RÉVOLUTION
Avec Louis XVI, nous entrons dans la période révolutionnaire. Tous les travaux qui ont été faits en France depuis 1868, même sur les premières années du règne, n'ont eu en vue que les grands événements et la terrible catastrophe qui le terminent. Ce sera
* 1 vol. in -8*, par Pierre Margry. * P. Margry, 1 vol. in -8*. Paris,
Paris, lib. Tross, 1867. Challamel, 1867.
pour notre époque un grand honneur que davoir abordé avec résolution, sinon avec calme, l'histoire de la Révolution française. La génération qui a précédé la nôtre eu était encore à la légende. On eût dit que vainqueurs et vaincus revivaient dans leurs descendants pour se retrouver encore sur la brèche en face les uns des autres. Â ces seuls mots, 1789, 1793, la Révolution, la République, la Terreur, les passions mal éteintes renaissaient : on se croyait obligé de se signer avec effroi, ou de serrer les poings avec frénésie. De chaque côté on convenait que cette époque était unique dans les annales du monde; que rien de pareil ne s'était vu auparavant, ne pourrait se revoir à l'avenir. La révolution était un fait en dehors, au-dessus des lois de l'Histoire; un fléau ou une merveille, mais à coup sûr un prodige.
L'accord s'arrêtait là. Les uns, empruntant le style hyperbolique de Bossuet, montraient les puissances de l'enfer déchaînées, ffla fumée qui sort du puits de l'abîme, le mal incarné chez tous ceux qui, de près ou de loin, avaient eu part au mouvement; la Convention était une assemblée de démons, chacun de ses actes un crime, chacun de ses membres un monstre vomi des enfers. 7)
Passait-on dans l'autre camp, ici les discours changeaient. On portait des gilets à la Robespierre , on se redressait en parlant de la (T Sainte-Montagne ; d tous les personnages de la Révolution étaient des géants, des titans, des héros; pauvres avortons, les hommes nés après eux étaient comparés à des pygmées. Tout acte des révolutionnaires, même le plus injustifiable, était noble, grand. On admettait la Terreur, on réhabilitait Marat, on admirait l'impur Hébert. Ce n'était plus de l'admiration, c'était du fétichisme.
Nous n'en sommes plus là aujourd'hui. Le temps a marché, ce maître impartial qui apaise les passions les plus violentes et rend aux événements, comme aux acteurs, leurs véritables proportions. Des révolutions nouvelles, en mettant encore une fois aux prises les idées et les hommes, ont éclairé d'une lumière inattendue des
faits auparavant obscurs. Et, d'autre part, en fouillant dans la poussière de notre passé historique, on a reconnu que les principes de 1789 avaient des antécédents, et les hommes de la Convention, des ancêtres. La commune de Paris s'est substituée aux représentants de la France avec Etienne Marcel, comme avec Robespierre et Saint-Just; Charles V a été forcé, avant Louis XVI, d'en adopter les couleurs; les massacres de septembre ont eu leur modèle du temps des Armagnacs et le jour de la Saint-Barthélémy; avec de légères modifications, les décrets contre les protestants après la révocation de l'édit de Nantes rappellent la loi des suspects ; les femmes attroupées demandaient du pain dans les rues de Paris le 3 août 1709, comme dans celles de Versailles le 5 octobre 1789, et avant d'aller à Coblentz, avec Condé, chercher les baïonnettes prussiennes, la noblesse était venue à Bruxelles, avec le plus illustre de ses ancêtres, implorer contre la France l'épée des Espagnols. Si la Révolution française rentre dans les lois historiques, et n'a fait que reproduire, dans de plus grandes proportions, des faits antérieurs, elle a donc eu des causes naturelles; elle a dû être soumise à des lois, dont peut-être les acteurs du drame n'avaient pas conscience; elle a dû suivre un ordre logique. On s'est mis à l'œuvre, on a cherché.
Le xvni* siècle avait été pour l'Europe une époque de transformation profonde. Le pouvoir avait changé de main, la vie s'était définitivement transportée du midi au nord. Depuis sa révolution de 1 688 , l'Angleterre marchait à pas de géant ^ : en 1 7 1 3 elle est à Gibraltar, en 1788 à Calcutta, en 1763 à Québec; dans quelques
^ Nous n'avons pas eu l'occasion d'en sens et ia portée. Ce sont des Études et
parler d'une façon légitime, dans ce Rap- portraits pour servir à l'histoire; ce n'est
port, à propos du xvin* siècle, pas même pas une histoire. Bolingbroke, Horace
quand nous avons rencontré l'œuvre si Walpole, Junius, l'homme masqué de oc
sérieuse pourtant de M. Chartes de Ré- temps-Iè, Burke et Fox ont seuls été étu-
musat, L'Angleterre au iviif siècle, 3 vol. diés, et ont fourni l'occasion d'excellents
in-8% Didier, 1866. L'ouvrage porte ariides dans la Revue des Deux-Mondes, un sous-titre, qui en indique mieux le
années elle sera en Australie; des bouches du Saint-Laurent à celles du Ganfje, de Portsmouth jusqu'à Bombay, ses innombrables vaisseaux déploient sur les mers leur pavillon dominateur. Mais à l'autre extrémité de l'Europe, la tête cachée dans les glaces du pôle, les pieds baignés dans les eaux de la Caspienne, s'élève un colosse qui prend la terre pour lui, comme les Anglais ont pris rOcéan. Déjà la Russie a fondé Pétersbourg : elle détruit la Pologne, elle arrache aux Turcs et à la Suède des lambeaux sanglants. Déjà elle étend les bras sur la mer Noire et la Baltique, elle menace Constantinople et Copenhague, (ries clefs de sa maison.*)) Au moment où elle va déborder sur l'Europe, un nouvel Etat jaillit tout armé des flancs de la vieille Germanie; pour coup d'essai, sous son grand fondateur, la Prusse prend le cours supérieur de l'Oder el l'embouchure de la Vistule, et résiste à cinq puissances coalisées pendant sept ans. Bientôt même, les regards cessent d'être fixés sur l'Europe : à deux mille lieues de Paris et de Londres, au bord de mers à peine connues, parmi les savanes inviolées, sur la lisière des forêts vierges, une nouvelle civilisation naît à la lumière en balbutiant les mots d'indépendance et de liberté. Aux noms des deux Pitt, de Frédéric, de Charles XII, de Pierre le Grand, et de Catherine, le lointain écho de l'océan Atlantique vient mêler ceux de Franklin et de Washington.
A cette époque de création et d'activité dévorante , que devient la France, le plus actif de tous les peuples? A l'extérieur, quelle est son œuvre? Nulle. Que fait-elle? Rien. Depuis Law et son système, aucune pâture n'a été donnée à ce besoin de mouvement qui la possède. De Tindécision , de la timidité, de bonnes intentions suivies de reculades; puis des hontes, la marine sacrifiée, le trésor devenu le tonneau des Danaides, l'hospitalité que Louis XIV accordait au roi Jacques refusée par Louis XV au prétendant, Dunkerque démoli, le Canada perdu, les Antilles perdues, l'Inde perdue; la noblesse avec Richelieu en Hanovre, avec d'Aiguillon en Bretagne, avec Soubise à Rosbach, avec M. de Conflans à Crcvelt; le clergé rc^
présenté par les Dubois, les Tcrray, les Rohan; les billets de confession et la bulle Unigenitus; les convulsionnaires et les miracles du diacre Paris; Calas roué vif, Labarre tenaillé, Lally décapité; le roi de France banqueroutier et accapareur, ajoutant au Pacte de famille le Pacte de famine : voilà, en dehors de quelques vains efforts par nous mis en lumière, le résumé véritable de l'histoire de France pendant soixante et dix années.
Tout ce monde d'ailleurs, même celui des privilégiés, sentait bien en Finance qu'il fallait changer quelque chose à l'antique machine , et qu'on souffrait aussi bien des misères du dedans que de la honte au dehors.
Après Montesquieu , après Voltaire , après Rousseau , le maintien de l'arbitraire politique, religieux et social ne pouvait subsister. Il n'était plus possible qu'une des trois classes de la société française , la moins riche, continuât de porter tout le poids au bénéfice des autres , c'est-à-dire le fardeau inique , et non point unique , d'un triple impôt. Subir, pour le roi, la taille, les aides, la gabelle, la grande corvée. Passe encore! si cela pouvait remplir le vide des coffres de l'Etat; mais le gouffre est impossible à combler. Et voici de plus le clergé qui réclame la dîme, la noblesse, les droits féodaux. C'était trop ! beaucoup trop I
Il n'était pas davantage possible de maintenir l'inégalité devant la loi de cette troisième classe, la plus nombreuse, la plus intelligente. Comment empêcher par exemple un soldat de roture, s'il avait la bravoure et le talent, de ramasser une épée d'officier tombée des mains d'un jeune noble, incapable de la faire servir au commandement? Il était également insensé de vouloir conserver, en face des économistes , ces antiques barrières qui divisaient le tiers état lui-même, arrêtaient son activité, la liberté du travail, le développement de l'industrie et du commerce, nous voulons dire les jurandes et les mailriseSy qui consacraient la fortune héréditaire de quelques-uns au détriment de tous les autres.
