DIX-HUITIÈME SIÈCLE
L'histoire politique ne forme qu'une des parties, et la moins importante peut-être, du xvni* siècle, du moins jusqu'à la Révolution française. Le travail intellectuel, la littérature, l'étude des mœurs dominent à cette époque les faits de paix ou de guerre. C'est par le progrès et l'expansion des idées que la France a gardé le premier rang et continué de diriger l'Europe, qui l'égalait sur les champs de bataille et la battait dans les traités. Pendant qu'un gouvernement d'intrigues, indifférent ou frivole, compromettait les destinées de la patrie ou l'humiliait, l'esprit français, véritable souverain du monde, triomphait de ses vainqueurs au dehors, et régnait au dedans mieux que le petit-fils de Louis XIV et que ses ministres. Voltaire avait, comme on l'a dit, son trône placé en face de celui de Louis XV. Lui aussi a fait avec Frédéric la paix et la guerre : il a même perdu sa bataille de Rosbach. Autour de lui, d'Alembert et Diderot, secrétaires' d'Etat de son gouvernement,
Éliules hisloriqiies. 1 8
onl autant fait que Belle-Isle et que le duc de Ghoiseul. Le marquis d'Ârgensou a même été ministre des deux rois et a travaillé pour l'un autant que pour l'autre, pour Voltaire autant que pour Louis XV. Chauvelin, Machault, ont servi le prince avec dignité et indépendance. Montesquieu, lui aussi, fut à celte époque un des grands ministres de la pensée, et Voltaire, son souverain, s'en est montré jaloux. J. J. Rousseau joue de son côté le rôle de l'opposition, opposition féconde comme celle des amis du trône qui forniaient la société de l'Entre-Sol. Rousseau, lui aussi, voulait moraliser sinon le roi Voltaire, au moins sa cour. Il ramena au sentiment toute cette société française, entraînée à la suite de son chef dans les sentiers fleuris, mais un peu desséchés de l'esprit à toute outrance, ou même prête à tomber malgré lui dans l'ornière du matérialisme, poussée comme elle l'était par d'Holbach et Helvétius, CCS marquis de Maurepas et ces ducs de Richelieu de la littérature.
Ce n'est donc point dans les conseils des souverains officiels du xvui*^ siècle qu'il suffirait d'en rechercher l'histoire. Les salons de M"** de Grafligny, de M"""" du Deff'and la savent aussi bien que les cabinets de Versailles. Mais il ne nous est pas loisible d'empiéter sur le domaine littéraire confié à un autre. Nous nous sommes condamné à nous maintenir dans les limites de l'histoire exclusivement politique.
Pour la France, celle histoire politique elle-même, pendant la régence, pendant le ministère du cardinal de Fleury, et à partir du règne personnel de Louis XV, n'est pas encore définitivement écrite. Jusqu'en ces dernières années, on en était resté au siècle de Louis XV de Voltaire, aux œuvres de Lemontey et de Lacretelle. Quelques chapitres spéciaux, comme ceux de la grande crise financière de Law, avaient été spécialement mieux étudiés, plus approfondis par M. Thiers d'abord, et, depuis lui, par M. Louis Blanc dans son premier volume de La Révolution française.
M. Thiers et M. Louis Blanc ont écrit leurs traités sur le système de Law, l'un en 1826, l'autre avant 18/16; notre Rapport
lia donc pas à en tenir compte. Deux ouvrages remarquables sur le même sujet se sont produits depuis cette époque. En i853, M. A. Cochut a fait paraître Law, i vol. in-i8, édit. Hachette; en 1 85Û , notre très-honoré collègue, M. Levasseur, a publié son excellent livre, Recherches historiques sur le système de LaWy i vol. in-8**. La date et la valeur de ces ouvrages nous permettraient d'en parler longuement; mais la question rentre trop dans l'économie politique pour qu'il nous soit possible de nous étendre. Un éloge bien sincère, quoique trop sommaire, voilà tout ce qui nous est permis.
Sur l'ensemble du règne de Louis XV, nous ne connaissons guère d'autres livres français écrits pendant ces dernières années que les tomes XV et XVI de M. Henri Martin , les deux dernière volumes de M. Michelet, La Régence, Louis XV, jusqu'en 1757. Enfin, les trois premiers volumes de La France sous Louis X\\ par M. Jobez, ouvrage encore inachevé et qui s'arrête à l'année 17/16.
Mais, si les livres nouveaux nous font un peu défaut sur l'histoire de la France au xvni* siècle, des documents inédits, au contraire, ont été produits en abondance dans le cours de ces dernières années, et ont préparé de riches matériaux à ceux qui voudront refaire l'histoire du règne de Louis XV.
Indiquons les plus importantes de ces publications :
Journal et Mémoires du marquis d'Argenson, édités pour la première fois d'après les manuscrits autographes de la Bibliothèque du Louvre , pour la Société de l'histoire de France, par M. E. J. B. Balhery; 8 vol. in-8^ 1859-1865, M*"* veuve Benouard, rue de Tournon, G.
Mémoires du duc de Luynes, sur la cour de Louis XV ^ publiés par MM. L. Dussieux et E. Soulié; 17 vol. in-8**, Firmin Didot.
Correspondance de Louis XV et du maréchal de Noailles, publiée par M. C. Bousset; 2 vol. in-8°, Paul Dupont, i865.
Journal de Rarhier, avocat au parlement de Paris; 8 vol. in-ia, librairie Charpentier.
Journal et Mémoires de Mathieu Marais , avocat au parle^nent de Paris, édités par M. de Lescure, A vol. parus, i864, Firmin Didot.
Correspondance sea^ète inédite de Louis. XV sur la politique étranjgère, par M. E. Boutaric; 2 vol. in-8°, Henri Pion, rue Garancière, 10,
Il y a là ample matière à constituer définitivement l'histoire de Louis XV, qui n'a encore été qu'ébauchée. On la peut étudier k la fois au dedans et au dehors de la France. M. Michelet avait tous ces documents sous les yeux lorsqu'il a écrit son volume de Louis XV (Chamerot, 1866). M. Michelet tout d'abord a abusé des mémoires de Luynes et d'Argenson. Fidèle à sa méthode, et de plus en plus entraîné, à mesure qu'il marche, où son penchant l'entraîne, il n'aspire qu'à nous révéler sur la vie intérieure du roi certains détails encore inconnus. Ses maîtresses trop célèbres, ou même leParcàux-Cerfs, ne suffisent plus à son indiscrète curiosité. Il pousse au delà et semble heureux de découvrir dans l'amour du père pour ses filles autre chose que la plus naturelle des affections. M. Aubertin a déjà relevé en termes très-modérés ce vice capital de la dernière œuvre de notre historien, qui ose expliquer par Tinceste l'importance enfantine des filles de Louis XV. «r Sur la tète de ces espiègles impérieuses, dit le critique bienveillant, M. Michelet, avec ses habitudes de crédulité déplacée, fait planer l'ombre des flottantes calomnies, des rumeurs sournoises, des fuyantes et anonymes délations qui caressent sa chatouilleuse oreille, et sont pour lui, en toute enquête historique, comme les épices du juge. . . Engagés à sa suite dans les sinuosités du royal labyrinthe de Versailles, nous habitons les escaliers dérobés, attentifs au bruit des serrures, nous tendons l'oreille aux propos des valets; s'ils se taisent, au besoin les portraits, les statues, les jardins, les pierres elles-mêmes parlent pour nous instruire. M. Michelet a un art dans l'audace où l'impossible est atteint, m
M. Michelet s'occupe à peine des grandes questions qui agitent l'Europe au xvni® siècle. L'Autriche, la Russie, la Suède, font place dans ses préoccupations à M"® Aïssé, à M"* Lecouvreur et à la belle Cadiôre. C'est le tableau des moeurs au xvin*^ siècle qui l'a attiré.
