuments considérables écrits dans la langue osque : le premier rend compte des conditions réglées entre les villes d'Abella et de Noie relativement à un temple d'Hercule situé sur la frontière commune des deux cités; le second fixe en quelle mesure la ville de Bantia sera soumise à la loi romaine. — M. Maximilieu de Ring^ et M. Rabasté^ ont étudié ces inscriptions. M. de Ring s'est efforcé de reconstituer l'histoire entière des peuples opiques; M. Rabasté a fait un travail avant tout philologique; sa traduction des textes principaux diffère souvent de celle qu'ont proposée ses prédécesseurs, et par conséquent ses conclusions historiques diffèrent aussi fréquemment des leurs. Elles se distinguent du moins par la sobriété des inductions.

C'est encore le problème de l'histoire romaine avant Rome, c'est-à-dire l'examen des éléments italiotes, grecs, étrusques destinés à constituer la primitive société romaine, qui a séduit M. Ampère dans la première partie de son ouvrage, en cours de publication : U histoire romaine à Rome (tomes I-IV). Une série ne comptant pas moins de neuf chapitres précède dans son premier volume le règne de Romulus, et traite de la formation du sol romain, du climat primitif de Rome et de la campagne romaine, puis des premiers occupants. Aborigènes, Pélasges, etc. des traditions poétiques surEvandre et Hercule, sur Enée et les Troyens, enfin des peuples sabins et étrusques. L'auteur voit chacune de ces populations venant établir sinon une ville , du moins

* Histoire des peuples opiques^ de leur * De la langue osque d'apris les inscrip-

législation, de leur culte, de leurs mœurs, tions et de ses rapports avec le latin. Thèse

de leur langue, par Maximilien de ïlinjj, pour le doctorat, in-8*, i865, in-8% i85(j.

une bourgade fortifiée sur quelqu'une des célèbres collines, et il retrouve ainsi jusqu'à neuf Rome avant la Rome historique. Fidèle ainsi dès les plus lointaines origines à l'idée principale de son ouvrage , nettement exprimée par son titre , il rattache l'histoire et la légende à la comparaison des monuments, des lieux et des mœurs. Il suit le berceau de Romulus voguant sur les eaux qui venaient baigner jadis un des côtés du Padatin ; certains aspects fréquents dans la Rome actuelle reproduisent à ses yeux la grande ville primitivement barbare que Montesquieu, d'un mot, a décrite; il accompagne Servius Tullius depuis la curie où ses ennemis viennent l'assaillir, jusqu'aux lieux où il tombe sous leurs coups, et il finit par retrouver, pense-t-il, l'endroit même où la tradition fait passer le char de Tullie sur le cadavre du vieux roi. Les ruines des monuments, que son érudition ingénieuse relève et reconstruit, les statues, les bas-reliefs et les bustes des galeries ou des villas romaines que son imagination anime , les superstitions ou les coutumes actuelles qu'un long commerce avec la Rome moderne livre à sa curieuse recherche, lui sont autant d'attaches pour relier le passé au présent et demander aux mœurs, aux passions, aux vicissitudes contemporaines le secret de toute la vie antique. Vue partielle , exigeant toutefois les qualités de l'archéologue, du voyageur, du linguiste, de l'érudit, de l'homme d'esprit et de goût, toutes qualités que M. Ampère possédait à un si haut degré. Ajoutons l'inspiration libérale qui , en présence des problèmes politiques offerts par l'histoire romaine, anime sans cesse le récit de M. Ampère, échauffe l'auteur, et l'entraîne.

Un autre aspect de l'histoire primitive de Rome, tout ce qui concerne le mécanisme complexe de sa constitution intérieure jusqu'au milieu du troisième siècle avant Jésus-Christ, est devenu l'objet d'un ouvrage spécial : YHistoire des Chevaliers romains, par M. Relot. L'idée dominante du livre est une de celles que le génie critique de Niebuhr a proposées. La nation romaine s'est formée , suivant lui, non de deux ordres, patricien et plébéien, mais de

4/j ÉTUDES HISTORIQUES.

deux peuples distincts, le peuple de la \i\\e,populu8, composé des races patriciennes et de leurs clients , et le peuple de la campagne, pfc6«, composé de petits propriétaires des tribus rustiques. Cette seule dualité serait la clef de toute l'histoire de Rome; par elle s'expliqueraient et la formation du tribunat de la plèbe et la loi qui, jusqu'en 2/10 avant Jésus-Christ, interdit aux patriciens d'entrer dans l'assemblée plébéienne des tribus. Reprenant cette théorie du critique allemand, et se faisant, comme il dit, plus uiebuhrien que Niebuhr, l'auteur de YHistoire des Chevaliers s'applique d'abord à en montrer plusieurs applications nouvelles dans la sphère décrite par celui qui l'a mise au jour; mais il l'étend ensuite : tandis que Niebuhr fait cesser la dualité de la plèbe rustique et du peuple de la ville à l'époque de la loi des XII Tables, et croit que ces deux éléments se sont après cela combinés sous l'influence d'une même législation, M. Relot professe que cette dualité politique subsista efl'ectivement inscrite dans la constitution romaine jusqu'à une grande réforme des assemblées par centuries et par tribus , coïncidant avec la révolution économique et monétaire de la fin de la première guerre punique. Rien plus, il la voit persister dans les mœurs politiques et produire ses efl'ets bien plus longtemps encore; il explique par cet antagonisme séculaire la permanente alliance du patriciat, c'est-à-dire de la vieille bourgeoisie de Rome, avec la populace des quatre tribus urbaines, composée d'aflranchis et de clients. De cette foule, toute à la discrétion des grands, et votant pour eux au champ de Mars ou au forum, la plèbe rustique s'était séparée bien vite avec dédain, et elle avait refusé dès /170 avant Jésus-Christ de la laisser désormais dans l'assemblée des curies nommer des tribuns de la plèbe agréables aux patriciens : l'élection des tribuns avait été transférée de l'assemblée curiate à celle des tribus. C'est cette même foule de la ville, cette faction du foruîii y comme dit Tite-Live, qui précipita la chute de la liberté romaine : Marius y recruta ses armées jusque parmi les capite censi; ils fournirent à Sylla ses massacreurs et se

firent distribuer par lui Tltalie. Cicéron leur opposa vainement ce qui restait encore de la vieille plèbe des champs, c'est-à-dire les citoyens des municipes et des tribus rustiques, à la tête desquels se plaçaient les Chevaliers : vains efforts, car la méprisable population de la ville s'était accrue démesurément, tandis que la grande race des propriétaires ruraux s'était vue sans cesse amoindrie, surtout pendant le siècle qui s'étend de la journée de Cannes à la guerre de Jugurtha. — Nous n'avons qu'à signader ici plutôt qu'à critiquer les différents systèmes. D'ailleurs l'auteur de YHistoire des Chevaliers ramainsy prenant à partie le célèbre historien allemand M. Mommsen , entre en de savantes discussions sur quelques-uns des points les plus ardus de l'histoire de la constitution romaine où l'on ne saurait le suivre sans presque reproduire ses pages mêmes : il suffira d'avoir désigné ce sérieux travail parmi les plus estimables que nous ayons acquis dans ces dernières années sur les premiers temps de Rome.

Nous ne rencontrons à noter, immédiatement après ces ouvrages sur les commencements de Rome ou bien sur son histoire générale, que peu d'études spéciales jusqu'au dernier siècle de la république. Toutefois un des problèmes les plus graves, l'agrarianisme, déjà soigneusement étudié dans les deux volumes de M. Bureau de la Malle sur ï Économie politique des Romains (i84o), a été l'objet d'une importante étude de M. Ântonin Macé^ Aux noms des deux Gracques restent en même temps attachés, par une sorte de fatalité cruelle, le souvenir de généreux efforts pour prévenir de grands maux déjà sensibles dans Rome, et le souvenir d'une première atteinte, irrémédiable, portée à la constitution romaine et ouvrant la guerre civile. Avec une grande abondance de preuves, M. Ant. Macé a démontré de quelles plaies profondes souffrait la république : extension de l'esclavage et de la malaria, disparition de la petite

* Des his (paires chez les Romains, année une savante recension de ce livre, i846, in-8". — Voyez dans la Revue de par M. Éd. Laboulaye. législation et de jurisprudence de la même

culture, jalousies de l'Italie contre Rome. Ce double drame des Gracques, placé par la date au milieu même de la période républicaine , annonce les san^ants épisodes qui vont s accumuler pendant le dernier siècle avant l'Empire.

La guerre sociale s'offi'e d'abord. Elle a rencontré pour narrateur M. Mérimée , qui a plié cette fois aux lois de la sévère critique historique son incomparable talent de récit MVf, Mérimée distingue trois époques. Il examine d'abord quels étaient les griefs des Italiotes. Recherchant où peuvent remonter leurs espérances d'affranchissement, il en fait honneur aux Romains eux-mêmes, car cr l'idée de la liberté ne vient jamais d'un esclave; il faut qu'elle lui soit suggérée par un homme libre, n II raconte les longues instances des villes italiotes, et les secours qu'elles trouvent jusque dans le sein de Rome, où leur cause excite de nombreuses séditions. Une seconde époque comprend la guerre sociale proprement dite, alors que les peuples d'Italie, las d'une longue patience, réclament leur émancipation parles armes : guerre courte, mais sanglante, et qui ne connaît de terme que par l'épuisement des deux partis. Pendant une troisième époque, au lieu de peuples armés, deux hommes continuent la même guerre, qui se poursuit transformée. Sylla triomphe : cr Pendant trois ans, avec une activité sans égale, il dispose le présent et règle l'avenir; tout lui a réussi : il pose la dernière pierre de son gigantesque édifice. Maintenant, le conserver, le surveiller, le garantir contre des mines secrètes, c'est une tâche trop mesquine pour son orgueil. Il lui faut de grands obstacles pour lui donner de l'énergie. C'est assez pour sa gloire d'avoir prouvé que vouloir et faire étaient pour lui même chose: Peut-être, après avoir été élevé si haut par la fortune, ne voulut-il pas rester plus longtemps en son pouvoir. Satisfait d'avoir vaincu la tempête et résolu de ne plus s'y lancer de nouveau, Sylla déposa tout à coup la dictature sans avoir pris conseil de personne. Après une vie

* Études svr VhitUnre rrnname, par Prosper Mérimée. Tomel": Guerre sociak, Paris,

ANTIQUITÉ. iil

remplie d'étonnantes actions comme avait été la sienne, abdiquer était la seule grande chose qui lui restât à faire, -n — Quinze ans après sa mort, un de ses agents dans les proscriptions, Catilina, dont M. Mérimée a de même écrit l'histoire \ bouleversait Rome à nouveau en soulevant les anciens séides du redoutable dictateur.

