‹ Rapports sur les études historiquesChapitre 2 sur 8 · A. GEFFROY · texte numérisé non relu

A. GEFFROY

L'histoire du moyen âge est peut-être , de toutes les histoires , celle qui , depuis la nouvelle école à laquelle ce siècle a donnr naissance, avait le plus besoin d'être refaite dans son esprit, dans son ensemble et dans ses détails. Cette époque, au xvni* siècle, était mal connue et encore plus mal jugée. Les monuments les plus importants faisaient défaut, l'impartialité plus encore. Lorsque , il y a cinquante années à peu près , les études historiques , recevant le contre-coup d'une révolution qui avait tout remué , recommencèrent, comme à nouveau et sur de nouveaux frais, à re viser le passé, ce fut au moyen âge que les esprits curieux et novateurs s'attaquèrent d'abord. On se mit avec ardeur à débrouiller le chaos de nos origines européennes; on déblaya, on pénétra jusqu'aux assises de notre civilisation moderne. Pour reconstruire l'édifice historique, on le reprit par la base. Nous étions même alors, pour cette époque qu'on faisait sortir des décombres et qu'on vengeait des sarcasmes d'un siècle moins ignorant que dédaigneux , saisis d'une sorte d'admiration naïve qui avait, parfois, toutes les vivacités hâtives et les complaisances de l'engouement. Les lettres les arts, on se le rappelle, furent vivement traversés par ce souffle rénovateur sorti de ces ruines confuses qu'on se plaisait à embellir après les avoir découvertes.

C'est de ce mouvement que sont sortis les historiens qui ouvrirent de suite les voies les plus larges et les plus lumineuses au milieu de cette époque qui passait pour si barbare et si ténébreuse. Leurs noms sont dans toutes les bouches, leurs ouvrages font toujours

école. Ce sont, après Chateaubriand qui les avait devancés en éclaireur de génie, M. Guizot, dans son Histoire de la civilisation en France y Augustin Thierry, dans ses Lettres sur V histoire de France^ dans son Histoire de la cmiqxiête de T Angleterre par les Normands y M. Jules Michelet dans ses premiers volumes de \ Histoire de France y et de Barante dans son Histoire des ducs de Bourgogne. Je ne regrette point que le cadre de ce rapport ne me permette pas de relever, comme ils le méritent, l'esprit philosophique, l'art de peindre, la faculté divinatoire ou le talent narratif qui dominent, à des titres différents, dans les ouvrages de ces écrivains , nos devanciers et nos maîtres. Ils n'ont pas besoin de nos éloges, et la critique la plus autorisée leur a rendu ses hommages. Je n'ai à parler que des travaux de ces vingt dernières années, pendant lesquelles ceux de ces maîtres qui survivent ont porté leur activité dans d'autres domaines, ou bien ont achevé seulement ce qu'ils avaient commencé. Ce ne sera pas leur moindre gloire que celle d'avoir laissé des continuateur ou des disciples dont nous aurons à parler, et que leur exemple encourage à marcher sur leurs traces.

Les travaux liistoriques de nos vingt dernières années forment comme une seconde période dans la vie de cette école nouvelle ; ils se distinguent des travaux historiques des vingt-cinq premières années, qui en composent la première période , par des caractères spéciaux. Le goût pour le moyen âge s'est un peu refroidi; l'enthousiasme a perdu de ses entraînements; les études, sous le coup des événements politiques ou littéraires , se sont reportées plus volontiers vers l'antiquité la plus reculée ou vers les époques beaucoup plus modernes; enfin pour le moyen âge, comme pour les autres grandes époques de l'humanité , l'histoire paraît avoir laissé les hautes visées philosophiques, dans lesquelles elle s'était complue d'abord, et les vastes desseins quelle avait entrepris de prime saut, pour pénétrer plus en détail dans l'étude des événements et des hommes, et pour explorer dans le menu des champs moins étendus et des territoires plus restreints.

Après Tengouement, l'heure du désenchantement est venue aussi pour le moyen âge. L'imagination avait joué son rôle dans ces enthousiasmes; elle a eu ses déceptions. L'antiquité qu'on avait un peu négligée, et à laquelle on revient toujours, a eu son regain. La passion politique a rabattu les esprits vers les temps modernes, oii les préoccupations actuelles ne perdent pas leurs droits mais ne sont pas toujours très -favorables à l'impartialité des études et des travaux. Avec l'ardeur de l'imagination et de l'enthousiasme, l'histoire a perdu aussi pour le moyen âge la confiance qui anime l'ambition philosophique et qui engendre les plans à longue portée. Avant de déduire la philosophie d'une époque, on a voulu d'abord la mieux connaître. Pour préparer les éléments des histoires générales, on a cru bon de recommencer par les histoires particulières. Ne nous en plaignons pas, c'est la marche naturelle de l'esprit humain ; il débute par des vues d'ensemble hardies, mais parfois aventureuses et confuses; il reprend haleine en touchant la terre pour s'élever dans des régions plus hautes et plus claires; il retourne d'une première synthèse à l'analyse pour recommencer une synthèse supérieure. L'histoire dont nous avons à faire connaître les travaux est plus érudite que philosophique et pittoresque. N'est-ce pas le moyen de revenir à une philosophie plus sûre et à une peinture plus vraie?

La raison que nous venons de donner nous interdit peut-être de regretter l'absence d'une Histoire générale du moyen âge digne de ce nom , c'est-à-dire qui contienne , avec des détails particuliers suflisants, la vue d'ensemble, les lignes principales et comme le dessin philosophique de cette intéressante époque jetée entre l'antiquité et les temps modernes. Nous n'avons que des essais ^ Peut-être le moment n'est-il pas encore venu de tenter davantage.

* M. Duniy, qui a porté de tous côtes contredira pas, malgré Theureuse tentasa m^^thode vive et lumineuse, ne nous tive (ju*il a faite dans sou volume du moyen

Entre les temps païens et le siècle de la Renaissance des lettres et de la Réforme de l'Eglise, le moyen âge est l'époque de la formation chrétienne de l'Europe. L'Eglise couve sous ses ailes, alors puissantes et fécondes, la civilisation de l'Europe chrétienne. La politique, la guerre, la science, l'art relèvent d'elle. C'est par un instinct obscur mais profond de cette vérité que la plupart des historiens et chroniqueurs du moyen âge donnent, pendant assez longtemps, à leurs récits d'histoire générale ou particulière , le titre qui nous surprend au premier abord d'Histoire ecclésiastique. Pourquoi nous étonner de lire de Grégoire de Tours ï Histoire ecclésiastique des Francs, et du vénérable Bède Y Histoire ecclésiastique de la Grande-Bretagne , si l'Eglise est la force principale du royaume des Francs, et si elle devient le lien commun de toutes les races qui envahissent alors successivement l'île qu'on appelle aujourd'hui XinabordahU Angleterre? L'histoire du moyen âge est, au sens le plus élevé et le plus général du mot, une histoire ecclésiastique, et nous ne voulons pas dire par là seulement une histoire de l'Eglise. Dépouillons-nous de nos idées politiques toutes modernes d'Etats , de nationalités , d'équilibre. Le moyen âge est une époque qui ressemble pour l'histoire de l'Europe aux âges sacerdotaux et héroïques de certains peuples de l'histoire ancienne. Elle a beaucoup plus d'ensemble qu'on ne le croit généralement. C'est au point de vue chrétien surtout qu'il faut en chercher l'unité. L'intérêt passe des Germains, qui menacent de détruire le christianisme avec l'empire romain pendant l'invasion, aux Francs de la Gaule , qui sauvent l'Eglise et les débris de la société ancienne avec Clovis et Charlemagne, pour se fixer longtemps en Italie et en Allemagne, dans les deux vrais centres de l'Europe alors agités par la querelle des empereur et des papes, du sacerdoce et de l'empire , et pour s'arrêter enfin dans la France de saint Louis et de Philippe le Bel. Là est le fil conducteur qu'il faut tenir

âge', appartenant à la collection qu'il a volumes d'essai dans nos Entretien» hiidirigée, et à laquelle il a donné son nom. toriques sur t' antiquité et te moyen âge. Et nous aussi nous n'avons donne que deux

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pour se guider au milieu de cette époque moins ténébreuse qu'on ne se l'imagine. M. Littré, dans un livre récent, intitulé : Études sur les Barbares et le moyen âgey a bien déterminé pour l'ensemble et pour quelques points particuliers le caractère de cet âge de transition entre l'antiquité et les temps modernes.

A défaut de grandes histoires générales, la période qui nous occupe a vu naître sur certains siècles, sur des histoires ou des institutions particulières, sur de grands personnages de cette époque , des ouvrages qui ont renouvelé ou redressé la science. La continuation de la collection des monuments inédits, entreprise par le ministère de l'instruction publique, les publications de documents faites par l'intelligente Société de l'histoire de France, les travaux poursuivis par l'Institut, comme la Gallia Christiana et la suite de Y Histoire littéraire de France, dont le vingt-quatrième volume surtout de IVIM. V. Le Clerc et Renan a obtenu un si légitime succès, les chartes, cartulaires, diplômes, titres , actes , et autres pièces publiées en collections ou isolément, d'après la direction de l'Ecole des chartes, les thèses sorties de l'Ecole normale supérieure, les articles du Journal des Savants, l'unité et l'impulsion récemment données par le ministère de l'instruction publique, gi'âce au Comité des travaux historiques et des sociétés savantes, aux études de topographie et d'histoire locale, ont rendu possibles ces progrès. L'Académie française et l'Académie des sciences morales et politiques, celle des inscriptions et belles -lettres, en encourageant les bons livres par des récompenses, ou en les suscitant par l'heureux choix de sujets historiques mis au concours, n'y ont point été non plus étrangères. Elles ont maintenu la tradition de la haute direction morale, du goût et de l'art, qui peuvent toujours s'accommoder de l'érudition.

Quoique les pères de la nouvelle école historique, comme M. Guizot et les frères Thierry, se fussent attaqués aux commencements de l'histoire du moyen âge et surtout de la France, cette période primitive a encore été explorée avec soin ; c'est peut-être , à l'heure qu'il est, celle du moyen âge qui est le plus et le mieux connue.

En rappelant seulement l'érudition de M. Bergmann, doyen de la Faculté des lettres de Strasbourg et auteur de quelques monographies sur la mythologie et l'ethnologie germaines, et celle de M. Maximilien de Ring, savant de notre Alsace, qui nous a mis au courant des travaux les plus récents d'Outre-Rhin sur la Germanie primitive et la Germanie romaine, c'est, pour la période qui nous occupe, le regrettable Fr. Ozanam, dans ses livres intitulés : Les Germains avant le christianisme, Le Christianisme chez les Francs et la civilisation au cinquième siècle, qui nous donne de la façon la plus étendue et la plus neuve le sens en même temps que la connaissance des hommes qui se rencontrent et des événements qui se heurtent pendant l'invasion germaine qui détruit l'empire romain. La vivacité de la conviction religieuse force quelquefois les données de l'érudition réelle de l'auteur, mais elle lui prête aussi un accent, une couleur qui ne répugnent point à cette époque. En se mettant un peu en garde contre les complaisances séduisantes et les conclusions un peu hâtives de l'écrivain, on peut trouver des vues heureuses et d'excellents enseignements dans ses livres. S'il faut rappeler M. Amédée Thierry, quand on parle de la chute de l'empire romain, on ne peut non plus l'oublier en ouvrant l'histoire du moyen âge. Le nom qui résume la grande invasion des Barbares au cinquième siècle, c'est celui d'Attila qui n'a fait cependant qu'ébranler l'empire romain sans le détruire. M. Amédée Thierry ne nous a pas seulement reproduit cette curieuse figure de Barbare , il nous a laissé un tableau réel de cette époque de l'invasion dans un de ses moments les plus redoutables. Cette histoire d'un liomme est en même temps celle d'un peuple, puisque M. Amédée Thierry poursuit jusqu'au milieu du moyen âge les destinées des débris de cette race et de cet empire barbares commandés un instant par un seul homme, et ne les quitte d'ailleurs qu'après les avoir accompagnés jusque dans la légende. C'est un sujet traité à fond et sur lequel il n'y a probablement plus à revenir.

Les dernière des Récits des temps mérovingiens d'Augustin Thierry appartiennent, parleur publication, à la période des travaux dont

nous avons à rendre compte. Ils ont achevé de porter la lumière et rintérêt dans une époque réputée fastidieuse et inabordable. Si l'on peut quelquefois observer que l'imagination de l'auteur supplée à l'aridité ou à l'insuffisance de la chronique, il ne faut pas le regretter au point de vue de l'art. Cette méthode épisodique et narrative a d'ailleurs eu l'avantage de susciter l'ardeur fraternelle de M. Amédée Thierry et nous a valu les deux volumes des Récits de rhtstoire romaine au cinquième siècle, son Saint Jérâms et maintenant encore son Saint Jean Chrysostame commencé dans la Revue des DeiLc Mondes, qui complètent par le tableau de la décadence romaine et de rinfluence chrétienne celui de la barbarie et du paganisme, quil nous avait donné dans son Attila. Ce n'est pas M. Amédée Thierry qui pouvait oublier que, sur les ruines de l'empire romain, en face de la barbarie qui allait tout détruire, il y avait le christianisme qui venait presque tout sauver. Par l'effet d'une heureuse fidélité à sa méthode et à la vérité même, M. Amédée Thierry arrive dans ses dernières études à opposer au sauvage et rusé héros du paganisme barbare les doux et courageux héros du christianisme. Quand l'empire romain, au milieu de la corruption des cours, entre des empereurs comme Honorius et Arcadius et des ministres comme les Rufin, les Eutcope et même les Stilicon, s'achemine vers l'empire byzantin, c'est une consolation devoir fleurir déjà la vie chrétienne des Jérôme, des Ambroise , des Chrysostome et des Augustin. Il n'est point de contrée qui en soit déshéritée, même le Norique qui a son apôtre. L'autorité spirituelle, chose presque inconnue à l'antiquité, commence à s'exercer par sa propre et unique vertu; elle ne s'impose pas, elle lutte; elle ne réclame pas de droits, elle accomplit des devoirs et, par là, elle triomphe. Elle fléchit les cœurs et elle ne fait encore courber la tête à personne. Ce que n'avait pu faire la philosophie antique, même au temps des Marc-Aurèle, le christianisme l'opère. Il change la femme, il la remet à sa place dans la société, sur le trône et dans la vie privée. Voyez, dans M, Amédée Thierry, l'impératrice

Eudoxie et la reine Placidie; admirez les pénitentes de saint Jérôme, le directeur, par correspondance le plus souvent, des dames romaines du V* siècle, comme Paula et Fabiola, tout un côté de l'histoire de ce temps que nous a révélé l'historien dans ses dernières publications et où nous voyons les derniers descendants de la société impériale de Rome chercher refuge et consolation, au milieu de malheurs sans nom, dans cette Jérusalem que les empereurs avaient voulu détruire. Augustin Thierry avait parfois trop exclusivement regardé le côté barbare de cette époque. M. Amédée, en étudiant avec tact et mesure d'ailleurs les sources chrétiennes, nous donne le beau côté de la médaille. Si l'art de peindre est moins consommé dans le frère survivant que dans celui que nous avons perdu , en revanche la vue est parfois plus étendue et l'ensemble plus complet. Un travail qui rentre dans le même sujet, quoiqu'il soit traité d'une manière moins purement historique, est celui de M. Fabre intitulé : Etude sur saint Paulin de Noie, l'un de ces personnages qui, avec saint Augustin et saint Ambroise, exerçaient alors une si grande influence dans les derniers temps de l'agonie de la civilisation ancienne et dans les premiers temps des essais de la nouvelle.