Nous ne supposions pas que celles de Louis XV pussent être calomniées : elles l'ont été! — M. Michelet a une telle influence aujourd'hui sur l'esprit des jeunes gens, grâce à son style, à ses élans de générosité , aux parties éclatantes de ses œuvres ; il prétend si bien, dans son dernier ouvrage, s'appuyer sur les documents nouveaux, sur Luynes et d'Argenson, qu'il nous paraît important ici de révéler ses procédés et de montrer combien son imagination ajoute aux témoignages des chroniqueurs, même les plus passionnés.
Le duc de Luynes est le Dangeau de Louis XV. Il raconte au jour le jour ce qu'il a vu, sans y chercher finesse ni vouloir pénétrer au delà. D'Argenson, qui médite davantage, qui se croit un grand philosophe, un homme d'État novateur, a plus de prétention. Bien que ses contemporains l'aient appelé la Béte, et qu'on ne s'en étonne pas trop lorsqu'on a bien lu ses Mémoires, il cherche à obsei'ver, à approfondir. Il tient de Saint-Simon, mais c'est un Saint-Simon maladroit, brutal, parfois malotru, et comme de roture. Lui aussi est honnête, et très-honnête; mais il déteste tout le monde dès qu'il n'est plus ministre. Noailles est sa bête noire, Machault un brouillon. Il attend à chaque minute le renvoi de son frère et celui de M*"® de Pompadour. Nul n'a plus mal parlé de la cour; cependant il s'en faut du tout au tout qu'il ait fourni à M. Michelet ses déplorables insinuations. Avec Luynes , avec d'Argenson, nous savons au jour le jour la chronique scandaleuse de Versailles. Elle prouve contre M. Michelet. Il a osé donner pour rivales d'amour à M°*® de Pompadour, non les maîtresses de passage que celle-ci autorisa, mais les filles mêmes du roi.
(r Henriette, dit M. Michelet, prit le rôle qu'on voulait; elle força sa timidité, fit chez elle des soupers au rot. (Luynes, Argenson, etc.) L'infante voulut intimider son père. . . et hasarda un moyen d'arrêter son goût singulier pour Henriette. Elle pria Voltaire de faire une Sémiramis. L'inceste était fort à la mode... les mœurs étaient sur cette pente. M"*^ de Pompadour, de son côté, imagine, pour neutraliser cette faveur, de tirer du couvent et de faire venir à Ver-
saiHes M"^ Victoire, jolie fille, grande fille déjà, quatorze ans! -n Le roi pleura en revoyant cette enfant, tout aimable et bonne autant que belle. (M. Michelet attribue la douceur de M"^ Victoire à ce qu'elle est née en 1 782 , le nombre de mois voulu après la représentation de Zaïre, où le rôle et l'actrice avaient été si attendrissants!) Cette douce M°*^ Victoire fait diversion. Henriette souffre et se tait. Mais la seconde fille, la véhémente Adélaïde, où l'ardeur polonaise (elle était née en 1781 !) éclate tout entière, crevait de jalousie, fille cria, tout en retentit. Voltaire achève alors sa pièce, et Et ce drame qui punit l'inceste ne pouvait déplaire à la reine. 11 fut probablement montré à son père Stanislas. •» L'arrivée de l'infante , la fille aînée du roi , atténue l'effet de la leçon , et M. Michelet dit nettement : (c C'est depuis son voyage en France que le roi vécut cyniquement à l'italienne, ne ménagea plus rien. Alors commença une immonde histoire : le règne des filles du roi. M"™* Henriette, W^ Adélaïde, a
Et à chaque pas, presque à chaque ligne, M. Michelet insère entre parenthèses l'indication des sources. Voyez de Luynes , voyez d'Argenson! Nous avons vu d'Argenson, nous avons vu de Luynes : ils ne disent rien de ce qu'en tire M. Michelet. Le roi , qui aimait ses enfants (c'est sa seule vertu), les rappelle à la cour quand leur éducation est finie à Fontevrault. Il dépense trop pour elles à Versailles; il y a des querelles pour tel ou tel appartement. De Luynes, en journaliste fidèle, n'oublie ni les petits escaliers ni le grand escalier, dont la destruction agrandit le logement trop étroit de l'aînée; il ne néglige même pas la pose d'une serrure. Mais c'est l'imagination de M. Michelet qui fabrique les fausses clefs et va voir dans ces escaliers, dans ces appartements, ce qui ne s'y passait point. D'Argenson dit simplement que Mesdames, filles du roi, imitant leur père, soupaient le soir, et il blâme cette hygiène. De Luynes ajoute que Louis XV aimait à voir ses filles sans leur parure de gala, en père, non plus en roi, et les faisait venir quelquefois dans son appartement. De ces renseignements si simples , écrits par les deux
chroniqueurs, sans nulle arrière-pensée, voici ce que notre auteur a su tirer, (t 3/. de Liiynes, si timide, n'ose oinetlre pourtant ce qui crevait les yeux, f) Le roi ne reçut plus que tr . . . Mesdames, toutes seules, aux petits cabinets. .. Tî Ces pauvres dames s'enivraient par obéissance. Adélaïde , si jeune , ayant six ans de moins , étai t vaincue , sans doute , par le vin, le sommeil... Le roi ignorait tout à fait ce qu'il était ou faisait dans l'ivresse. Le matin, aucun souvenir, -n Et comme preuve, M. Michelet renvoie à un passage de M°*^du Hausset qui ne regarde en rien les filles du roi, mais une femme perdue, M"** d'Estrades. puis il ajoute : cr Versailles tâchait de ne point voir; mais le roi eut besoin de montrer les choses. Parfois, ayant soupe sans elles, il lui passait l'idée de les voir, et il les voulait, mais telles quelles étaient, sans paniers, dans le déshabillé de cette heure. Les paniers étaient tellement dans F habitude, qu une femme sans cela semblait nue. A Choisy, il était permis de s'en passer; mais à Versailles, lieu de cérémonie, c'était bizarre, choquant. Elles obéissaient et traversaient ainsi appartements et corridors, non sans pâlir, sans doute, et (aire pâlir aussi d'excellents serviteurs, qui voyaient et baissaient les yeux ! t?