Le moment est venu. Comme Louis XV l'avait prévu, les chosos
ont duré autant que lui. L'amant de M™* Dubarry va dormir à Saint- Denis du dernier sommeil. Le nouveau roi est plein d'intentions excellentes; à côté de lui, s'il a Maurepas, il a aussi Malesherbes et Turgot. Les cœurs s'ouvrent à l'espérance, les bonnes intentions débordent, les réformes vont commencer.
Mais par où commenceront-elles? Chaque classe de privilégiés prise à part trouve qu'il est juste de détruire lous les privilèges , excepté les siens. Au moindre sacrifice qu'on leur demande, clergé et noblesse ferment leurs oreilles et leurs bourses, invoquant ks lois de la monarchie. Les parlements , auxquels l'opinion publique s'était attachée comme à une ancre de salut, les parlements, privilégiés eux-mêmes, s'opposent avec nn acharnement invincible aux innovations. Qui courbera les têtes, qui brisera les résistances? La France a-t-elle pour la gouverner un Henri IV, un Richelieu, un Louis XIV? Timide, crédule, absorbé dans les petites choses et incapable de s'élever jusqu'à la conception des grandes, le roi jeune et honnête, Louis XVI, a les goûts et les aptitudes d'un bon père de famille, d'un modeste bourgeois. Et la reine? la belle et gracieuse fille de Marie -Thérèse? Dans un siècle plus calme, la France lui aurait souri comme à la duchesse de Bourgogne, si regrettée du sévère Saint-Simon! Mais au temps oii nous sommes, ses légèretés toutes pardonnables seront des crimes; déjà la foule murmure, irritée, le nom de l'Autrichienne. C'est que Turgot est tombé, abandonné de Louis XVI, attaqué par Marie-Antoinette, maudit des nobles, des prêtres, des magistrats et des financiers. Vienne Necker : Necker à son tour tombera, et les espérances trompées se changent en colères, les haines s'amoncellent sourdement. Les scandales éclatent; de bouche en bouche passe le récit de l'affaire du collier, dénaturée, envenimée par la haine; la royauté est traînée sur la sellette. L'aimable M. de Calonne, le fastueux M. de Brienne, se voient dans la nécessité de changer de ton ; il faut en revenir aux réformes : la caisse est vide, le crédit n'existe plus.
Le mot d'États Généraux a été prononcé. C'est du parlement
qu il est sorti. Les magistrats espèrent y voir une comédie solennelle dans laquelle, à la majorité de deux contre un, les ordres privilégiés refuseront de rien céder. Mais Tinstinct de la France ne s'y trompe pas ; d'un bond elle dépasse ces petits calculs égoïstes , que flétrira tout à l'heure la voix de ses représentants. Un inexprimable enthousiasme fait battre vingt-cinq millions de cœurs de Brest à Marseille, et de Dunkerque à Perpignan. La France sera libre, Mirabeau le promet, Sieyès l'écrit, Necker le proclame, et Louis XVI y consent.
Donc, le 5 mai 1789, trente-deux ans, jour pour jour, avant l'heure où un jeune lieutenant d'artillerie , qui compose en ce moment à Auxonne une brochure patriotique , doit mourir captif à Sainte-Hélène, les représentants de la France sont réunis dans la salle des États. Le discours royal est terminé. Maintenant, chacun des trois ordres n'a plus qu'à vérifier ses pouvoirs et délibérer séparément. Gela ne s'est-il point passé ainsi en 161 6? Oui, mais nous sommes en 1789. Mirabeau se dresse foudroyant pour attester la majesté du droit populaire, devant laquelle pâlit la vieille majesté du droit divin : que la cour fasse appel aux baïonnettes suisses, que les Allemands de Bezenval et de Lambesc montent à cheval, que la reine porte ses regards au delà du Rhin, que toutes les forces du passé se coalisent, la nation, confiante dans sa vigueur, méprise les menaces et les trahisons. La Bastille n'existe plus; Lous XVI ramené de Versailles habite au milieu de ses sujets, comme un père au milieu de ses enfants. Dans la huit du U août, les privilégiés sont venus à la tribune abandonner leurs titres vieux de dix siècles , et les échanger contre celui de citoyen. La France possède une constitution. Elle a tenu le serment prêté au jeu de paume : réunis dans l'enceinte du Ghamp-de-Mars , au bruit du canon, sur l'autel de la patrie, Louis XVI et les constituants lèvent la main pour jurer d'observer la loi nouvelle. Gent mille bras sont tendus en même temps. Désormais tous les citoyens sont égaux, tous admis aux charges, aux emplois de toute nature; tous par leur vote ont part
au pouvoir législatif. La conscience est libre, la pensée peut s'exprimer à Taise. L'arbitraire a disparu. La France a une cocarde qui doit faire le tour du monde, elle est armée et debout; au droit divin elle substitue sa jeune devise : la nation, la loi, le roi. La révolution n'est-elle pas terminée?
Elle commence. — A l'enthousiasme succède la réflexion. L'accord fait place à des divisions incurables. Les uns veulent revenir sur le passé, ceux qui ont perdu au régioie nouveau, le clergé et b\s nobles; les autres s'arrêter, ceux qui ont gagné au change, la bourgeoisie; les autres enfm, avancer plus loin. Aussi la confusion est-elle bientôt inexprimable. Les révolutionnaires de la veille deviennent les conservateurs du lendemain; le flot monte sur le flot, les partis succèdent aux partis; après la Constituante, la Législative; après la Législative , la Convention. Le peuple passe d'idole à idole ,d'Eprémesnil, La Fayette, Mirabeau, Barnavé, Péthion, Danton, Robespierre; ils vont du triomphe à la mort, du Panthéon à la voirie. La royauté veut s'enfuir. On la ramène captive aux Tuileries ;^^ elle invoque le sabre des étrangers, elle est brisée au 'ip'£ù>ùt. Et la république naît sur ses ruines , pendant qu'aux quatre! points de l'horizon retentit le lugubre appel : Citoyens, la patrie est en danger!
La République est aussitôt une place assiégée. Partout l'intrigue, la trahison, la mort. Lepelletier, Marat, /poignardés; Dumouriez, traître; les Espagnols à Perpignan, les Anglais à Toulon, les Autrichiens à Condé, les Fédéralistes à Caen, à Lyon, à Marseille; les Vendéens à Saumur; les faux assignats à Londres, les accapatçurs à Paris, l'émeute au Carrousel ; pas de pain, pas d'argent, pas d'armes. Et, aux réalités, ajoutez les chimères : Louvet accusant Robespierre de préparer le trône à Brunswick j Robespierre accusant VeKgniaud d'être l'agent des émigrés 1 Fouquier-Tinvijle ; taille :8a: pkime, Hermann et Villate condamnent, et les innocenta périsèeot.^n face de la statue de la liberté. : . . . J
La terreur est partout , surtout chez, ceux q^uî la.foftt. A, mesuife
que les révolulionnaires deviennent moins nombreux , ils sont plus soupçonneux, plus violents. Que de vides déjà sur les bancs de la Convention! Depuis le 3i mai ceux des Girondins sont déserts; puis les Soixante et treize ont disparu; la tête de Danton est allée rejoindre dans le fatal panier celles de M*"^ Roland et de Bailly. La Montagne est décimée, sanglante, mais toujours debout. L*audace de ces hommes devient gigantesque. Dans leur empressement fiévreux de rompre avec le passé, ils décrètent la chute d'une religion de dix-huit siècles; les divisions du temps et de l'espace, les noms des mois, des jours, des hommes sont changés; les sujets sont devenus des citoyens, les rois des tyrans, Marie- Antoinette de Lorraine, archiduchesse d'Autriche et reine de France, est appelée la veuve Gapet, et 179a, l'an premier!
On ne décrète pas une révolution. La seconde année de l'ère nouvelle n'est pas écoulée, et voici que Robespierre et les siens sont à leur tour précipités dans le néant. La prophétie de Vergniaud est accomplie : Saturne n'a plus rien à dévorer.
Maintenant il faut redescendre la pente de la réaction. La Révolution épuisée se traîne péniblement pendant six ans, de déception en déception.' Les insurrections de la faim alternent avec les émeutes des prétendants. Aujourd'hui la faiblesse, demain la violence; la force nulle part, le désordre partout; la dissolution sociale après la compression. Pourtant il rie faut pas être trop sévère pour les hommes du Directoire et des deux Conseils. La France était fatiguée, découragée, blasée; tant d'efforts et si peu de résultats, quand on avait cru qu'au premier élan les portes du ciel allaient s'ouvrir! L'homme n'est jamais si faible qu'au lendemain d'un jour d'héroïsme : il a dépensé en une heure ce qui lui était départi pour des années entières d'intelligence et de volonté. Les nations sont des horiimes collectifs.