Il n'est pas -étonnant que, dans celte époque barbare , les origines de la France moderne aient sollicité le zèle de nouveaux écrivains, malgré les travaux des maîtres. Déjà sur leurs traces avait marché un homme trop tôt enlevé à la science historique, il y a vingt et quelques années, M. Lehueroudonton devrait réimprimer l'ouvrage sur les Institutions mérovingiennes et carlovingiennes. Une nouvelle édition de l'Histoire de saint Grégoire de Tours et des travaux pleins de sagacité et d'érudition de M. Jacobs sur cet historien et cette époque, entre autres, la Géographie de Grégoire de Tours, les Fleuves et rivières de la Gaule au moyen âge, la Géographie de Frédégaire et de ses continuateurs, la Géographie des diplômes mérovingiens, formaient une excellente base d'opération à de nouvelles études. D'autre part, des publications destinées à jeter quelque

jour sur les rudiments d'institutions de cette époque, comme la charte d'Alaon de Rabanis, et d'importants cartulaires, avaient apporté à l'histoire de ces temps de nouveaux secours. Les Mérovingiens d^ Aquitaine de Rabanis, un point particulier élucidé, même après Y Histoire de la Gaule méridionale, déjà traitée à fond par Fauriel ;

Y Histoire du royaume mérovingien £Austrasie de M. Huguenin,

Y Histoire du royaume d^Austrasie de M. Digot sont donc venus combler des lacunes dans l'économie de nos connaissances sur cette époque, le premier de ces travaux avec plus d'esprit, le second

. avec plus de savoir et de pénétration, le troisième à distance des deux autres. La décadence mérovingienne amenait naturellement Thistoire des maires du palais, qui remplacent l'autorité déchue de cette première race des rois francs, et préparent l'avènement de la seconde race. M. Goguet, dans ses Maires du palais y est revenu avec soin , autorité et détails sur cette institution de la mairie du palais , dont l'origine , le caractère" et le rôle avaient déjà exercé la sagacité de plus d'un historien , et sur ces personnages qui ont fait office de roi dans le véritable intermède royal qui sépare la première race de la seconde.

M. Poinsignon, que ses préférences portent de ce côté (ju'il serait si dangereux de négliger dans l'histoire du moyen âge, s'est bien gardé d'oublier que cette histoire des Francs avait un caractère ecclésiastique. C'est ce que nous prouve suflBsamment son Etude sur réglise franque au temps des Mérovingiens. L'influence des principaux personnages ecclésiastiques, des évéques des grandes villes de la Gaule, qui représentaient l'ancienne civilisation romaine et la religion nouvelle , la part qu'ils prennent aux événements politiques, leur intervention entre les vainqueurs et les vaincus, l'œuvre de civilisation qu'ils accomplissent au cinquième et au sixième siècle dans les conciles de la Gaule où semblait résider alors surtout la puissance de l'Eglise, sont heureusement rappelés dans cet ouvrage qui complète ainsi nos connaissances sur cette période reculée de notre histoire. V Histoire du monastère de Lérins , l'une des premières fon-

dations monastiques de l'Occident, par M. Alliez, celle de saint Eloi, orfèvre, ministre d'un roi franc et missionnaire, de M. de la Ponte, sont comme des épisodes du tableau qu'a essayé de retracer M. Poin signon de l'histoire ecclésiastique de la France mérovingienne.

L'époque carlovingienne n'a pas attiré autant l'attention et les efforts des érudits et des écrivains que la précédente; et là, peutêtre, nous nous sommes laissé devancer par quelques savants étrangers. L'histoire de cette héroïque famille qui défendit les chrétiens contre les Arabes et permit' de reprendre l'œuvre des missions chrétiennes interrompue en Germanie, de ce héros qui restaura sous une nouvelle forme l'empire que les Barbares avaient détruit, de l'homme que l'Allemagne et l'Italie revendiquent aussi parce qu'il se trouve au berceau de trois grandes nations modernes, mériterait d'être refaite par un Français, puisque l'Histoire de Gaillard a vieilli. Nous n'avons guère de nouveau chez nous, dans les dernières années, que quelques étudesparticulières : Y Histoire d^Alcuin â! York y celui qu'on a nommé le ministre intellectuel de l'empereur Gharlemagne, par M. Francis Monnier, et \ Histoire des luttes politiques et religieuses dans les temps carolingiens du même auteur. C'est un côté intéressant de cette grande époque qui a laissé sa trace étudiée aussi dans les légendes chrétiennes et dans les récits épiques du cycle carolingien. Mais ce n'est pas le plus grand côté. L'époque de la décadence de cette race et du démembrement de cet empire , depuis les Lettres d'Augustin Thierry et les Leçons de M. Guizot sur ce sujet, appellerait aussi une étude et une révision consciencieuse, qui pourrait être l'occasion d'un excellent ouvrage sur une époque (jui n'est point encore profondément étudiée dans les grandes Histoires de France que nous possédons. M. Himly, professeur à la Faculté des lettres de Paris, dans son Etude sur Wala, l'un des petitsfils de Gharlemagne, homme d'Eglise et très- mêlé aux affaires et aux luttes de ce temps, et M. Olleris, professeur d'histoire à la Faculté des lettres de Glermont, dans sa Lettre à M. Augustin Thierry sur celle des lettres du célèbre écrivain qui a trait à cette époque,

ont montré ce qu'il pouvait y avoir à faire de nouveau dans cette période.

Tandis que les peuples sortis de l'invasion barbare relèvent l'empire d'Occident, d'abord par la main des Francs, dans l'empire de Charlemagne , puis , par la main des Germains, dans le saint empire romain germanique, la décadence continue du Bas-Empire à Gon&tantinople et en Orient n'a pas tenté nos écrivains. En fait de travaux sur ce sujet , les plus récentes années n'ont vu naître qu'une Histoire de Justihieriy de M. Isambert, et un rapport sur Y Histoire secrète deJustinieUf de M. Mauroy, études consciencieuses, intéressantes, mais non définitives.

Les études arabes, poursuivies avec soin par l'école française, qui compte, parmi les successeurs de Silvestre de Sacy, MM. Caussin de Perceval, Etienne Quatremère, Renan, ont fait faire en revanche quelques notables progrès à cette partie de l'histoire de l'Orient. Les Essais sur l'histoire des Arabes avant V islamisme ^ pendant Tépoque de Mahomet et jusqu'à la réduction de toutes les tribus sous la loi musulmane^ de M. Gaussin de Perceval, ont complètement renouvelé pour nous l'histoire des origines du mahométisme, la connaissance des mœurs et des institutions des Arabes. Il en faut dire autant pour la période des Ommiades de sa Notice sur les trois poètes Akhtaly Farazdac et Djerir, qui contient tant de traits de mœurs bons à noter. M. Quatremère, qui a porté sur tant de sujets les efforts de son érudition, a, dans divers recueils, et particulièrement dans le Journal asiatique, jeté de vives lumières sur les Arabes nabatéens, sur la Vie d'Abdallah'benr-Zobeir, sur la Dynastie des Abbassides et celle des Paternités. Dans son Histoire générale des systèmes comparés des langues sémitiques y M. Renan, qui ne sépare point la religion de l'histoire, ni l'histoire de la linguistique, a souvent répandu les aperçus les plus ingénieux sur quelques points de l'histoire du mahométisme, ainsi que dans ses Études ^histoire religieuse. G'esl évidemment, pour l'intelligence et le talent, l'ouvrage le plus intéressant et

le plus instructif à lire sur ce sujet. Il a commencé justement la réputation de l'auteur et Ta fait entrer à l'Institut. Grâce à ces travaux et à d'autres encore suscités par la Société asiatique et par l'Académie des inscriptions et belles-lettres dans son Recueil des mémoires^ quelques études spéciales et quelques travaux d'ensemble ont pu être poursuivis ou refaits sur ce sujet intéressant du mahométisme. M. Barthélémy Saint-Hilaire , dans son livre sur La vie et la doctrine de Mahomet^ s'est approché le plus possible de la réalité dégagée de la légende et de l'impartialité philosophique nécessaire en pareille matière. C'est plutôt un travail de juriste que YEtude mr la législation de Mahomet, de M. Sagot-Lesage. VEssai sur Mahomet et sur la dogmatique du Coran, de M. Burghardt, est une étude plus spécialement religieuse. Comme histoire générale des Arabes, il serait injuste de ne point rappeler V Arabie de M. Noël Desvergers, publiée dans la collection de Y Univers pittoresque , et Y Histoire des Arabes de M. Sédillot, dans la collection d'histoire universelle de M. Duruy. M. Noël Desvergers est plus abondant; M. Sédillot est plus méthodique; ils se complètent l'un l'autre.

Mais l'empire de Charlemagne tombe au ix* siècle et ne laisse subsister d'autre puissance universelle en Europe que celle de l'Église, déjà sensible avant ce temps et plus visible encore après la terrible époque du x* siècle. Si la valeur des Francs karolingiens a arrêté et contenu le débordement de la puissance arabe sur l'Europe, c'est l'Eglise qui, aux xi* et xif siècles, rend à l'islamisme guerre pour guerre et prend comme en main, dans les croisades, la direction de la politique extérieure de l'Europe contre Yir^idélité. La papauté et l'Eglise, à cette époque, achèvent de constituer l'Europe chrétienne et tentent de disputer l'Orient au mahométisme. Cette grande lutte a lieu pendant que les deux plus redoutables puissances du moyen âge, le saint>-siége et l'empire germa-

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nique, entrent en conflit et déchirent TEurope, et particulièrement rAIIemagne et Tltalie, par leurs dissensions sans cesse renaissantes.

Il n est pas de tableau plus dramatique et plus saisissant que celui-là dans son ensemble et dans ses épisodes; le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel , l'autorité religieuse et l'autorité politique, dans leurs plus redoutables manifestations, sont aux prises; ils se disputent le monde. Les papes et les empereurs échangent les anathèmes et les défis, et entraînent les rois, les princes et les peuples dans leurs luttes, tandis qu'ils provoquent ou commandent, au nom du Christ, les plus formidables expéditions qui aient été entreprises par l'Europe contre l'Asie, et lancent ou entraînent vers rOrient les plus considérables masses d'hommes qu'on ait jamais mises en mouvement. Quel spectacle et quelles scènes I L'Europe se déchire; et, en même temps, elle se rue sur l'Asie; les empereurs et les papes se détrônent ou se déposent les uns les autres; les schismes religieux et les guerres civiles éclatent pendant que les chrétiens et les musulmans sont aux mains et que deux religions et deux mondes se heurtent. L'Europe latine est près d'aboutir à une monarchie féodale universelle ou à une universelle théocratie; elle renverse l'empire de Byzance pour créer sur ses débris un empire latin, il est vrai, éphémère; elle déborde un instant en Syrie, en Egypte et à Tunis; jusqu'au jour où les deux colosses, épuisés par ces immenses efforts et après s'être frappés l'un l'autre, retombent affaiblis, le saint empire romain germanique dans le grand interrègne y la papauté dans la captivité de Babylone, au séjour d'Avignon. C'est le triste échec* de la plus vaste tentative d'unité politique fondée sur le christianisme qu'on ait faite en Europe; c'est aussi la vraie fin du moyen âge lui-même, au milieu du xm* siècle. Le caractère ecclésiastique de la société européenne tend à disparaître.

Le XIV* et le xv* siècle- sont des siècles de transition entre le moyen âge et les temps modernes. Le saint empire romain germanique ne recouvrera jamais sa puissance, lors même qu'il sera restauré; la papauté, à Avignon ou à Rome, ne saurait plus redeve-

Étiides historiques. 7

nir une théocratie. Les hérésies paraissent, mais sans détruire encore Tunité chrétienne; les monarchies, les nationalités modernes commencent, se dessinent, mais sans être encore puissantes. Les temps nouveaux vont venir.

Cette grande époque de l'Europe chrétienne et du moyen âge n'a point encore trouvé chez nous, dans son ensemble, un grand peintre. Il est vrai que M. de Gherrier, dans son Histoire des luttes du sacerdoce et de T empire sous les princes de la maison de Souabe^ s'est mis au cœur même du sujet. 11 en a choisi l'instant le plus dramatique. Ni la science des sources ni l'intelligence du sujet n'ont manqué à M. de Cherrier. Son ouvrage est intéressant et instructif. Le sujet ne serait complet cependant qu'avec l'histoire des antécédents. L'auteur s'est quelquefois trop renfermé en Allemagne et en Italie. C'est néanmoins une œuvre considérable à laquelle il ne manque qu'un peu plus de couleur; et, auprès de cet ouvrage, sur le même sujet il n'y a eu que des tentatives partielles, mais qui ne sont pas sans mérite.

Il faut s'habituer à mettre, au moins pendant trois siècles, du X* au xm®, le centre du moyen âge en Allemagne et en Itah'e, et à accepter la donnée chrétienne et ecalésiastique comme la principale. Il n'y a encore, à proprement parler, pendant un siècle, ni Italiens, ni Français, ni Allemands, il y a surtout des chrétiens. La grande patrie est celle de l'Eglise et de la chrétienté; elle ne renferme encore que des provinces. La grande loi morale et civile, c'est la loi chrétienne, le reste n'est que coutumes; c'est le règne de la langue universelle, du latin, la langue de l'Eglise, entendue par les souverains; au-dessous il n'y a encore que des idiomes, des patois, point de langues. Dans cette histoire, les papes sont au niveau ou au-dessus des empereurs et des rois comme personnages politiques; les évéques, les abbés, les simples, moines jouent leur partie comme tous les princes dans le tourbillon des affaires. La religion ne se sépare pas de la politique; le

conflit du spirituel et du temporel, partout mêlés, est au fond de tout. Les rois sont de droit divin et héréditaires; les papes sont de droit humain et électifs; le siècle est dans l'Eglise et l'Église dans le siècle. On ne traitera hien de l'histoire de ce temps qu'en se pénétrant d'abord de ces vérités.

Nous avons eu des travaux assez considérables pendant l'époque dont nous nous occupons sur l'histoire de l'Eglise. Ces travaux, savants pour la plupart et assez souvent impartiaux, ont presque toujours le tort de trop se renfermer dans l'Eglise. Les auteurs oublient que l'Eglise se répandait alors dans le siècle; elle faisait un avec lui; souvent elle marchait en tête. La politique et la religion étaient mêlées, comme la science et la foi ; je constate ce fait, je ne le juge point; l'historien doit en tenir compte. L'Histoire ecclésiastique de M. le baron Henrion, œuvre de tant de patience et de si longue haleine, a le défaut, pour le moyen âge, d'être une histoire trop exclusivement religieuse. L'Eglise agissait alors davantage sur le siècle et par des moyens souvent beaucoup plus humains. Elle faisait bien plus corps avec le siècle, avec la féodalité, avec la souveraineté qu'on ne le croirait à lire l'ouvrage de M. Henrion. UHisioire de r Église de France, par M. l'abbé Guettée, faite sur des documents originaux et mise à l'index, a un plus grand cachet d'indépendance, quoiqu'elle n'aille pas toujours non plus au but qu'on devrait peut-être se proposer. Ce n'est pas que ces auteurs ne cherchent, chacun dans leur ouvrage, à montrer l'influence de l'Eglise sur le siècle; mais ils ne la mettent pas assez dans le siècle pour le bien montrer et en bien juger.

Pour les premiers siècles du moyen âge , les plus connus et les mieux appréciés, M. Poinsignon avait tenté une étude d'ensemble dans son ouvrage intitulé : Histoire des quatre premiers siècles du moyen âge. L'auteur avait l'idée vraie de son sujet, qu'il a traité depuis le commencement de l'invasion jusqu'à l'avènement de la race franque des carlovingiens et jusqu'à l'alliance, féconde pour Tunité de l'Europe, faite entre la papauté, déjà puissante, et la mo-

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narchie franque, bientôt constituée en empire. Il poursuit Tantagonisme, puis Tunion des deux éléments barbare et chrétien, germain et latin, dans la création des nouveaux royaumes et dans la conversion des jeunes peuples qui commencent l'Europe moderne. La religion, les mœurs, les lois, les institutions, même ce qu'on pouvait appeler alors à peine les lettres et les arts, trouvent leur place dans son livre. Peut-être cependant présente-t-il plutôt la juxtaposition de différentes histoires particulières et l'opposition de la société religieuse et de la société politique qu'un vrai tableau d'ensemble. Malgré l'entente du sujet, malgré des vues justes et un savoir souvent exact, on peut regretter aussi dans cet ouvrage Tart qui coordonne savamment la matière, qui fond les nuances et qui fait valoir les détails par le style.