Voilà sa grande preuve! — Le roi , en dehors de toute étiquette» quand la cour est retirée , a du bonheur à s'entourer de sa famille. Il fait appeler ses filles, et n'exige point qu'elles se rajustent en leurs grands atours. Elles viennent sans paniers, dit le duc de Luynés, et il ne dit que cela. Sans paniers! cela suffit pour évoquer les ombres de Jocaste et d'OEdipe, de Ninyas et de Sémiramis, — Voltaire, que notre auteur prétend au courant, n'a rien dit qui le laisse supposer. Luynes, selon lui, n'a rien voulu voir; mais en laissant échapper le sans paniers, il a tout révélé à M. Michelet. — Nous disons, nous, fussent-elles venues, non pas toutes les trois ensemble, comme il est dit, mais seule à seule, et en cornette de nuit chez leur père , elles pouvaient y venir et il les pouvait recevoir. Rien n'autorise un historien à supposer des crimes contre nature et à forger des témoignages, on exagérant la valeur d'un mot
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OU d'un renseigneuient qui ne s'applique point au fait dont il est question. M. Michelet abuse également de d'Argenson. Le marquis n'oublie pas un détail de ce qui se passe à la cour; lui aussi parle des grands appartements et des petits cabinets, et de l'affection du roi pour ses fdles; il rapporte toutes les calomnies. Voici son texte exact : trLe roi en bon père , la reine en bonne mère, restent à Versailles pour y savoir mieux des nouvelles de M"^ Adélaïde (alors souffrante). Toutes les princesses habitent Versailles... Les mœurs n'y sont point trop mauvaises , on n'y voit point les désordres de l'amour, j'en conviens... mais le grand article, c'est la dépense... Toutes Mesdames de France sont dans une grande dévotion de bigoterie et cherchent à y faire tomber le roi , leur père. Mais le roi ne s'y conforme pas. -n En 1 662 , au mois de février, il est atterré de la mort presque subite de M"* Henriette. D'Argenson dit : «c Cette componction va chez lui à un redoublement de tendresse pour sa famille. Il aime sur cela par préférence ce qu'il doit aimer. M™^ Adélaïde hérite de toute la tendresse qu'il avait pour M"* Henriette. Il vient de lui donner l'appartement de M. et de M"^ de Penthièvrc, avec un escalier dérobé pour descendre à tous moments chez sa fdle aînée. Il aime à vivre avec elle et la Dauphine, qui est grosse, et lui promet grande Hgnée masculine. Il paraît ne plus vouloir faire société que de sa famille, en patriarche et en bonhomme. ^ — D'Argenson blâme quelquefois la bigoterie de Mesdames, rien autre chose. Elles font trop de politique ; a les privautés les plus intimes et les plus louables ne sont que des instruments et des ressorts d'intrigues*, tî D'Argenson n'est donc pas plus que Luynes un témoin de ce qu'avance M. Michelet. Disons cependant qu'il a eu le malheur de laisser tomber sur M°*® Adélaïde une phrase compromettante, — c'est la seule, — sur laquelle M. Michelet s'est naturellement été à corps perdu, comme sur son bien. D'Argenson ne croit pas au lait qu'il rapporte, mais il en parle ainsi que l'avocat Barbier. Barbier et d'Argenson citent un bruit qui courait à Paris, en juin 1753. (tM™*" Adélaïde a des maux de cœur tous les matins. La nié-
disance publie qu'elle est grosse, et que c*est des œuvres du cardinal de Soubise, D'autres en nomment un auteur qui est encore moins à nommer! Tî — Ce n'est pas de nos jours, après ce qu'il nous a été donné d'entendre , qu'on peut prendre comme preuve historique une calomnie colportée sous le manteau, et livrée sans responsabilité d'auteur à la malignité des salons de Paris.
Offrons un dernier exemple du procédé employé actuellement par M. Michelet. — Au milieu de ces pages, dont nous n'avons cité que ce qui pouvait l'être, il donne comme preuve de l'effroyable débordement des vices de la cour un fait sur lequel l'avocat Barbier et d'Argenson s'accordent, comme sur le précédent, — et, di^onsr-le en passant, il y a entre ces deux chroniqueurs de fréquentes ressemblances et d'étranges coïncidences : leurs renseignements semblent pris aux mêmes sources. — «c A Noël, une fille, dit M. Michelet, s'échappa, effarée ; elle avait dix-sept ans, et on l'avait tenue dès l'enfance à l'état sauvage. Que souffraient ces victimes? On le sut par de Sade (lyBi). Horrible histoire, certaine, etc. etc. a M. Michelet indique Barbier, IV, p. 607, comme la source de cette histoire de la jeune fille séquestrée et violentée. Or Barbier, après avoir raconté comme M. Michelet le début de l'aventure, en expose aussitôt le grotesque dénouement. Recueillie à Saint-Etienne-du- Mont, puis chez les sœurs de charité, la prétendue victime y est visitée par des hommes et des femmes de condition, qui s'émeuvent à ses récits étranges : elle en tire des charités abondantes, plus de 8,000 livres en une semaine. C'est alors qu'on la surprend en flagrant délit de mensonge et de friponnerie. Elle avait pour complice son père le sieur Lemire, à qui elle écrivait (en lui adressant une partie de la recette) que, si cela continuait, ils seraient bientôt riches. Un jeune homme déclara que naguère il l'avait vue coiffeuse dans une boutique, contre le Palais, «r Enfin, dit Barbier, on a reconnu la supercherie et la fourberie de cette jeune personne; elle n'était ni victime, ni sauvage, tî — M. Michelet a voulu être aussi du nombre de ses dupes : ce n'est pas la faute de Barbier.
Abandonnons ce sujet; nous n'avons point à entrer dans les petites maisons de Paris, sortons plutôt des cabinets de Versaillt.»s et des mystérieux boudoirs, pour revenir aux clartés du grand jour et à la discussion des affaires d'Etat.
Les tomes XV et XVI de M. Henri Martin lui font le plus grand honneur. Il a touché tous les points principaux du règne de Louis XV, et sur tous éveillé l'intérêt. Les rapports extérieurs de la Franco avec l'Europe étudiés soigneusement, un sentiment constant du juste et de l'honnête, le désir de rester impartial, une puissance de travail au-dessus de tout éloge, mettent au premier rang des ouvrages d'histoire sur cette période celui de M. H. Martin. C'est, à notre sens, la partie la mieux réussie de son œuvre. M. H. Martin n'avait malheureusement encore, pour l'éclairer, ni l'édition authentique et exacte de d'Argenson , ni les Mémoires du duc de Luynes, ni le texte complet de la Correspondance de Louis XV et du maréchd de Noailles, ni la Correspondance secrète inédite, ces publications qui font tant d'honneur à MM. Rathery, Dussieux, E. Soulié, C. Rousset et E. Boutaric.
La Correspondance de Noailles et la Correspondance secrète méritent que nous nous arrêtions quelque temps à les examiner. — Celle de Noailles n'était ni inconnue ni entièrement inédite. Une première compilation, faite en 1777, par l'abbé Millot, était passée dans la collection • des mémoires de Petitot et de Michaud; mais cette compilation incomplète, toute en l'honneur du maréchal, ne laissait pas supposer l'importance des manuscrits que M. Rousset a mis au jour et fait précéder d'une introduction digne de l'historien de Louvois. — La correspondance secrète est une révélation véritable, et M. Boutaric ne s'est point contenté d'en être le sagace éditeur. Deux cents pages qu'il a écrites en tête de ses deux volumes composent un livre qu'il pourrait publier à part, comme a fait M. Mignet pour son Introduction aux affaires de la succession d^Espagne.