Il semble que les études se soient concentrées, par une préférence marquée, sur le siècle pendant lequel en effet une des plus grandes révolutions que le monde ait jamais connues s'est accomplie. Le passage de la république romaine à l'empire a eu lieu dans un temps d'extrême civilisation où se résumaient, à vrai dire, toutes les énergies précédemment acquises par le double monde antique; il s'est fait par les œuvres d'un peuple auquel remontent une partie de nos origines et de nos sentiments. Il n'y a donc pas à s'étonner si le souvenir de si grands changements soulève jusque dans notre siècle de vives passions. Il semble qu'au milieu de ces luttes d'autrefois, si ardentes, on voie en action, malgré la différence des temps, quelques-unes de ces idées qui sont en possession de s'imposer le plus impérieusement à nos intérêts modernes. Grâce à lascendant immortel de ces idées, grâce à la parenté du génie romain avec le nôtre, ces vicissitudes nous apparaissent assez voisines pour nous créer de certaines illusions. Nous avons eu, dirionsnous, nos Gatilinas, nos Gicérons et nos Pompées; nous avons eu, a-t-on dit, Gésar, Gésar lui-même ^.

L'auteur de YHistoire de Jules CésaVy à laquelle ce compte rendu nous amène, chef d'empire lui aussi, a pu, en écrivant son livre, s'inspirer d'une partie de ces souvenirs et songer à la France autant qu'il s'est inspiré d'une admiration sans bornes pour le premier fondateur de l'empire romain. Des deux volumes déjà publiés, le premier s'ouvre en effet par les pages devenues célèbres qui réclament le dévouement et la confiance absolus des nations pour un

' Études sur l'histoire romaine, t. II : * M. Thiera, Discours de réception^

Conjuration de Catilina, l'Acadénie française.

César, un Chariemagne , un Napoléon. Ce sont là des génies suscités par la Providence afin d'accomplir en quelques mois le travail de plusieurs siècles : cr Heureux les peuples qui les comprennent et qui les suivent! Malheur à ceux qui les méconnaissent et les combattent! Ils font comme les Juife, ils crucifient leur Messie!... r^

Tout un premier livre, occupant plus de la moitié de ce volume, est consacré à la période qui a précédé et préparé Tapparition du héros. Sans entrer dans la discussion des problèmes particuliers que ces commencements offrent à Térudit, Fauteur de Y Histoire de Jules C^^ar fait honneur aux rois mêmes de Rome des premières institutions, plus tard développées et affermies, auxquelles Rome devra sa grandeur. C'est être d'accord avec l'auteur de YEsprit des lois lorsque, parlant de ces rois, il s'exprime ainsi : rOn ne trouve point ailleurs, dans les histoires, une suite non interrompue de tels hommes d'Etat et de tels capitaines, n

Ces rois disparurent quand leur mission fut accomplie, ffll existe, on le dirait, dans l'ordre moral ainsi que dans l'ordre physique, une loi suprême qui assigne aux institutions, comme à certains êtres, une limite fatale, marquée par le terme de leur utilité. Tant que ce terme providentiel n'est pas arrivé, rien d'opposé ne prévaut : les complots, les révoltes, tout échoue contre la force irrésistible qui maintient ce qu'on voudrait renverser; mais si, au contraire, un état de choses inébranlable en apparence, cesse d'être utile au progrès de l'humanité, alors ni l'empire des traditions, ni le courage, ni le souvenir d'un passé glorieux ne peuvent retarder d'un jour la chute décidée par le destin, tî

L'expulsion des rois fut favorable au développement de Rome, car elle mit toute l'autorité entre les mains d'une aristocratie dont la supériorité était alors évidente et le pouvoir par conséquent légitime : c'était la classe la plus éclairée, seule capable en ce moment de donner aux germes féconds des institutions romaines une expansion rapide. En face du progrès plébéien, cette aristocratie fut habile aux concessions; sa longue persévérance dans une

même politique, sa hauteur de vue, sa vertu sévère et inflexible, permirent seules à l'Etat romain de se fortifier et de grandir. Le v*^ siècle de Rome (de l'an 35/i à l'an 2 54 avant Jésus-Christ) est l'époque héroïque pendant laquelle, pour prix de ses vertus militaires et de son équité politique, les peuples qui habitaient depuis le Rubicon jusqu'au détroit de Messine lui furent soumis et assimilés. Alors se déployèrent la force et la science de l'institution romaine, qui, enveloppant les vaincus, les rattachait, suivant diverses catégories hiérarchiques et pour leur grand profit à euxmêmes, au noyau central d'une vaste unité. Droit de cité, droit quiri taire , formé à la fois du commercium, qui autorisait à posséder et à transmettre suivant la loi romaine, et du connubium, qui permettait de contracter mariage avec les avantages établis par la législation romaine; droit latin; droit des Cérites; préfectures, alliés, colonies romaines ou latines , tels étaient les différents degrés de la sujétion, ou plutôt les différents modes suivant lesquels les populations soumises se voyaient appelées à prendre une part dans la souveraineté de Rome. Toutes intéressées, bien qu'à des titres divers, à la prospérité commune, elles s'appliquaient à mériter les faveurs de la cité romaine au lieu de songer à l'attaquer et à la détruire.

Les pages dont ces lignes reproduisent la substance offrent une étude, sur certains points, très-nouvelle de la constitution habile que Rome imposait aux peuples récemment vaincus de l'Italie.

Le commencement de la lutte contre Carthage, que devait bientôt suivre la conquête du monde grec et oriental, est le moment solennel où Rome, recueillant sa récompense, fait glorieusement son entrée sur la scène de l'ancien monde. C'est ici un chapitre fort important que celui qui trace à grands traits, mais avec une abondance d'informations singulièrement précises, le tableau de la prospérité dont jouissait le bassin de la Méditerranée avant la guerre punique.

En souvenir des Phéniciens et des Grecs, qui avaient les pre-

Etudes historiques. 'i

miers parcouru et colonisé cette mer, Carthage et Alexandrie dominaient, grâce à leur puissant commerce. L'Espagne et les Gaules trouvaient dans certaines industries et dans l'agriculture d'abondantes ressources. La Vénétie entretenait des relations commerciales avec l'intérieur même du vaste monde germanique. La Grèce était en décadence, il est vrai; ses forces de terre n'avaient pourtant pas cessé d'être imposantes, et la ligue étolienne, par exemple, montrait une énergie à laquelle Polybe n'a pas rendu justice. On peut juger, par les chiffres des impositions que plus tard elle paya aux Romains, de la richesse dont l'Asie Mineure disposait encore; elle avait recueilli les épaves des anciens trésors de l'Orient, que la conquête macédonienne avait dispersés. C'était enfin la gloire des Séleucides et des Lagides d'avoir habilement continué l'œuvre d'Alexandre en aidant aux relations de l'hellénisme avec l'extrême Orient : ils échangeaient ambassades et traités jusqu'avec la dynastie indienne fondée dans la région du Gange par le puissant Tchandragoupta.

Voilà quelles proies s'offraient à la conquête romaine, ou plutôt quels différents mondes, voués par des vices intérieurs à une réelle impuissance politique, l'intelligente discipline de Rome devait réunir dans une féconde unité.

La conquête paraît achevée vers le milieu du second siècle; mais au même temps les troubles suscités dans Rome par les entreprises des Gracques ouvrent l'ère des guerres civiles. L'auteur de YHistoire de Juks César suit avec une attention émue le triste déclin de la constitution et des mœurs. On voit a la populace des villes augmenter, le peuple des campagnes diminuer, l'agriculture se modifier profondément, les grandes propriétés absorber les petites, le nombre de prolétaires et des affranchis s'accroître, enfin les esclaves remplacer le travail libre. Le service militaire n'était plus considéré par la noblesse comme le premier honneur et le premier devoir. La religion, cette base fondamentale de la République, avait perdu son prestige. Enfin les alliés étaient fatigués de

concourir à la grandeur de l'Empire sans participer aux droits de8 citoyens romains.'» En face de cette dégénérescence, ce fut assurément une noble et courageuse initiative que celle des Gracques : Tiberius prévoyait les dangers de l'avenir et voulait les conjurer quand peut-être il en était temps encore; Gains avait gardé dans son cœur, comme un dépôt sacré, les idées de son frère; ils succombèrent cependant, «victimes d'intérêts égoïstes et de préjugés encore trop puissants. Ils périrent, dit Appien, parce qu'ils employèrent la violence à l'exécution d'une excellente mesure. En effet, dans un Etat où les formes légales avaient été respectées depuis ûoo ans, il fallait ou les observer fidèlement, ou avoir une armée à ses ordres, t)

Désormais il y avait dans Rome deux partis armés en présence : une oligarchie, qui venait de remporter un funeste triomphe, et une démocratie inquiète, qui, à défaut des Gracques, prit pour chef Marins. Les agitations intérieures allaient de plus rencontrer des échos dans toute l'Italie , qui s'indignait de ne point partager déjà tous les droits politiques réservés aux seuls Romains. La guerre des alliés cr montra une fois de plus l'impuissance de la force matérielle contre les légitimes aspirations des peuples, t) Sylla, il est vrai, terrible instrument d'une réaction triomphante, laissa, après cette sanglante guerre civile, l'Italie domptée; mais elle n'était pas soumise, et Rome, par surcroît, pouvait se tenir pour avertie qu'elle était dorénavant sans défense contre l'audace d'un soldat heureux. Les Gracques, Marins, Sylla, conduits, les premiers par un zèle désintéressé que servaient des mérites incomplets, les autres par des vues égoïstes, n'avaient été que des chefs de parti. ffPour fonder un ordre de choses durable, il fallait un homme qui, s'élevant au-dessus des passions vulgaires, réunît en lui les qualités essentielles et les idées justes de chacun de ses devanciers, et évitât leurs défauts comme leurs erreurs. A la grandeur d'âme et à l'amour du peuple de certains tribuns il fallait joindre le génie militaire des grands généraux et le sentiment profond du dictateur

5â ÉTUDES HISTORIQUES.

pour Tordre et la hiérarchie. — L'homme capable d'une si haute mission existait déjà; mais peut-être, malgré son nom, serait-il resté longtemps encore inconnu, si Fœil pénétrant de Sylla ne l'eût découvert au milieu de la foule, et, par la persécution, désigné à l'attention publique. Cet homme était César, ti

Telle est la rapide analyse du premier livre, qui sert de remarquable introduction à tout l'ouvrage. Le second livre conduit l'histoire de Jules César depuis ses premières années jusqu'à son départ pour la conquête de la Gaule. On le voit, à dix-huit ans, résister au dictateur; il fait ses premières armes et obtient ses premiers succès militaires dans la guerre conlre Mithridate; il se distingue en même temps comme orateur politique , et se désigne aux regards et à la faveur du parti populaire et des alliés, dont il prend en main la cause. Sylla, pour avoir cru qu'il pourrait rétablir la république sur ses anciennes bases, avait achevé de tout ébranler. «r La propriété , la vie même de chaque citoyen étaient à la merci du plus fort; le peuple avait perdu le droit d'appel et sa part légitime dans les élections; le pauvre, les distributions de blé; le tribunat, ses privilèges séculaires; l'ordre si influent des chevaliers, son importance politique et financière. A Rome , plus de garantie pour la justice; en Italie, plus de sécurité pour le droit de cité, si chèrement conquis; dans les provinces, plus de ménagements pour les sujets et les alliés. Sylla avait rendu à la haute classe ses prérogatives sans pouvoir lui rendre son ancien prestige; n'ayant mis en œuvre que des éléments corrompus et fait appel qu'à des passions sordides, il laissait après lui une oligarchie impuissante et un peuple profondément divisé.... Les élections étaient le résultat d'un trafic sans pudeur; les sentences des tribunaux composés de sénateurs étaient dictées par une vénalité flagrante; les peuples soumis étaient en butte aux exactions des magistrats : Verres fut le type de l'immoralité la plus éhontée.... L'armée elle-même avait été démoralisée par les guerres civiles, et les chefs ne faisaient plus observer la discipline, d Tel était le misérable état de la république.