Ce n'est point l'art et c'est moins encore le talent qui font défaut au livre considérable de M. de Montalembert : Les moines d^Occident jusqu'à saint Bemardy dont cinq volumes ont déjà paru et qui comprennent toute l'œuvre des ordres monastiques dans l'Europe occidentale jusqu'au ix* siècle. Les tendances d'esprit et la conviction religieuse de l'auteur l'ont bien inspiré en lui faisant prendre sa base d'opération pour l'histoire du moyen âge dans l'Eglise régulière. Aujourd'hui les souverains, les hommes politiques, les diplomates, les publicistes, les généraux, les économistes sont les agents principaux de la vie sociale. Au moyen âge, il faut les chercher souvent dans les papes, les évoques, les abbés, les moines et les saints aussi bien que dans les rois, les seigneurs et les chevaliers. Aux différents siècles de l'histoire l'esprit souffle où il veut. Les ordres monastiques ont joué un très-grand rôle dans cette époque de la civilisation européenne. Ils méritaient de trouver leur historien, et ils ne pouvaient guère en trouver un ni mieux disposé ni plus éloquent que M. de Montalembert.

C'est un fait que l'Eglise latine , au milieu des vicissitudes qu'elle a subies dans les différentes alternatives de force et d'affaissement qu'elle a traversées, s'est retrempée à l'école et sous la discipline

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du clergé régulier des ordres monastiques. Quand Tépiscopat chrétien sortit affaibli des luttes soutenues au v* et au vi* siècle, pendant l'invasion, et se trouva atteint lui-même par la barbarie, la fondation et la réglementation de l'ordre des Bénédictins par saint Benoist de Nursie vinrent assurer de nouveaux ouvriers à l'œuvre chrétienne. De là sortit, au commencement du vu® siècle, saint Grégoire le Grand, qui fit servir cet ordre nouveau à la réforme de l'Eglise séculière et à la conversion des barbares, païens ou ariens de son époque. M. de Montalembert s'étend avec complaisance sur ce Bomain de haute naissance, qui se fait de préfet de Borne moine de Saint-Benoist, qui meurt au siècle pour mieux agir sur lui, qui devient pape en effet et fonde à la fois le pouvoir temporel des papes à Bome et l'unité chrétienne de l'Europe. C'est un des meilleurs morceaux de l'ouvrage de l'auteur.

Mais les ordres monastiques eux-mêmes ne sont point à l'abri des causes de corruption et de faiblesse qui atteignent parfois l'Eglise. Saint Benoist d'Aniane sera obligé de réformer déjà l'œuvre de saint Benoist de Nursie. Il faudra, à plusieurs reprises, que des races fraîchement converties viennent se substituer à celles dont la foi plus ancienne s'énerve, et que de nouveaux ordres religieux relèvent le zèle affaibli des anciens. Le tableau de l'œuvre des ordres monastiques n'est pas moins varié dans ses péripéties que fécond en caractères originaux et divers. M. de Montalembert avait bien des qualités pour le reproduire.

Les commencements du monachisme en Occident, les différences qu'il présente avec le monachisme oriental, les premières fondations de monastères en Gaule, en Irlande, en Italie, tout cela est décrit avec ensemble, avec savoir et talent. Les monastères deviennent bientôt des pépinières de missions évangéliques, et le christianisme s'étend, grâce à la propagande organisée des ordres religieux. L'Irlande envoie à la Gaule, à la Suisse et à l'Italie saint Golomban, saint Gall; le monastère de Bangor voit ses enfants fonder au loin des colonies pieuses , sur le continent. L'auteur fait

en passant Thistoire des rapports de l'Eglise d'Irlande avec celle de Rome et relève à ce sujet quelques erreurs accréditées par le talent.

C'est sous saint Grégoire le Grand que les efforts des ordres monastiques sont concentrés par l'acceptation d'une même règle, la règle de saint Benoist, et soumis à une unité de direction qui part de Rome; aussi les progrès sont^ils immenses à cette époque. L'ordre et la lumière semblent revenir un instant dans le chaos né de l'invasion. L'œuvre de saint Grégoire le Grand lui survit, car l'impulsion dure encore après lui, lors même que le prestige qu'il avait donné au saint>-siége s'affaiblit. La conversion de la Grande-Bretagne, récemment rendue au paganisme et à la barbarie, avait été l'entreprise la plus hardie et la plus difficile de ce pape. Des Romains, à défaut de Saxons, Augustin et Paulin, Topèrent sous la direction du grand pontife. M. de Montalembert a refait cette histoire, même sur des traces qu'il était difficile de rencontrer sans péril, et il l'a poursuivie dans toutes ses conséquences.

Les sauvages conquérants de la Grande-Bretagne, les Saxons convertis fournissent eux-mêmes bientôt les ouvriers de la propagande chrétienne et succèdent aux Irlandais et aux Romains sur le continent. Saint Boniface, l'apôtre de la Germanie, est la grande figure de ce moment où l'Angleterre rayonne par ses missionnaires sur l'Europe. Saint Grégoire le Grand avait fait entrer l'Angleterre dans l'unité chrétienne; Winfried, sous le nom de Boniface, y fait entrer l'Allemagne, dont il devient à Mayence le primat. La vie de l'œuvre monastique au milieu de la race celtique et de la Bretagne forme le dernier volume de l'illustre auteur. Ainsi l'unité se maintient dans l'ouvrage de M. de Montalembert, bien qu^ l'auteur change souvent de lieux et de pei^onnages. Il va où est le zèle, où est la foi; il se déplace avec elle, mais il poursuit toujours l'œuvre dont il s'est fait l'éloquent peintre, et s'il achève tout son dessein, ce n'est pas seulement toute une époque de l'histoire de

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TËglise, mais toute une époque de la société chrétienne à laquelle M. de Montalembert aura élevé un monument. M. Mignet, dans un mémoire sur Saint Boni/ace et la conversion de la Germanie, avait autrefois déjà montré l'importance de ces personnages et de ces événements au moyen âge. Sa méthode était peut-être un peu plus précise et plus rigoureuse que celle de M. de Montalembert; le sens pratique, politique y perçait davantage. Mais- il y a aussi dans Touvrage, autrement considérable d'ailleurs, de l'auteur des Moines d^ Occident , un certain sentiment poétique, une onction qui donnent une idée juste du mouvement et de l'époque, sans reproduire cependant toujours avec exactitude la rudesse naïve dé ces hommes et de ces temps.

Si nous voulons connaître l'œuvre au moyen âge du plus considérable des ordres monastiques, de l'ordre des Bénédictins, surtout en Italie, c'est M. Dantier qu'il faut aller consulter. Bien que l'ouvrage de l'auteur, couronné par l'Académie française, ne se présente que comme un souvenir d'un voyage littéraire en Italie, il nous transporte en plein moy^n âge, et nous donne l'histoire vivante des Monastères bénédictins d^ Italie à cette époque. C'est là qu'il faut vraiment lire l'histoire de saint Benoist de Nursie , voir sa règle bientôt adoptée par tous les monastères et sa glorieuse légende. L'histoire du Mont-Gassin devient même dans le livre, à une certaine époque, un véritable appendice de l'histoire des papes. Son influence religieuse et même politique, sa décadence, sont un des épisodes les plus intéressants du livre, relevé encore par des renseignements sur les lettres et les arts, qui en font une lecture attachante en même temps qu'un ouvrage à consulter.

La période du moyen âge qui s'étend depuis la fin du ix^ siècle jusqu'à la fin du xni^ est peut-être celle qui a suscité le moins de travaux et qui cependant en mérite le plus. Il y aurait à composer avec les documents nouveaux qui ont paru en France et ailleurs, avec les inventaires des charteSy les collections de cartuhires, les notices et extraits des manuscrits, les diplômes, les archives publiées par les

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villes et les provinces, les cautumiersy les histoires particulières de fiefs, toutes publications faites par les soins du gouvernement, des académies et des sociétés, un nouveau travail sur la féodalité laïque et ecclésiastique des x* et xf siècles en Europe et surtout en France. L'Académie des inscriptions et belles-lettres, l'Ecole des chartes, la direction des Archives, la Société de l'histoire de France, les sociétés archéologiques de province, des hommes comme M. le duc de Luynes, ont rivalisé de zèle, de sacrifices, et multiplié les publications intéressantes sur ce sujet ^ On peut regretter encore de n'avoir pas un travail d'ensemble, dont les éléments sont à peu près rassemblés. L'Histoire de la chevalerie, de M. J. E. Leroy, traite d'un sujet voisin de celui-là; la chevalerie sort, en effet, de la féodalité et de l'esprit guerrier en même temps que de la religion. Cet ouvrage est loin cependant d'être définitif.

Quand on veut chez nous se faire une idée de la grande période du moyen âge oii les empereurs d'Allemagne et les papes de Rome se disputent le gouvernement de la chrétienté, il faut lire les deux introductions, si élevées et si solides, du premier historien de l'Allemagne, M. Léopold Ranke, à son Histoire des papes des xn* et xvif siècles, et à son Histoire de la Réformation, qui n'est pas encore traduite. De mauvaises traductions d'ouvrages, d'ailleurs trop souvent indigestes, comme X Histoire de Grégoire Vil, de M. Voigt, et celle d^ Innocent III, de M. Hurter, sont, avec des histoires d'Allemagne également mal traduites, à peu près les seules ressources de ceux qui veulent étudier les principales époques et les personnages les plus marquants de cette période, sans connaître les langues étrangères et sans pouvoir remonter aux sources latines.

M. Lanfrey, dans sou Histoire politiqiie des papes, effleure ces

' Citons la CoUeetion des cartulaires de tûmes du pays de Vermandois, de Beau-

France, de Firmin Didot; le Cartulatre temps -Beaupré ; V Ancien coutunùer de

de l'abbaye de Vaux-de-Cemay , publié Bourgogne, de Marinier, etc. etc. etc. par les soins de M. de Luyues; les Qm-

questions graves, mais avec une vivacité de polémiste qui en montrerait toute rintelligence s'il savait toujours faire les sacrifices nécessaires à l'impartialité historique et à l'esprit des temps dont il parle. Ce n'est d'ailleurs qu'une vue du sujet et non pas une histoire. Le gouvernement des papes et les révolutions dans les États de F Église, de M. de l'Ëspinois, d'après des documents extraits des archives du Vatican, touche avec savoir un certain nombre de points de cette histoire. Le Codex diplomaticus domiîiii temporalis sanctœ sedis, du R. P. Aug. Theiner, avait mis un certain nombre de documents à la disposition de Fauteur; il en a recueilli , d'autres dans les archives secrètes du Vatican. Il y a cinq années, on se le rappelle, la passion transportait la polémique même dans l'histoire, M. le sénateur Bonjean, un jurisconsulte, faisait d'un discours un livre de notes historiques sur le pouvoir temporel pour l'attaquer, et S. Em. le cardinal Mathieu lui répondait par un volume égal de réfutation historique. M. Henri de l'Espinois se mit alors à étudier cette question sur les sources mêmes les plus difficiles à atteindre, et il a publié le résultat de ses recherches et de ses études en un volume qui comprend surtout l'histoire du pouvoir temporel des papes au moyen âge. C'est l'œuvre sérieuse d'un élève de l'Ecole des chartes. Peut-être l'auteur a-t-il eu toujours trop en vue le domaine temporel, pas assez celui de la chrétienté. La possession même de l'Etat de l'Eglise au moyen âge se perdait dans une ambition beaucoup plus grande, celle qu'avaient les papes de dominer l'Europe chrétienne.

Pourquoi faut-il qu'on ose si rarement chez nous tenter de traiter dans des histoires générales ou particulières de ces grands papes du moyen âge, sans la connaissance desquels on ne peut rien comprendre à cette époque? Quand on le fait, c'est trop souvent comme apologiste ou comme détracteur, et non pas comme historien. Nous pouvons cependant citer déjà quelques heureuses exceptions. M. OUeris, professeur d'histoire, doyen de la faculté de Clermont, a porté ses recherches sur l'un des personnages les plus

curieux qui aient occupé la chaire de saint Pierre; le moine Gerbert d'Aurillac, étudiant en Espagne, écolâtre de Reims, précepteur d'Othon III, devient pape sous le nom de Sylvestre II et a le premier l'idée de la croisade. Après la période d'abaissement et de désordre du x* siècle, c'est le premier homme d'Eglise, le premier pape, qui reprenne le rôle universel, catholique de l'évêque de Rome. Il prend part à l'avènement de la race capétienne et gouverne presque l'Allemagne avant de donner, comme pape à Rome, ses soins à l'Italie et à la chrétienté.

M. OUeris a travaillé longtemps à ce grand sujet. 11 a consulté sur son personnage toutes les œuvres manuscrites qu'il a pu se procurer, n'a négligé aucun des renseignements accessoires; et il est parvenu ainsi à dissiper un grand nombre d'erreurs historiques trop longtemps accréditées. C'est un des travaux les plus érudits qu'on ait publiés dépuis longtemps. L'Académie de Glermont s'est honorée en faisant les frais de cette publication, et l'Académie des inscriptions et belles-lettres a justement récompensé l'auteur en lui décernant un des prix fondés par le baron Gobert.

L'illustre M. Villemain nous aura-t>-il vainement promis longtemps un Grégoire VII? N'a-t-il point voulu assurer cette gloire à la période des travaux historiques dont nous rendons compte? Le public français ne demandait pas un volumineux ouvrage comme celui de M. Gfrœrer, Gregorius VII und seine Zeiu Les Allemands seuls sont capables de lire sur un personnage, quelque grand qu'il soit, et même sur son temps, un ouvrage qui n'a pas moins de sept volumes grand in-8^ de 600 à 700 pages. Une histoire même seulement éloquente eût encore fait notre affaire. Dans son ouvrage intitulé La grande ItaliennSy c'est-à-dire la célèbre comtesse de Toscane, Mathilde, grande amie et fdle obéissante du saintûége, qui soutint, les armes à la main, contre l'empereur Henri IV, les projets de Grégoire VU, Amédée René a touché à ce grand sujet; mais c'était le prendre de côté et non de front. En mettant une femme à la place d'un pape, en mettant l'Italie avant l'Eglise, l'au-

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teur intervertissait les rôles et confondait les temps. Il prenait un épisode du sujet pour le sujet lui-même; il faisait passer la politique avant la religion, dans un temps où le contraire est la vérité , et il mettait Tltalie moderne à la place de celle du moyen âge. Malgré de l'érudition et du talent, pour s'être trompé de point de vue, Fauteur a paru mettre parfois du roman où il y avait de Thistoire.

Urbain II est l'un des successeurs immédiats de Grégoire VII. Un pape au moyen âge^ c'est-à-dire Urbain II, de M. de Brémont, est un essai honorable sur un sujet qui pouvait tenter aussi un maître. Nous n'avons plus de travaux importants après cela sur cette époque que le mémoire du savant M. Léopold Delisle, de rinslitut, sur les Actes du pape Innocent III . Il est possible maintenant de commencer un ouvrage sur ce sujet aussi grand que celui de Grégoire VIL L'Allemand M. Hurter, illisible d'ailleurs dans la traduction française, a laissé beaucoup à faire malgré ses recherches et son érudition sur l'Eglise et sur ce grand pape. M. Delisle a indiqué et classé tous les matériaux.