Le savant archiviste ne s'est point trompé sur l'importance de sa découverte. M. Boutaric dit, au début même de son livre : ffLa
TEMPS MODERiNES. 283
publication des documents que nous mettons sous les yeux du public aura pour résultat de modifier l'opinion qu'on a eue jusqu'ici de Louis XV... On apprendra, non sans étonnement, qu'il eut des idées politiques arrêtées; qu'il voulut fermement la liberté de la Pologne; que l'alliance autrichienne fut son ouvrage; qu'il s'occupa sérieusement de son gouvernement, à l'insu de ses ministres et de ses maîtresses; et qu'il eut un ministère secret, à la tête duquel était le comte de Broglie, -n
Elle est fort curieuse, cette histoire du véritable ministère de Louis XV, son ministère occulte, juxtaposé et opposé aux ministères olficiels, toujours surveillés et contrecarrés. Le cabinet secret a voulu le bien; mais, quoiqu'il eût le roi pour chef, il fut toujours impuissant. Nous apprenons cette chose étrange, c'est que, s^us Tarrière-petit-fils de Louis XIV, ce ne fut point dans les mains du roi, mais dans celles des ministres officiels, publiquement nommés et reconnus, que résida l'autorité. Le roi pouvait, il est vrai, les remercier, et il le fit souvent; mais, une fois nommés, ils devenaient souverains jusqu'au jour de leur chute. Le roi était impuissant à leur imposer sa volonté : ils régnaient en son nom ; en les changeant, il ne faisait que changer de maîtres; aussi le chevalier d'Eon, témoin des efforts et des intrigues de Louis XV pour faire prévaloir son opinion sur celle des agents officiels du pouvoir, a-t-il pu écrire, quelques jours après la mort du roi, cette phrase étrange au comte de Broglie : (t Louis XV, au milieu de sa cour, avait moins de pouvoir qu'un avocat du roi au Chàlelet. Jamais la postérité ne pourrait croire de tels faits, si vous et moi n'avions pas toutes les pièces nécessaires pour le constater, et de plus incroyables encore, -n
Le livre de M. Boutaric a le mérite d'éclairer d'un jour nouveau le règne et le personnage de Louis XV.
Son avènement véritable et son gouvernement personnel ne datent que de l'année 1763, après la mort du cardinal Fleury.
Pendant dix-sept ans, Fleury a été roi. On a trop médit de cel
homme d'Etat circonspect, qui fit la guerre sans la vouloir, et avec un excès d'économie. 11 fallait à la France, compromise et ruinée par les fureurs de l'agio , celte prudence sénile et ce calme réparateur, plutôt que l'audace d'un ministre de génie, ce Ne parlons pas dQ nous plus mal que l'étranger, t7 a-t-on dit à propos de la révolution française : ne dénigrons pas les personnes importantes de notre histoire, et gardons-leur au moins la justice qui leur a été faite hors de France, par des rivaux ou des ennemis. Dans ses Mémoires, Frédéric II, appréciant l'état de l'Europe en 1760, dit de la France : cr Depuis l'année 1672, ce royaume ne s'était pas trouvé dans une situation plus brillante, il devait une partie de ses avantages à la sage administration du cardinal de Fleury. Richelieu et Mazarin avaient épuisé ce que la pompe et le faste peuveut donner de considération. Fleury fit, par contraste, consister sa grandeur dans la simplicité. Ce premier ministre préférait les négociations à la guerre; il affectait d'être pacifique, pour devenir l'arbitre plutôt que le vainqueur des rois. Econome des revenus de l'Etat, et doué d'un esprit d'ordre, il procura au royaume les moyens de se libérer d'une partie des dettes immenses contractées sous le règne de Louis XIV. 11 répara les désordres de la régence ; et à force de temporiser, la France se releva du bouleversement qu'avait causé le système de Law. . . Son économie fut aussi utile au royaume que l'acquisition de la Lorraine lui fut glorieuse. . . Ce vieux politique, contre lequel il était difficile de manœuvrer, s'est joué, dans la dernière guerre, de plus d'une tête couronnée. S'il négligea le militaire et la marine, — ce sont deux grandes fautes, — c'est qu'il voulait tout devoir à la négociation , pour laquelle il avait du talent. Son esprit succomba, ainsi que son corps, sous le poids des années. On a dit trop de bien de lui pendant sa vie, on le blâme trop après sa mort. Ce n'était point l'âme altière de Richelieu ni l'esprit artificieux de Mazarin, lions qui déchiraient des brebis. Fleury était un pasteur sage qui veillait à la conservation de son troupeau, t) Et Frédéric, qui le juge ainsi, avait eu grandement à se
plaindre de lui! Il en a paHé cependant comme doit le faire la postérité.
ff Jusqu'alors Louis XV avait été le pupille, et le cardinal de Fleury, son tuteur^i^ ajoute Frédéric.
Mais déjà le pupille avait tenté de s'affranchir. D'Argenson et le livre de M. Boutaric nous le prouvent : la disgrâce de Chauvelin est enfin expliquée. Ce n est pas avec Patiiio, le ministre espagnol, mais bien avec le roi lui-même, que Chauvelin entretenait une correspondance à l'insu de Fleury. Il fut le premier confident et le premier ministre secret. Mais Louis XV, toujours dominé par son vieux précepteur, finit par trahir Chauvelin, qui fut chassé du ministère et subit son premier exil à Bourges. A la mort de Fleury, le roi dit : «Me voilà premier ministre.^ Et Frédéric II, citant la lettre qui lui fut écrite à lui-môme, ajoute : «C'est le style d'un prince qui annonce son avènement à la couronne ^ tj Le roi a résolu de gouverner désormais par lui-même : il n'en fut rien. Louis XV eut aussitôt, sans parler de M"*® de Châteauroux, un nouveau directeur de ses pensées et de sa politique : le maréchal Adrien-Maurice de Noailles. Tout en conseillant au roi de ne point se laisser gouverner et d'être le maître, il le gouverna de 1763 à 1765, mais au profit de sa gloire et dans l'intérêt de son royaume.
Ce sont les belles années du règne, les seules qui méritent d'être honorées. Louis XV, pris d'un beau feu pour le gouvernement aussi bien que pour la guerre, se met au travail à Versailles, et à la tête des armées à Metz et à Fontenoy. Il a des élans généreux, des réparties dignes de sa race. «Laisserai-je ainsi manger mon paysli? dit-il, quand on veut modérer son zèle. Il a hâte de partir. «Je puis me passer d'équipages; pour vivre, l'épaule de mouton des sous-lieutenants d'infanterie me suffira.?) En un mot, il devient pour la France entière Louis le Bien-Aimé, — et le
' Mémoires de Frédéric II, publies par viendrons sur celte excellente édition , MM. Boutaric et Campardon. Henri Pion, édition définitive, des œuvi*es historiques 1866. T. I, p. 31, laa, 177. Nous re- du roi de Prusse.