D'ailleurs, ce temps a sa grandeur, lui aussi. Au dehors, la paix après la victoire: Bâle et Campq-Formio, le Rhin et les Alpes conquis; Hoche, Marceau, Bouapart;e, après Mîral)eaU) BaTl>âroux et
Danton. La France possède un eode de lois qui, avec des modifications accessoires, est encore le nôtre aujourd'hui; système décimal des poids et mesures, asiles pour les orphelins, les infirmes et les vieillards, Ecole polytechnique, École normale, Institut, Conservatoire de musique. Conservatoire des arts et métiers, Musée du Louvre, Expositions des arts et de l'industrie, combien d'autres choses encore ont été créées entre les combats et les échafauds! La Convention a sauvé la France de l'invasion; le Directoire a essayé de lui donner la liberté.
La constitution de 1791 a été tuée le 10 août; celle de 1798, le 9 thermidor; celle de l'an ni disparait le 18 brumaire, au bruit des tambours. Un homme, tout-puissant parle génie et la victoire, ramène enfin l'ordre dans la patrie et va la faire profiter du labeur des dernières années. Ce travail incohérent, coordonné par son esprit logique, développé par sa raison pratique, devient la loi solide de la France, et la base de toutes les constitutions nouvelles en Europe.
Voici que la France, comme Rome ancienne, entend prononcer les noms de tribuns et de consuls; bientôt les pièces de monnaie porteront d'un côté cette épigraphe : République française; de l'autre ces mots : Napoléon y empereur. La 82® demi-brigade a combattu en Egypte, comme la lo* légion avait vaincu les Gaules; la monarchie reparaît avec des vêtements républicains, avec un chef qui sait tout, qui voit tout, et dont la volonté n'a pas de limites. Sommes-nous revenus au temps de César?
Le code civil est publié; les évoques sont rentrés dans leurs cathédrales; les préfets ont repris la place des intendants de Richelieu. L'Europe est vaincue à Marengo, Austerlitz, léna, Friedland. — Hambourg et Trieste, Amsterdam et Turin, Bruxelles et Milan sont devenues des villes françaises. Le monde n'a plus que deux capitales : Paris et Rome ; deux chefs : le pape et l'empereur. Sommes-nous revenus au temps de Charlemagne?
On n eflace pas les vieilles nationalités pas plus que les vieiileif)
institutions. Napoléon échouera comme le Comité de salut public. Les plaines de la Russie disparaissent ensevelies sous une couche de neige; la grande armée s*y engloutit, homme à homme, de Moscou jusqu à Vilna. L'horizon s'enflamme du côté de Leipsick à la lueur de trois mille canons. Voici les Russes en Champagne, et la France n'a plus de Thermopyles à leur opposer. Pour la première fois depuis Charles VI, Paris vaincu ouvre ses portes. On peut revenir de l'île d'Elbe, mais les rouges bataillons du Duc de fer ne quitteront pas le plateau du mont Saint-Jean , — et l'on ne revient pas de Sainte- Hélène. Le reste regarde M. de Metlernich. La France est rentrée dans ses limites de 1789, et un roi Bourbon est revenu siéger aux Tuileries.
Tel est ce tableau immense et prodigieusement varié qu'oflrait à l'activité des écrivains ce demi-siècle de notre histoire nationale. Le sujet a tenté plus d'un grand esprit pendant ces vingt dernières années.
La première partie du drame, le règne de Louis XVI et les causes de la Révolution ont été éclairés d'une lumière nouvelle par la publication ou la réimpression de nombreux documents, journaux, pamphlets, mémoires, correspondances. Il faut citer au premier rang la collection Barrière, éditée par la librairie Firmin Didot (Mémoires de M'^ Campariy du baron de Bezenval, de Dumouriez^ Souvenirs de M"" de GenUs, etc.).
Parmi les ouvrages qui datent de notre époque, outre le récit du règne de Louis XVI dans les Histoires générales de MM. Henri Martin, Trognon, Bonnechose, il faut citer Y Histoire de la fondation des États-Unis de F Amérique du Nordy par M. Bancroft. Américain de nation, l'auteur était mieux placé que personne pour entreprendre ce grand ouvrage. M. A. Lacroix , l'éditeur, en nous donnant la traduction des volumes déjà parus, a rendu à la science historique un service signalé.
Mais l'ouvrage le plus important qui ait été publié depuis 1 848 sur
fépoque immédiatement antérieure à 1789, c'est le livre du re- {jretté M. de Tocqueville sur l'Ancien régime et la Révolution \ Jusqu'ici l'on avait bien signalé les causes générales qui avaient amené la chute de ranciénne monarchie; on avait indiqué sommairement . les principaux abus, les injustices les plus criantes; mais trop sou- -venton s'était contenté de déclamer au lieu de prouver. M. de Tocqueville né déclame pas et prouve; modéré par caractère et par conviction, animé du seul désir de découvrir la vérité, de la faire -connaître, il s'est livré à une longue et minutieuse enquête dont il présente au lecteur les résultats; comptes et correspondances des intendants, registres des paroisses, arrêts des parlements, mémoires des contemporains, il a tout dépouillé avec une patience infatigable. .Aussi , pas une assertion chez lui qui ne s'appuie sur un document authentique bu isur un chiffre. Ce livre est une éclatante condammation de la vieille- monarchie. 11 iious montre par les faite que ce gouvernement si ombrageux, si jaloux de son autorité, qui avait la prétention de tout contrôler et de tout réglementer, était en réalité de plus mal informé et lé plus impuissant qui fût jamais. L'arbitraire •était partout; on ne'savait rien éh haut de ce qui se passait en bas; ries véritables maîtres étaient les agents subalternes', chargés d'exécuter eui-mêmas leurs 'propres arrête; au contraire, plus on re- Jnidntait . dâiis da hiérarx^hre des fonctionnaires gouvernementaux, pliis dècroissâltvla puissance^effective; les ministres savaient peu et pouvaient moins encore; le roi — s'il était Louis XV se jouait d'eux, . ou bien -î-rr nç savait rien, : '
. La .partie'la pllus remarquable de ce livre est celle qui traite de .là condition' des différentes classeis de l'ancienne société. Celle du ' paysan, par exemple, a été complètement approfondie. Nous savons ; désormais ce que représentaient aux yeux de nos pères ces mote -redofiildbles : taille^ aides, gabéHe; corvé^e, vingtièmes, dixièmes,
' L'Ancien régime et la Révolution f un 1860, par M. Paul Boiteau; — et Les vol. in-8', i856: — Citons aussi : Etat États provinciaux, de M. Léonce de La> •-& la France avant ijSg, un vol. in -8', vei^ne*
dîme, droits féodaux, intendants, commissaires départis, élus, trésoriers de France, collecteur paroissial. Nous comprenons toute la force de ces motsquie: Law adressait un jour au marquis d'Argenson : ' et Ce sont trente maîtres des requêtes commis aux provinces de qui : dépendent lès nialheurs ou le bonheur de ces provinces, leur abondance ou leur. stérilité. « La révolution était donc inévitable, à moins de sacrifices auxquels les. intéressés n'auraient jamais consenti sans y être contraints.
' Il y a pourtant une lacune regrettable dans ce livre remarquable i à tant d'égards, rr Je ne crois pas, dit 1 auteur, que le véritable amour /de la liberté soit jamais hé de la seule vue des biens matériels qu'elle procure. ?) Il aurait donc fallu nous montrer le travail intellectuel qui s'opère au xvmP siècle, de Vauban à Turgot, avec Montesquieu et Voltaire, Rousseau et Diderot, d'Alcmbert et Beaumarchais. Les souffrances amenées par une mauvaise organisation sociale et l'inégalité n'étaient pas nouvelles; elles ne suffisaient pas pour amener la Bévoliition. Il fallait que lé tiers état sentit sa misère et eût en môfue temps conscience de sa valeur, qu'il pût relever la têle, re- . garder en face les privilégiés, les voir .et les juger; pour qu'il fût . capable de cette hardiéssô, il avait besoin de précepteurs; ces pré- .' cepleurs ont donc leui^ place naturelle dans un livre qui traite des
• causés de la Hévoliition. Mais les opinions religieuses de M. de Toc-
• qùëyillé le mettaient en défiance contre les écrivains matérialistes • ou déistes du xviu® siècle. C'est peut-être dans ce sentiment qu'il faut
chercher la raison de son silence à leur égard.