Prenant à la tête du parti populaire la place de Marius, qui s'était avili et ruiné par ses propres excès, César entreprit de réagir légalement contre ce qui restait de puissance au parti de Sylla. Lorsqu'il s'adjoignit pour un temps à Pompée, ce fut avec la résolution de le soutenir avec énergie et par un concours loyal, n'excluant pas une noble rivalité. On a dit, de son temps même, qu'il s'était fait le complice de Catilina : pure calomnie. César ne conspirait pas; il songeait en réalité à créer lui-même, sans se commettre dans les excès des partis existants, un nouveau et plus vaste parti; mais à cette grave entreprise s'opposaient de nombreuses difficultés.

(T Aux époques de transition, lorsqu'il faut choisir entre un passé glorieux et un avenir inconnu, les hommes audacieux et sans scrupules se mettent seuls en avant; les autres, plus timides et esclaves des préjugés , restent dans l'ombre ou font obstacle au mouvement qui entraîne la société dans de nouvelles voies. C'est toujours un grand mal pour un pays en proie aux agitations quand le parti des honnêtes gens ou celui des bons, comme l'appelle Cicéron, n'embrasse pas les idées nouvelles pour les diriger en les modérant. De là des divisions profondes. D'un côté des gens souvent sans aveu s'emparent des passions bonnes ou mauvaises de la foule ; de l'autre , les gens honorables, immobiles ou hargneux, s'opposent à tout progrès et suscitent par leur résistance obstinée des impatiences légitimes et des violences regrettables. L'opposition de ces derniers a le double inconvénient de laisser le champ libre à ceux qui valent moins qu'eux , et d'entretenir le doute dans l'esprit de cette masse flottante qui juge les partis bien plus par Thonorabilité des hommes que par la valeur des idées, -n

Il en était ainsi à Rome dans le temps où César prenait le commandement du parti démocratique. Au-dessous de lui, ce parti ne comptait que des enfants perdus tels que Clodius ou Catilina; comment les héritiers des anciennes familles n'auraient-ils pas été tentés de se grouper autour d'un Catulus, d'un Hortensius, d'un Caton, qui défendaient obstinément les privilèges de l'aristocratie?

cr Et cependant la cause soutenue par de tels hommes était condamnée à périr comme toute chose qui a fait son temps. Malgré leurs vertus, ils n'étaient qu'un obstacle de plus à la marche régulière de la civilisation , parce qu'il leur manquait les qualités les plus essentielles dans les temps de révolution, la juste appréciation des besoins du moment et des problèmes de l'avenir. Au lieu de chercher ce qu'on pouvait sauver du naufrage de l'ancien régime venant se briser contre un écueil redoutable, la corruption des mœurs politiques, ils se refusaient à admettre que les institutions auxquelles la république avait dû sa grandeur amenassent alors sa décadence. Effrayés de toute innovation, ils confondaient dans le même anathème les entreprises séditieuses de quelques tribuns et les justes réclamations des peuples. Mais leur influence était si considérable, et des idées consacrées par le temps ont un tel empire sur les esprits, qu'ils eussent encore empêché le triomphe de la cause populaire si César, en se mettant à sa tête, ne lui eût donné un nouvel éclat et une force irrésistible, ti

Nommé consul en dépit du sénat, César exécuta le programme qu'avaient jadis proclamé les Gracques : il distribua le domaine public, réforma la justice, soulagea les provinces, multiplia les droits de cité. On le vit remplacer l'anarchie par un pouvoir énergique, de nature à dominer à la fois le sénat et les comices, et substituer aux rivalités de personnes une autorité morale qui lui permît d'établir des lois salutaires. La conquête de la Gaule devait en outre lui valoir une gloire immortelle, qui, rejaillissant sur Rome, serait destinée à changer la face du monde.

C'est avec la première expédition en Gaule que s'ouvre le second volume de YHistoire de Jules César. Tout un livre (le troisième), suivant pas à pas le récit des Commentaires, est consacré à l'exposition des huit campagnes dont cette conquête a été le prix. On lit avec un patriotique intérêt ces pages qu'anime une patriotique pensée; la gloire de Vercingétorix, loin d'être sacrifiée à celle du vainqueur, y est revendiquée comme une gloire nationale, et sa

mort reprochée à César. On lit de plus avec un rare profit une étude en vue de laquelle toutes les ressources de l'archéologie, de la philologie et d'une érudition spéciale ont été invoquées. Pour la première fois nous avons un travail d'ensemble essayant de mettre d'accord tous les diflférents témoignages. Des fouilles savantes ont éclairé les problèmes de la topographie; elles ont permis d'identifier avec l'antique Alesia le mont Auxois, sur les flancs duquel se trouve la ville actuelle d'Alise-Sainte-Reine en Bourgogne; avec l'antique Uxeilodunum le Puy d'Issolu, dans le département du Lot; avec Bibracte, notre Mont-Beuvray. Ces fouilles ont mis au jour des armes, des médailles qui ont fourni des indications précieuses ^ Un rare concours d'informations les plus diverses venait s'y ajouter. S'agissait-il du passage de Jules César en Grande- Bretagne, l'opinion des astronomes anglais et celle des marins de la Manche étaient recherchées, afin de savoir par eux quel courant avait dd favoriser sa navigation; était-il question du passage de la Tamise, les bateliers du fleuve étaient consultés sur les endroits guéables. Les bas-reliefs de la colonne Trajane^, reproduits à l'aide du moulage et puis de la photographie par les ordres de l'Empereur, ofl^raient, pour certains détails de constructions militaires qu'employaient les Romains, ou pour l'intelligence de certaines coutumes barbares, des illustrations plus éloquentes et plus sûres que toutes les conclusions érudites sur des textes souvent mal compris. Les résultats de cette multiple enquête, soumis à une critique sévère, renouvellent l'interprétation de l'auteur latin et ajoutent beaucoup de traits précis à une histoire qui est déjà la nôtre.

Nous avons dit quel témoignage rencontrait ici la mémoire de Vercingétorix. L'auteur de YHistoire de Jules César ne se range pourtant pas entre ceux qui regrettent sa défaite , ni même parmi ceux qui accordent soit à l'élément celtique, soit à l'élément germanique une influence importante sur nos destinées, cr N'oublions pas,

^ Voir au nouveau musëe de Saint-Ger- la conquête des Gaules. — * Cf. Froehner, luain la galerie consacrée au souvenir de La colonne Trajane, 1866, in- 19.

est-il dit, que c'est au triomphe des armées romaines qu'est due notre civilisation; institutions, mœurs, langage, tout nous vient de la conquête romaine. Aussi sommes-nous bien plus les fils des vainqueurs que ceux des vaincus; car, pendant de longues années, les premiers ont été nos maîtres pour tout ce qui élève l'âme et embellit la vie, et, lorsque enfin l'invasion des Barbares vint renverser l'ancien édifice romain, elle ne put pas en détruire les bases. Ces hordes sauvages ne firent que ravager le territoire sans pouvoir anéantir les principes de droit, de justice, de liberté, qui, profondément enracinés, survécurent par leur, propre vitalité, comme ces moissons qui, courbées momentanément sous les pas des soldats, se relèvent bientôt d'elles-mêmes et reprennent une nouvelle vie. Sur ce terrain, ainsi préparé par la civilisation romaine, l'idée chrétienne put facilement s'implanter et régénérer le monde, -n

Cependant César, tant qu'avait duré la guerre de Gaule, s'était bien gardé de perdre de vue ce qui se passait à Rome. Il s'était fait donner avant tout la Gaule cisalpine, afin de pouvoir, chaque hiver, résider à Lucques, où ses amis le venaient trouver, l'informaient et recevaient ses instructions. Le quatrième livre de YHistoire de Jules César est consacré au récit, année par année, des intrigues romaines, en même temps qu'à un résumé, divisé de même, des opérations militaires parallèlement exécutées en Gaule. La lutte ouverte entre les deux rivaux qui se partageaient la république devenait inévitable. Le sénat, par son interprétation de la loi, prétendait diminuer la durée du proconsulat des Gaules et, par là, désarmer César en présence de Pompée. De plus une loi votée par le peuple ayant permis à César de briguer, quoique absent, un nouveau consulat, et par conséquent de conserver l'tmpmww, le sénat voulait, malgré cela, le forcer à licencier son armée. Des haines violentes s'élevèrent dans Rome à propos de ces discussions, et les amis de César durent partir en secret pour l'aller rejoindre dans son camp.

(r Ici se pose naturellement cette question : César ne devait-il pas renoncer à son commandement plutôt que d'engager une lutte qui devait jeter la république dans tous les déchirements d'une guerre civile ? Oui, si par son abnégation il pouvait arracher Rome à l'anarchie, à la corruption, à la tyrannie. Non, si cette abnégation devait compromettre ce qui lui tenait le plus à cœur, la régénération de la république. . . Chef du parti populaire, il sentait une grande cause se dresser derrière lui; elle le poussait en avant et l'obligeait à vaincre en dépit de la légalité, des imprécations de ses adversaires et du jugement incertain de la postérité. La société romaine en dissolution demandait un maître; l'Italie opprimée, un représentant de ses droits; le monde, courbé sous le joug, un sauveur. Devait-il, en désertant sa mission, tromper tant de légitimes espérances, tant de nobles aspirations? H y a des circonstances impérieuses qui condamnent les hommes politiques soit à l'abnégation soit à la persévérance. Tenir au pouvoir lorsqu'on ne saurait plus faire le bien, et que, représentant du passé, on ne compte pour ainsi dire de partisans que parmi ceux qui vivent des abus, c'est une obstination déplorable; l'abandonner lorsqu'on est le représentant d'une ère nouvelle et l'espoir d'un meilleur avenir, c'est une lâcheté et un crime, ti

Le Rubicon fut donc franchi. Là se termine, il est vrai, le second volume de ÏHistoire de Jules César; mais on a pu juger que le système suivant lequel toute l'œuvre a été conçue, les idées et les sentiments dont elle s'est inspirée apparaissent entièrement : culte des grands génies politiques, revendication de leur caractère providentiel, entière admiration pour celui d'entre eux par les œuvres duquel s'est inaugurée une révolution politique et sociale dont toute nation de l'Europe moderne ressent encore les permanents effets. M. Michelet n'avait-il pas déjà écrit ces lignes : cr Par la libéralité de son esprit, par sa magnanimité, par ses vices mêmes, César était le représentant de l'humanité contre le dur et austère esprit de la république; il méritait d'être le fondateur de l'empire,

qui allait ouvrir au monde les portes de Rome. Eu bien, en mal, rhomme de l'humanité fut César; Thomme de la loi fut CatonpD Et M. Amédée Thierry, soit dans Ylntroduction de son Histoire de la Gaule sous r administration romaine, soit dans les premiers chapitres de son Tableau de FEmpire romain, n'avait-il pas considéré César à peu près de même? « Ainsi le voulait le progrès du monde, écrivaitil à propos de l'agonie de Caton. L'ambition de César lavait mieux compris que la vertu des derniers Romains.)) M. Troplong, de son côté, déclare aussi que César était (r l'homme nécessaire, le génie incomparable marqué pour les progrès du genre humaine ))

Nous avons dit qu'un nombre important d'études sérieuses avaient été dirigées, dans ces dernières années, vers ce siècle qui a été le témoin du passage de la république romaine à l'empire. On y verrait, en les parcourant, le personnage de César représenté sous des couleurs différentes.