28fi ÉTUDES HISTORIQUES.
titre alors nétait que juste. On avait fait honneur jusqu'ici à M"* de Ghâteauroux, cette autre Agnès Sorel, de ce réveil d'activité et de courage. On Ta dû surtout au maréchal delNoailles, à ce vétéran du règne de Louis XIV, jugé avec tant de dédain par M. Michelet. <r Homme de talent et d'esprit, de vaste connaissance, sans cœur ni fond, ni caractère, faux dévot, il offrait la grotesque image d'Arlequin à soixante-cinq ans. -n Voilà ce que dit d'un personnage aussi honorable le nouvel historien de Louis XV. Quant au roi, à cette même époque de 1765 : «r C'est un jouet! l'automate de VaucansonN Renvoyons M. Michelet aux deux volumes si curieux de M. Camille Rousset : Correspondance de Louis XV et du maréchal de Noailles (2 vol. in-8% Dupont, éditeur).
Depuis la fin de l'année i'jlxU jusqu'au commencement de l'année 17^7, Louis XV a de plus un ministre des affaires étrangères honnête homme; nous l'avons déjà nommé à propos de son Journal y c'est le marquis d'Argenson. D'Argenson a laissé un mémoire bien curieux sur un projet d'organisation de l'Italie, qui eût été son œuvre et celle du roi. En 1 7^6 , Louis XV et lui avaient compris tous les dangers, tous les embarras de l'avenir, et cherchaient à les conjurer par une fédération des divers Etats de la Péninsule. Leur dessein était d'en bannir l'Autriche et l'influence allemande, «r Le temps est venu d'éteindre la prétendue supériorité des empereurs en Italie, et de déclarer les puissances italiques de franc-alleu et d'une pleine indépendance, t» Il fallait aussi y augmenter la puissance des rois de Sardaigne, et satisfaire à tout jamais les louveteaux de Savoie.
. cr Dans nos guerres avec la maison d'Autriche, dit textuellement d'Argenson, le roi de Sardaigne est à cette maison en Italie ce que le roi de Prusse lui est en Allemagne : il ne peut s'agrandir qu'à ses dépens, ti D'Argenson proposait d'ajouter au Piémont le Milanais^ qui est à la rive gauche du Pô y et à la droite jusques à la Scrivia. L'affranchissement de l'Italie serait solennellement proclamé par l'abolition du saint empire romain et par l'établissement d'une
diète italique. On prescrivait aux nations de ce pays cr l'association nécessaire pour maintenir leur liberté à l'avenir, en empêchant tout étranger d'y dominer. Les princes de maison étrangère qui s'y trouvaient souverains devaient se regarder désormais comme Italiens, et renoncer à toute souveraineté qui leur adviendrait ailleurs. La maison de France y sacrifiait tous ses droits sans réserve, -n La violente ambition de la reine d'Espagne, Elisabeth Farnèse, qui voulait le Milanais pour son Gis don Philippe, fit échouer ce beau plan , et Louis XV sacrifia à ses exigences et son ministre et sa politique. Il avait vu le juste et l'utile : il n'eut pas l'énergie de l'exécuter.
Le marquis d'Argenson tomba du pouvoir, mais en gardant sa conviction. Cette phrase de son Mémoire est belle et prophétique : ff Le pape Jules II a dit avec raison que l'Italie ne redeviendrait jamais heureuse et florissante qu'elle n'eût chassé les barbares, c'est-à-dire les étrangers! Tôt ou tard cela doit arriver, à en juger par l'évidence et par la raison , mais le temps n'en est pas encore arrivé. T) .
Après le maréchal de Noailles et la chute du marquis d'Argenson, le ministère secret fut définitivement constitué. Le prince de Conti, destiné d'abord au trône de Pologne, en lut dans les l)remiers temps comme le directeur et l'âme. Mais l'agent principal, celui qui en resta le chef jusqu'à la fin du règne, de 175^1 jusqu'en 1 77^ , c'est le comte Charles de Broglie, homme de plume et d'épée. D'Argenson dit de lui : ce Le comte de Broglie avec une àme remplie d'ambition ressemblait à un volcan; ses yeux étincelants décelaient l'inquiétude et l'activité de son esprit . . • Il avait de grands talents pour la politique et pour la guerre, n — C'est le grand ministre du règne. Avec un roi aussi clairvoyant que Louis XV, mais plus énergique, le comte de Broglie eût sauvé la Pologne et pris sur l'Angleterre une terrible revanche de la paix honteuse signée en 1768 à Paris. Les agents qui travaillèrent sous ses ordres furent les ambassadeur, de Vergennes et Saint^Priesl ; après eux Tercier, qui centralisait la correspondance; puis, dans les
diverses cours, le célèbre Duraouriez, le chevalier d'Eon^ Durand de Monnet et tant d'autres. Ceux-là seuls connurent la pensée véritable et la politique du roi, elle était généreuse et habile; mais il les trahit tous successivement et les renia quand «on secret 9e trouva en 'péril. Il fit avec eux de beaux projets, qu'il n'osa jamais exécuter. Tercier, un commis qui n'eût point été admis à la table du ministre officiel, était le premier confident du roi et surveillait les ministres eux-mêmes : tr Ces gens-là, qui me sont imposés, que je crains ou que je méprise, t^ disait l'arrière-petit-fils de Louis XIV. Et il n'avait pas la force de les renvei^ser, (rtant que leur arrêt n'avait pas été dicté par la maîtresse en faveur, d Les maîtresses ne furent jamais admises au secret; Louis XV les redoutait comme ses ministres. Le ministère secret, répétons-le avec M. Boutaric, vit partout le bien à faire , mais par malheur ne put le réaliser. Ainsi il nous est prouvé que Louis XV n'avait pas signé sans une grande douleur le traité de 1768 et sacrifié sans remords aux Anglais notre marine et nos colonies. Cette année même, appuyé par ses confidents, il conçut le dessein de prendre une revanche éclatante. M. de la Rozière, sous la direction du comte de Broglie, prépara les plans d'une descente en Angleterre, qui fut sur le point d'être mise à exécution en 1770. Ces plans existent encore. Ils sont au dépôt des affaires étrangères, où on les cache à tous les yeux, ainsi que les autres documents précieux qui dorment dans ces catacombes impénétrables.