M. de Tocqueville nous a montré les misères de l'ancien régime et son impuissance. Dans son étude sur Turgot S M. Mastiçr a retracé la plus sérieuse des tentatives faites pour opérer sans révolution la transformation de la société française. Ce livre est divisé en
' Turgot f sa vie et sa doctrine, par A. Eloge de Turgot, Noos insisterions davap-
Mastier, docteur es lettres, i volume tage si Tœuvre ne datait de 1866, et ne
in-8'; A. Durand, éditeur. — Citons aussi se plaçait en deçà des limites de ce Rap-
ie beau discours de M. Henri Baudrillart : port.
trois parties: dans la première, Tauteur raconte avec une grande netteté d'exposition et un savoir approfondi la vie publique et privée de Turgot, son rôle politique dans le xvm^ siècle et le règne de Louis XVI; dans la seconde, il expose les doctrines du grand ministre en métaphysique, en morale, en philosophie et en histoire; dans la troisième, il se livre à un examen fort développé de ces mêmes doctrines, en les comparant à celles des contemporains de Turgot et de ses devanciers. Le sujet de M. Mastier est vaste; et pourtant, après la lecture de son ouvrage, on reconnaît très-vite que l'auteur a rempli entièrement, et non sans bonheur, le cadre qu'il s'était tracé. Turgot avait déjà été plus d'une fois étudié en détail comme ministre ; des écrivains autorisés avaient raconté ses efforts pour établir la liberté du commerce des grains, pour abolir les corporations, jurandes, maîtrises, les corvées et la plupart des impôts d'exception; mais on n'avait point encore suivi pas à pas ce grand homme dans toute sa carrière, en montrant dans chacune des mesures de l'homme d'Etat l'accomplissement d'un rêve du philanthrope ou d'une pensée de l'écrivain. On connaissait peu l'encyclopédiste, le savant, l'émule de Leibnitz et de Locke, le poëte qui, dans des vers éloquents et indignés, a flétri la guerre de Sept Ans. M. Mastier aime Turgot et le connaît sous toutes ses faces. Il nous donne une analyse complète des discours par lesquels le nmiistre de Louis XVI a mérité une place, parmi les fondateurs de la philosophie de l'histoire, à côté de Vico, de Montesquieu et de Herder.- Recommandable par de grandes et belles qualités, le livre de M. Mastier a cependant un défaut qui tient au plan lui-même. Sans doute, en partageant son ouvrage en trois parties : i® vie de Turgot; â^ exposition; 3^ examen de sa doctrine, on obtient une plus grande clarté, mais c'est au prix de répétitions ou de divisions souvent arbitraires qui rompent l'unité de l'ouvrage et lui enlèvent de son harmonie. On sera, du reste, plus indulgent pour ce défaut, si Ton réfléchit que la partie capitale du livre est surtout l'étude des idées philosophiques de Turgot. Gomme l'auteur le déclare dans sa
préface, il n'a entrepris de raconter sa vie que trafin de montrer le milieu dans lequel son esprit s'est développé, d'indiquer l'origine, la filiation et, en quelque sorte, l'histoire de ses idées. t^ Ses nombreux lecteurs ont pu s'apercevoir qu'il y avait parfaitement réussi, et que c'est avec raison qu'il répète, comme l'expression même de la vérité, le jugement porté par Malesherbes sur son* ami : «rll avait la tête de Bacon et le cœur de L'Hôpital, -n
Nous voici arrivés à l'époque même de la Révolution française : ici les livres surabondent, histoires, considérations historiques, monographies, biographies, réimpressions et documents de journaux. Parmi celte foule d'auteurs qui tous ont apporté leur pierre à l'édifice commun, deux se détachent dès l'abord par l'étendue et la valeur de leurs ouvrages, enfin parleurs noms mêmes, qui seuls les recommanderaient à notre attention : MM. Michelet et Louis Blanc.
Dans la préface de son Histoire de la Révolution française ^ M. Michelet revendique l'honneur d'avoir ouvert une voie nouvelle, ff Jusqu'ici, nous dit-il, l'histoire de cette époque avait été écrite au point de vue d'un parti ou d'un homme; chacun avait eu son héros : tel les Constituants, tel les Girondins, tel Robespierre, tî Pour lui, il s'est proposé de mettre en lumière et de montrer à l'œuvre le héros anonyme, le héros aux mille têtes et aux mille bras, le peuple: c'est lui qui a voulu, accompli ou essayé d'accomphr toutes choses, traînant à sa suite ceux qu'une illusion constante nous fait considérer comme les meneurs. M. Michelet émet encore au début de son livre une idée féconde : cril faut, dit-il, en Révolution surtout, da/er ses justices. -n Ces hommes ne sont pas faits tout d'une pièce, comme on a le tort de nous les représenter trop souvent, et comme notre esprit paresseux se les figure. Mille motifs dont il faut tenir compte, mille circonstances imprévues , subites , sont venus changer leur caractère, influer sur leur disposition, les métamorphoser à leur insu. Faites-vous de Saint-Just un buveur de sang? 11 s'écriait dans une pièce de vers en 1791 :
Instruisez-les (les hommes), bourreaux! ne les égorgez pas! Études bisloriqiies. s.j
En faites-vous un philanthrope? Il a rédigé la loi du s s prairial. De même pour Danton. crLes prisonniers, disait-il lorsqu'on s'adressait à lui pour qu'il s'opposât aux menaces de septembre, les prisonniers! Je m'en moque! t» Son expression était plus énergique encore. Pourtant le même homme a dit plus tard : tr J'aime mieux être guillotiné que guillotineur ! d
Maintenant M. Michelet n'a-t-il, comme il s'en flatte, point adopté de héros, et toujours bien daté ses justices? Nous en jugerons nous-mêmes tout à l'heure. Son livre, dans lequel sa puissante imagination s'est donné carrière , est à coup sûr le premier qui ait reproduit l'émotion, le mouvement de la Révolution à chaque époque ; le grand soufile que l'auteur allait respirer au Champ-de- Mars, en contemplant la place dénudée où s'éleva l'autel de la patrie, a passé dans ces pages brûlantes. L'instinct de divination historique qui, lorsqu'il n'égare pas M. Michelet, le sert si merveilleusement, lui a révélé, en une foule d'endroits, la véritable physionomie des faits et des hommes. Il serait diOicile de lire sans être ému son récit de la Fédération, ce jour qu'un fédéré des départements appelait en le décrivant crie plus beau de sa vie.ij Cette joie, cette confiance, qui, pendant quelques heures, firent battre les cœurs de quatre cent mille hommes, ont passé dans l'âme de l'écrivain. Leur enthousiasme est le sien. — La chaleur du récit est une qualité chez l'historien d'une pareille époque. Gomme nous le suivons encore avec curiosité, quand il nous introduit le soir au fond de ce vieux couvent de la rue Saint-Honoré, où quinze cents personnes sont assises, à la lueur de lampes fumeuses, la bouche ouverte, les yeux fixés avec admiration sur cet homme vêtu d'un irréprochable habit bleu, et dont les paroles tombent une à une de la tribune comme celles d'un prédicateur. Ecoutez, c'est Maximilien, l'incorruptible ami de l'artisan Duplay: il démontre comment sans la vertu on ne peut rien faire en ce monde, et comment pourtant la vertu a toujours été en minorité sur la terre. De là M. Michelet nous mène aux Cordeliers où tout est en tumulte , tout
retentit du bruit des discussions passionnées. Pourtant un peu de silence se fait. Marat vient de monter à la tribune. Il dénonce La Fayette et tant d'autres; seul il est obligé de veiller pour tous, de prévoir pour tous. En ce moment môme, le perfide Motier (La Fayette) fait distribuer dix mille tabatières à son effigie, dans le faubourg Saint- Antoine; il est temps que les hommes du i4 juillet se réveillent. Ah! si l'on avait voulu en croire l'ami du peuple! Il y a six mois, on aurait coupé six cents têtes d'aristocrates, et aujourd'hui tout irait bien. Qui donc se permet d'interrompre? C'est l'espiègle auteur du Discours de la Lanterne aux Parisiens , qui ne peut pas se contenir, quoique son respectable père lui écrive qu'à Guise tous les honnêtes gens sont scandalisés de sa conduite. Il apostrophe Marat en grec : TpayixcôTaro?, ami du peuple, rpoLyDtcorarosl Marat se fâche, les patriotes rient. Danton impose silence de sa plus grosse voix.
Après cette peinture des clubs, il faut suivre M. Michelet au Dix août. Le récit de cette journée ressemble à une strophe de la Marseillaise. Gomme l'auteur frémit en voyant les premiers assaillants tomber sous les balles des Suisses! Il accourt à leur aide; il est là, parmi les fédérés, à côté de Westermann, sur ces quais où étincellent, aux rayons du soleil levant, «ries baïonnettes vengeresses du peuple, n Tout à l'heure il nous conduira sur la place de la Révolution : il nous montrera Charlotte Gorday drapée dans le manteau rouge, debout sur la charrette, prête à entrer avec les héroïnes de Corneille, ses sœurs, dans l'immortalité.
M. Michelet n'est heureusement pas de ceux qui acceptent la doctrine du salut public pour excuser les échafauds : il n'admet point la terreur. Savez-vous si le peuple, meilleur que vous, et dont vous attestez le salut pour satisfaire vos vengeances, aurait voulu être sauvé à ce prix? Il vous eût répondu peut-être avec Vergniaud : cr Plutôt la mort que le crime! pottus mori quam Jœdaril tï kwm quelle est la tristesse de l'auteur lorsqu'il décrit la mort ou la condamnation successive de tant d'hommes, royalistes ou républicains!
Bien de plus saisissant que le tableau de la séance nocturne du Comité de salut public, où fut décidée Tarrestation de Danton. Là, dans cette petite chambre, nous voyons les figures pâlies, les traits épuisés de ces terribles proconsuls qui font trembler le monde et qui n'osent pas refuser à un jeune homme de vingt-six ans la tête de Danton ; c'est que, le front incliné sur la dernière feuille tenue en réserve après toutes les autres, Saint-Just, de sa voix froide et impassible, lit son rapport, dont chaque phrase doit être commentée par le bourreau.