M. Roissier, en prenant pour point de départ l'étude attentive de la riche correspondance qu'a laissée Cicéron et pour cercle la vie si répandue et si agitée du grand orateur, s'est trouvé presque sans cesse en présence de César. M. Duruy a donné un soin particulier à cette même période dans la dernière partie de son second volume de YHistoire des Romains, qui finit à Actium. M. Rosseeuw Saint-Hilaire a écrit un volume intitulé Jules César, qui reproduit un cours naguère applaudi en Sorbonne; M. de Champagny ouvre par le récit de cette époque son livre sur les Césars; M. Mérimée rencontre le futur dictateur dans son récit de la conspiration de Catilina ; M. Ampère enfin termine à la bataille de Pharsale et à la mort de Caton la période républicaine de son Histoire romaine à Rome.

Les études de M. Roissier, réunies sous ce titre : Cicéron et ses amis, offrent un tableau vif et animé de la vie politique, morale, littéraire d'une période si féconde. Le grand orateur nous y appa-

^ yoirVéinde Sur les fautes et leê crimes romaine. Revue contemporaine, t. XXI. qui précipitèrent la chute de la république XXIII, XXVIII.

raît d'abord dans sa vie privée. Riche, comme tant d'autres, des nombreux legs que lui faisaient d'opulents citoyens qu'il avait obligés, il augmentait cette fortune suivant l'usage de ses concitoyens, en faisant valoir son argent. A côté de cela il était prodigue, aimait les statues et les tableaux, et les maisons magnifiques. 11 n'était du moins coupable ni d'usure, comme Brutus et ses amis, ni de sordide avarice, comme Gaton, ni d'exactions au détriment des provinces, comme Appius ou Cassius. Sa vie de famille contrastait également, par son honnêteté, avec les mœurs contemporaines. L'homme de lettres commence à se montrer dans le chapitre du livre de M. Boissier qui traite des rapports de Cicéron avec le célèbre Atticus. Le récit des relations avec Caelius, jeune, élégant, débauché, type de cette jeunesse romaine qui allait servir d'instrument à César, entraîne déjà l'auteur vers la politique : le second Brutus vient ensuite, et César lui-même et Octave qui figurent aussi entre les amis de l'orateur; la correspondance échangée entre Octave et lui avait été publiée, nous le savons, et elle formait au moins trois livres. C'est en essayant d'en reconstituer les débris ou d'en retrouver les traces que M. Boissier est amené à raconter les dernières vicissitudes de la vie de Cicéron; il n'apparaît plus guère dans ces chapitres que par son rôle exclusivement politique. Il n'eut pas toutes les qualités qui assurent le succès dans une telle carrière; il n'eut pas non plus certains défauts qui aident parfois à y réussir. Esprit modéré, ennemi de tous les extrêmes, il ne s'accommoda et ne plut longtemps à aucun parti. En étudiant ses théories, on comprend que son époque n'avait pas de quoi le contenter. Il délestait le gouvernement d'un maître unique et absolu , et il est mort pour avoir combattu un tel ennemi. Homme nouveau, il conserva toujours des rancunes contre l'aristocratie; il aimait moins encore le pur gouvernement populaire. Son idéal était un gouvernement mixte et tempéré, et il prétendait que la constitution romaine réalisait cet idéal, non pas la constitution dégradée de son temps, mais celle que Rome avait connue et prati-

quée avant le déplorable épisode des Gracques. Dix-sept aimées durant, Cicéron mit sa parole au service du parti populaire, puis il tenta de créer lui-même un parti nouveau, formé des modérés de toutes les autres opinions, et ayant pour noyau l'ordre des Chevaliers; mais il n'était pas fait pour être chef de parti, ni les Chevaliers pour sacrifier leurs intérêts privés à des intérêts tout politiques. Au sortir de son consulat, il passa, malgré ses répugnances, dans le camp de l'aristocratie; ce fut le commencement de ses plus amers déboires et de sa dernière infortune.

Sous quels aspects apparaît César, soit dans ce livre, soit dans les divers ouvrages traitant de son époque et de sa vie que nous avons désignés? Pour tout dire en quelques mots, Téclat de son personnage et les belles parties de son caractère n'y sont pas plus dissimulés que la dégradation des Romains de son temps; l'œuvre sociale et politique dont il poursuivit l'accomplissement est reconnue solennelle et grande; mais ses calculs intéressés, son scepticisme, ses vices ont donné à quelques-uns la tentation de protester contre son triomphe au nom de la conscience morale de l'humanité. On s'est demandé si le dessein de régénérer la république sans la détruire n'eût été vraiment qu'une utopie. 11 était bien tard sans doute, après Marins et Sylla, pour réformer la société romaine en respectant les lois; pourtant cette tâche avait paru exécutable à Cicéron. D'ailleurs — et ceci prête à des interprétations pour ou contre César — son œuvre est restée à certains égards incomplète. Il voulait certainement la couronne pour établir un régime nouveau de toutes pièces. Quel eût été ce régime ? Y eût-il fait place à des institutions que son successeur, l'empereur Auguste, n'a pas su définitivement fonder?

Quoi qu'il en soit, un grand changement commençait à se manifester dans le monde romain. La république avait su conquérir; l'empire saurait administrer. Les provinces, tout à l'heure opprimées sous la domination d'une aristocratie corrompue, allaient prendre leur revanche, et revendiquer leur part des privilèges du vain-

queur. En retraçant avec détail et précision dans son État du monde romain ^ la condition et les vœux de chaque province au moment de la bataille d'Actium, M. Duruy a écrit la vraie introduction à l'histoire du gouvernement impérial.

La période impériale, par des raisons analogues à celles que nous avons fait valoir pour le dernier siècle de la république, est devenue aussi l'objet de nombreux et importants travaux dans les ving^cinq dernières années. C'est pendant la période de l'empire en effet que s'est accomplie cette vaste unité romaine, — préparée par la conquête, mais cimentée par une habile administration et consacrée par le suprême bienfait du christianisme, — du sein de laquelle les nations modernes se sont détachées; la France en particulier, en tant que chrétienne et à demi-romaine, a vécu d'une partie de ces souvenirs. Quelle a été la part des divers empereurs dans l'immense travail qui a fait succéder l'ordre au désordre? Auguste a-t-il réellement achevé l'édifice commencé par César? A-t-il su fonder des institutions, ou bien son établissement a-t-il été équivoque et inachevé? Ses successeurs immédiats, qui s'appellent Tibère, Caligula, Claude, Néron, Galba, Othon, Vitellius, ont-ils été capables de continuer et d'affermir son œuvre ou de la terminer ? Est-ce aux douze Césars que le monde est redevable d'avoir hérité des avantages très-réels de la civilisation romaine? Par quoi enfin l'empire naissant remplaçait-il la liberté ?

C'est la réponse à de pareilles questions qui ferait l'intérêt d'une histoire spéciale du règne d'Auguste, que nous n'avons pas encore^. Les matériaux d'une telle histoire sont du moins préparés, grâce à d'importants travaux, parmi lesquels se rangent quelques utiles découvertes. C'est ici le lieu de rappeler l'heureuse restitution, par

' État du monde romain vers le temjA a vol. in-S"") et les vives improvisations

de la fondation de l'entre, Paris, i853, de M. Beulë : Auguste, sa famille et ses

1 vol. in-8'. amis (1867) , ne comblent pas présisëment

' Les peinhires morales de M. Ampère cette lacune et visent ailleurs, dans son Empire romain h Home (1867,

M. Georges Perrot, des lacunes qu'on regrettait dans la célèbre inscription d'Ancyre connue sous le nom de Testament d'Auguste : résumé tout politique de sa vie entière, avec l'énumération de ses victoires, de ses magistratures, de ses dignités, des édifices par lui réparés ou construits, de ses munificences, tout cela écrit par luimême, et offrant la substance de ces Commentaires ou Mémoires autobiographiques qu'Auguste avait rédigés et que nous ne possédons plus. Cette immense inscription avait été gravée d'abord sur deux stèles d'airain posées à Rome devant le mausolée de l'empereur; c'est de ce premier exemplaire que la province de Galatie, élevant un temple à Auguste et à Rome, emprunta une copie. Cette copie, reproduisant le texte latin, orna à l'intérieur les deux parois latérales du vestibule dans l'Augusteum d'Ancyre; mais, comme la langue latine n'était pas encore familière à la population galate, une traduction grecque du même document fut inscrite à la face externe du mur de droite de la cella. L'inscription latine fut signalée au monde savant dès la renaissance des lettres, et imparfaitement copiée d'abord par les soins de Rusbeq, ambassadeur de l'empereur d'Allemagne vers Soliman, en i555. Le célèbre botaniste Tournefort parcourant, en vertu d'une mission du roi Louis XIV, une partie de l'Orient, pendant l'année 1701, prit du monument d'Ancyre une nouvelle copie, qui ne conduisît pas encore à une édition satisfaisante. Au voyageur Paul Lucas Louis XIV fit donner par Pontchartrain des instructions expresses à ce sujet; la nouvelle copie fut supérieure aux précédentes, mais sans répondre encore à ce que la science devait souhaiter. D'autres tentatives, issues particulièrement d'Allemagne, n'eurent pas de résultats meilleurs. crLa postérité ne s'étonnera pas médiocrement, dit un très-bon juge, M. Mommsen, dans son excellent commentaire de l'inscription d'Ancyre enfin restituées que les efforts de l'Europe savante ne soient pas parvenus, dans l'espace de trois siècles,

* Reê gestœ Dtvi Augusli Ex mom- Th. Mommseii. Berolini, i865, 1 vol. meniië Ancyrano et Apollonienêt. Edidit grand in-8*.

à procurer une bonne transcription de quelques pages inscrites en latin. En 1861 seulement, continue M. Mommsen, l'empereur Napoléon III voulut que ce que tant de générations de souverains, par ignorance ou par incurie, avaient négligé de faire, fût accompli, et il ordonna d'achever ce qui avait été commencé jadis sous les auspices de Louis XIV ^ t)

Ce n'était pas assez de prendre une copie plus exacte du texte latin; ce texte offrant, par suite du mauvais état du marbre, de considérables lacunes, il fallait réussir à copier la traduction grecque, à peine aperçue par Tournefort, distinguée par Pococke au siècle suivant, et dont un voyageur anglais, M. Hamil ton, avait, il y a une vingtaine d'années, transcrit quelques fragments. C'est ce qu'ont fait MM. Perrot et Guillaume. Des dix-neuf colonnes dont se compose le monument grec, douze ont été par eux lues et copiées pour la première fois ; cinq avaient été données par M. Hamilton, avec la moitié d'une sixième; une seule reste non lue, mais qui correspond à une partie du texte latin conservée. MM. Perrot et Guillaume ont donné un fac-similé soigneusement réduit des deux inscriptions dans l'ouvrage intitulé : Exploration archéologique en Galatie.