Même au moyen âge, la papauté n'est point toute l'Eglise; il s'en faut. Il y a des saints qui sont plus grands que des papes, qui luttent avec plus d'avantage contre les souverains séculiers et mènent avec plus d'autorité le monde par leurs vertus. Le tableau du moyen âge serait tout à fait incomplet s'ils n'y trouvaient point leur place. Saint Bernard fonde des abbayes, réforme des couvents, corrige l'Eglise séculière, intervient dans les démêlés de la cour de France et de la cour de Rome, de Rome avec ses papes, des empereurs avec l'Italie; il prêche une croisade , dompte l'hérésie et donne par son exemple, autant que par son célèbre traité adressé à un pape [De consideratione) , la solution de ce grand débat entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, l'Église et l'Etat, qui agite tout le moyen Age. Un historien ecclésiastique de premier ordre, l'Allemand M. Neander, nous avait pris d'abord cet admirable sujet, ce saint du moyen âge qui nous appartient doublement

par la naissance et par le bon sens mêlé à l'exaltation religieuse. M. l'abbé de Ratisbonne a essayé de lereprendre; il a développé par de nouvelles recherches, mais affaibli parfois, l'œuvre de son devancier. Il ne suffit pas du talent ni même de la foi pour traiter de pareils sujets; le sens historique et l'habitude de ces travaux sont de première nécessité; ils révèlent dans un sujet oii est la vraie grandeur.

Henri II, le roi d'Angleterre , et Thomas Becket, l'archevêque de Cantorbéry, reproduisent en Angleterre la lutte du sacerdoce et de l'empire. L'abbé Darboy, aujourd'hui archevêque de Paris, a mis à profit un travail anglais pour faire connaître en France ce curieux épisode de l'histoire de l'Etat et de l'Eglise au xi* siècle et pour l'éclairer de réflexions judicieuses. C'est un bon et solide travail. Saint Anselme de Cantorbéry, de M. de Rémusat, est un tableau plus original du pouvoir spirituel au xi* siècle dans l'église séculière et régulière. L'enseignement, la science, comme la foi, ont aussi leur autorité et leur influence au moyen âge. Ils mènent aux premières dignités de l'Etat et de l'Eglise les esprits prudents, et ils troublent aussi l'Eglise et l'Etat avec les esprits hardis comme Abailard ou Arnaud de Brescia, son disciple. Tout ce monde universitaire, qui ne fait souvent qu'un avec le monde politique ou ecclésiastique , est fort bien rendu dans l'ouvrage si distingué de M. de Rémusat. Un côté de l'histoire du moyen âge vous échapperait si vous ne le lisiez pas. La lecture du Saint Anselme de M. Charma, traité davantage au point de vue philosophique, ne laissera plus rien à désirer sur ce sujet. La théorie politique du moyen âge se trouve aussi bien dans la Somme de saint Thomas d'Aquin que toute la science théologique. A ce point de vue, ce grand philosophe chrétien méritait l'attention des publicistes. VHistoire de saint Thomas d^Aquin, de M. Bareille, laisse peut-être encore à désirer. Mais Y Essai sur les doctrines politiques de saint Thomas d'Aquin, de M. Feuqueray, n'est pas sans utilité pour qui veut connaître l'idée que les grands théologiens du moyen âge se faisaient des droits des

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souverainetés et des peuples au moyen âge. II y a dans Tétude de ces théories à puiser des enseignements destinés à éclaircir bien des faits qui nous seraient souvent inexplicables, parce qu'ils appartiennent à un état social tout à fait différent du nôtre.

Parmi les institutions ou tentatives d'institutions qu'on doit à r Église, celle de lapaiœ et de la trêve de Dieu est certainement Tune des plus remarquables. Au x* siècle, quand l'Europe fut en proie à l'infini morcellement de la souveraineté féodale, il y avait guerre partout, guerre des seigneurs entre eux, des laïques contre les clercs, des bourgeois contre les seigneurs, guerre partout, parce qu'il n'y avait de grande autorité politique nulle part. Une seule autorité morale subsistait, celle de l'Eglise, et combien précaire 1 L'esprit de Dieu surnageait à peine sur ce chaos. Une erreur accréditée et démentie par l'événement, celle que la fin du monde devait arriver l'an mil, tourne au bien de la société. Les esprits ont été frappés d'une salutaire terreur, les cœurs s'adoucissent. Quelques moines, quelques évoques profitent de cet instant pour recommander, dans des assemblées populaires, pour ordonner dans des conciles, au nom de Dieu, la paix des passions mauvaises, le désarmement des haines, la fin des hostilités privées. Ce qu'on repousse des puissances de la terre, on l'accepte de l'autorité divine. Des souverains politiques, un empereur, un roi, essayent bientôt de prêter main-forte à l'autorité morale de l'Eglise. N'était-ce pas cependant trop demander à ces générations passionnées et fougueuses ? Si le xix* siècle n'est point encore devenu le temps de la paix perpétuelle, le moyen âge ne le pouvait point être. C'est assez, à défaut de l'abstinence complète, d'imposer le jeûne à ces passions féroces. De là la trêve de Dieu. M. Sémichon a traité avec érudition et sagacité ce sujet intéressant. Il a montré l'origine, la propagation, le succès, puis la décadence assez prompte de cette institution qui répond bien au caractère du temps qui la vit naître. La royauté seule, et surtout en France, grâce à saint Louis, lorsque l'Eglise elle-même se mêlait aux querelles et aux guerres dans le débat du sacerdoce et de l'empire, la

royauté seule parvint à diminuer le nombre des guerres privées au moyen âge et à faire descendre parfois sur cette terre tourmentée la trêve de Dieu.

De la trêve de Dieu à la guerre de Dieu, à la guerre contre les infidèles, à la croisade, il ny a quun pas. Les papes et les moines précipitent sur l'Asie ces armées de chevaliers bardés de fer et ces hordes populaires qui, pendant plus de deux cents ans, vont porter le nom latin et franc sur les rivages de l'Orient. Depuis l'Histoire des Croisades de Michaud, ce sujet n'a guère été exploré. Cependant la publication de quelques historiens arabes et de quelques chroniques récemment découvertes de l'Occident auraient permis de le renouveler. L'esprit nouveau de la critique historique y aurait porté des lumières qui ne sont point à dédaigner dans un pareil sujet. Quelques points intéressants ont été cependant éclaircis.

Les Recherches sur Pierre THermite et la Croisade^ par M. Léon Paulet, offrent un intérêt nouveau. L'ouvrage de M. de la Porte, Les Croisades et le royaume loHn de Jérusalem y suit les curieuses destinées de cette fondation d'une colonie chrétienne au milieu de l'Asie mahométane, depuis la brillante et héroïque conquête de Godefroy de Bouillon jusqu'aux misérables divisions qui mirent en danger ce poste avancé du christianisme en Orient. La fondation et l'histoire des ordres militaires et religieux chargés de rendre la croisade comme permanente en Orient et de garder le tombeau du Christ et la couronne de Godefroy de Bouillon , malgré la prompte décadence de la population bientôt dégénérée qu'on flétrissait du nom à^ poulains y auraient mérité de nouveaux soins. M. L. de Mas-Latrie a poursuivi un point particulier de l'histoire des occidentaux en Orient dans son ouvrage sur \ Histoire de Vile de Chypre sous le règne des princes de la maison de Lusignan. Il serait juste que la France eût l'honneur de raconter â nouveau cette héroïque histoire des croisades auxquelles elle a eu tant de part.

Les Mongols ont envahi l'Asie occidentale et détruit, dans cette contrée, les dominations arabes et la civilisation précoce et

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bientât flétrie qu'elles y avaient couvée. M. Dulaurier, en mettant à profit les sources arméniennes, a jeté de nouvelles lumières sur ces envahisseurs qui bouleversèrent encore l'Orient du xii^ au XIV* siècle et qui menacèrent même l'Europe. Son livre intitulé : Les Mongols i après les historiens arméniens, est un ouvrage neuf sur la matière. L'Arménie elle-même a gagné à ces recherches dans un autre ouvrage du même auteur sur \ Histoire et le dogme de FEglise orientale d'Arménie. C'est reconnaissance de la part des Latins de ne pas oublier cette Eglise chrétienne isolée dans l'Orient et conservée par une race intéressante à tous égards. M. Langlois a payé aussi à ce sentiment un louable tribut dans son Recueil ou Trésor des Chartes d^ Arménie.

La plus grande puissance à côté et en face de l'Eglise au moyen âge, c'est celle du saint empire romain germanique fondé par la puissante dynastie saxonne des Otton au x* siècle, et perdu par Théroique dynastie souabe des Hohenstauffen au xui®. Ce sujet, naturellement si familier aux historiens allemands, qui racontent, en le traitant, leurs temps héroïques, rencontre chez nous moins de faveur. Il n'est cependant pas sans intérêt pour l'Europe et, par conséquent, ne saurait être étranger à la France. La collection des Monuments de Pertz fournit à tous une mine inépuisable; elle nous est aussi ouverte. Chacune des grandes dynasties du saint empire romain germanique a trouvé son historien et même récent, sans compter les grandes histoires d'Allemagne qui s'étendent fort au long sur celte époque. Il n'y a pas encore en France une bonne histoire d'Allemagne. Il n'y a même pas, il faut le reconnaître, une seule bonne traduction des histoires de nos voisins.

Il faut faire cependant une très-honorable exception au sujet des travaux sur l'Allemagne, en faveur de M. Huillard-BréhoUes, que les encouragi'ments éclairés de M. le duc de Luynes ont mis à même de rivaliser, même sur ce terrain, avec les travaux des Allemands. Nous voulons parler du recueil de documents si într^-

ressante intitulé : Htstaria diplomatica Frederici secundi. Cette publication est d autant plus louable que, faite en France, on pourrait dire qu elle a plutôt trait à l'histoire de rAilemagne et de l'Italie, si les empereurs germaniques du uioyen âge n'étaient plutôt encore des souverains cosmopolites que des souverains allemands. C'est pour Frédéric II qu'il faut surtout se servir de ce terme, puisqu'il portait à la fois les couronnes du saint empire, d'Italie, de Napies, d'Arles, de Jérusalem, de Corse et de Sardkigne. Etait-ce bien un Souabe que ce souverain né à Palerme, élevé en Italie, rival des papes, allié du sultan d'Egypte, Maiek-el-Kamel, ce Hohenstauffen qui succomba pour avoir voulu trop embrasser et après la plus épouvantable des luttes. M. Huillard-Bréholles a fait précéder son recueil de documents d'une introduction considérable en un volume in-tx^. Si ce n'est pas une histoire complète de Frédéric II, comme M. Huillard-Bréholles se refuse modestement lui-même à le prétendre, on peut dire que c'est le travail le plus important et le plus intelligent qui ait été fait, non-seulement sur ce sujet d'histoire, mais sur beaucoup d'autres. Rien de considérable n'est oublié sur ce personnage qui a rempli le monde de son nom pendant la première moitié du xui' siècle, et qui a été l'ami ou le rival de papes tels que Innocent III, Grégoire IX, Innocent IV, elle contemporain de notre saint Louis, dont il est si différent. Le rôle de ce souverain, dans toutes les grandes affaires auxquelles il s'est trouvé mêlé en Allemagne, en Italie, en France, en Orient, s'y trouve éclairci avec l'érudition la plus variée et la sagacité la plus scrupuleuse. M. Huillard-Bréholles a détaché de cette grande époque un intéressant portrait qui forme aussi un ouvrage particulier et qui achève de nous la faire connaître; c'est la Vie de Pierre de la Vigne, un des conseillers légistes du grand empereur et l'un de ses principaux diplomates et agents dans les affaires si variées qu'il poursuivait sur tous les points de la chrétienté. Beaucoup de banalités souvent redites sur ces personnages et sur cette époque ont été écartées , beaucoup de vues nouvelles apportées par le travail cons-

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ciencieùx de M. Huillard-BréhoHes. Son travail a été , sur quelques points particuliers, attaqué par quelques savants étrangers, en Italie par M. de Blasiis , en Allemagne par M. Waits. Notre écrivain érudit, qui s'était déjà fait connaître par une publication intéressante pour rhistoire italienne {Chron. Placentinum et de rébus in Italia gestis) , s'est défendu avec un talent qui a fait honneur à l'érudition française. On ne saurait trop le louer, ainsi que M. le duc de Luynes , des résultats heureux d'efforts aussi patients et intelligents que généreux. Le savant a honoré le Mécène, si le Mécène a fait l'honneur du savant.

Si la grande époque de l'histoire d'Allemagne au moyen âge n'a suscité encore chez nous qu'un travail, mais qui peut bien nous consoler de l'absence de plusieurs autres, on ne pouvait pas s'attendre à en trouver même autant sur l'époque suivante, qui est, jusqu'à Charles-Quint, c'est-à-dire jusqu'au xvi® siècle, une sorte de Bas- Empire , si ce n'est pour la corruption , au moins pour le trouble et la barbarie sans compensation. Cependant un écrivain et un savant auquel presque rien n'est étranger, et dont l'esprit embrasse avec une égale aisance le droit, l'histoire et la littérature, M. Giraud, de l'Académie des sciences morales et politiques, a entrepris une histoire de la restauration de l'empire allemand par l'un des souverains les plus intéressants de cette époque, Rodolphe de Habsbourg, fondateur d'une dynastie destinée à une fortune si grande et si variée, mais, à ce qu'il semble, toujours indestructible. M. GiraTid, nous l'espérons et nous le désirons, mènera à bonne fin cette œuvre, dont il a lu déjà à l'Institut ou dont il a publié plusieurs fragments qui suffisent pour nous faire bien augurer de l'œuvre complète.

Avec le xui® siècle , le véritable moyen âge finit, puisque la papauté déchoit elle-même après le saint empire. C'est une vérité que Victor Le Clerc a mise en lumière dans le discours qui sert d'introduction au XXIV* volume de YHtstoire littéraire de France. L'ancienne unité catholique s'affaiblit, et la société féodale commence à se dissoudre,

Études hi9tori(jiie9. 8

lU ÉTUDES HISTORIQUES.

Bien que Victor Le Clerc ne se fût proposé de retracer que le mouvement littéraire et scientifique du xiv* siècle, néanmoins on trouve dans ce beau discours les enseignements les plus importants et les plus neufs sur le mouvement politique et social de Tépoque. L'histoire proprement dite y trouve beaucoup à prendre. Les monarchies temporelles particulières grandissent aux dépens de la grande monarchie universelle et spirituelle; la littérature ecclésiastique et latine cède la place aux littératures laïques et nationales; les différentes nationalités européennes se dessinent dans la grande unité chrétienne qui se relâche. La lutte de Philippe IV le Bel et de Boniface VIII est un signe et un signal. La translation de la papauté à Avignon montre que l'Europe chrétienne a perdu sa capitale en même temps que son chef universel. Quelques écrivains ont fait cependant en France de louables efforts pour nous faire connaître cette époque de décadence de l'Eglise, qui est pleine d'enseignements en même temps que de tristesse. L'ardeur de la polémique, qui n'est pas toujours étrangère au zèle des érudits, en suscitant, il est vrai, des historiens à cette époque, n'a pas constamment laissé à leur esprit tout le détachement et l'impartialité désirables. Nous n'en devons que plus de reconnaissance à ceux qui ont su se garder de ces défauts.

Parmi les ouvrages sur cette époque , nous citerons les meilleurs. Dans Y Histoire d^Urbaifi IV et de son temps ^ ce pape français, qui appela Charles d'Anjou, frère de saint Louis, en Italie, pour renverser Manfred dans le royaume de Naples, après Frédéric II, et faire passer le midi de l'Italie en d'autres mains, a trouvé dans M. l'abbé Georges un historien instruit, quoique un peu complaisant. Si c'est un Italien, Tosti, qui, avec quelques condescendances aussi, mais avec un grand savoir, nous a donné l'histoire de Boniface VIII, l'adversaire de Philippe le Bel, si malmené par le roi de France, c'est un Français, élève de l'Ecole des chartes, M. L. Gautier, qui a relevé quelques erreurs échappées à cet auteur et qui nous a donné l'histoire complète du successeur de

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Boniface et de Tépoque où il a vécu, dans son ouvrage intitulé: Benoist XI, étude sur la papauté au commencement du aiv' siècle. Un Français encore, M. Rabanis, a détruit la fameuse légende qui fait vendre par Philippe le Bel la papauté à Clément V à Saint-Jean d'Angely dans une entrevue qui n'a jamais eu lieu, et il explique les raisons réelles et historiques de la translation du saint-siége à Avignon.