Le roi n'a pas un moment fermé l'œil sur la Pologne; et le comte Charles de Broglie fit pour la sauver des efforts plus énergiques, et plus sincères peut-être que ceux de Choiseul. Dès l'année 1745, Auguste III vivant encore, Louis XV, en digne héritier de Louis XIV, prévit le danger et soupçonna l'ambition de la Prusse et de la Russie, crces deux puissances qui viennent de naître, a
Que fit donc Louis XV pour le salut des libertés et de l'intégrité polonaises ? La correspondance secrète nous le révèle. Pour sauver la Pologne, il accepta l'alliance de l'Autriche, qui devait lui coûter
si cher et le trahir, il renonça à ses projets en faveur du prince de Conti, abandonna les frères de la Dauphine. ffll faut pour roi à la Pologne régénérée un Piasl, un vrai Polonais, tî Dès le premier jour de sa compétition, Louis XV sait ce que sera Poniatowski, «r l'agent d'une puissance voisine, qui, dans ce moment-ci, n'a en vue que d'opprimer la république de Pologne, afin d'étendre son despotisme dans le Nord. -n Mais, pour écarter le danger d'une pareille élection, il fallait des troupes, il fallait de l'argent; et Louis XV avoue qu'il lui est impossible de se battre à cette époque. Curieux aveu, accompagné d'une illusion plus curieuse encore! Dans un temps prochain, il prendra sur tous ses ennemis une revanche désirée, tr grâce aux opérations au moyen desquelles il a déjà commencé avec succès à rétablir ses finances (janvier 1771)!^ A cette heure, «ries secours d'hommes sont impossibles, ceux d'argent bien difficiles, et l'emploi un peu douteux U D'ailleurs, il y a l'Angleterre, et «M. Pilt, un fou, et un fou dangereux; ce qu'il dit de nous mériterait la corde, et l'exécution serait dans tout autre pays. Quels cruels voisins nous avons là 1 t)
A propos des colonies d'Amérique et d'Asie, même clairvoyance du péril et de l'avenir : a A quoi bon faire trop fleurir nos îles? Nous leur donnerions les moyens un jour, et peut-être trop promptement, de se soustraire à la France, car cela arrivera sûrement un jmir de toute cette partie du monde, a
Revenons à la Pologne, le principal souci de Louis XV. Il répète sans cesse, les secours d^hommes sont impossibles, mais il envoie deux millions et Dumouriez d'abord, l'un de ses agents particuliers, puis de Vioniénil; c'est tout ce qu'il peut faire. 11 compte, d'ailleurs, sur l'Autriche et sur Marie-Thérèse, qui s'apitoyait noblement devant les malheurs de la Pologne opprimée. Elle pouvait empêcher le partage : elle y participa. Frédéric II fit connaître au prince Charles de Hesse le rôle que joua cette princesse : un agent du roi de Prusse ayant gagné le confesseur de l'impératrice, celuici lui persuada «r qu'elle était obligée, pour le bien de son âme, de
ÉUidet) historiques. 1 9
prendre la portion qui lui était assignée. Alors elle se mit à pleurer terriblement, dit Frédéric. En attendant, les troupes des trois copartageants entraient en Pologne et s'emparèrent de leurs portions, elle toujours en pleurant. Mais tout à coup nous apprîmes, à notre grande surprise, qu'elle avait pris beaucoup plus que la part qu'on lui avait assignée, car elle pleurait et prenait toujours, et nous eûmes beaucoup de peine à obtenir qu'elle se contentât de sa part du gâteau. D (Saint-René Taillandier, Revue des Deux-Motides, 1^ décembre i865.)
C'est lé mot du prince Louis de Rohan, l'ambassadeur de Louis XV à Vienne : cr J'ai vu Marie -Thérèse pleurer sur la Pologne . . . mais elle me parait avoir des larmes à son commandement. D'une main, elle a le mouchoir pour essuyer ses yeux, et de l'autre, elle saisit le glaive de la négociation pour être la troisième puissance copartageante. n Louis XV était joué. Mais ce qui lui fit le plus de peine à cette époque, c'est que le prince de Kâunitz, ayant découvert sa correspondance secrète, la dénonça au duc d'Aiguillon. Ses velléités timides de lutter contre son ministère officiel, et de faire mieux, n'avaient eu ni en Italie, ni du côté de l'Angleterre, ni en Pologne, d'heureux résultats; il se trouvait pris sur le fait, convaincu de mesquines intrigues, ses petits mystères étaient dévoilés, sans même qu'il en recueillît l'honneur.
M. Boutaric dit : «r On doit savoir gré à Louis XV de n'avoir pas été entièrement cet égoïste et ce roi fainéant que nous dépeignait l'histoire, et dans le jugement définitif qu'on portera sur lui, jugement qui ne pourra qu'être sévère, il faudra tenir compte de quelques sentiments généreux et du bon vouloir dont il a déposé le témoignage dans la Correspondance secrète, i) D'accord, mais à la condition que la réhabilitation ne dépasse point cçs bornes trèsrestreintes. On apprend, en effet, dans cette correspondance, que Louis XV eut la pleine clairvoyance des choses de son temps et une grande netteté d'intelligence. Il a vu le bien, le juste et le vrai; mais qu'a-t-il fait pour le triomphe de leur cause? Il n'a pas
osé aflirmer tout haut et en face sa politique et sa volonté. Acceptant les ministres que lui imposaient sa famille ou ses maîtresses , il prit à leur égard des habitudes de défiance et de dissimulation. Sans caractère et d'une incurable faiblesse, il laisse tomber du pouvoir ceux-là mêmes qui parmi eux marchèrent dans sa voie, comme Ghauvelin, Machault et Choiseul. On le voit, en paresseux, se débarrasser des meilleurs serviteurs pour éviter un effort ou une lutte de quelques heures contre Fleury, contre M™'' de Pompadour ou contre la Dubarry, et recevoir de leurs mains des ministres qu'il hait ou qu'il méprise.
Pour redevenir tout à coup le maître, il n'avait qu'un mot à dire, il ne l'a point dit : il n'en eut jamais le courage. Il aima mieux se venger sourdement, jouer au conspirateur contre ses agents officiels. De là cette formation du cabinet occulte. Encore si cet autre conseil, si ce conseil latent de la royauté avait conduit les affaires à quelque heureuse issue! Mais non! Louis XV s'amusait à creuser des contre-mines, à la condition de ne jamais y mettre le feu. Il aimait à espionner, à contrecarrer ses secrétaires d'Etat; mais, quand ses intrigues étaient bien nouées pour réagir, il n'agissait pas. Les agents secrets, tous hommes de grande valeur, s'indignent souvent. La seule joie du roi est de rester bien caché ; il tremble à la moindre chance d'être découvert : il a peur. Nous le voyons, sur le point d'être pris en faute , jouer le rôle d'un méchant écolier, sacrifier aussitôt ses complices, les jeter en disgrâce, comme Ghauvelin, qu'il n'osa jamais rappeler; comme de Broglie , qu'il exila deux fois; comme Tercier, dont il Ri escamoter les papiers; comme Favier et Dumouriez, qu'il laissa mettre à la Bastille. 11 trahit ainsi, les uns après les autres, ses ministres et ses agents secrets.
Et, en mourant, il léguait à son héritier le fardeau d'une révolution intérieure, devenue inévitable, révolution qui se ferait par le prince ou contre lui. Il laissait, en outre, l'Europe transformée au détriment de la France. Le partage de la Pologne et les empiétements de Catherine du côté du Danube et de la mer Noire
faisaient de la Prusse et de la Russie des rivales avec lesquelles il fallait compter désormais. L'Angleterre, résolue à s'en tenir à l'empire des mers et des colonies, l'avait conquis.