Le siège de Nantes, la défense de Niort, par les gardes nationaux du ferblantier Meurîs, la lassitude amenée dans le peuple de Paris par la terreur, en6n le 9 thermidor, sont encore au nombre des morceaux les plus remarquables du livre de M. Michelet. Entraîné par son sujet, possédé par lui, l'auteur ne peut se retenir : il se transporte lui-même dans le sein de la Convention. Il nous le dit : sa place aurait été sur la Montagne, entre Carnot, qui organisa la victoire, et Cambon, qui créa le Grand-livre de la dette publique.
Mais cette intervention continuelle de l'écrivain dans le récit, qui donne à son ouvrage une si vive couleur, entraine aussi de graves défauts. Ce livre n'est point, à proprement parler, une Histoire de la Révolution française, renfermant tous les faits développés d'après leur importance et enchaînés d'après leur ordre logique; c'est une série de tableaux, éblouissants pour la plupart, mais souvent incomplets , parfois inexacts. L'imagination de M. Michelet l'emporte, grossit à ses yeux les petites choses, diminue les grandes, lui fait oublier les faits ou les plie, malgré qu'ils en aient, à des données préconçues.
Un autre historien de la Révolution s'est chargé de relever une à une les lacunes et les erreurs qu'on trouve chez lui. Nous .nous contenterons d'indiquer les principales. Aux yeux de M.. Michelet, les massacres de septembre sont l'œuvre d'une poignée de misérables aux gages de la Commune : le contraire est aujourd'hui prouvé d'une manière irrécusable. Il ne faut pas faire les foules
meilleures qu elles ne sont. Le peuple est l'auteur des massacres de septembre comme il l'avait été de la Saint-Barthélémy. C'est un acte de férocité commis par des hommes frénétiques, surexcités par le sentiment du danger, et qui veulent se venger avant de mourir. Quelques-uns ont exécuté, beaucoup ont applaudi, tous ont laissé faire , comme ces gardes nationaux qui continuaient tranquillement l'exercice au Luxembourg pendant qu'on égorgeait à l'Abbaye. M. Michelet semble aussi accepter la fable du verre de sang que mademoiselle de Sombreuil aurait bu pour sauver son père, verre de sang qui ne contenait que de l'eau versée à la jeune fdle défaillante par un des meurtriers saisi de pitié. Au siège de Verdun, l'auteur commet une autre' erreur partagée du reste par son critique , M. Louis Blanc : il représente la mort de Beaurepaire comme un suicide ; on sait aujourd'hui que le commandant des volontaires de Maine-et- Loire a été assassiné. Les chapitres relatifs à la Vendée sont incomplets et confus. Au début, il définit avec sa sagacité habituelle le caractère du soulèvement des paysans : c'est moins un mouvement royaliste et catholique que l'insurrection d'une province contre l'unité française, pour conserver ses habitudes locales et ses vieilles traditions d'isolement. Mais ensuite il indique à peine en quelques mots des faits d'une importance capitale. Encore ces mots sont-ils souvent inexacts. S'agit-il de raconter la campagne qui s'est terminée par les défaites de Torfou et de Coron, il rejette tout le blâme sur Rossignol et Ronsin; il accepte sans contrôle les jugements passionnés et fort injustes portés sur eux par leur ennemi Phélippeaux. Si M. Michelet se trompe souvent lorsqu'il raconte les faits, il ne commet pas des erreurs moins graves lorsqu'il juge les hommes. Dans son désir de voir les révolutionnaires d'accord, il efface leurs divisions. Il ne voudrait pas que la Constituante ait été une assemblée bourgeoise et constitutionnelle. Comme il est ébloui par le génie de Mirabeau, il lui en coûte de s'avouer à lui-même la vénalité du grand orateur. Il cherche à diminuer, à excuser ses torts, s'il est possible. Mirabeau, dit-il, s'est fait payer et ne s'est pas vendu.
Cela n est nmlheureusemeiit pas exact. On sait aujourd'hui qu'il recevait de toutes mains, non-seulement du roi, mais du comte de Provence, et qu'à chaque instant il écrivait au comte de La Marck, l'ciitremetteur du marché, ponr se plaindre de recevoir trop peu. Le parti pris de tout approuver éclate bien mieux encore lorsqu'il s'agit de Danton. Quoi que M. Michelet en ait dit, le président des Cordeliers est le véritable héros de son livre. La franchise, l'audace, la verve impétueuse de Danton , et en même temps son bon sens pratique, son esprit conciliant, la fibre humaine si puissante en lui, la pitié qu'il cachait sous un extérieur colérique, ont vivement prévenu en sa faveur l'esprit de l'historien. Danton est un puissant mâle; sa force est celle de la nature, irrésistible comme elle, mais sujette à de brusques revirements. En plusieurs circonstances, sa voix a été la voix même de la Révolution. Personne plus que lui n'a préparé le Dix août; son nom se rattache aux principales mesures qui ont permis à la France de repousser l'invasion; il a tendu la main aux Girondins pour les sauver ; il a voulu arrêter la terreur, renverser l'échafaud, et il y est monté lui-même. Cela suffit. Aux yeux de M. Michelet, la Convention nationale, les comités révolutionnaires, l'élan de la France soulevée, tout se personnifie en Danton. Il a tout vu, tout compris, tout préparé; et l'auteur reporte sur lui, par des inductions d'une fragilité incroyable, l'honneur de mesures prises à son insu, ou même en son absence de Paris. S agit-il d'un fait blâmable , le procédé inverse est aussitôt mis en usage : que Danton, ministre de la justice en septembre 179a , refuse par un mot brutal d'exposer sa popularité pour sauver les prisonniers, les arguments se multiplient pour l'excuser; que lui, fils de Diderot et de Voltaire, qui flottait du matérialisme au déisme et devait invoquer le néant sous le couteau de la guillotine, s'agenouille dans un grenier devant un prêtre réfractaire, pour obtenir la femme qu'il veut posséder, à peine un léger blâme, en passant : tout au plus accuse-t-on la fougue de son tempérament, son sang allumé par le désir, et nous sayons trop déjà, par les derniers ouvrages de
M. Michelet, quelle est son indulgence pour les défauts de cette nature. Mieux inspiré quand il défend son héros du reproche de corruption, l'auteur avait affirmé d'avance ce que M. Bougeart a prouvé sans réplique, pièces en main, dans un livre publié récemment. Jamais Danton n'a reçu d'argent de la cour, en dépit de La Fayette et de Saint- Just. Les sympathies de M. Michelet, qui l'ont souvent égaré dans le détail, lui avaient montré d'avance la vérité.
L'historien a réservé à Danton son indulgence : il garde en revanche pour Robespierre toute sa sévérité. Il faut l'avouer, le portrait qu'il trace du célèbre conventionnel paraît d'abord et reste au fond d'une grande fidélité. Il nous le montre orphelin dès l'enfance, seul avec une sœur acariâtre , élevé presque par charité dans une petite ville de province, terminant ses études, dans l'humble condition de boursier, au collège Louis-le-Grand; puis clerc de procureur; vivant à l'écart, et soumis à de rudes privations; député aux Etats généraux, où sa figure peu avantageuse, sa parole pénible, son air roide et embarrassé attirent sur lui les sarcasmes dédaigneux de Mirabeau. Les rancunes s'amassent en lui ; son amour-propre blessé devient irritable; la défiance lui montre partout des ennemis; son caractère probe, honnête, incorruptible, le rend haineux contre quiconque ne vit pas comme lui dans la solitude et la frugalité; il ne pardonne pas à Camille Desmoulins d'avoir prêté un livre obscène à mademoiselle Duplay, à Brissot d'avoir des dettes, à Danton de se ruer dans le plaisir, et d'afficher les scandales de sa vie. Tel ne croit pas en Dieu, tel est un débauché. Pour lui, souverain juge de la Révolution, le Contrat social à la main, il fixera ce qu'on doit croire et ce qu'on doit rejeter. Dans la petite chambre où il médite laborieusement ses discours, il y a deux portraits : celui de Rousseau et celui de Robespierre; les œuvres de deux écrivains, celles de Rousseau et de Robespierre : il s'admire lui-même autant qu'il admire son maître. Quiconque lui fait obstacle est sacrifié ; il porte contre ses adversaires de vagues accusations, car il ne les attaque
34/i ÉTUDES HISTORIQUES.
jamais en face, il laisse ce soin à Saint-Just ou à Gouthon; il veut qu'on le devine à demi-mot, qu'on lui épargne l'odieux des mesures qu'il désire , ou tout au moins la responsabilité. Et quand il est resté seul, en demeure d'afïîrmer quelque chose, de se prononcer, •d'agir, il hésite, il est impuissant, il paraphrase ses éternelles redites sur la vertu, la probité, Dieu, la nature; il veut arrêter la terreur et ne l'ose pas, il se grise de ses paroles, ne sait rien prévoir ni rien empêcher, et succombe, victime de ses scrupules, sous une ligue de peureux et de fripons, laissant une mémoire défigurée par la calomnie et un chiffon de papier taché de sang, sur lequel sa signature interrompue atteste son respect pour la loi.