M. Tabbé Magnan, d'après les ^manuscrits du Vatican y dit-il sur son titre, nous a donné l'histoire d'Urbain VI, dont l'élection fait succéder ce qu'on a appelé le grand schisme à la captivité de Babylone. H Histoire des pontifes (TAvignotty par M. Foulon, nous fait connaître toute la période des papes français qui ont occupé le saintsiége dans cette ville, sous la protection des souverains de la France. Ce n'est certainement pas une belle période pour l'histoire de la papauté ; mais cette époque abonde en faits curieux et intéressants pour l'histoire de l'Eglise. Comme le XXIV* volume de YHistoire littéraire de France nous le fait connaître d'ailleurs, le gouvernement de ces papes n'a pas été inutile au développement des lettres et des arts. Enfin, \ Histoire de la papauté pendant le xiv^ siècle y de M. l'abbé Christophe , achève de clore pour nous cette intéressante période de l'histoire pontificale. N'est-il point étonnant cependant que le moment d'afiaissement du saint-siége ait trouvé plus d'historiens, et dans l'Eglise, que l'époque même de sa grandeur ? Nous eussions mieux aimé des histoires de Grégoire VII ou d'Innocent III. Mais nous ne pouvons faire l'inventaire que de ce que nous avons, et, après tout, toutes les périodes de l'histoire ont leur enseignement, même lorsqu'elles sont racontées par des esprits qu'on voudrait voir quelquefois plus indépendants.

L'Eglise n'a pas si bien régné sur les âmes, même au moyen âge, qu'il n'y ait eu à cette époque aussi des tentatives de schisme et des déchirements religieux. Les abus de la puissance, les excès de l'ambition, les misères et les scandales de la déchéance ont favorisé ces tentatives qui ont respecté jusqu'au xvi^ siècle l'unité chrétienne, mais qui méritaient aussi leur histoire, puisqu'elles sem-

lie ÉTUDES HISTORIQUES.

blaient annoncer déjà Tavenir. Des écrivains récents n ont pas manqué à ces sujets pleins d'intérêt, mais féconds aussi en désirs de polémique. Les réformateurs de la France et de î Italie au Jii^ siècle ^ de M. Peyrat, sont une œuvre qui ne manque pas d'un certain feu^ mais où manque assez souvent l'esprit historique. Peut-on dire que ces novateurs hardis, venus avant l'heure, soient vraiment des réformateurs? Leurs essais ont manqué parce que l'hérésie semblait encore une révolte contre l'unité chrétienne, qui était alors le vrai patriotisme de l'Europe, et parce que l'Eglise était encore très-puissante et très-utile à la civilisation. Nous ferons un peu le même reproche , mais seulement au titre , non au livre , de M. de Bonnechose , Les réformateurs avant la réfonm. L'auteur n'a pas les complaisances outrées et imméritées de M. Peyrat pour ces personnages et ces tentatives. Il a même pour eux quelques sévérités. C'est un ouvrage plus froid, plus méthodique, mais aussi mieux informé, étudié de beaucoup plus près, et où il y a plus à apprendre. Une certaine élévation qui eût tempéré parfois la sévérité, y fait défaut.

L'Histoire des Cathares^ de M. Schmit, de Strasbourg, est une histoire très-savante ; la partie dogmatique est traitée avec beaucoup de soin et comme par un homme qui connaît la matière. Les recherches historiques y sont aussi faites avec soin et présentées avec intérêt. L'ouvrage n'est pas tout à fait exempt cependant des préférences de la secte. Le poème de la Croisade contre les Albigeoisy de M. Guibal, est sur le même sujet, sous forme de thèse, une étude à la fois littéraire et historique qui n'est pas dépourvue d'intérêt. L'auteur a compris combien la littérature pouvait apporter d'aide et d'intérêt à l'histoire. On y reconnaît un élève de l'Ecole normale. Wiclef une thèse aussi par M. Couthard, est une bonne étude, quoique moins littéraire, et achève la liste des ouvrages qui ont traité de ces matières, sans cependant les épuiser encore.

Si l'on voulait voir renouveler toute l'histoire du moyen âge, peut-être resterait-il à faire par la nouvelle école l'histoire des conciles de Constance, de Bâle et de Florence, qui tentent, sans y

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réussir, de réformer TËgiise et qui finissent par restaurer la papauté dans la ville de Rome, sans lui rendre toute Tautorité morale, ni aussi toute l'ambition qu'elle avait perdues. Et nos grands hommes d'Eglise qui ont maintenu et élevé si haut la tradition gaUicane, ne mériteraient-ils point d'être remis en lumière par la critique historique? Jean Gerson, Pierre d'Ailly, Nicolas de Clémengès; voilà des sujets de thèses à tenter, par exemple par les élèves de l'Ecole normale supérieure ou ceux de l'Ecole des chartes.

La papauté, en s'affaiblissant, a laissé entre les mains des différentes monarchies de l'Europe une partie du pouvoir qu'elle abandonnait, et chaque peuple a gagné en cohésion nationale ce que l'Europe chrétienne a perdu en unité. C'est au moment où cette transformation se prépare dans la société chrétienne qu'il faut s'occuper des travaux d'histoire particulière qui ont été faits sur les monarchies et les nations qui se sont dégagées peu à peu du chaos du moyen âge. Nous commencerons par la France , et nous nous y arrêterons davantage; c'est une dette que nous lui payons à double titre; les travaux d'ensemble et les travaux spéciaux ne lui ont pas manqué.

H y a certains travaux que nous ne pouvons pas nous empêcher de rappeler, bien qu'ils précèdent ou dépassent la période de publication dont nous rendons compte. Ils y appartiennent souvent par quelques volumes ou par une édition nouvelle améliorée. La grande Histoire de France de M. Henri Martin est de ce nombre. Commencée il y a longtemps, récemment encore achevée, cette œuvre considérable et de longue haleine laissait d'abord prise à la critique, surtout dans les premiers volumes, c'est-à-dire dans ceux qui traitent de l'époque dont nous avons à nous occuper. L'historien s'était fortifié, en effet, en avançant son œuvre. La dertiière édition, soigneusement revue et remaniée en certains endroits, a heureuse-

ment fait disparaître ces défauts. Les premiers volumes sont dignes des derniers. L'Académie française a récompensé déjà justement ce travail considérable. L'Institut n'est peut-être pas cependant encore quitte avec M. Henri Martin.

Certainement nous n'avons pas encore là une histoire de France définitive; peut-il même y en avoir une? M. Henri Martin ne s'oublie pas assez lui-même et est trop de son temps pour vivre dans les différentes générations de notre histoire et les animer du souffle qui convient à chacune. On voit, on sent toujours l'homme du XIX' siècle, et même d'un coin de ce siècle: on devrait le deviner seulement. Je n'aime pas à rencontrer toujours le même homme avec la même manière de voir, de sentir, de s'exprimer au milieu des druides, des Francs de Clovis, des compagnons de Jeanne d'Arc et à la cour de Louis XIV, cet homme serait-il M. Henri Martin. Il faut que l'historien, sans cesser d'être lui, soit ondoyant et divers comme l'humanité même. Sur notre sol ont passé bien des générations qui n'ont eu ni la même origine, ni le même sang, ni la même foi, ni la même loi, ni les mêmes opinions, ni les mêmes habitudes; et chacune d'elles ne pouvait avoir tout cela de la même manière. C'est bien l'histoire d'un même peuple que la nôtre, mais avec combien de nuances! Aux différentes époques de son histoire, la France change de tempérament, d'humeur, de taille; elle ne sent pas, elle ne croit pas, elle ne pense pas, elle ne voit pas de la même façon; et souvent ces sentiments, ces croyances, ces pensées, ces vues ont leur raison d'être. Pourquoi mesurer toutes les générations précédentes au mètre de la nôtre ? pourquoi contrôler la manière d'être de chaque génération avec celle de la génération actuelle, et surtout d'une partie de cette génération? Comme une nation se forme matériellement par voie d'établissement, de conquêtes, d'agrandissements, d'annexions successives, ainsi sa vie politique et morale se modifie, grandit en vertu d'efforts» de volonté, ou d'événements extérieurs, d'acquisitions ou de réceptions d'idées ou de sentiments qui la font ce quelle

est à dijfférentes époques. La France a changé, elle a dû changer, elle changera encore; rien ne demeure. Pourquoi l'historien restel-il toujours de même ?

Le point de vue unique du xix® siècle auquel M. Henri Martin reste attaché communique aussi à son style une certaine uniformité. On ne racontera pas l'histoire d'Italie, par exemple, du même style que l'histoire d'Angleterre. Aussi, le même style ne convient-il pas à la fois à l'histoire de Charlemagne et à l'histoire de Louis XIV. Il n'y a pas deux hommes, il n'y a pas deux règnes, il n'y a pas deux guerres, deux batailles, deux traités, etc. etc. je ne dirai pas, qui soient les mêmes, mais, à y regarder de bien près, qui se ressemblent. Si nous les dépeignons de la même manière, c'est que nous ne les connaissons pas bien, et moins encore les conditions et le jour dans lequel ils se trouvent. Tout est ici dans les nuances. On les saisit en s'inspirant bien de l'esprit des chroniques, mémoires et historiens contemporains dont le ton au moins doit se retrouver aussi dans chaque époque d'une histoire de France, et en s'efforçant d'éviter surtout les expressions communes à tous les temps, parce qu'elles ne sont précises pour aucun. A Dieu ne plaise cependant que, ces réserves faites, nous ne rendions pas justice à l'intelligence, au labeur, au savoir, au libéralisme patriotique, à la conscience du livre de M. Henri Martin. Ces qualités ne sont pas encore suffisamment récompensées. Ce qui lui manque, c'est l'art supérieur, et cette sorte de pénétration intime du sens historique qui ne s'arrête pas à l'extérieur des choses, mais qui va intus et in cute.

Ni cet art ni ce sens ne manquaient à M. Michelet, dans lequel nous sommes réduits à regretter aujourd'hui douloureusement l'historien véritable. Qui a senti et rendu mieux que lui la France du moyen âge! Dans les six premiers volumes qui se sont succédé, chaque siècle semblait révéler un nouvel aspect de son talent, parce qu'il nous révélait lui-même l'esprit de chaque siècle. Le style changeait avec le sens et la forme même des choses. On

pouvait çà et là rencontrer des erreurs, des lacunes; l'érudition était hâtive et fiévreuse, quoique grande; l'auteur devinait quelquefois plutôt qu'il ne découvrait; mais comme il rencontrait souvent juste et quelle impression durable il laissait, lors même qu'il pouvait se tromper! Si c'était une histoire où l'originalité du talent nuisait quelquefois à la vérité même, si, comme diraient les Allemands, le subjectif faisait par boutades tort à l'objectif, n'est-ce pas la plus brillante et la plus heureuse des tentatives? M. Michelet a atteint ainsi le xv* siècle et Louis XL C'est dans les volumes suivants que sa manière a encore changé, mais en s'éloignant de plus en plus de l'histoire. Il s'éprenait auparavant de trop d'amour et d'admiration pour le moyen âge; il s'est pris ensuite de haine et de mépris pour les temps suivants. Les passions ne sont pas non plus bonnes conseillères en histoire. Nous n'avons pas à rendre compte de ces déceptions, et nous pouvons encore consigner ici l'expression d'une admiration sincère pour une verve historique qu'on ne retrouvera peut-être plus.

Si l'homme moderne doit s'oublier quand il se fait l'historien d'époques éloignées, il ne faut pas non plus qu'il soit l'homme des régimes religieux ou politiques que le progrès des temps a fait disparaître ; après tout, il les juge et les apprécie, venant à leur suite. Ce n'est pas non plus le meilleur moyen de faire connaître et de rendre des époques si éloignées des nôtres que d'en emprunter les erreurs ou les préjugés. L'historien ne prend fait et cause que pour la vérité; en revivant même l'histoire, il faut qu'il s'en distingue, puisqu'il appartient au temps présent. Nous voulons quelque chose d'autre et de plus que ce qu'il y a dans les monuments du temps passé. Nous nous contenterions sans cela de les relire. C'est pourquoi chaque siècle aime à refaire l'histoire non à son image, mais à son usage. Ce sont les réflexions que nous inspirent naturellement quelques histoires de France qui appartiennent plutôt aux temps passés qu'au temps présent. En s'attardant dans l'histoire des siècles écoulés, il ne faut pas oublier que le monde

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marche pendant que nous écrivons. Nous ne pouvons citer tous ces ouvrages, dont quelques-uns sont considérables par l'étendue, par Térudition ou par le talent. Celui de M. Laurentie en ce genre est peu^étre le plus distingué. Il y a de la passion , de la verve et du savoir, mais aussi des digressions et des longueurs , et un parti pris qui nuit quelquefois à l'intelligence et à la peinture des temps. Il y a encore là une commune mesure qui n'est pas la bonne.

Des grandes et volumineuses histoires nous passons à celles qui sont de moindre étendue et qui se contentent de résumer en quelques volunxes les destinées de notre pays. Elles sont nombreuses; ni le talent ni le savoir n'y manquent. Il y a souvent les qualités utiles qui recommandent de pareils ouvrages. Avant de les rappeler, exprimons, dans l'intérêt de la science historique, le regret que M. Duruy , appelé à diriger aujourd'hui Tinstruction publique de notre pays, n'ait pu encore que commencer la publication d'une grande Histoire de France depuis longtemps préparée. Il ne nous en a donné, et depuis qu'il est ministre, qu'une brillante et érudite introduction , qui peut nous faire pressentir ce que sera l'ouvrage lui-même quand il verra le jour. S'il témoigne partout de la même instruction variée, de la même élévation, il laissera bien loin cet abrégé clair, vif et succinct en deux volumes, qui est devenu, dans le sens le meilleur du mot, un livre vraiment classique.

Napoléon I" disait qu'il fallait écrire l'histoire de France en cent volumes ou en quatre. La seconde tentative heureusement faite déjà, il y a plus de vingt années, par M. Lavallée, a été renouvelée plusieurs fois depuis , sans faire oublier la première. M. Trognon a obtenu une palme académique pour ses volumes déjà pu^ bliés , sans que cet écrivain s'élève beaucoup au-dessus des autres. M. Dareste delà Ghavanne, doyen de la Faculté de Lyon, a donné déjà, de l'Histoire de France qu'il publie, cinq volumes. C'est l'œuvre d'un homme de savoir et de conscience , bien au courant de ce qu'il écrit, et d'une méthode sage et sévère. Il y manque un peu le souffle et la vie. Elle est bonne à lire, meilleure à con-

sulter. L'Histoire de France de MM. Bordier et Cbarloii, écrite d'un point de vue moins politique et littéraire, reprend ses avantages quand elle veut nous faire connaître, avec les monuments, les médailles et les chartes , les mœurs et les coutumes des siècles précédents. UHistoire populaire de France en six volumes et qui ne porte point de nom a de la vivacité, de Tentrain, et se fait lire quoiqu'elle soit parfois décousue et inégale. Si on la soumettait à une révision sévère et sur certains points à une refonte réfléchie , elle mériterait de porter un nom. Le succès qu elle a obtenu l'y oblige peut-être. M. Mennechet a fait aussi en deux vplumes une histoire qui a obtenu un prix de l'Académie française.

La meilleure vue philosophique et la plus éloquente sur la suite de l'histoire de la monarchie et de la nation françaises, c'est encore un des derniers ouvrages sortis de la plume d'Augustin Thierry, son Essai sur F histoire du tiers état y servant d'introduction aux volumes du recueil des manumetUs inédits y pour servir à l'histoire du tiers état, et qui contiennent de précieux documents sur Amiens et sur l'Amiénois. On voit dans cet essai comme l'esprit d'Augustin Thierry s'était élevé et agrandi. Il y fait preuve de cette faculté de généralisation qui s'inspire des détails sans s'en embarrasser, et il atteint en ce genre M. Guizot, même avec plus de solidité, et M. Mignet, quoique avec moins d'aisance. Mais c'est dans les ouvrages particuliers consacrés à certains siècles , à certains personnages et à quelques-unes de nos institutions qu'il faut aller chercher les connaissances véritables et approfondies sur la matière. Ce sont là les éléments de l'histoire générale et les fondements de toute philosophie historique digne de ce nom.