L'importance historique du testament d'Auguste est assurément incontestable. Nous apprenons par ce précieux texte beaucoup de faits particuliers du règne intérieur; nous voyons comment s'élève et se soutient cet édifice d'un pouvoir nouveau; nous recueillons des éléments de statistique qui nous font pénétrer dans la vie même du peuple romain. Toutefois c'est Auguste qui parle, on ne doit

' crNec sine causa mirabuntor posteri poleo III Gallorum imperator, perficique

omnium nationum viros doctos per an- jussit bene cœpta olim auspiciis Ludo-

nos plus trecentos frustra laboravisse, ut vici XIV. Ita jussu illius, cura autem et

paucas pagînœ Latîoœ in Asia minore diligentia Georgii Perrot et Edmundi

publice prostantes recte describerentur. Guillaume, bonis litteris trium saeculo-

Anno demum 1861 quod tôt regum ge- rum debilum tandem aliquando exsolu-

nerationes aut ignoraotia sua aut incuria tum estn. facere neglexerant, in se suscepit Na-

pas l'oublier; il y a donc certaines couleurs qu'il faut écarter, il y a certaines lacunes, très-volontaires, par exemple sur le commencement de sa carrière politique, qu'il faut combler. Malheureusement les ouvrages qu'avaient écrits les historiens de ce règne, hors la courte biographie de Suétone, sont perdus, et l'on doit recomposer cette histoire en empruntant aux poëtes, comme Virgile et Horace, aux auteurs d'histoires générales, à la numismatique, aux inscriptions , une multitude d^informations éparses. M. Egger a beaucoup aidé à cette œuvre de reconstitution par son volume intitulé : Essai sur les historiens J^ Auguste.

L'ordre succédant enfin à de telles guerres civiles, les artistes et les poëtes célébrant par des œuvres magnifiques une nouvelle ère, le Christ naissant au milieu de la paix romaine, ont fait àia vérité du siècle d'Auguste une époque mémorable. Cependant cette œuvre impériale, si hardiment inaugurée par César, Auguste ne la conduisit pas jusqu'à son achèvement. Sa domination resta pendant quarante années une œuvre équivoque; ainsi fut rendue si difficile, après sa mort, l'épreuve de la transmission du pouvoir; ainsi fut créé autour de Tibère un ensemble de circonstances singulièrement périlleuses. Dans une dissertation spéciale sur ce second règne de l'Empire, M. Duruy^ a fait un examen détaillé de cette situation politique. Il a soumis à une discussion critique les principaux témoignages de Tacite et les différentes périodes de la vie de Tibère : cinquante-six années partagées entre la gloire et l'exil; dix années d'un gouvernement sévère mais juste; puis un redoutable despotisme et finalement une horrible cruauté. L'auteur a dépeint un Tibère fataliste et dépourvu du sens moral, mais que de nombreux ennemis entouraient, et qu'il ne faut pas juger entièrement d'après les expressions de son principal historien.

En montrant quels périls de chaque instant l'ont inquiété, quelles corruptions de toute sorte l'ont entraîné, ce qu'était l'aristocratie,

* De Tiberio mperatore, i853.

ce que fut un Séjan, on a pu décharger de quelque chose peutêtre cette mémoire; mais voici qu'un écrivain, M. Dubois Guchan , prenant pour point de départ ce même règne de Tibère, a vu dans les Césars en général et dans ce qu'on appelle le césarisme, — triste et dangereux refuge des peuples qui ne savent plus se gouverner eux-mêmes, — les vrais bienfaiteurs et le salut providentiel de l'humanité. «rLa république, est-il dit dans son livre intitulé Tacite et son siècle, avait été le règne et la licence des grands, la détresse des petits ; l'empire fut la paix des petits et la détresse des grands. Sous la république, Rome écrasa les provinces; sous l'empire, les provinces furent plus protégées que Rome même. Sous Tempire le monde n'eut qu'un Néron ; il en avait eu plusieurs sous la république Les Césars furent plus qu'utiles; ils furent nécessaires : l'ascendant des grandes races princières a quelque chose de surhumain parce qu'il est prédestiné.^

En réalité, ce semble, ce n'est que sous les Antonins que le système monarchique naguère institué apparut avec sa part de bienfaits réels et durables, en même temps que se faisait sentir la priemière influence du christianisme. Des hommes tels que Trajan , Antonin et Marc-Aurèle représentant alors le pouvoir désormais incontesté des empereurs, on eut ce beau siècle pendant lequel apparurent quelques-uns des meilleurs résultats de la civilisation païenne, à côté des premières et vives lumières d'un monde nouveau. M. Noël Desvergers, dans son Essai sur Marc-Aurèle, a reconstruit tout un noble règne en s'aidant des documents épigraphiques; il a montré par là quel profit l'histoire devait désormais tirer de travaux tels que ceux de Borghesi^ l'illustre épigraphiste

* Œuvres complètes de Bartolomeo Mmervini, Ritsehl, Rocchi et E, Des-^

Borghesi, publiées par les ordres et aux jardins^ secrétaire; in-4' et in-folio, en

frais de S, M. l'Empereur Napoléon III, cours de publication, chez Didier. —

et par les soins d'une commission composée Cette publication n'est pas la seule qui

de MM, Léon Renier, J. P, de Rossi, ait honoré dans ces derniers temps

;V. Detcergers, Cavedoni, G. Henzen, Tépigraphie en France. Cf. le recueil

Études historiques. 5

italien, particulièrement pour ce qui concerne la période impériale. M. Desvergers avait été un des premiers à mettre en lumière les mérites du savant de San-Marino, son ami, et il avait contribué avec M. Léon Renier à la belle publication de toute l'œuvre de Borghesi ordonnée par l'Empereur.

Le noble développement philosophique et moral dont l'exemple est donné par une certaine élite de la société païenne est assurément un des principaux traits de l'époque antonine; M. Martha l'a étudié dans une série d'études délicates sur le scepticisme religieux et philosophique dans Lucien, sur la vertu stoïque dans Epictète, sur la morale pratique dans les lettres de Sénèque , sur la prédication morale populaire telle que la pratiquait un Dion Chrysostome K En outre, nulle époque dans toute l'antiquité n'avait connu un tel essor de commerce, d'échange et de communication entre les hommes; grâce à la conquête d'Alexandre et à la diffusion rapide de rhellénisme, grâce plus tard à l'efficacité de la vaste paix romaine, des voyages lointains avaient été entrepris, des traités avaient été conclus entre les chefs du monde romain et les Etats restés en dehors de l'empire. M. Reinaud a restitué la série de ces intéressants rapports pour ce qui concerne l'Asie orientale ^; il a retracé les relations politiques et commerciales de l'empire romain avec l'Inde, la Bactriane et la Chine, pendant les cinq premiers siècles de l'ère chétienne, d'après les témoignage ^ arabes, persans, indiens, chinois, aussi bien que d'après les monuments latins et grecs. Conventions de commerce ou échanges diplomatiques, c'est pendant l'époque des Antonins que ces communications fécondes ont été le plus actives.

des inscriptions romaines d'Afrique, par cueil de M. Lebas continue par M. Wad-

M. Léon Renier, celui des Inscriptions dington.

chrétiennes de la GauU, antérieures au ' Les moralistes sous l'empire romain,

huitihme siècle, 1857-1866, a vol. in-4% a*édition, 1866, Hachette, in-ia.

par M. Edmond Leblant, te Revue archéo- ' Des relations de V empire romain avec

logique^ la Revue de numistnatique , etc. l'Asie orientale, par M. Weinand, de Vins-

— Nous citerons encore plus bas le re- titut, in-8*, Durand.

Nous avons dit que l'influence déjà sensible du christianisme sur cette période ne devait pas être négligée ^ M. de Champagny, en traçant de l'histoire des Antonins comme de celle des Césars un tableau général, dans lequel viennent prendre place les faits politiques et littéraires, l'étude des systèmes philosophiques et la peinture animée des mœurs, a partout insisté sur la naissance, le développement, l'influence de la société chrétienne. Rendant justice à la civilisation grecque-romaine, il y reconnaît une loi de monogamie qui a relevé la famille et a servi de pierre d'attente à la morale chrétienne, une absence de castes et une facilité d'affranchissements qui a préparé la sociabilité chrétienne, un labeur intellectuel et philosophique, enfin, qui a ouvert les esprits aux dogmes et à la polémique chrétienne. Ces lumières nouvelles que le christianisme avait apportées, il en suit la trace dans la vie domestique, publique, intellectuelle des Romains, c'est-à-dire dans l'histoire de la famille, de la cité et des diverses écoles, dont il explique ainsi le visible progrès, tenant pour impossible que la société païenne ait pu vivre à côté de la société chrétienne, la côtoyer sans cesse, la toucher, la frapper même sans s'être rencontrée face à face avec elle, et sans avoir ressenti de cette rencontre quelque influence secrète. Telle est la pensée maîtresse qui donne au vaste ensemble des travaux historiques de M. de Champagny , complétés par un volume à part sur les rapports entre Rome et la Judée, une puissante unité -.

M. de Pressensé a étudié la même époque dans son Histoire des trois premiers siècles de F Eglise.... (i858, Ix vol. in-8**). Se plaçant au point de vue de la doctrine protestante, il a, comme M. de

* La seule bibliographie relative aux ïonvrage de M. W allons De la foi due aux

(lifTérenteseiëgèses, orthodoxe, hëtërodoxe saintes Ecritures,

et anti-chrétienne , nous conduirait au delà * Les Césars ; — Les Antonins ; — Home

de nos justes limites. Les problèmes chro- et la Judée au temps de la chute de Néron,

Doiogiques relatifs au premier siècle ont 9' édition, 3 vol. in-ia, Bray,i865. t'të discutés avec beaucoup de rigueur dans

Ghampagny, opposé aux négations de notre temps un livre de science profonde et de foi raisonnée.

La période antonine est comme la clef de voûte de tout Tédifice impérial, dont le siècle d'Auguste n'est, à vrai dire, que le brillant portique. Au second siècle, l'empire se tient par ses propres forces et comme par son propre poids; les souvenirs des guerres civiles qui ont accompagné le passage de la république à l'empire sont effacés ; les provinces recueillent le bénéfice de la révolution qui s'est accomplie; la constitution impériale n'a pas encore recours, pour réparer ses brèches, aux expédients complexes d'une monarchie orientale et despotique; les Barbares menacent, mais sont encore contenus, grâce à l'activité prudente et hardie d'empereurs tels que Trajan et Adrien, et de gouverneurs de provinces tels que Pline le jeune et Arrien. Il n'en est plus ainsi dès le milieu du troisième siècle. Sous Decius, en 2 5 o , les Francs traversent déjà toute la Gaule et toute l'Espagne, et bientôt, sous Dioclétien, l'empire, réduit à la défensive, se convertit en une immense hiérarchie de fonctionnaires qui substituent aux institutions vivantes leur autorité d'emprunt. Dans son ouvrage Des changements opérés dans Tadministration de F empire romain^ — ouvrage qui ne se sépare pas des mémoires du même auteur sur l'éducation, sur la police , sur l'administration des postes dans l'empire, — M. Naudet a suivi tout le développement de cette savante organisation. Son livre des Récomr penses d^honneurs chez les Romains embrasse, il est vrai, l'époque républicaine en même temps que l'époque impériale ; il est toutefois particulièrement curieux d'y observer comment le caractère officiel de la nouvelle constitution impériale se fait désormais sentir jusque dans ces récompenses publiques , jadis décernées par la reconnaissance de toute une armée ou de tout un peuple.