Il y a dans ce portrait beaucoup de vérité. Nature étroite et caractère malheureux, Robespierre manquait de générosité, de franchise et de grandeur. Aucun personnage ne pouvait être plus antipathique à M. Michelet. De plus il avait «l'esprit prêtre ;tï et c'est un défaut auquel l'auteur ne pardonne guère. Dès lors , entraîné par l'idée générale qui le domine en toute occasion, lorsqu'il examine la conduite de Robespierre, il a contre lui une prévention malveillante qui défigure tout; il le rend responsable d'actes qu'il a désapprouvés ou combattus, il lui refuse l'initiative des mesures dont il a été le promoteur; tout en jetant le blâme sur l'indigne mascarade préparée par Barrère, à l'occasion de Catherine Théot, la mère de Dieu, pour déconsidérer le grand prêtre de l'Etre suprême, il s'arrête, non sans quelque complaisance, sur les détails de ce triste incident; il exagère, il grandit outre mesure le pouvoir occulte de Robespierre, le dote libéralement d'une police à ses ordres, et se rend trop souvent l'écho inconsidéré des calomnies éloquemment flétries par le vaincu de thermidor dans son dernier discours, la veille du jour oîi il a péri.
Tel est le livre de M. Michelet. On risque de se passionner en le lisant; mais on ne saurait se flatter, quand on a lu, de connaître l'histoire fidèle et surtout complète de la Révolution française.
On n'en pourrait dire autant du grand ouvrage de M. Louis Blanc.
De tous les travaux publiés sur cette époque de notre histoire, celuici est le plus étendu, le plus détaillé, le mieux fondé sur Tétude des textes et la critique des originaux. L'auteur ne se contente pas de commencer en 1 7 8 9 ; le récit de la révolution proprement dite est précédé immédiatement d'une étude approfondie de la situation de la France au xvni* siècle et du règne de Louis XVI; il- ne s'arrête pas, comme l'a fait M. Michelet, au 9 thermidor; il ne termine son œuvre qu'à la clôture même de la Convention, après le 12 vendémiaire. Il ne se contente point d'à peu près; les moindres détails sont étudiés chez lui avec un soin minutieux, et une des parties les moins remarquables de son livre n'est pas celle où il discute et critique les récits qui ont précédé le sien. On ne trouve pas chez lui, comme chez d'autres historiens, des parties considérablement développées aux dépens de l'ensemble, ni des parties à peine indiquées en passant; chaque fait, chaque homme obtient dans son ouvrage la place que réclame pour lui son importance réelle. Dans des notes innombrables, placées au bas de chacune des pages de ses douze volumes, M. Louis Blanc indique les sources où il a puisé; il en discute la valeur; au besoin il exprime des doutes, et cède rarement au plaisir d'affirmer, en présentant comme certain ce qui n'est que probable. Après la lecture attentive de cet ouvrage, on peut dire qu'on a de la Révolution française l'idée la plus exacte qu'il ait été possible de s'en former jusqu'à présent.
Le style de M. Louis Blanc est ample, large, éloquent; il y a chez lui de la chaleur, de la vie; la phrase est sonore, un peu trop oratoire parfois, mais pleine de mouvement et de vigueur. Si l'on voulait citer les parties remarquables de XHistoire de la Révolution française^ il faudrait énumérer la plupart des chapitres. Indiquons toutefois l'état social de la France à l'avènement de Louis XVI, l'étude sur les économistes, la mort de Voltaire et de Rousseau, la fuite de Varennes, le 9 thermidor, et toute la partie relative à la Vendée. Jusqu'ici l'histoire du soulèvement des paysans de l'Ouest n'était guère connue que par les mémoires apologétiques des an-
ciens chefs vendéens; personne n'avait encore contrôlé leur récit; la difficulté de saisir la vérité au milieu des affirmations contradictoires des partis, l'obscurité même des faits, l'ignorance profonde où Ton était de leurs causes, avaient rebuté les historiens : on s'était contenté d'exalter ou de maudire, sans étudier, sans raconter. Seul, M, Michelet avait jeté çà et là quelques lueurs qui éclairaient d'un demi-jour incertain cette sauvage épopée. M. Louis Blanc a fait plus et mieux : aidé des souvenirs manuscrits de Mercier des Rochers, il a raconté d'un bout à l'autre l'histoire des guerres de la Vendée, depuis le premier mouvement tenté par la Rouerie jusqu'au dernier coup de fusil tiré sur la plage de Quiberon. Cette partie est entièrement nouvelle et lui appartient en propre. Nul non plus ne nous avait donné jusqu'ici comme lui le récit détaillé de la réaction qui suivit le g thermidor; la dissolution sociale s'opérant sur tous les points de la France, la terreur renaissant en sens inverse, les massacres du Midi, les intrigues royalistes, l'importance croissante du pouvoir militaire, qui tend à se substituer au pouvoir civil, sont dépeints par lui en termes saisissants.
On le comprend sans peine , les erreurs de faits sont rares chez M. Louis Blanc. Il faut cependant en signaler quelques-unes. L'auteur, comme tous les historiens qui l'ont précédé du reste, attribue la mort de Beaurepaire à un suicide. De plus, il tient pour avéré que Danton a reçu l'argent de la cour, sans au reste changer pour cela de conduite, cr La Fayette, dit M. Louis Blanc, a vu de ses yeux les reçus, et personne n'a jamais songé à mettre en doute la véracité de l'ami de Washington, n Mais si jamais personne n'a douté de la bonne foi de La Fayette, tout le monde sait aussi à quel point il était crédule et confiant. Ne serait-il pas possible que les intrigants de bas étage par les mains desquels passait l'argent destiné aux révolutionnaires influents dont on voulait acheter l'adhésion ou le silence aient gardé pour eux les sommes dont ils n'étaient que les dépositaires, en fabriquant des reçus pour se couvrir aux yeux de la cour? Ne serait-ce pas un papier de cette espèce qui aurait été
placé sous les yeux du commandant de la garde nationale? Gomment s'expliquer, s'il en était autrement, que La Fayette, attaqué, foudroyé à la tribune par Danton, ait gardé le silence, quand il aurait pu fermer la bouche à son adversaire en rendant publiques les preuves de sa vénalité? Quant à la charge d'avocat au conseil, qui aurait été remboursée à Danton le double de sa valeur, les reçus d'autres ventes du même office faites à la même époque prouvent qu elle lui a été payée d'après l'estimation ordinaire en pareil cas. Enfin, les papiers conservés par la famille de Danton, et qui ont été entre les mains de M. Bougeard, contiennent une démonstration péremptoire de la probité du célèbre chef des Cordeliers. M. Louis Blanc a donc ici commis une erreur de fait.
Dans un autre chapitre fort curieux et très-développé , M. Louis Blanc présente comme très-probable, sinon comme certaine, la substitution d'un enfant étranger au fils de Louis XVI, prisonnier dans la tour du Temple. Ainsi l'héritier naturel de la branche aînée des Bourbons aurait vécu avec un nom d'emprunt; ses enfants existeraient peut-être encore parmi nous sous des habits d'artisans; Louis XVni et Charles X auraient régné au mépris du droit divin , invoqué par eux. Or le récit de M. Louis Blanc est entièrement contredit par celui de M. Lasne, qui avait recueilli le dernier soupir de l'enfant royal, et qui, parvenu à un âge très-avancé, a souvent raconté ses souvenirs relatifs à cette époque à des témoins qui pourraient les redire ^ M. Louis Blanc a vainement discuté l'autorité et la bonne foi de M. Lasne.