M. Louis de Carné , de l'Académie française , nous servira de transition naturelle entre les histoires générales ou les aperçus philosophiques et les ouvrages spéciaux. Le livre de M. de Carné, intitulé: Les fondateurs de Funité française y dont le premier volume surtout relève de nous , se place naturellement entre les uns et les autres. Ce n'est pas qu'il n'ait le désavantage de se trouver aussi

entre la véritable élévation philosophique et l'érudition précise; mais il tend à s'inspirer de l'une et à se servir de l'autre. Ses chapitres sur l'abbé Suger, saint Louis, Jeanne d'Arc et Louis XI, ne sont ni des portraits ni* des règnes, mais ce sont des études judicieuses qui nous donnent l'envie de contempler les uns et d'apprendre les autres. La vraie hauteur philosophique , la précise peinture littéraire y manquent; mais l'intelligence, la passion libérale, rimpartialité historique ne font jamais défaut. Nous trouvons aussi quelques-unes de ces qualités avec des détails plus précis dans des ouvrages plus spéciaux.

L'époque oii la France est tout entière en proie à la féodalité sous les quatre premiers Capétiens pendant le x* siècle est encore à faire. La publication de l'historien Richer, Richeri historiarum quatuor libri par M. Poinsignon, la traduction de ce monument par M. Guadet, ont jeté sur ce temps une nouvelle lumière; il y aurait encore cependant, malgré les nombreuses histoires particulières de provinces, de villes, de fiefs, de coutumes et de chartes, des monuments à découvrir pour pouvoir en retracer un tableau fidèle et complet.

C'est le célèbre abbé de Saint-Denis, Suger, conseiller du roi chevalier Louis VI, ministre et régent sous le roi Louis VII, qui a eu l'honneur d'éveiller et d'entretenir le zèle des historiens et des érudits pour l'époque de la véritable renaissance de la monarchie française. Après M. Louis de Carné, MM. Clément, dans un portrait historique. Combes, dans une thèse présentée à la Faculté des lettres de Paris, et Huguenin, Suger et la Monarchie française ^ ont étudié avec soin ce personnage dont l'histoire montre si bien que les destinées de la monarchie française étaient alors étroitement unies à celles de l'Eglise, et que l'Église était aussi souvent alors une institution politique. C'est conformément à la vérité historique, générale et particulière, que le roi de France allait prendre l'oriflamme, la bannière monarchique, sur l'autel du grand abbé de Saint-Denis, dont il était même le vassal pour un certain fief. Il n'y a rien

comme le concours d'esprits si différents sur un pareil sujet pour montrer que là on a mis la main sur une vérité définitivement acquise et bien interprétée.

Depuis X Histoire de Philippe- Auguste y à laquelle M. Gapefigue n'a point fait succéder d'ouvrages d'une égale valeur, nous n'avons rien de nouveau sur ce roi. Ce personnage et ce règne mériteraient cependant des informations et une peinture nouvelles. Le savant M. Léopold Delisle n'en a-t-il pas préparé les matériaux dans son catalogue des actes de Philippe-Auguste? Les documents ne manquent pas, quoiqu'il y en ait encore à mettre en lumière. U Histoire de la conquête de la Normandie par Philippe-Auguste de M. Poignant ne traite que d'un point tout particulier du règne. En revanche, saint Louis et Philippe-le-Bel , qui ont tant fait l'un et l'autre et d'une manière si différente pour la puissance de la monarchie et pour l'unité de la France, ont suscité des travaux nombreux et importants.

La Société de l'histoire de France avait édité l'éminent ouvrage de Lenain de Tillemont sur saint Louis. Il était difficile d'apporter plus d'érudition et un esprit mieux inspiré dans ce sujet. Cette histoire respire en outre un parfum d'honnêteté pieuse, qui achève encore de la consacrer. Il n'était cependant pas défendu à la science et au talent modernes de se mesurer avec ce maître en savoir, en modestie et en bon sens. De nouvelles éditions de Joinville, des documents nouveaux sur nos institutions qui ont éclairci des poidts douteux ou inconnus, enfin les progrès de la science historique y encourageaient. M. Jacques Porchat et M. Faure ont fait chacun une Histoire de saint Louis. Nous préférons la seconde pour le savoir, l'entente du sujet et le ton qui règne dans l'ouvrage. L'Académie française a su distinguer et récompenser cet ouvrage oii le talent épris de son sujet et la science puisée aux bonnes sources s'associent heureusement même après Lenain de Tillemont. Ce personnage et cette époque suscitent plus que le zèle, mais la prédilection même de ceux qui s'en occupent. La situation financière

'des villes de la Picardie sous saint Louis, par Charles Dufour, les Emprunts de saint Louis en Palestine et en Afrique, par Servois , Saint Louis et Alphonse de Poitiers, étude sur le xiii* siècle, couronnée par 1* Académie des inscriptions et belles-lettres, par M.Boutaric, Saint Louis et le gallicanisme du jiii* siècle, par M. A. Thomassy, enfin une charmante étude de M. Edouard Sayous, ancien élève de l'Ecole normale, La France et saint Louis diaprés la poésie nationale, thèse présentée à la Faculté des lettres de Paris, achèvent de nous faire connaître, d'après les monuments les plus divers, et le personnage et le temps. La personne et le règne de Philippe le Bel n'offrent pas un aussi aimable attrait, mais ils sont aussi utiles à connaître pour l'histoire de la France et surtout de son administration. C'est à M. Boutaric, élève de l'Ecole des chartes, archiviste aux Archives de l'Empire, que revient l'honneur d'avoir complètement et par des études sérieuses renouvelé ce sujet. H s'y était préparé par la publication d'un volume in-û® de documents inédits sur le règne de ce prince. Ce n'est pas précisément une histoire de la personne ou du règne de Philippe le Bel que l'ouvrage de M. Boutaric, intitulé La France sous Philippe le Bel, c'est plutôt- une étude sur le gouvernement et sur les institutions politiques et administratives du moyen âge, particulièrement sous ce règne. Il n'y a point d'ensemble dans l'ouvrage. Les différents côtés du règne y sont pris l'un après l'autre et traités à part. Mais chacun d'eux y est étudié d'après des textes nouveaux, empruntés aux collections manuscrites de la Bibliothèque impériale et des Archives de l'Empire. Les chapitres qui concernent les circonscriptions administratives, les états généraux, le parlement et les finances royales sont entièrement neufs. Ceux qui traitent des rapports de l'Etat avec l'Eglise de France et le saint-siége, des causes du différend de Philippe le Bel avec Boniface VIII jettent sur ces questions importantes des lumières nouvelles. C'est l'Académie des inscriptions et belles-lettres qui a suscité cet ouvrage. L'époque indiquée par l'Académie était très-bien choisie pour faire connaître les institutions du gouvernement au moyen âge. L'admi-

nistration se fonde alors et se constitue telle quelle restera, avec de légères modiGcations jusqu'au xix® siècle. C'est la fin de Tère féodale et le commencement de Tère moderne. M. Boutaric a rendu un vrai service à la science historique par la publication de cet ouvrage. L'étude de M. Pierre Clément sur Enguerrand de Martgnyy l'un des ministres de Philippe le Bel , faite également avec des pièces justificatives, achève de faire connaître par le spectacle de grands services et d'une grande ingratitude les essais de l'administration royale en France. M. Pierre Clément tient aujourd'hui l'un des premiers rangs parmi les écrivains qui font servir l'histoire à l'étude de l'économie politique , et l'économie politique à l'étude de l'histoire.

Les publications de la Société de l'histoire de France et les travaux d'un certain nombre de membres de l'Ecole des chartes ont dans ces derniers temps beaucoup fait pour la connaissance de l'histoire des premiers Valois, qui termine l'histoire du moyen âge. La Chronique des quatre premiers Valois, le Choix de pièces inédites relatives au règne de Charles VI y le Procès, la condamnation et la réhabilitation de Jeanne d!Arc par M. Quicherat , la Chronique de Charles VII, avec notes, par V. Vallet de Viriville,la Chronique d^ Enguerrand de Monstrelet, Y Histoire des règnes de Charles VII et de Louis XI, de Thomas Bazin, sont des publications nouvelles ou des rééditions du plus grand intérêt. On attend toujours de la Société dé l'histoire de France une édition nouvelle de Froissard: il est à craindre, malgré une promesse faite depuis longtemps, que la France ne se laisse devancer dans cette publication par la Belgique.

Aussi les ouvrages d'histoire sur cette époque ont-ils été assez nombreux depuis quelque temps. M. de la Porte a fait sur la guerre de cent ans une thèse, où il indique surtout les causes, le caractère et les résultats de ce grand conflit. M. Bachelet l'a racontée plus en détail et avec des couleurs plus vives. Le premier ouvrage est surtout l'explication, et le second, le récit de cette longue rivalité qui a mis aux prises deux nations qui sont sorties cependant se-

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parées, mais désormais plus fortes d'une lutte qui les a retrempées. On peut regretter de n'avoir point vu reprendre encore d'une manière sérieuse l'histoire de Philippe de Valois , de Jean le Bon et de Charles V. Il y a là des études intéressantes à faire pour la connaissance approfondie de la féodalité ou de l'administration française. Deux épisodes intéressants de cette période ont été cependant étudiés Je près et exposés avec intérêt : Y Histoire de la Jacquerie par M. Siméon Luce, etï Histoire iF Etienne Marcel par M. Perrens, l'un élève de l'Ecole des chartes, et l'autre de l'École normale supérieure. La Bibliothèque d'Isaheau de Bavière de M. Vallet de Viriville est un petit aperçu intéressant sur la triste femme de Charles YI, qui fut la plus mauvaise reine de France, IsabeaUj reine de France y du même auteur, nous a donné le personnage tout entier, et il n'y gagne pas beaucoup. Les ouvrages sur Charles VII et sur Jeanne d'Arc ont abondé ; les documents nouvellement publiés mettaient les écrivains en verve. Il n'y a pas d'entreprise plus difficile que de traiter de Jeanne d'Arc, depuis que M. Michelet y a touché. La Jeanne d'Arc de M. Henri Martin avait soulevé quelques discussions assez vives , mais le sujet a tant d'attraits. Charles VII était un roi dont la réputation était fort mêlée et qui avait besoin du jour de documents nouveaux: de là les nombreux ouvrages sur cette partie -de l'histoire de France. Après nous avoir donné les plus curieux documents sur Jeanne d'Arc, M. Quicherat a consacré un livre à indiquer les points de vue nouveaux qu'ils pouvaient apporter dans l'histoire de notre grande héroïne. Quelques écrivains ont essayé de profiter de ces documents et de ces indications, sans réussir complètement à traiter d'une manière définitive un sujet sur lequel , d'ailleurs, il est si naturel d'être difficile. Signalons cependant les tentatives de MM. Abel Desjardins, doyen de la Faculté de Douai, de M. Wallon, de l'Institut, et de M. Villaumé. Il appartenait à M. Vallet de Viriville, qui semble avoir vécu dans le quinzième siècle par l'étendue et la précision de son savoir, de nous rendre cette histoire à peu près complète dans son Charles Vil, roi de France, et son époqve. Charles VU,

Agnès Sorelj une nouvelle Histoire de Charles Vil de M. du Fresue de Beaumont sont deux ouvrages qui contiennent encore des particularités ou des vues curieuses sur ce règne. Le caractère de la chronique dominait surtout dans ces ouvrages. Le règne de Charles VII cependant est aussi une époque de reconstitution gouvernementale et administrative. Quelques écrivains ne l'ont pas oublié. M. Dansin, professeur à la Faculté de Caen, a traité des institutions de Charles VU dans une thèse savante et bien ordonnée qui est devenue depuis un véritable livre sur la matière. Un homme actif et victime de son souverain, à côté d'un roi indolent et bien servi, a eu une grande part à la restauration du pouvoir et de la France. Près de Charles VII, il y a Jacques Cœur. On n'avait jusqu'ici que des légendes plus ou moins authentiques et des conjectures sur ce financier et ce ministre du xv* siècle, qui eut une fin si peu méritée. La reconnaissance de la France lui devait une biographie éclairée par des pièces certaines , et un récit vrai de ses rapports avec son souverain Charles VII. C'est M. Pierre Clément qui a acquitté cette dette avec autant de talent que de savoir. Son ouvrage, élégant en même temps qu'érudit, a été couronné par l'Académie française. Ses autres ouvrages l'ont élevé ensuite à l'Institut. Quand on parle de Jacques Cœur, on pense à la bourgeoisie du XIV* siècle et à la grande tentative qu'elle a faite un instant pour arracher le gouvernement aux mains imprudentes des Valois. M. Perrens nous en a présenté , avec une plume libérale , le saisissant tableau dans son Etienne Marcel.

Le nom de M. Pierre Clément, en traitant des livres qui ont pour objet la dernière époque du moyen âge, nous amène naturellement aux ouvrages qui se sont occupés des vieilles institutions ou des anciennes classes de la France. L'étude précise des sources, le sens politique, qui a renouvelé la manière de comprendre et d'écrire l'histoire, et les données de la science économique, eîfpliquent des travaux d'un genre nouveau qui ne pouvaient manquer de réclamer leur place dans le compte rendu actuel.

Quand on veut étudier maintenant, à leurs origines , les institutions politiques et sociales de la France, il faut commencer par lire le Polyptyque de l'abbé Irminon ou dénombrement des marnes, des serfs et des revenus de V abbaye de Samt-Germaitir-des-Prés sons le règne de Charlemagne, publié d'après le manuscrit de la Bibliothèque impériale avec les Prolégomènes, pour servir à l'histoire de la condition des personnes et des terres , depuis les hivasions des Barbares jusqu'à l'institution des communes, par M. Guérard. Le polyptyque d'Irminon nous place au commencement du ix^ siècle, à un moment où les Germains ne sont pas encore complètement confondus au sein des populations romaines, où le pouvoir suprême est tenu par un chef d'origine germaine, mais d'éducation ecclésiastique et latine. C'est un tableau vrai du mélange confus des races et des conditions qu'avait produit l'invasion germanique et d'où devaient sortir les nations modernes. M. Guérard a combattu énergiquement l'opinion qui salue avec trop de complaisance la régénération de l'Europe latine par les Germains. Il n'est pas d'ouvrage où l'on trouve mieux étudiée la condition des hommes libres, des colons, des lides et des serfs après l'invasion, et où l'on surprenne mieux la transformation de l'esclavage en servage , qui devait amener plus tard l'affranchissement de nos communes. Nous avons à regretter que depuis Y Histoire du droit municipal de M. Raynouard, et les études sur les communes d'Augustin Thierry, on n'ait pas repris ce sujet pour les xi* et xn® siècles. C'est une nécessité comme pour la féodalité. Mais d'autres domaines ont été explorés.

L'Académie des sciences morales et politiques a mis pendant plusieurs années au concours une histoire de nos anciens états généraux. C'était une lacune à combler dans l'histoire de l'ancienne monarchie; mais le sujet est bien difficile et demande d'immenses recherches. En France, où les travailleurs cependant ne manquent pas, aucun mémoire ne s'est présenté. Le sujet était peut-être trop vaste. Il eût mieux valu le scinder en diQerentes parties. C'est ce qu'a fait de lui-même M. Grasset, qui n'a cependant ainsi comblé

Études historiques. 9

qu imparfaitement une lacune regrettable dans son Histoire des états généraux au xv^ siècle.