Un monument épigraphique d'une singulière importance pour faire connaître la société romaine à cette époque est l'édit de Dioclétien, fixant un prix maximum des denrées. Gompris dans le recueil des Inscriptions grecques de M. Lebas, et habilement com-

mente dans le même recueil par M. Waddington , à qui lachèvement de l'ouvrage a été confié, cet édit montre l'impuissance d'un gouvernement absolu à lutter contre certaines lois économiques, et il nous introduit par des chiffres exacts, qu'a évalués avec précision M. Waddington, dans le détail même de la vie industrielle, sociale, domestique des Romains de la première partie du quatrième siècle. Avec des empereurs tels que Constantin, Constance, Julien et Théodose le Grand, avec des évêques tels que saint Athanase, saint Basile, saint Grégoire de Nazianze et saint Ambroise, le quatrième siècle est la grande époque militante du christianisme, dont les vicissitudes sont alors marquées par la grande victoire désignée sous le nom de Paix de F Église en Sai, par la lutte contre l'arianisme, par la lutte contre le paganisme restauré, enfin par le triomphe de la doctrine catholique. C'est toute cette vaste période que M. Albert de Broglie a exposée dans un ouvrage considérable, intitulé : L'Eglise et F Empire romain au quatrième siècle^. Après un discours préliminaire, où l'auteur, reprenant les souvenirs de l'époque antérieure, montre quelles avaient été jusqu'alors les relations de l'Eglise avec l'Etat, une première partie de l'ouvrage, composée de deux volumes, présente le tableau du règne de Constantin. Quelque incomplet qu'ait été son génie , cet empereur a eu le grand mérite de s'associer à la grande révolution religieuse et morale que le triomphe proclamé du christianisme devait faire définitivement prévaloir; il a su se garder à la fois de concessions à l'hérésie arienne et de mesures oppressives envers cette église chrétienne qu'il avait affranchie. Si sa mémoire demeure contestée, s'il n'a point (r pris rang dans le petit nombre des grands hommes dont le génie fait oublier les crimes, -n l'auteur en donne plusieurs raisons. <r Ce peut être, dit-il, une nécessité et même un bienfait que de fonder le Bas-Empire ; mais ce ne sera jamais un titre de gloire ; n et d'autre part Constantin a été «t l'instrument du triomphe d'une

* Sjx voittmes in-8\ 3' édition, 1860. Didier.

doctrine qui est destinée à demeurer un signe éternel de contradiction parmi les hommes, t)

Une seconde partie de l'ouvrage de M. de Broglie, également composée de deux volumes, est intitulée : Constance et Julien. C'est le double tableau d'un règne tout arien et de la fameuse tentative de l'hellénisme. On sait de quel péril fut pour l'Eglise, pendant plusieurs siècles, l'hérésie d'Arius. Sous sa forme dogmatique, cette hérésie empruntait de la philosophie grecque quelques-unes de ses séductions, «r l'ingénieuse souplesse du langage, l'infinie variété des symboles, la subtilité des distinctions métaphysiques ;?> mais, par son triomphe, elle eût ruiné le dogme, détruit l'indépendance ecclésiastique, introduit l'infinie division, cr Considéré dans son rôle politique, l'arianisme n'était qu'une transformation du vieux despotisme romain qui, désespérant d'écraser l'Eglise, consentait à s'allier avec elle, en se promettant de l'asservir. i» Athanase, l'infatigable défenseur de la foi de Nicée, sauva en même temps et le dogme et l'Eglise des pièges de la cour et de l'école. Le tableau de sa lutte constante se trouve ici exposé dans tout le détail.

Le règne de Constance était devenu si oppresseur que les commencements de Julien apportèrent, même à l'Eglise, un véritable soulagement. En même temps il semblait, à suivre Julien pendant son éducation en Grèce, puis dans la Gaule et jusque dans sa chère Lutèce , qu'on fût en présence de belles promesses pour la gloire militaire et le gouvernement de l'empire. Mais il voulut bientôt faire revivre sous une forme religieuse l'ancienne philosophie grecque; il souleva de la sorte contre lui la populace païenne, qui entendait ne pas s'arrêter à la réforme dictée par un bel esprit, mais se faire rendre tout le vieux culte, avec ses obscures infamies; du même coup il ramenait contre les chrétiens, sous une forme à peine renouvelée, les anciennes persécutions.

Ce court règne achevé, cette éphémère tentative d'une restauration du paganisme disparue, larianisme se montra de nouveau sous Valentinien et Valens. Saint Basile et saint Grégoire de Naaîian^e

reprirent la lutte où saint Athanase l'avait laissée : une troisième partie de l'ouvrage que nous analysons rend un compte détaillé de cette nouvelle période. Le grand mérite de Théodose fut de reprendre l'œuvre de Constantin pour la conduire à son achèvement définitif. Il ne se contenta pas de proclamer à nouveau le christianisme comme religion de l'empereur et de l'empire; il déclara que la foi de l'évêque de Rome était la seule vraie foi; s'appuyant sur Rome, il contribua à rétablir l'unité, et s'abstint désormais de cette prétention de dogmatiser et de régenter l'Eglise qui avait été depuis Constantin la manie des empereurs et le fléau de l'empire. M. Albert de Broglie, en traitant un pareil sujet avec tout le développement dont il est digne, a profondément pénétré dans la connaissance d'une période qui, par ses vicissitudes intellectuelles, religieuses, morales, a exercé une influence décisive sur les destinées des nations issues de l'empire romain.

L'entier triomphe du christianisme une fois accompli, il semblait que l'empire romain eût absolument achevé sa mission, et qu'il ne lui restât qu'à mourir. Du tableau de ses tout derniers temps M. Amédée Thierry a tiré la matière des plus curieux récits.

L'œuvre de M. Amédée Thierry comprise dans ces vingt-cinq dernières années est considérable. Son premier livre, Y Histoire des Gaulois depuis les temps les plus reculés jusqu à V entière soumission de la Gaule à la domination romaine y datant de 1828, a atteint pendant cette période sa septième édition. L'auteur y suit les destinées des anciens Celtes dans leurs premiers établissements , dans leurs incursions soit en Italie , où si longtemps ils firent trembler Rome , soit en Grèce où ils allèrent piller Delphes , soit en Asie Mineure , où ils fondèrent un étabHssement durable, soit en Syrie, en Egypte, à Carthage,où on les voit s'employer comme mercenaires. Après avoir raconté en détail la conquête des Gaules par César, il montre la nouvelle province se pliant à la domination romaine , y trouvant l'occasion d'un essor imprévu et d'une visible influence. Son Histoire de la Gaule sous radwivistratiov romainr, qui date de t8/io, avait le double but de

mettre en lumière à la fois l'influence de Rome et celle de la Gaule dans l'œuvre commune de l'empire. Une Introduction placée en tête de ce dernier ouvrage, et plus tard développée en un volume intitulé : Tableau de F Empire romain depuis la fondation de Rome jusquà la fin du gouvernement impérial en Occident, rendait compte du rôle général que Rom£ avait su remplir; mais l'auteur se plaçait, pour refaire un tableau si souvent esquissé, à un nouveau point de vue. Fidèle aux traditions de son illustre frère, il interrogeait les vaincus. Vaincus d'hier, ne devaient-ils pas être vainqueurs demain peut-être, si leur combat avait fait partie de la lutte générale de l'humanité ? Comment en douter pour les peuples entrés finalement dans la grande unité romaine? Les historiens les avaient fort dédaignés et s'étaient contentés de raconter le perpétuel triomphe de l'ancienne république aristocratique dont les débris subsistaient encore sous l'empire; M. Amédée Thierry, en étudiant l'action de Rome sur ces peuples, distingua dans les vicissitudes de sa vieille constitution l'effet d'une réaction qu'ils exerçaient à leur tour, et pressentit là une nouvelle lumière sur la formation de nos sociétés modernes. Il expliquait dès lors le passage de la république à l'empire par la pression des Italiens et des provinciaux pénétrant dans la cité romaine et secondant un mouvement déjà rapide à l'intérieur vers l'égalité. Prenant les textes rédigés plus tard par les grands jurisconsultes romains, textes qui contiennent dans sa plus rigoureuse expression la formule légale de l'empire, il commentait cette formule, expression rigoureuse elle-même des faits accomplis, et montrait la démocratie enivrée, sacrifiant, pour obtenir l'égalité extrême, tous ses pouvoirs et tous ses droits, les rejetant loin d'elle tous l'un après l'autre , et les accumulant sur une seule personne, l'empereur, chargé de réaliser et de maintenir une formidable unité, dût la liberté politique y périr. L'empire du moins, suivant l'auteur, en s'aidant du christianisme, fonda la liberté civile. Le droit primitif de l'ancienne aristocratie romaine devenait insuffisant en présence des nécessités résultant de la conquête ; on

se vit donc amené à comparer les législations des nations conquises; on reconnut certains traits analogues ou identiques dans ces législations diverses , et Ton tira peu à peu de ces règles communes un droit commun qui devint le droit des gens,yti« gentium; de là on s'éleva vers des spéculations abstraites, l'élément importé de la philosophie grecque venant développer une faculté d'abstraction jusque-là peu familière à l'esprit romain ; ou parvint de la sorte au droit naturel , et c'est le résultat de tout ce travail intellectuel et moral qui se traduit dans les écrits des jurisconsultes romains en axiomes dignes du beau nom de raison écrite. L'empire, c'est sa gloire, fut la période pendant laquelle ces règles furent rédigées et appliquées.

Les dernières vicissitudes de l'empire ont spécialement occupé , disions-nous, M. Amédée Thierry. Dans ses Récits de Vhisloire romaine aux /F* et V* siècles f comme dans sa récente Histoire de saint Jérâme, il les prend pour cadre d'une série d'études politiques, religieuses, morales, qui rendent un compte exact et facile à suivre d'une époque de transition si complexe, où se rencontrent à la fois les éléments du passé et les germes de l'avenir, la lutte entre l'empire romain et les Barbares, entre le paganisme vaincu, mais opposant encore une résistance désespérée, et le christianisme triomphant, mais divisé dans ce triomphe, en proie aux hérésies et à la corruption intérieure. Au milieu de cette confusion, cherchant moins à présenter la suite des grands événements qu'à peindre les mœurs et la dissolution prochaine, l'auteur choisit, pour y réunir les traits particuliers et les lignes principales, trois biographies, celles de trois hommes dont la fortune est à elle seule un signe de l'abaissement ou du moins du profond désordre de cette société. C'est d'abord Rufin, un Gaulois de basse extraction, dont l'habile hypocrisie séduit Théodose, et qui n'aspire pas à moins qu'à écarter du trône d'Orient , pour s'y asseoir, le fils de l'empereur. — C'est l'eunuque Eutrope qui, par de basses complaisances, s'élève à la faveur intime du faible Arcadius. Trop lâche pour s'être

mis à la tête du complot où périt Rufin, Eutrope en recueille cependant tout le fruit; il endort dans le luxe et les plaisirs le jeune et mol empereur, pousse avec audace sa propre fortune, commande les armées, triomphe et se fait nommer consul. Toutefois, cette dernière insulte au nom romain comble la mesure; un complot de palais chasse Eutrope et laisse le pouvoir aux mains de rimpératrice Eudoxie; il faut qu'apparaisse un médiateur, un de ces hommes qui représentent le pouvoir nouveau de TEglise naissant de ces ruines, saint Jean Chrysostome, pour faire respecter l'asile qu'a choisi son ancien persécuteur, Eutrope, aujourd'hui déchu. — C'est enfin en Occident Stilicon, grand capitaine , caractère honnête, passionné pour la patrie et pour le grand nom de Théodose, qu'il respecte dans son faible et incapable successeur. Digne de l'ancienne Rome, dernier soutien de l'empire, Stilicon n'est pourtant qu'un barbare, un Vandale; aussi de jalouses intrigues l'assiègent, et l'empereur lui-même ordonne sa mort.