Si les erreurs matérielles sont peu nombreuses chez M. Louis Blanc, il faudrait cependant se bien garder de croire qu'il nous ait donné l'Histoire définitive de la Révolution française. Toutes les
' Tai l'honneur d'être un de ces té- I^a Gazette n'avait dans ce temps-là ni
moins , et je puis affirmer à M. Louis Blanc Tëtendue , ni Texactitude de nos journaux
qu'il s'est trop volontiers attache h une judiciaires d'aujourd'hui. — Nous avions
citation erronée de la Gazette des Tribu- d'ailleurs relevé avant lui cette erreur de
naux, de 1837, pour infirmer le témoi- la Gazette ; elle tient à l'oubli de deux
gnagejuridicpe d'un fort bomiête homme. mots, qui changent le sens d*une phrase.
appréciations de l'auteur sur les choses et les hommes sont empreintes d'un esprit de système étroit et exclusif. Avant d'être historien , M. Louis Blanc est théoricien , homme de parti : supprimer l'individu aux dépens de l'ensemble, faire de l'Etat une immense association dans laquelle tous seront frères de tous, dans laquelle le salaire de chacun sera proportionné non à ses mérites, mais à ses besoins, telle est, on se le rappelle, l'idée fondamentale émise autrefois par l'auteur de YHistoire de dix ans et de YOrganisation du travail. L'examen de ces théories ne rentre pas dans le cadre de ce Rapport ; mais il était indispensable de les rappeler en quelques mots, car elles sont la clef, l'âme du système appliqué par M. Louis Blanc à l'histoire de la Révolution française. Dès les premières pages de son livre, il le déclare sans détour. A travers les différences de temps et de lieux, il retrouve chez tous les peuples et dans tous les siècles deux idées fondamentales qui se partagent le monde des esprits : l'individualisme et la fraternité. Transportant ainsi dans l'étude du passé les mots et les choses sorties de son ardente imagination, il accorde à tel personnage, mort depuis trois ou quatre siècles, des éloges dont il aurait été probablement fort surpris s'il avait pu se douter qu'on en décorerait sa mémoire; il reproche à tel autre de n'avoir pas eu des opinions de l'existence desquelles il ne pouvait pas même se douter. La pensée du .présent obsède l'historien; il y ramène tout, de gré ou de force. C'est un lit de Procuste sur lequel il allonge ou diminue à son gré. Le comte Beugnot raconte dans ses Mémoires qu'en 179 4 la police révolutionnaire, embarrassée du nombre des suspects détenus, leur fît remettre des imprimés sur lesquels ils devaient répondre par écrit à cette question : Approuves-tu la mort du tyran , oui ou non? Si oui, les portes s'ouvraient pour le captif; si non, les verroux étaient plus soigneusement tirés que jamais. M. Louis Blanc fait subir aux personnages de son histoire la même épreuve : Etes-vous pour l'individualisme ou pour la fraternité? Suivant la réponse, il les condamne ou leur dresse une statue.
Voilà pourquoi, dût ce début paraître étrange, M. Louis Blanc, qui remonte au xv® siècle pour chercher les premiers précurseurs de la Révolution, les trouve en Allemagne et non en France; pour- (|uoi, quand on s'attendrait aux noms d'Etienne Marcel et de La Boétie, il prononce ceux de Jérôme de Prague et de Jean Huss. Par là encore s'explique l'aversion de l'auteur pour le protestantisme. Luther et les siens n'ont-ils pas attaqué le principe d'autorité, fait appel à la raison individuelle, préparé les voies à la bourgeoisie? Et ainsi de suite, à mesure qu'on se rapproche de la Révolution. Rousseau est exalté en termes d'une grande éloquence; mais qu'a donc fait Voltaire à M. Louis Blanc pour être attaqué avec tant d'acrimonie? On comprendrait ces reproches passionnés s'ils tombaient de certaines plumes. Mais chez un historien, chez un admirateur de la Révolution française! Sans doute. Voltaire eût mieux fait s'il s'était abstenu de publier La Guerre de Genève^ et s'il n'avait point montré à l'œuvre avec tant d'irrévérence, dans U Ingénu et dans Candide y l'Emile, ce véritable enfant du solitaire de Montmorency. 11 est vrai encore que le patriarche de Ferney était en correspondance avec Catherine II et Frédéric, et qu'il ne prenait pas avec M™* de Pompadour le ton du grand prêtre Joad à l'égard d'Athalie. Peutêtre aussi M. Louis Blanc soupçonne-t-il Voltaire de n'avoir point été un partisan bien convaincu dil Droit au travail. Il ne faudrait pas oublier cependant que personne n'en manquait autour de lui, et que plus d'un malheureux proscrit de France a dû aux relations de Voltaire avec les rois de trouver dans un pays étranger la sûreté et les moyens d'existence que lui refusait le sien. La France de 1791 a été plus équitable que M. Louis Blanc quand elle a ouvert au défenseur de Calas, de Sirven et de Lally, les portes du Panthéon.
Turgot n'est pas mieux traité que Voltaire. C'était un grand esprit, un grand cœur, l'historien le reconnaît. Mais il avait pour devise le «tlaisser-faire, 1) que M. Louis Blanc a traduit en termes saisissants par «laissez mourir. 17 D'où viennent pourtant, si l'opinion publique était soulevée contre lui aussi vivement que le croit l'au-
teur, les regrets qui éclatèrent sur tous les points de la France lors de son renvoi? Si sévère pour Turgot, M. Louis Blanc montre au contraire pour Necker une admiration que des appréciateurs moins enthousiastes ne peuvent manquer de trouver exagérée. Ce que fauteur approuve surtout chez le père de M""* de Staël , c'est son système d emprunt, par lequel TEtat devient dépositaire de la fortune de tous, ce qui lui permet de venir au secours de chacun : le gouvernement d un pays se change ainsi en banquier suprême et unique; est-ce un bien? est-ce un mal? Il est probable que sur ce point encore l'historien de la Révolution française trouverait plus d'un contradicteur.
Rigoureux pour tous ceux dont les idées n'ont point été conformes aux siennes , M. Louis Blanc s'est montré impitoyable pour les Girondins. C'est qu'à ses yeux Vergniaud et Brissot représentent l'individualisme; ils sont les ennemis de la centralisation; ils se sont préoccupés, avant tout et surtout, de la liberté. Sans doute les Girondins ont mérité bien des reproches; d'abord, ils ne formaient point, à proprement parler, un parti; ils n'étaient point d'accord entre eux; il y avait sur leurs bancs des étourdis, comme Louvet, des hommes hargneux, comme Lasôurce, ou rancuneux, comme Roland. Dès le début, ils furent irritants, provocateurs. Ils ont accusé la Montagne des massacres de septembre, ils ont repoussé la main de Danton; les premiers, ils ont détruit l'inviolabilité des membres de la Convention en traduisant Marat au tribunal révolutionnaire; par la bouche d'Isnard, ils ont menacé d'anéantir Paiîs. En demandant avant tout la liberté quand il fallait sauver l'État des ennemis du dedans et du dehors , ils servirent à leur insu de masque et de prête-nom aux royalistes. Les Girondins auraient tout paralysé et perdu la France en quelques mois. Dans les provinces, on se disait Girondin , en attendant qu'on pût se dire partisan de la royauté. L'indignation que manifestèrent les députés réfugiés à Caen, lorsque Wimpfen leur proposa d'entrer en rapport avec les Anglais, fait plus d'honneur à leur honnêteté qu'à leur clairvoyance.
Ayant poussé à la guerre civile par amour de la liberté, ils se trouvaient entre la défaite et la trahison. Ils ont préféré la défaite.
Mais si le respect des Girondins pour la liberté a causé leur Vuine dans le présent, il est et restera leur éternel honneur dans l'avenir. Quoi qu'en dise M. Louis Blanc, la centralisation n'a été pour la Montagne elle-même qu'une arme de combat. Cela est si vrai qu'elle avait décrété l'abolition de la peine de mort à la paix générale, conformément au vœu émis par Robespierre dès le 3o mai 1791, dans le sein de la Constituante. En principe, les Montagnards et les Girondins étaient donc à peu près d'accord; seulement les uns voulaient ajourner des mesures dont les autres réclamaient l'application immédiate. M. Louis Blanc reproche aux Girondins d'être les fds de Voltaire : il faut pourtant bien le reconnaître, si à un moment donné les disciples du solitaire de Montmorency ont su et voulu sauver la France, que de fois depuis n'a-t-elle pas appelé de ses vœux l'avenir de bonheur rêvé par le patriarche de Ferney !
Danton n'est pas mieux traité que les Girondins : on a déjà vu la grave erreur dans laquelle l'auteur est tombé à son égard. M. Louis Blanc d'ailleurs ne peut lui pardonner ses passions fougueuses, ses mœurs souvent brutales, l'intempérance de ses discours et ses brusques revirements. Peut-être aussi M. Louis Blanc voit-il le célèbre chef des Cordeliers à travers tel personnage politique plus moderne, dont les idées sont loin d'être en harmonie avec les siennes.
Le héros de ce livre, car il en a un, c'est Robespierre. L'honnêteté rigide, les mœurs austères de l'avocat d'Arras, ses souffrances morales, sa vie studieuse, ses aspirations passionnées sous un extérieur toujours correct comme celui d'un puritain, ont séduit l'historien dès l'abord; sans doute aussi, on racontant l'histoire des premières années de Robespierre, M. Louis Blanc a pu faire sur les épreuves de sa propre jeunesse, studieuse et souffrante, plus d'un retour et plus d'un rapprochement. Quoi qu'il en soit, il a été pour Robespierre prodigue d'admiration. A chacun de ses actes, à chacune de
ses paroles, il prête un sens profond, des vues cachées et lointaines; il lui attribue libéralement ses propres idées, les incarne en lui, et le place sans hésiter, non-seulement pour le caractère, mais pour Tintelligence et la grandeur, au-dessus de Mirabeau, de Condorcet et de Danton. Tout au plus reconnaît-il dans cette figure l'existence de quelques taches : encore s'efforce-t-il de les atténuer en les rejetant sur les circonstances, l'entourage, le hasard; tandis qu'il lui attribue tout le mérite du bien qui a été fait, voulu ou rêvé; Et néanmoins Robespierre na pu rien fonder; il n'a laissé après lui que le néant : il faudrait s'en souvenir.