L'ancien parlement de France, une institution judiciaire en même temps que politique, a obtenu plus d'elTorts de la part de nos érudits et de nos écrivains. M. le comte Beugnot, dans sa préface aux Olimy avait ouvert la voie. M. Bardoux , sans attaquer le sujet lui-même, en a visité avec savoir et sagacité les contours ou les attenants dans ses deux ouvrages dignes d'être rappelés : De tinjluence des légistes au inoyen âge et Les grands Baillis au xv* siècle. Les Parlements sous Vancienne monarchie, de M. Simonnet, et Les Parlements de France y de M. Mérilhou, sans épuiser définitivement la matière pour l'époque qui nous occupe, contiennent de bons aperçus et d'utiles renseignements.

L'Académie des sciences morales et politiques a été plus heureuse quand elle a suscité deux bons livres sur l'histoire administrative de la France, Y Histoire de l'administration en France , de M. Dareste de la Chavanne , doyen de la Faculté de Lyon , et celle de M. Chéruel, ancien maître de conférences à l'Ecole normale supérieure et maintenant recteur de l'Académie de Strasbourg. Ces deux ouvrages sont conçus chacun sur un plan différent, mais atteignent bien leur but par deux routes opposées. M. Dareste de la Chavanne a procédé par voie d'analyse; il a pris une à une chaque partie de l'administration en France, et en a conduit séparément l'histoire depuis son origine jusqu'au xvu® siècle. M. Chéruel a procédé plutôt par voie de synthèse; il a présenté, en en menant de front les différentes parties, l'histoire générale de l'administration française à ses différentes époques. On voit aisément les avantages et les inconvénients que peuvent avoir ces deux méthodes. Les auteurs ont su cependant, grâce à leur habileté, faire, chacun en suivant sa voie, prédominer de beaucoup les avantages sur les inconvénients. M. Chéruel, qui avait fait l'ouvrage d'ensemble, a d'ailleurs complété son entreprise en la poursuivant en quelque sorte dans les détails avec son Dictionnaire des institutions y mœurs et coutumes de la France. Il y

a peu de livres aussi utiles que celui-là pour lire avec fruit les histoires générales ou particulières de notre patrie; c'est le Vade^ mecum de celui qui veut étudier avec soin l'histoire de France. 11 appartient à la collection d'histoire universelle de M. Duruy.

L'Académie des sciences morales et politiques a aussi suscité deux ouvrages importants sur les institutions militaires de la France, l'un de M. de la Barre du Parcq, professeur d'art et d'histoire militaires à l'Ecole de Saint-Cyr, et l'autre de M. Boutaric, archiviste aux Archives de l'Empire. Le premier, intitulé : Histoire de fart de la guerre ^ est plus précieux pour la partie technique des institutions militaires et pour la période moderne. L'ouvrage de M. de la Barre du Parcq est divisé en deux parties : l'histoire de l'art de la guerre avant l'usage de la poudre, et l'histoire de cet art après cette invention. On voit par là que le moyen âge doit tenir une grande place dans les études de l'auteur. 11 n'a pas seulement montré que l'art militaire du moyen âge était inférieur à l'art antique; l'invention de la poudre, qui le transforme, nous amène déjà aux temps modernes. L'Histoire de la fortifcation permanente^ traduite de l'allemand par le même auteur, contient aussi sur les châteaux, les forteresses au moyen âge, l'attaque et la défense des places, des renseignements intéressants même pour l'histoire générale. Qui veut bien connaître l'histoire d'une époque ne doit négliger aucun de ses côtés; c'est pourquoi nous conseillerions d'étudier toujours les guerres en ayant sous les yeux quelqu'un des ouvrages d'art et d'histoire militaires fait par un homme du métier comme ceux publiés par M. Vial ou de Fonscolombe à la librairie militaire de M. Dumaine.

M. Boutaric, qui a refait son ouvrage après avoir partagé le prix avec M. de la Barre du Parcq, a porté tout son effort sur les institutions militaires du moyen âge qu'il connaît si bien. Les institutions militaires sous les Gaulois, sous les Romains, sous les deux premières races, les institutions féodales, la composition des armées royales depuis Hugues Capet jusqu'à Charles VII

les premières mesures prises pour l'établissement d'une armée permanente, enfin les principaux changements survenus dans l'organisation de l'armée jusqu'à nos jours, M. Boutaric a tout étudié sur des documents originaux, soit imprimés, soit inédits. M. Boutaric a suivi dans cette étude la voie qui lui avait été ouverte par un auguste écrivain dans ses Études sur le passé et Tavenir de Vartillerie^ dont le premier volume renferme, sur l'organisation générale de l'armée aux xiv% xv" et xvi® siècles, dos recherches neuves et savantes, et des vues ingénieuses ou profondes qui ont jeté de vives lumières sur ce sujet.

Les encouragements du ministère de l'instruction publique ont mis M. Jourdain à même de nous donner une Histoire de V Université de Paris. Elle eût manqué à la connaissance de l'ensemble de nos institutions sur le moyen âge, et elle nous initie aux différentes doctrines qui ont jeté avec certains noms le plus d'éclat sur cet antique enseignement, en même temps qu'elle nous révèle les principales phases administratives par lesquelles a passé cette institution si renommée. C'est une des publications le plus heureusement conçues, le plus consciencieusement exécutées, et il faut espérer qu'elle sera menée à bonne fin.

Nous devons encore à l'initiative de l'Académie des sciences morales et politiques un certain nombre d'ouvrages où l'étude des faits économiques se mêle à celle de l'histoire. Ce sont ceux qui traitent de l'histoire et des conditions des différentes classes de la société aux différentes époques de notre passé. Le livre de M. Dareste de la Chavanne, intitulé Histoire des classes agricoles, est un des premiers en ce genre comme ouvrage d'ensemble. C'est l'histoire des campagnes et des populations qui les habitent depuis l'époque gauloise jusqu'à la révolution française. Les conditions d'existence des populations rurales à chaque époque de notre histoire , les états successifs de l'agriculture , les vicissitudes de la propriété, le colonat, la mainmorte, le servage, les gouvernements seigneuriaux et toutes les institutions d'autrefois,

avec leurs caractères économiques, juridiques et politiques, toutes les parties de ce vaste et intéressant sujet ont été étudiées sur des documents originaux ou des ouvrages publiés en France et à l'étranger, et exposées dans un ordre méthodique, de sorte que ce livre est bien sur la matière un résumé de la science contemporaine.

Quoique l'ouvrage de M. Dareste de la Chavanne soit le plus complet sur la matière, on peut cependant consulter encore avec fruit, pour les détails ou pour certaines époques, d'autres livres qui l'ont aidé lui-même à traiter avec soin de ce sujet. Ce sont les deux Histoire des Paysans, de M. Leymarie et de M. Bonnemère. Elles sont faites toutes les deux d un point de vue moins administratif et économique que celle de M. Dareste. On y retrouve un peu plus la vie de ces classes, les sentiments, les douleurs, les vicissitudes de ces générations, la part qu'elles ont pu prendre dans les grands événements et les révolutions du pays. Elles rendent davantage à ces populations la place qu'elles doivent occuper dans notre histoire générale, mais elles portent quelquefois la marque des préoccupations de notre temps. V Histoire des classes rurales y de M. Doniol, se rapproche davantage de l'ouvrage de M. Dareste, elle le vaut souvent pour l'étendue et la solidité. Si elle n'est pas aussi bien écrite et aussi méthodiquement disposée, elle pénètre parfois dans les parties les plus obscures du sujet et abonde en détails souvent ignorés ou oubliés. L'Histoire particulière de la condition de V agriculture et de la classe rurale en Normandie au moyen âge, par M. Léopold Delisle, est, sur un point particulier de notre sol, une étude dans laquelle l'auteur a apporté cette précision de connaissances qui lui est familière, et qui est toujours puisée aux sources les plus pures et les plus authentiques.

L'histoire des classes laborieuses des villes , c'est-à-dire des différents métiers et des corporations diverses qui renferment comme les antécédents et le passé de notre industrie nationale , les conditions variées, les régimes changeants, les révolutions qui ont affecté

ces générations de travailleurs, méritaient bien aussi d'être étudiés et remis au jour. VHistotre des classes ouvrières de M. E. Levasseur est due à l'initiative de l'x^cadémie des sciences morales et politiques. Le rapport de M. Hipp. Passy a dit de cet ouvrage : «r C'est une œuvre non moins considérable par la plénitude et le fini de l'exécution que par l'étendue. L'auteur a scruté jusqu'aux moindres vestiges du passé. Après avoir examiné les conditions de la classe ouvrière dans les Gaules, sous la domination romaine, il a suivi ces classes dans leurs développements à travers les siècles, signalant avec habileté toutes les transformations qui sont venues se réaliser successivement dans les modes et dans les formes de son existence. Croisades, formation des communes, révolutions commerciales, progrès des arts industriels, découverte de l'Amérique, abondance inattendue des métaux précieux, essor de la navigation, il n'est pas un événement historique dont il n'ait réussi à caractériser et à mesurer l'importance. Rien ne manque au tableau qu'il a présenté des choses du passé, et ce tableau, composé de sept parties répondant à autant d'ères successives, a été tracé d'une main savante et ferme, n Nous n'ajouterons rien à cet éloge. VHistotre des classes laborieuses de M. du Cellier, qui avait concouru avec M. Levasseur sur le même sujet, mérite aussi d'être citée. Les deux ouvrages s'accompagnent et se complètent souvent. Nés sous la même inspiration, composés selon la même méthode, avec une conscience égale , ils font honneur à l'Académie qui les a suscités et aux auteurs qui les ont entrepris avec succès.

Pour en finir avec les ouvrages qui traitent des matières économiques en même temps qu'historiques, il ne faut pas oublier deux livres encore : Y Histoire de V impôt en France de M. Clamageran , docteur en droit. Ses vues et ses découvertes sur l'histoire des impôts directs et indirects,, sur leur recette, leur objet et leur perception; les détails sérieux qu'il nous donne sur la condition financière de l'ancien domaine royal , sur les droits féodaux et communaux, enfin sur l'administration de Charles V et de Charles VII,

peuvent servir parfaitement à éclaircir l'histoire générale. VEssai sur rappréciatian de la fortune privée au moyen âge de M. Leber est indispensable également pour se rendre compte des variations des signes des valeurs pendant cette époque.

Nous voudrions bien , pour achever de faire connaître tous les ouvrages qui peuvent avoir contribué depuis vingt années à éclairer notre passé, rappeler beaucoup d'histoires particulières de provinces ou de villes et de curieuses monographies où se sont souvent distingués nos savants, nos archivistes et nos écrivains de la province. Mais ici nous sommes obligé, à notre grand regret, de nous borner et même de citer seulement les ouvrages qui nous ont paru les plus considérables ou les meilleurs. La Société des antiquaires de Normandie suscite toujours d'excellentes études; nous pouvons citer parmi elles les Insurrections populaires en Normandie pendant V occupation anglaise au xv' siècle ^ de M. Puiseux, et les Etats de Normandie sous la domination anglaise^ de M. Beaurepaire. Les sociétés savantes de la province fournissent presque toujours les histoires provinciales, municipales ou locales. Parmi les ouvrages les plus distingués, nous citons \ Histoire de la commune de Montpellier y par M. Germain, doyen de la faculté de Montpellier, membre correspondant de l'Institut. En nous faisant connaître tout à fait au vrai le passé de cette ville, si célèbre au moyen âge, elle peut être citée comme un modèle de ce genre de travail pour l'érudition, l'inleHigence et l'art. \1 Histoire du commerce de Montn pelliery du même auteur, est comme un appendice nécessaire de l'ouvrage précédent, mais il renferme aussi sur tout le commerce du midi de la France les renseignements les plus intéressants. En marquant sa place au commerce dans l'histoire de Montpellier, M. Germain la lui restitue également dans l'histoire collective du commerce européen.

Citons maintenant parmi les histoires particulières ïHistoire de Lorraine f par M. Digot; ÏHistoire du Roussillon, par M. Guiraud de Saint -Marsal; l'Introduction à l'Histoire générale du Languedoc par

136 ÉTUDKS HISTORIQUES.

les Bénédictins f de M. E. Thomas; Y Histoire des ducs et comtes de Champagne^ par M. Arbois de Jubain ville; Y Histoire du comté de Foixy par M. H. Castillon; Y Histoire des comtes de Toulousey de M. MoHne de Saint-Yon; \e Résume de l'histoire de F Etat et comté souverain de Provence y par M. Rouchon-Gaignes; La Bourgogne depuis son origine^ de M. Dubois; Le Gouvernement de Normundie^ de M. Hippeau; La Bretagne du f* au xii' siècle^ de M. Aurélien de Courson; Y Histoire de la province du Maine, de M. Lepelletier; enfin Y Histoire de Chartres, de M. de l'Epinois, et Y Histoire de la ville de MontdidieVy de M. de Beauvillé. Il nous faudrait étendre beaucoup cette liste pour rendre justice à tout le monde. On peut voir par là cependant qu'il y a peu de provinces ou de villes qui ne participent au mouvement historique qui a pour but d'éclairer de nouvelles lumières le passé de notre patrie.

Le Français est, de tous les peuples européens, l'un de ceux qui voyagent le moins à l'étranger. Il aime à rester chez lui. La facilité et la rapidité des moyens nouveaux de communication ont commencé seulement à l'arracher un peu à son foyer. C'est aussi parmi les peuples civilisés l'un de ceux qui aiment encore le moins, malgré des progrès récents et réels , à apprendre les langues étrangères et à lire des livres étrangers. Est-ce à ces deux raisons, parmi d'autres, qu'il faut attribuer, en comparaison avec les ouvrages qui traitent de la France, le petit nombre des livres qui traitent des histoires étrangères? Il faut rendre cependant cette justice à notre pays, que ces ouvrages sont beaucoup moins rares qu'autrefois, et que la moisson de notre compte rendu pour les dernières années est loin d'être sans valeur. Il y a même, nous devons le dire, pour l'histoire de certains pays étrangers au moyen âgé, des ouvrages considérables d'histoire, soit générale, soit par-

ticulière; et les pays mêmes dont ils traitent pourraient, à bon droit, nous en envier quelques-uns^

Voltaire et Montesquieu, on le sait, avaient donné à la France du xvm® siècle, en lui révélant l'Angleterre, le goût des institutions constitutionnelles. 11 n'est pas étonnant que les écrivains français, voyant leurs compatriotes épris au xix® siècle de ces institutions représentatives, aient essayé, pour leur enseignement, de leur montrer l'histoire d'un peuple libre et le jeu des institutions modernes. M. Guizot, dans sa carrière de professeur, et Augustin Thierry, dans un brillant ouvrage amélioré encore pendant ces dernières années, avaient précédemment donné l'exemple. 11 a été suivi. M. Guizot, en publiant dans la période de temps qui nous occupe son Cours de 18221 sur les origines et les développements de la Constitution anglaise y avait montré qu'il restait fidèle à ses prédilections historiques comme à ses convictions. M. Camille Rousset, qui s'est fait connaître depuis par un ouvrage de plus longue haleine sur l'histoire moderne, nous a, sur ses traces, donné la Grande Charte ou l' Etablissement du régime constitutionnel en Angleterre. C'est une étude historique et politique, faite de trèsprès sur les sources, exposée avec l'intelhgence complète de la matière, et revue, du reste, par M. Guizot lui-même, afin que rien n'y paraisse manquer. Une publication posthume du regrettable Le Huérou, Histoire de la Constitution anglaise y traite le même sujet cependant d'une façon étendue et précise à la fois, même après ce travail. Pour en finir avec les ouvrages qui ont pour objet de faire connaître le jeu des institutions anglaises au moyen âge, il faut citer le livre de M. Wallon , intitulé Richard II ou une Révolution en Angleterre. On y voit la constitution même d'Angleterre mise à l'épreuve par des troubles qui aboutirent à un changement de dynastie. Les faits y sont racontés avec exactitude et précision, en même temps que leurs causes sont exposées avec une parfaite connaissance des choses. Cet ouvrage a beaucoup plus de valeur que la Jeanne iArç du même auteur.