En face de cette société en dissolution et qui s'abandonne ellemême, qui retarde le triomphe des Barbares? Ils pressent et pénètrent de tous côtés; les ambitieux que le caprice de la fortune élève au pouvoir sont les premiers à les appeler, pour chercher en eux la force qu'ils ne trouvent plus ailleurs. Mais le respect involontaire de la civilisation antique arrête encore ces peuples. Alaric, ravageant la Grèce, s'arrête devant Athènes, y pénètre seul, et veut être pour un jour citoyen d'Athènes. Deux fois Rome est en sa puissance : il s'en détourne; son ambition serait d'en être le protecteur. Et quand, excité parla trahison, il cède à sa colère, prend la ville, la livre au pillage, c'est qu'il se sent, dit-il, poussé par une puissance secrète dont il n'est que l'instrument.

L'auteur des Récits s'arrête après la prise et le sac de Rome par Alaric; ce ne serait toutefois qu'effleurer un sujet si complexe et à la fois si fécond que de s'en tenir aux agitations extérieures du monde romain pendant le v* siècle, aux luttes contre l'ennemi du dehors, même aux vicissitudes du gouvernement et des mœurs politiques.

H y a une autre sphère, celle des idées religieuses, où se sont réfugiées alors les passions ardentes et les forces vives. La fondation de Constantinople , en faisant prévaloir l'Orient sur l'Occident, avait introduit jusqu'en Italie l'influence énervante des coutumes asiatiques. La corruption païenne, persistant à Rome en face du christianisme et pénétrant la société chrétienne elle-même, appelait le zèle réformateur des grands docteurs de l'Eglise : saint Ambroise, saint Jérôme, saint Augustin, saint Paulin. Parmi eux, saint Jérôme est le plus mêlé aux agitations de son temps; alors même qu'il se sépare de Rome et se réfugie dans sa solitude de Bethléem , son influence sur la société romaine ne cesse pas. Génie impétueux, réformateur ardent, moraliste inspiré, éloquent écrivain, savant exégète, il offre à l'historien dans ses traités et sa correspondance une matière singulièrement féconde. C'est donc sa biographie que \f . Amédée Thierry prend pour cadre d'une nouvelle étude sur la fin du IV* et le commencement du v® siècle romain.

Le trait principal de cette société religieuse, c'est l'ardeur cénohitique. Elle naît de l'excès de la lutte soit contre le paganisme, soit contre les hérésies, quand les âmes les plus ardentes ne trouvent plus de refuge que dans l'ascétisme et l'expiation. Saint Jérôme encourage et dirige ce mouvement. C'est dans la plus haute société romaine , parmi ces grandes dames patriciennes dont le luxe empruntait à tous les peuples conquis, que se rencontrent les premiers exemples de renoncement. Mélanie, alliée aux premières familles, veuve à vingt-trois ans , s'enfuit au désert, parcourt l'Egypte , les monastères de Nitrie et de la Thébaïde , distribuant partout ses immenses richesses, nourrissant jusqu'à 5,ooo personnes pendant la persécution arienne de Valens. On voit se former sur l'Aventin une petite communauté de femmes que ne lie entre elles aucune règle précise, mais seulement une même ardeur de détachement et de sacrifice. Elles habitent le palais de Marcella, leur compagne, noble patricienne qui a refusé d'entrer par un second mariage dans la famille des Césars. Là sont aussi Furia, qui descend de Camille, Fabiola,

Paula, nUustre amie dé saint Jérôme, de la famille des Scipionspar sa mère et qui, par son père. Grec d'origine, prétend remonter jusqu'à Agamemnon. Absent ou présent, saint Jérôme est l'âme de la petite communauté de l'Aventin. Lui aussi il a subi l'attrait du désert , mais pour continuer de là plus vivement encore sa lutte ardente, par ses écrits. C'est là d'ailleurs qu'il inaugure les hautes études religieuses, dont il va répandre le goût. Un grand nombre de moines, attirés par son nom, trois communautés de femmes, dirigées par Paula et sa fille, viennent se grouper autour de lui, et c'est avec ces disciples que saint Jérôme entreprend la grande œuvre de la Vulgate... Il meurt cependant peu d'années après cette prise de Rome par Alaric qui marque, à vrai dire, la fin de l'empire romain d'Occident. Lui mort, il n'y a plus qu'à espérer dans ces mêmes Barbares qui, depuis si longtemps, apparaissaient comme une menace pour la civilisation; M. Amédée Thierry suit leurs rapports avec l'empire jusqu'au moment de leur triomphe, et, de la sorte , les Récits de V histoire romaine y réunissant en une série non interrompue l'œuvre commune des deux frères, vont rejoindre les Récits mérovingiens.

La suite chronologique du récit, qu'il était à propos d'observer, nous a seule empêché jusqu'ici de mentionner un certain nombre d'études qui se rapporfent aux derniers temps de la république ou bien à l'histoire de l'empire. M, Zeller a donné sous ce titre : Les Empereurs rom/ainSy un substantiel résumé, qui manquait, de toute la vaste période entre Octave et la mort de Théodose. Le vrai sujet du livre étant le développement de la société romaine étudiée dans tous ses principaux traits, il est divisé en périodes ayant chacune leur caractère spécial accusé avec précision; les biographies des empereurs viennent seulement servir de cadres particuliers à la peinture de chaque époque. — M. Maximilien de Ring, dans son Tableau des établissements romains sur la frontière rhénane ^ recueillant les témoignages des inscriptions ou des monnaies, et commentant avec leur aide les textes des historiens, a eu l'occasion

de montrer quelques-uns des principaux résultats de la longue lutte entre Rome et la Germanie , et de mettre notamment en relief par un significatif exemple le mélange des civilisations qui venaient s'incliner devant l'influence romaine. Vieilles divinités gauloises . culte oriental de Mithra, superstitions asiatiques et africaines, mythologies grecque et germanique, tous ces éléments d'un passé multiple se montrent dans les inscriptions romaines de la frontière du Rhin , comme pour attester quelle immense fusion s'était opérée à l'intérieur de l'empire. — Plusieurs des provinces romaines ont eu leurs historiens. Les commencements de Y Histoire <f Espagne y de M. Rosseuw Saint- Hilaire, ont donné une large place aux destinées du peuple ibérique et à sa résistance contre la domination étrangère, puis à la condition qui lui a été faite et à son influence dans la vaste société , fruit de la conquête. Nous avons déjà cité l'flw- Unredes Gaulois de M. Amédée Thierry. M. Henri Martin, lui aussi, a traité de nos origines avec un soin particulier dans la première partie de son Histoire de France.

Ce serait un long travail, dépassant nos limites, que de citer lés travaux pubHés depuis vingt-cinq ans concernant l'histoire des Celtes pendant l'antiquité. Bien que nous n'en soyons plus, sur ce sujet, aux chimères de l'ancienne Académie celtique ^ aux illusions de La Tour d'Auvergne et de son ami Lebrigant, hommes fort instruits d'ailleurs, il faut bien reconnaître que, sur plusieurs points, nous demeurons dans le champ des conjectures, où quelques-uns sèment hardiment. Toutefois, grâce à de patients travaux, quelques progrès ont été faits dans la connaissance de l'ancienne langue des Celtes, et la numismatique, par exemple, trouvant ici une de ses plus intéressantes conquêtes, a, depuis moins de vingt-cinq ans, jeté de vives lumières sur les problèmes de nos origines. Nous avons des médailles commémoratives du triumvirat formé entre les trois chefs Orgétorix, Castic et Dumnorix pendant l'année 5 9 avant Jésus-Christ, en vue d'envahir toute la Gaule au moyen de l'émigration helvétienne et d'y fonder leur do*

mination ; la plus curieuse de ces médailles confirme ralliance d'Orgélorix avec les Ëduens, et Ton sait que telles furent les circonstances qui amenèrent César en Gaule. Nous avons de plus des séries presque complètes des médailles frappées au nom des personnages qui jouèrent un rôle important dans la guerre de l'indépendance. Les travaux de MM. de la Saussaye ^ et de Saulcy et de M. le baron Roget de Belloguet^ se présentent tout d'abord parmi ceux qui ont le plus contribué aux progrès que nous venons de décrire.

Nous ne saurions omettre de rappeler tout un ensemble d'études spéciales se rapportant à celte conquête des Gaules par César, et les innombrables dissertations discutant les problèmes de topographie que présente l'étude approfondie des Commentaires. On sait combien la question d'Alesia a soulevé de passions, provinciales et autres; toute une bibliographie s'y rattacherait. Nous devons citer du moins le volume de M. de Saulcy intitulé : Les campagnes de Jules César dans les Gaules , études d'archéologie militaire ^ le travail de Notes archéologiques et historiques ajouté à une traduction nouvelle de la Guerre des Gaules , par M. le général Creuly et M. Alex. Bertrand, et les cartes dressées par les soins de la Commission de topographie des Gaules. Quant à la discussion ayant pour objet de décider quel a été le dernier boulevard de la résistance gauloise, un important mémoire de M. le duc d'Aumale, intitulé Alesia, étude sur la septième campagne de César dans les Gaules, publié en mai i 858, et se prononçant pour le mont Auxois, a résumé jusqu'à cette date et soumis à un examen très-attentif les travaux précédents de MM. Delacroix, Rossignol, J. Quicherat, de Coynart, etc. Un autre mémoire un peu postérieur : Alesia, septième campagne de Jules César, par M. Ernest Desjardins ^, a repris à son tour tout l'ensemble de

^ Monnaies des Éduens, Paris, 18/16. mentaires de César, Didier, 1859. Cf. du

' Ethnogénie gauloise , i865. même auteur: De tabulis dimentariis el

^ Avec un appendice conlenant des la Topographie du Latium , i85A. notes écrites par Napoléon I" sur les com-

la question et résumé aussi le débat , mais en identifiant TAlesia gauloise avec le hameau d'Alaise, en Franche-Comté.