Tout cela, Louis XV l'avait vu et compris; il s'en était désolé, mais voilà tout. Terminons cette appréciation par une citation de M. Rousset, qui résume et caractérise bien ce rôle étrange, inouï jusque-là en histoire, d'un prince plus intéressé aux choses de son temps qu'on ne l'avait cru jusqu'ici, préoccupé sans cesse de la France 'et de l'Europe, et qui cependant n'a rien fait de bon pour son royaume ni pour les Etats de ses voisins : tr Louis XV raisonne juste , dit M. Rousset, il explique très-clairement pourquoi les affaires vont mal, mais ne s'ingénie pas assez pour qu'elles aillent mieux. . . crJe sais prendre mon parti, t» écrit-il quelque part. Si Louis XV veut dire qu'il sait prendre un parti , se décider, il se flatte. Il est vrai qu'il prend facilement son parti des événements. La doctrine des faits accomplis lui agrée à merveille. Le duc de Luynes a dit qu'il parlait et s'occupait historiquement des afiaires. Le mot est d'une justesse parfaite. Malheureusement l'humeur historique, excellente pour le récit, ne vaut rien pour l'action , c'est l'humeur militante qui convient aux hommes politiques et aux chefs d'Etat, v
L'histoire de l'Europe, l'histoire même de la France au milieu du xvHi^ siècle, n'est pas en France, mais bien plutôt à Berlin, à Pétersbourg, à Londres, à Vienne et jusqu'à Stockholm. Louis XIV avait bien prévu ce qu'il adviendrait de la création des royautés nouvelles, de celle de Prusse surtout. Le titre royal conférait aux anciens princes de la maison de Brandebourg, chefs de l'Allemagne du nord et du protestantisme, le droit de tout oser. Le développement subit et terrible de la Russie, pendant la vie et après la mort de Pierre le Grand, complétait la révolution d'équilibre opérée dans le système européen.
A l'heure où les Etats centenaires de l'Europe, comme épuisés, manquaient de grands hommes, les peuples nouveaux qui venaient
de naître à Thistoire en reiiconlraient coup sur coup. "En Russie, après le czar Pierre I*% Catherine II; en Prusse, après le Grand Electeur, Frédéric II.
Frédéric II est le vrai représentant. du xvin* siècle, non parce qu'il fut un de ces fondateurs d'empire en qui réside et se personnifie la destinée d'une nation , mais parce qu'il a été l'expression complète du grand homme, tel que le comprenaient ses contemporains. A une époqne où les lettres et la philosophie donnaient la gloire, et commençaient à conférer une noblesse moins discutée que celle de la naissance, à procurer une renommée plus populaire que celle du trône, il voulut oublier l'antique origine de la famille de Brandebourg et l'hérédité royale, à laquelle il était appelé, pour apprendre à écrire et à penser. La langue qu'il choisit fut celle qui régnait sans conteste en Europe : la langue française. Par elle, il devint Français et séduisit nos pères jusqu'à arracher leurs applaudissements, même quand il battait notre armée et ruinait notre politique, l'une mal commandée, l'autre dirigée à l'inverse du sentiment national.
Il resta, quof qu'on ait dit, philosophe sur le trône; s'il devint profond politique et habile capitaine, ces qualités à ses yeux n'ont été que secondaires : c'étaient des obligations de son métier de roi. Mais après avoir constitué, étendu, affermi la patrie, son principal souci fut de l'enrichir et de la décorer, de bien administrer ses peuples et de les rendre heureux. Il sut avant tout rester homme parmi des hommes, le plus éclairé en raison de ses devoirs plus étendus, mais sans rien prétendre du demi-dieu ni du héros. 11 a été par-dessus tout ami fidèle et d'un copur véritablement sensible. Ajoutons la verve et l'esprit, qui ne messeyaient point, du temps de Voltaire, à un Teuton des bords de la Sprée.
L'abus que ses successeurs ont fait de son œuvre a depuis longtemps déjà nui à la renommée de Frédéric II, et rendrait sa réhabilitation pénible aujourd'hui , si le devoir de l'historien ne suffisait pour nous distraire de préoccupations trop légitimes. Frédéric n'a
29i ÉTUDES HISTORIQUES.
jamais été coupable de haine envers ia France. Soyons donc à notre aise pour maintenir l'éloge définitif que l'histoire doit prononcer sur ce grand homme.
Il y a plus de vingt ans, M. Camille Paganel avait donné, en deux volumes in-8°, un récit judicieux et impartial du règne de Frédéric le Grand; mais, depuis la publication de cet estimable livre, des travaux importants ont été faits en Allemagne, et notamment à Berlin, par Tordre du roi et sous la présidence de M. Preuss, historiographe de Brandebourg. On a réuni et publié le recueil complet des écrits de Frédéric II dans un texte authentique, le premier qui soit exact et donne toute la pensée du roi. On a débuté par ses œuvres historiques, on a fini par sa multiple et volumineuse correspondance. Avant cette importante publication, il était difficile de juger définitivement et d'apprécier sous tous ses aspects un tel règne et un pareil homme.
MM. Boutaric et Campardon nous ont donné chez M. Henri Pion, en deux beaux volumes in-8^ une excellente édition française d'une partie des manuscrits originaux de Berlin, mais ils s'en sont tenus au récit officiel que Frédéric a fait des principaux événements de son temps, à ses Mémoires y comme ils les appellent. Nous aurions désiré, au moins comme avant-propos, les Mémoires de Brandebourg. Frédéric a prouvé lui-même, en les faisant imprimer sous ses yeux, qu'ils étaient, dans sa pensée, la préface nécessaire à \ Histoire de mon temps et à Y Histoire de la guerre de Sept Ans. Nous ne les remercierons pas moins d'avoir commencé l'œuvre; eux ou d'autres l'achèveront.
En attendant, nous possédons en France une histoire originale, écrite tout récemment, une excellente histoire de Frédéric II : elle est de M. Sainte-Beuve.
La manière adoptée par cet homme de lettres éminent pour la publication de ses travaux fait illusion à beaucoup de gens. Epars dans ses Causeries du Lundis jetés çà et là, sans dictinction de genre et de sujets, dispersés de volumes en volumes, ils affectent la forme
modeste d articles de critique. — Réunissez chaque catégorie dans une lecture suivie; adoptez pour cette lecture non plus le hasard de la tomaison^ mais l'ordre logique et chronologique (ce qui est facile à l'aide des Tables des matières), et vous en verrez ressortir autre chose que de charmantes causeries hebdomadaires. L'étiquette spéciale de critique appliquée à l'œuvre de M. Sainte-Beuve est, sinon fausse, tout au moins incomplète. Il a produit et créé, dans différents genres, des livres originaux. Le tort apparent de son œuvre, le voici : une fois par semaine, au gré de son inspiration ou de son tempérament, il a fait miroiter successivement, dans un journal, les mille facettes de son talent multiple : histoire, littérature, philosophie, tout se juxtapose; les époques, les hommes se succèdent, ou plulôt se heurtent comme les sujets : M. Thiers coudoie Charles-Quint; Goethe ouvre la porte à Dangeau, comme Marie Stuart à M. deBonald; Pascal avoisine Portalis, M. de Pontmartin le maréchal de Villai^s, et Bossuet M™* de Staël; Fléchier est suivi de Théophile Gautier, le cardinal de Retz des Gaietés champêtres de J. Janin, et VAne d'or d'Apulée précède M. Ernest Renan. La méthode était sans danger; il y avait même du piquant dans cette variété tant qu'il s'est agi d'articles de journaux. Mais ce même ordre, — devenu du désordre, — a été maintenu par les éditeurs, à l'époque de la publication en volumes. Il y a là, nous y insistons, un obstacle pour des esprits superficiels à apprécier la véritable importance, et surtout la netteté de physionomie d'un aussi grand écrivain que l'est M. Sainte-Beuve. Enchevêtrées et confondues, ses qualités semblent perdre de leur précision et ondoyer. C'est un tableau mouvant où se mêlent et se combattent le savant littérateur, appréciateur exquis des hommes d'autrefois, et le polémiste contemporain, un peu sceptique, plus incertain ou du moins plus variable dans ses jugements.