Deux écrivains ont tenté de nous donner une histoire complète de l'Angleterre. M. de Bonnechose n'avait pas craint d'aborder les origines mêmes de la Grande-Bretagne après x4ugustiii Thierry. C'était dans son ouvrage intitulé Les Quatre Conquêtes de V Angleterre^ par les Romains, par les Anglo-Saxons, par les Danois, par les Normands. Il y ramenait à sa mesure l'influence des races qui s'étaient succédé sur le sol britannique , et montrait la continuité des mêmes institutions et des mêmes mœurs sous les dominations les plus diff'érentes. C'était, dès l'origine même, attester la permanence et la ténacité du caractère de ce peuple insulaire. Encouragé par ce succès, M. de Bonnechose a voulu nous donner l'histoire d'Angleterre tout entière jusqu'à nos jours; il a achevé son œuvre en quatre volumes. On ne peut pas trop reprocher à M. de Bonnechose, qui écrivait l'histoire d'Angleterre, d'avoir été un peu trop Gdèle à la méthode anglaise, au moins avant Macaulay. Il est simple, clair, raisonnable, un peu froid, facile à lire; mais il manque parfois d'originalité et de couleur. Son Histoire n'en est pas moins ce que nous avons maintenant de plus complet et de plus au courant de la science sur ce sujet. Elle a été justement honorée d'une récompense académique; à côté d'elle, on peut cependant citer encore \ Histoire d Angleterre de M. J. A. Fleury, membre de l'Université. Moins volumineuse, moins complète pour ce qui regarde les institutions, elle est plus vive, plus rapide, plus colorée, et se termine par un tableau politique et économique de l'Angleterre moderne , qui est dû à la science étendue et à la plume exercée de M. V. Duruy.

Si l'on professe en France de l'estime pour l'Angleterre, c'est de la tendresse qu'on y a toujours éprouvé pour l'Italie, au moins dans le monde littéraire; aussi l'Italie a-t-elle partagé avec la Grande-Bretagne la prédilection des écrivains qui se sont occupés de l'histoire des peuples étrangers, et l'on peut dire que cette tendresse, en s'élevant dans les hautes sphères de la politique, n'a peut-être pas été étrangère aux grands événements qui n'ont plus

permis de regarder l'Italie comme une expression géographique depuis qu'elle est devenue un royaume. M. Edgar Quinet, dans ses Révolutions ^Italiey a fait comme la philosophie des grandeurs et des infortunes de celle qu'on appelait alors la Niobé des nations. C'est un livre d'inspiration et d'amour qui comporte cependant de temps en temps des tableaux singulièrement frappants de certaines époques et des portraits de personnages faits de main de maître. L'imagination ne nuit pas plus quand on traite de l'histoire italienne, que la froide raison ne nuit quand on traite de l'histoire d'Angleterre. Ces qualités cependant demandent toujours en histoire à être balancées l'une par l'autre, quoique dans des proportions différentes selon les sujets. L'imagination dans les Révolutions i Italie y de M. Ferrari, vient plus de la tête que du cœur; elle est plus philosophique que dramatique, et tient plus du système préconçu que d'une conviction chaleureuse. Appliquer les théories de Hegel aux mille vicissitudes de l'histoire italienne, à de grandes et à de petites révolutions qui résistent à la synthèse et défient l'analyse, n'est certainement pas l'œuvre d'un esprit ordinaire. 11 y a, en effet, beaucoup de force et beaucoup de science dans le livre de M. Ferrari, que nous faisons nôtre, puisqu'il a été composé en France, dans notre langue, et quand l'auteur était presque Français. M. Ferrari a trouvé certaines lois du développement de l'histoire italienne à l'époque de la lutte célèbre du sacerdoce et de l'empire. Nul n'a pénétré mieux que lui dans l'esprit des plus petites communes ou républiques italiennes du moyen âge, dans le caractère propre de ces institutions , dans les tendances de toutes ces factions qui se supplantent, se renversent les unes les autres, et font de l'histoire italienne une succession de révolutions que l'auteur énumère avec complaisance, et qui ne sont qu'une continuelle révolution. La partie moderne, le quatrième volume, est moins remarquable; mais l'historien de l'Italie au xvu* et au xvni* siècle n'agit-il point sur une nature morte? L'Italie a été réveillée au milieu du xix® siècle d'un long sommeil. Qu'elle

lûO ÉTUDES HISTORIQUES.

fasse seule maintenant, si eile peut, de grandes choses et des choses justes, les prédilections et les sympathies des historiens français ne lui manqueront pas.

M. J. Zeller, professeur d'histoire à l'Ecole normale supérieure et à l'Ecole polytechnique, a tenté d'écrire une histoire de l'Italie depuis la chute de l'empire romain jusqu'à nos jours. C'est un résumé en un volume qui contient plutôt un plan de l'histoire d'Italie que cette histoire elle-même. Le sens, le mouvement général vers l'unité, les divisions logiques s'y trouvent; les événements principaux et les personnages sont à leur place. Mais l'ouvrage manque de développements et d'étendue. Le même auteur, dans un volume intitulé Episodes de l' histoire d'Italie, et qui contient l'histoire des Vêpres siciliennes, de Nicolas Rienzi, de la prise de Rome par le connétable de Bourbon, et de Mazaniello, s'est essayé dans des peintures de tableaux ou des portraits de personnages qui ont fait époque dans cette histoire. Il serait à désirer qu'il pût étendre ainsi son résumé de 5oo pages de l'histoire d'Italie, pour en faire une histoire générale véritable.

Nous n'avons pas manqué non plus d'ouvrages qui aient traité de certains points particuliers de l'histoire italienne ou qui aient fourni des documents pour la faire. M. Mary Lafon a tenté de nous donner une histoire de Rome moderne depuis l'invasion des Barbares jusqu'à nos jours. Son livre traite surtout de Rome au moyen âge. 11 n'y faut pas chercher, il s'en faut, la science et l'intelligence de l'historien allemand Gregorovinus qui a traité le même sujet. C'est cependant un livre qui se fait lire avec intérêt. M. Léon Galibert a fait pour Venise ce que M. Lafon avait tenté pour Rome. C'est un ouvrage à la fois plus beau, plus consciencieux et plus érudit que celui de M. Mary Lafon, et il est dans de bonnes proportions. Il y avait quelque chose à faire même après M. Daru. Il y a plus d'intérêt et de mouvement dans cette nouvelle histoire de Venise. Les sciences, les lettres et les arts surtout y occupent plus de place, c'était justice. L Histoire de h conquête de Naples par

Charles d'Anjou, de M. Alexis de Saint-Priest, est sur un autre sujet un ouvrage bien étudié, bien compris et exposé avec intérêt et avec talent. Il fait suite à d'autres ouvrages plus anciens, que nous ne pouvons rappeler, comme ÏHistoire de la conquête de Naples et de la Sicile par les Normands ^ de M. de Bazancourt. M. Ozanam avait une prédilection pour les sujets italiens. Il l'avait déjà montrée dans un de ses premiers ouvrages, Dante et la Philosophie catholique. Ses dernières publications , intitulées Documents sur l'Italie du vni* au  III* siècle y et Les Poètes franciscains y ouvrages ébauchés seulement, contiennent d'heureuses indications et des vues qui ne sont pas à négliger. Les Couvents dltalie^ par M. Dantier, fruit d'une inspiration analogue , achèvent de nous faire connaître un côté de la vie italienne au moyen âge. Jérôme Savonarole, sa Vie et son Histoire, de M. Perrens, nous annonce déjà que nous allons toucher à une autre époque , celle de la Renaissance et de la Réforme. Cet ouvrage est l'un des plus consciencieux et des plus intéressants auxquels les différents épisodes de l'histoire italienne aient donné lieu. M. Perrens, en entreprenant de traiter de ce personnage, avait à rivaliser avec un historien allemand, un italien et un anglais, tous de dates récentes aussi. Il a soutenu la lutte à l'honneur de son pays.

La Péninsule espagnole, après l'Angleterre et l'Italie, est la contrée qui a suscité pour le moyen âge le plus de travaux. Il faut citer en première ligne YHistoire dEspagne, de M. Rosseuw Saint- Hilaire, commencée depuis longtemps et poursuivie avec tant de soin et de persévérance par l'auteur. Les origines de l'Espagne et le moyen âge y occupent six volumes. L'époque romaine, la conquête et la monarchie gothique, l'invasion et l'occupation arabe , la persistance du christianisme sous la domination mahométane et la croisade continue à l'aide de laquelle les chrétiens reprennent peu à peu le terrain perdu, ont trouvé, dans M. Rosseuw Saint-Hilaire , un historien savant, animé et convaincu. Son ouvrage a été couronné par l'Académie française. Un épisode de l'histoire de l'Espagne a trouvé dans M. Mérimée un peintre liabile

qui sait bien donner la vie à tout ce qu'il touche : c'est Y Histoire et le Règne de Pierre III. Les deux ouvrages de M. Ferdinand Denis et de M. Bouchot sur Y Histoire du Portugal ne sont pas d'aussi longue haleine que l'histoire espagnole de M. Rosseuw Saint-Hilaire. Le Portugal, qui n'est qu'un démembrement de l'Espagne, ne comportait peut-être pas plus d'étendue. L'histoire de M. Bouchot est plus poli tique, celle de M. Ferdinand Denis est plus narrative et pittoresque.

La Russie n'a fourni d'intéressant pour le moyen âge que l'Histoire et la description de la Russie par M. de Romey et Jacobs. Encore les origines et les commencements de la Russie dans cet ouvrage tiennent-ils assez peu de place.

C'est le cas de rappeler ici la collection de r Univers pittoresque, ou Histoire et Description de tous les peuples , de leurs numirs, coutumes et industries, publiée par Firmin Didot frères. C'est à la fois de l'histoire, de la géographie et de la peinture de mœurs. La plupart des ouvrages publiés datent d'une époque antérieure à celle dont nous nous occupons. C'est .pourquoi nous n'en pouvons rendre un compte détaillé. Parmi les plus récents, F Espagne, la Sardaigne et la Corse, de MM. J. Lavallée, Frédéric Lacroix, Grégory et Colonna; la Pologne, de M. Forster, méritent d'être signalées. M. Duruy avait aussi entrepris de publier, avec la collaboration d'un certain nombre de professeurs et de savants, une Histoire universelle, mais dans des proportions moins étendues et d'après une méthode plus politique. LHistoire de France de cette collection est de lui. Parmi les autres ouvrages de cette collection que nous n'avons pas cités déjà, nous rappellerons VHistoire des Etats Scandinaves, de M. Geffroy. C'est ce que nous avons de plus complet, de plus neuf et de plus sérieux sur ce sujet. Les éludes de M. Geffroy l'ont préparé à des travaux d'un intérêt plus vif et plus particulier sur l'époque moderne. La Suède, sur une époque qui touche encore au moyen âge, a suscité aussi un ouvrage intéressant de M. A. de Flaux , Histoire de la Suède pendant la vie et sous le règne de Gustave-Wasa /•''. C'est à la fois l'histoire d'un homme et celle

d'une révolution politique et religieuse dans ces froides régions; elle a été étudiée avec conscience et racontée avec intérêt.

Il n'y aurait plus maintenant, pour achever la revue des ouvrages publiés depuis vingt ans sur l'époque du moyen âge, qu'à glaner çà et là quelques livres intéressants sur divers sujets. L Histoire de laPologney de M. Ghodzko, contient quelques chapitres intéressants sur les premiers temps de cette nation malheureuse. M. G. Paganel, dans son Histoire de Scanderberg, nous a donné le récit intéressant d'un héros et de la lutte opiniâtre d'une petite province à l'orient de l'Europe contre la puissance croissante des Turcs, maîtres de Gonstantinople. Les Écossais en France et les Français en Ecosse, de M. Francisque Michel, consacrent heureusement le souvenir des anciennes liaisons qui avaient existé longtemps entre la France et l'Ecosse lorsqu'elles étaient toutes deux les ennemies de l'Angleterre, et que les besoins de la lutte faisaient de ces deux puissances des alliées naturelles.

L'Europe du moyen âge, si religieuse et si guerrière, n'a pas été étrangère au commerce même maritime ; la science historique française ne l'a pas oublié. Le droit maritime international considéré dans ses origines et dans ses rapports avec les progrès de la civilisation de M. Eugène Gauchy, et YHistoire des origines, des progrès et des variations du droit maritime international de M. L. B. Hautefeuille contiennent sur les relations maritimes des peuples chrétiens entre eux, ou des chrétiens avec les Arabes, des renseignements intéressants pour l'histoire. G'est au midi en Italie, et au nord sur les côtes de la Baltique que se sont trouvées, à cette époque, les deux plus grandes puissances commerciales. M. du Seine, dans sou Histoire de la marine de tous les peuples , a consacré une partie do son premier volume à l'histoire commerciale des républiques italiennes du moyen âge. M. Worms et M. Roux de la Rochelle ont traité à fond ï Histoire générale de la ligue hanséatique. Avec ces deux ouvrages érudits et consciencieux, on peut se faire une idée nette et complète de cet intéressant sujet. M. Worms a été couronné par

itiU ÉTUDES HISTORIQUES.

l'Académie des sciences morales et politiques, tr Dans son ouvrage solidement nourri de l'érudition allemande, dit M. Giraud, rapporteur, M. Worms a puisé avec avantage et discernement dans les monuments volumineux de la littérature historique. Il a su éviter les inconvénients d'une trop grande abondance de matériaux. Ecrivant pour des Français sur un sujet germanique , il a su se borner, n

Les voyages hardis sont à toutes les époques les préludes de l'établissement des relations des peuples entre eux , et les voyageurs frayent la voie au commerce. Les générations aventureuses du moyen âge ne pouvaient manquer d'être fidèles à cette loi. Nous le savions déjà par les documents * qui nous avaient montré les côtes de l'Amérique découvertes et nommées à cette époque par des pirates normands. M. Gharton a rassemblé et groupé avec art, dans un ouvrage intitulé Les Voyageurs au moyen âge, les faits les plus intéressants et les plus authentiques sur ce sujet. M. Sainte-Marie Méril a traité un point particulier de la matière dans son livre de La mer Notre au moyen âge, Cajjfa et les colonies génoises. Enfin, M. Pauthier fait dans ce moment une publication du plus haut intérêt en éditant pour la première fois le Livre de Marc Poly le célèbre voyageur vénitien qui fut le conseiller privé et le ministre plénipotentiaire de l'empereur mongol Koubelaï- Khan, selon la copie française, authentique, donnée, en 1807, par Marc Pol lui-même à Thiébault de Gipoi. M. Pauthier, qui édite cet ouvrage d'après deux manuscrits inédits du xiv* siècle, l'accompagne de commentaires géographiques et historiques, tirés des principaux écrivains orientaux, et ajoute ainsi encore un prix de plus à une publication destinée à un vrai succès auprès du public savant.

Tel est l'ensemble des principaux travaux exécutés depuis une vingtaine d'années sur le moyen âge. Nous espérons n'en avoir pas oublié d'importants parmi ceux qui traitent de l'histoire politique proprement dite, ou qui peuvent servir à l'éclairer d'une manière générale. D'après cette liste, trop longue peut-être, et où cepen-

dant il pourrait se trouver encore des omissions que nous regretterions, si elles nous étaient signalées. On peut voir que ni le zèle, ni la science, ni le talent n'ont manqué aux études historiques. Nous n'avons pas voulu juger les ouvrages au fond; nous n'en avons pas le droit. Nous nous sommes contenté de constater l'utilité qu'ils pouvaient avoir pour la connaissance de l'histoire du moyen âge. C'est tout ce qu'on nous demandait, et, en terminant, nous pouvons dire, à l'honneur du paiys, que ces dernières années ont été bien loin d'être stériles pour l'objet que ces travaux avaient en vue. Si nous osions en donner une preuve, nous rappellerions le fruit que nous en avons tiré nous-même en lisant pour la première fois, ou en relisant bon nombre des ouvrages qui figurent dans ce Rapport.

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