Malgré le mérite incontestable de son livre, M. Louis Blanc n'a donc pas encore donné , pas plus que M. Michelet , l'Histoire définitive de la Révolution française. M. Michelet est un poëte qui chante, M. Louis Blanc un orateur qui plaide. Quand viendra le juge impartial chargé de résumer les débats? — Du moins ils sont ouverts.
Aux deux grands ouvrages qu'on vient de citer, il faut en ajouter un troisième, moins considérable, mais fort remarquable aussi, Y Histoire de la Révolution française de M. Carlyle. Très -antérieur aux historiens nommés précédemment (la première édition anglaise est de 1 836), ce livre vient récemment, grâce à MM. Elias Regnault et Odysse Barot, d'être mis sous les yeux du lecteur français. Les deux volumes déjà traduits (l'ouvrage complet en contiendra trois) s'étendent de la mort de Louis XV à la journée du i o août. Anglais, puritain, homme du Nord, Tauteur jette un regard amer sur les choses et sur les hommes. Il nous les montre, grands et petits, bons ou mauvais, défilant devant nous comme une procession d'ombres qui rient ou pleurent et s'agitent pour atteindre un but qu'il ne leur est pas donné de connaître, jouets d'une fatalité implacable, qu'ils subissent sans la comprendre, ni même la voir. Pour M. Carlyle, les assemblées ne sont rien, tout au plus des manufactures de paroles, d'oii il ne sort que du bruit et du vent. Par moments on trouve chez lui des tableaux saisissants, grandioses, dignes deMilton
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ou de Shakspeare. On croit à Tenlhousiasme de rt^ciivain; c'est une erreur. Tout à coup éclate un rire amer comme celui d'Hamlet montrant à Horatio le crâne d'Yorik. L auteur tourne en dédain son propre enthousiasme, et après nous avoir promenés de la Bastille à Versailles, de Varennes à la place de la Révolution, il jette pêlemêle à (t Monseigneur le ver de terre, d le dernier et le plus impartial acteur du drame, les têtes des tribuns et celles des rois. Si tout était ainsi, si tant de grands cœurs avaient battu en vain, si tant de sacrifices n'avaient d'autre résultat que de laisser après eux quelques noms sonores et quelques taches de sang, il y aurait là un sujet de profonde tristesse et il faudrait applaudir les habiles, féliciter ceux qui résumaient en ces termes leur rôle pendant la Terreur : cr J'ai vécu, v Mais à cette pensée, il y a quelque chose qui se révolte dans la conscience humaine. Non, le dévouement n'est pas un leurre; c'est à nous, qui n'avons pas l'indifférence misanthropique d'un étranger, à nous dont les droits tirent leur existence de celte grande époque et de ces grands hommes, c'est à nous de défendre leur souvenir. Eux, ils en ont fait bon marché : a Périsse notre mémoire, s'écriaient- ils, et que la France soit sauvée 1 t)
Outre les Histoires générales de la Révolution française, des travaux particuliers fort importants ont été publiés dans ces dernières années : indiquons en première ligne La Révolution^ de M. Edgar Quinet; Y Histoire de la terreur y par M. Mortimer-Ternaux; les Œuvres choisies de Camille Desmoulins , annotées par M. Despois; Y Histoire de la Révolution française, par M. Th. Barrau, un vol. in-12, 1867; les Mémoires de M""' Roland y publiés par M. Dauban; les Mémoires de Camot et les Mémoires du comte Beugfwt, réédités par les soins des fils et petits-fils de leurs auteurs.
Autant les livres sont nombreux pour la période qui s'écoule de 1 789 à 1795 , autant ils deviennent rares pour les cinq années qui suivent, c'est-à-dire pour la période du Directoire. M. de Baranle n'a pas comblé celte lacune par son Histoire du Directoire, souvent erronée, presque toujours incomplète.
Études historiques. .j3
Les premières années du xix^ siècle, le Consulat et l'Empire, ont trouvé leur grand historien. Celui qui parmi les Iiommes de notre époque avait osé le premier écrire l'histoire de la Révolution française est revenu à ce beau travail de sa jeunesse pour Je continuer en faisant mieux encore; il y est revenu plus sûr de lui, fortifié dans l'intervalle par la haute pratique des affaires publiques et l'expérience de l'homme d'Etat. Notre premier sentiment, en face de M. Thiers, a été de nous incliner et de rendre purement et simplement hommage à une œuvre qui honore la France et dont l'auteur a reçu solennellement, et du haut du trône, le titre d'historien national.
Peu d'ouvrages ont rencontré dans le public un accueil aussi favorable que Y Histoire du Consulat et de VEmpire de M. Thiers. La longueur de son livre, grand écueil pour un travail de celte nature, n'a rebuté personne en France, on pourrait dire en Europe. Chacun des vingt volumes |qui le composent a été reçu à son apparition avec les mêmes applaudissements, et, si quelques critiques plus sévères ont mêlé des reproches aux éloges, leur voix a été couverte à l'instant par d'innombrables et bruyantes acclamations.
L'ouvrage de M. Thiers expose, avec des détails considérables, circonstanciés, avec une clarté lumineuse, les guerres, les négociations, les traités, tous les faits, en un mot, qui ont composé cette ère sans précédent dans les annales du monde.
L'immense récit de M. Thiers est toujours vif, mouvementé, facile à suivre. A la fin de chaque période, il résume, dans un certain nombre de pages, avec la lucidité, le bon sens pratique qui sont les caractères de son génie, tous les faits précédemment exposés en détail; il rappelle ainsi et groupe devant l'esprit du lecteur les points les plus saillants, les événements essentiels et leure résultats. Jamais, jusqu'ici, Thistoire militaire n'avait été présentée avec d'aussi longs développements, tant de netteté et de couleur.
L'auteur nous initie aux secrets de la stratégie avec la sûreté de
coup d'œil d'un tacticien consommé. La plupart de ses récits de bataille sont des chefs-d'œuvre en ce genre. Nous citerons seulement, parmi les plus remarquables, Auslerlitz, Eylau et Friedland, Wagram, Baïlen, la campagne de Masséna en Portugal, la campagne et la retraite de Russie, les batailles de Dresde, de Leipsick, et la campagne de 181 4. Les négociations ne sont pas moins heureusement traitées. Le congrès de Prague en 181 3, les rapports de Napoléon et de M. de Metternich , le congrès de Vienne elles traités de 181 5, le rôle de M. de Talleyrand avant, pendant et après les Cent-Jours, sont au nombre des parties capitales de ce grand ouvrage. Les questions de finances, dont l'exposition est ordinairement si aride pour l'écrivain et l'intelligence si difficile pour le lecteur, ne sont pas traitées moins heureusement : on s'étonne de comprendre, sans fatigue et presque sans peine, les opérations les plus compliquées de cette nature, tant il y a de clarté dans l'exposition.
Si l'on osait soumettre une critique à notre grand historien, ce serait la suivante. Trop respectueux pour les modèles classiques, et suivant toujours la méthode des anciens, il a rejeté de son livre, à notre grand regret, tout ce qui n'était pas histoire politique ou guerrière. C'est à peine s'il consacre quelques mots, en passant et comme incidemment, à la littérature, aux sciences, aux variations de l'esprit public. Une œuvre aussi grande, aussi complète sur tous les autres sujets ne devrait pas présenter une telle lacune. N'est-ce point un tort également d'avoir suivi cette autre méthode des auteurs grecs et latins, qui consiste à refaire les discours des personnages historiques, au lieu de les donner textuellement? Les conditions de l'histoire sont changées. Ce qu'il nous importe de savoir à nous autres modernes, ce n'est pas ce qu'eût dit l'historien s'il avait été à la place de ses héros, cet historien fût -il M. Thiers, mais ce qu'ils ont réellement dit eux-mêmes.
Malgré cette double observation, nous tenons, avec tout le public, Ylltaloire du Consulat et de V Empire pour l'œuvre la plus
éminente, la plus glorieuse qui ait été publiée depuis vingt ans. C'est l'épopée de nos victoires et de nos malheurs. Pour raconter à la postérité de semblables luttes, où le merveilleux ne consista que dans le génie d'un homme et Tentraînement d'un peuple héroïque, on n'a pas besoin de réclamer les chants d'un Homère, il suffit d'un grand historien comme a su l'être M. Thiers.
Avec Y Histoire du Consulat et de F Empire de M. Thiers et l'année 181 5 s'arrêtent pour nous les livres et les temps historiques. Les époques qui suivent ne sont pas encore du domaine de l'histoire.
On peut et l'on doit en enseigner l'ensemble, les faits généraux, ceux qui sont indiscutables , aux jeunes gens de nos écoles qui vont entrer dans la vie et se mêler au mouvement du siècle. Mais les livres étendus, ceux qui jugent chaque personnage dans les détails infinis de son rôle, n'ont pu encore être écrits avec l'impartialité et le calme qu'on apporte à l'étude des faits entièrement accomplis. L'histoire ne naît pour une époque que quand elle est morte tout entière. Le domaine de l'histoire, c'est donc le passé. Le présent revient à la politique, et l'avenir appartient à Dieu.