L'histoire littéraire et morale ne se sépare pas de l'histoire politique : aussi ne terminerons-nous pas ces pages sur la période impériale sans rappeler un certain nombre d'œuvres critiques où ITiistoire générale se retrouve présentée sous quelques-uns de ses plus intéressants aspects. Quand M. Sainte-Beuve, par exemple, publiant quelques-uns des résultats de son enseignement au Collège de France, traite de Virgile et de l'Enéide^ , les deux principales sources d'inspiration du poëte sont bien, suivant lui, d'une part la poésie homérique, de l'autre, «la chose romaine prise au point de vue d'Auguste, d Ce dernier sujet conduit à une vaste perspective, tout historique; la critique littéraire, ainsi agrandie, poursuit jusque dans le domaine de l'histoire la réalité qu'elle veut saisir, et crée autour d'elle sur ce nouveau terrain une vive lumière. Les Etudes de mœurs et de critique de M. D. Nisard sur les poètes latins de la décadence montrent par une vive et pénétrante analyse, en même temps littéraire el morale, le commun afraiblissement,ou plutôt la commune transformation de la langue et des idées. M. Patin, dans une série d'études sur l'ancienne poésie latine qu'a publiée le /aurnal des savants (1866, iS/iS-iSûg, i855, 1862-1865) ^ et que relient et complètent ses Discours Couverture à la Faculté des lettres de Paris, est parvenu jusqu'aux commencements de la période impériale (Farron, 1861 ; Rome au siècle C Auguste y 1867). Que M. Patin réunisse ces études éparses en volume, que M. Berger publie, lui aussi , les résultats de son double enseignement à l'Ecole normale supérieure et à la Sorbonne, et nous serons bien près d'avoir

' Étude êw Virgile, suivie d'une étude Voyez aussi Tëtude sur Tërence, ceDes

sur Quinlus de Smyme, 1867, in-ia. qui traitent de ï Anthologie, de Daphnis

Cest Toccasion de meationner aussi er CA/oé^ du roman dans TAntiquitë, de

maintes pages des Causeries du lundi et Piine le naturaliste, etc. des Nouveaux lundis relatives à l'antiquité : * Cf. ses Mélanges de littérature ancienne

par exemple, dans Tëtude sur Boisso- et moderne, Hachette, 18/10, et sa traduc-

nade, le morceau sur la langue grecque. tion d'Horace, Charpentier, 1860.

l'entier monument d'une histoire de la littérature latine étudiée dans ses rapports avec le double développement, politique et moral, du monde romain ^ A l'extrémité de la période impériale, le livre de M. Villemain : Tableau de Véloquence chrétienne au iv* siècle^ souvent réimprimé, décrit par quelques-uns des traits les plus éclatants la période de transition qui va amener le moyen âge.

Entre ces points extrêmes se placeraient des études particulières, telles que celles de MM. Boissier et Ghapuis sur Varron; X Essai sur Tite-Live, un des premiers livres de M. Taine; les Essais de critique et d^histoire^ de M. Léo Joubert; les Etudes sur les poètes latins y par M. Charpentier; Rome au siècle d^ Auguste, de M. Dézobry, peinture savante et détaillée, dans un cadre fictif, des mdeurs romaines au commencement de l'empire ; les volumes de M. Gréard sur la Morale de Plutarque (1860), de M. Aubertin sur les Rapports supposés entre Sénèque et saint Paul (iSBy); — ce dernier ouvrage est une réponse au livre de M. Amédée Fleury sur saint Paul et Sénèque couronné en 1 856 par l'Académie française; — de M. de Suckau sur Marc-Aurèle, sa vie et sa doctrine (1 857) , de M. Grouslé sur Sénèque; de MM. Petit et Monnier sur Libanius (1866), etc.. La série des thèses présentées à la Faculté des lettres de Paris, parmi lesquelles se rencontrent la plupart de ces volumes , en offrirait un grand nombre aussi pour l'histoire des premiers siècles chrétiens : ceux de MM. Blampignon et Bernard sur saint Gyprien et saint Jérôme (1862-1 864), de MM. Arthur Desjardins, Dubief, Ferraz sur saint Augustin, de M. Fialon sur saint Basile, de M. Albert sur saint Jean Ghrysostome, etc. Ge peu de citations nous aura fourni du moins l'occasion d'indiquer de quelle valeur sont en général ces thèses, dont quelques-unes sont d'excellents livres ^.

Enfin, puisque la science et la pratique même du droit ont été

^ Nous avons déjà AsxisXHisUÀre de la ' Voyez Notice sur le doctorat es lettres,

littérature romaine de M. Pierron (coilec- suivie du catalogue des thèses,,. Par M. Ath. tion Hachette) un très-intéressant résume. Mourier; Delaiain, i855, in-8'.

au nombre des principales gloires de l'ancienne Rome , particulièrement de Tempire, comment ne pas rappeler ici les travaux de nos historiens du droit? Lorsque M. Giraud^ et M. Laboulaye^ étudient le droit de propriété chez les Romains au point de vue politique , dans ses rapports avec le droit privé et avec le droit de famille, ils se trouvent appelés à traiter quelques-unes des questions les plus graves de l'histoire romaine, l'organisation de la conquête, les causes et les vicissitudes de la décadence intérieure, le passage de la république à l'empire. M. Laboulaye , dans ses iîecherches sur lu condition civile et politique des femmes depuis les Romains jusqu'à nos jours (l8/^3)^ n'étudie pas seulement comment s'est comporté le droit de succession drfns tel pays et sous telle coutume; son but est plus élevé; il écrit, comme il le dit lui-même, pour les politiques plus que pour les jurisconsultes; il aspire à mettre en lumière (t l'unité de cetle grande famille chrétienne qui, partie des plus faibles commencements, sera quelque jour maîtresse du monde par la supériorité des idées bien plus encore que par la force matérielle, n Les travaux du même auteur sur les Lois crimi-nelles des Romains (i 845) et sur leur gouvernement municipal *; ceux de M. Giraud sur les Nexi, sur la foi Voconia (i8/ii) etc. le mémoire de M. Troplong, De Tinfluence du christianisme sur le droit romain; celui du regrettable M. Laferrière, De Vinfluence du stoïcisme sur la doctrine des jurisconsultes romains (1860), deviennent d'importants chapitres d'histoire et ne sont pas seulement des dissertations spéciales. Ce serait d'ailleurs un long travail d'énumérer seulement les œuvres notables de nos historiens jurisconsultes pendant

^ Recherches sur le droit de propriété chez en particulier sur le sénatus-consulte Vel-

les Romains sous la république et sous Vem- leien, 1 867 , in-S".

pire; Aix, Paris, 1 838, in-8". . * Voyez Les Tables de bronze de Ma-

* Histoire du droit de propriété foncière laga et de Salpensa, trad. et annotëes par

en Occident, Paris, 1889, in-8*. Éd. Laboulaye, i856. — Les Tables de

^ Cf. le remarquable U*avail de M. Paul Salpensa et de Malaga, par Ch. Giraud ,

Gide, Etude sur la condition privée de la i856. femme, dans le droit ancien et moderne, et

Eludes historiques. ()

les vingt-cinq dernières années dans le seul domaine du droit romain. Aux noms de MM. du Caurroy, Ortolan, Faustin-Hélie, de Ginoulhiac, Kônigswarter, de Serrigny, Grellet-Dumazeau, G. de Caqueray, Arthur Desjardins,... correspondrait toute une riclie série de travaux ' qui ont beaucoup contribué à une intelligence plus profonde de l'antiquité, mais dont l'appréciation demande une compétence particulière et un examen à part. — M. Eugène Henriot s'est placé sur un terrain intermédiaire en étudiant les mœure juridiques de l'ancienne Rome d'après les poëtes ( 1 865 , 3 volumes in-8°).

Il nous est permis de clore par le nom de M. Guizot cette énumération nécessairement incomplète. Son étude Du régime munici'pal dam F Empire romuin au cinquième siècle de F ère chrétienne ^, ainsi que quelques leçons de son célèbre Cours d^histoire de la civilisation y rendant un compte exact de ce qui restait d'institutions romaines sur le sol où bientôt les Germains allaient s'établir, forment la vraie introduction à l'histoire du moyen âge. Ces institutions léguées par l'antiquité étaient autant d'attaches préparées pour la civilisation future; c'était par elles que Rome, suivant l'expression de Plutarque , allait se montrer «r une ancre au monde prêt à flotter. T

En résumé, le mouvement historique dont Augustin Thierry, M. Guizot, M. Michelet avaient jadis donné le signal, loin de se ralentir, s'est perpétué et accru en se multipliant en des voies diverses. Au service de l'école historique moderne la philologie comparée, la haute archéologie et l'épigraphie ont été d'admirables instruments. La première de ces sciences a rattaché au sol propre de l'histoire de vastes domaines recelant des origines jusqu'alors ignorées; la seconde a exhumé des séries de siècles d'histoire positive, dont les monuments de toute sorte, temples,

* Cf. ia Revue de l^islaùon et dejurit- * Publiée dans ses Essais sur l'histoire

prudence et la Revue du droit français et de France, cmquième édition, i8Ai. étranger.

palais, représentations figurées, inscriptions, bijoux, sortent aujourd'hui dessables ou des ruines amoncelées; enfin l'épigraphie, en même temps que de nouveaux champs d'étude s'ouvraient devant elle en Egypte et en Orient, s'est armée d'une critique érudite pour apporter beaucoup de lumières nouvelles à l'histoire purement classique. Une recherche plus que jamais intelligente et soigneuse des inscriptions grecques et latines que le temps a épargnées, une lecture plus que jamais habile de ces textes, témoins ! incontestables des institutions et des mœurs , nous ont découvert j une infinité de traits que les ouvrages des philosophes , des orateurs, des historiens, despoëtes ne mettaient pas en relief ou passaient sous silence. Nous avons commencé de la sorte à pénétrer mieux qu'on ne l'avait fait jusqu'à notre temps dans la connaissance de cette double société grecque et romaine à laquelle nous unit une si intime solidarité. Mais ce que l'école liistorique française a peut-être le droit de revendiquer comme un privilège chèrement acheté, c'est l'expérience des combinaisons et des vicissitudes politiques. Bien que cette expérience ait dû trouver plus directement ses applications dans l'étude de l'histoire moderne, l'abolition de l'esclavage et le triomphe du christianisme y rendant les analogies

avec notre temps plus réelles encore et plus multiples , elle n'a pas j

été d'un médiocre usage à ceux qui étudiaient Rome et la Grèce. Les traditions de gouvernement et d'administration que Rome nous a léguées ont été une à une distinguées, mises en lumière, critiquées; d'autre part, le progrès de notre démocratie et le spectacle d'autres démocraties qui se sont fait autour de nous leur place éclatante dans le monde nous ont initiés à une meilleure intelligence de la constitution athénienne. Etroite et chétive en apparence par les proportions matérielles de son développement, l'antique démocratie de la Grèce occupe dans l'histoire une page considérable et glorieuse, parce que la première elle a posé certains principes de gouvernement d'accord avec la justice, et dont l'application devait être une des œuvres principales de l'avenir. Les travaux que

84 ÉTUDES HISTOftIQUES.

nous avons cités démontrent avec quelle ardeur presque passionnée, avec quelle critique nouvelle l'histoire de Rome et de ses institutions républicaines ou impériales a été étudiée; et il ne paraîtra pas exagéré de dire , pour ce qui est des lettres ou de l'histoire grecques, que nous assistons à une véritable renaissance des études hellé niques.

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