C'est qu'en effet, polémiste contemporain, M. Sainte-Beuve nous semble différer de M. Sainte-Beuve historien et artiste. Tous deux sont honnêtes, l'un se croit convaincu et l'autre l'est. Ils écri-
vent avec la même plume fine et délicate; mais, dans le premier cas, lorsqu'elle décrit les hommes et les choses d'aujourd'hui, cette plume est tenue d'une main quelque peu fébrile ; elle est plus acérée et comme trempée dans une encre légèrement corrosive ; dans le second cas, lorsqu'il s'agit du passé, elle trace des lignes sûres, de couleur saine et durable, que l'avenir ne fera ni pâlir ni dévier.
Ce serait un grand service à rendre tout ensemble à notre littérature et à l'illustre auteur que de rééditer son œuvre par catégories de sujets. Sans oser proposer des titres, nous indiquerions les subdivisions principales. Avant le xix* siècle : i® Histoire; 2® Philosophie; S*' Histoire littérav^e. Puis : 6° Etiides sur la liuéralure au xij* siècle; 5** Etudes philosophiques et politiques sur les affaires et les hommes de mmi temps. Ce travail serait plus facile à accomplir que celui de Balzac lorsqu'il voulut fondre en un tout sa Comédie humaine.
Au milieu des productions, des créations si variées de M. Sainte- Beuve, l'histoire sera peut-être un jour son meilleur titre de gloire. Rentrons par là dans notre sujet spécial, et ne voyons en M. Sainle- Beuve que l'historien.
Il en a toutes les qualités, l'amour des textes et des preuves authentiques, l'habileté d'analyse et l'impartialité de jugement; un penchant dans le résumé et dans l'ensemble à l'admiration ou à l'indulgence. — Ne nous en plaignons point. — A entendre le bruit que font certains moralistes avec leur tonnerre de fer-blanc, à lirece que les petits hommes de la critique historique exigeraient des grands hommes pour les reconnaître tels; à écouter les lois pédantes qu'après coup ils leur imposent, et le blâme qu'ils leur adressent pour n'avoir point été infaillibles, on se trouve heureux de se réfugier dans la société de M. Sainte-Beuve, et l'on y goûte un charme infini. On se sent dans le vrai, au milieu de cette étude intelligente qui décompose un caractère et l'explique, puis le recompose et lui rend la vie. Appréciation fine et large à
la foiSf mais toujours humaine, ne demandant aux hommes du passé que ce qu'ils pouvaient donner en leur temps et dans le monde d'idées où ils vivaient. Ajoutez que M. Sainte-Beuve a pardessus tout la qualité maîtresse du genre, j'oserai dire le flair et la divination historique. Ce n'est point un savant de faits, de dates et de chronologie; mais il sait l'homme et le retrouve dans quelques lignes écrites de sa main, dans quelques paroles authentiques parties de son cœur, échappées de ses lèvres. Il a aussi le mérite de ne dire en histoire que ce qui mérite d'être retenu et conservé. Du xvi* siècle à nos jours (en dehors de l'histoire spéciale de Port -Royal), l'œuvre historique de M. Sainte-Beuve est considérable , presque complète. Nous avons choisi ses articles sur Frédéric, ils sont au nombre de huit, pour essayer de le faire apprécier.
Dans le premier, M. Sainte-Beuve présente d'abord le rôle de Frédéric roi et conquérant; puis, dans ceux qui suivent, il expose ses relations avec les princes de l'Europe, aussi bien avec ceux qui tiennent la plume qu'avec ceux qui portent le sceptre; vient ensuite Frédéric littérateur ; enfin le grand homme est étudié dans sa famille, dans ses relations d'homme privé et d'ami. Son cœur est aussi bien analysé que son esprit, son caractère et son génie. — C'est un tableau complet, qui, sans de grands efforts, s'encadrerait merveilleusement dans un volume.
Citons tout d'abord ce portrait du roi de Prusse, qui ouvre la série des études, et se trouverait aux premières pages du livre :
«Frédéric, malgré le tort qu'il s'est fait par certaines de ses rapsodies et de ses paroles, par le cynisme affecté de ses impiétés et de ses goguenarderies, et par cette manie de versifier qui fait toujours sourire, est un vrai grand homme, un de ces rares génies qui sont nés pour être manifestement les chefs et les conducteurs des peuples. Quand on dépouille sa personne de toutes ces drôleries anecdotiques qui sont le régal des esprits légers, et qu'on va droit à l'homme et au caractère, on s'arrête avec admiration.
avec respect; on reconnaît dès le premier instant, et à chaque pas qu'on fait avec lui, un supérieur et un maître, ferme, sensé, pratique, actif et infatigable, inventif au fur et à mesure des besoins, pénétrant, jamais dupe, trompant le moins possible, constant dans toutes les fortunes , dominant ses affections particulières et ses passions par le sentiment patriotique et par le zèle pour la grandeur et l'utilité de sa nation; amoureux de la gloire en la jugeant; soigneux avec vigilance et jaloux de l'amélioration, de l'honneur et du bien-être des populations qui lui sont conGées, alors même qu'il estime peu les hommes. Capitaine, il ne m'appartient pas de le juger; mais, si j'ai bien compris les observations que Napoléon a faites sur les campagnes de Frédéric, et les simples récits de Frédéric lui-même, il me semble que ce n'était pas un guerrier avant tout. Il n'a rien, de ce côté, de bien brillant à première vue, ni de séduisant. Souvent battu, souvent en faute, sa grandeur est d'apprendre à force d'écoles , c'est surtout de réparer ses torts ou ceux de la fortune par le sang-froid, la ténacité et une égalité d'âme inébranlable, crll a été grand surtout dans les motrments les plus critiques, a dit Napoléon; c'est le plus bel éloge « que l'on puisse faire de son caractère -n
ff On a cherché à établir une contradiction entre les paroles et les écrits de Frédéric, adepte de la philosophie, et ses actions comme roi et comme conquérant. Je ne trouve pas celte contradiction aussi grande qu'on l'a voulu faire. Et, par exemple, je ne vois pas, dans les histoires qu'il a écrites, un mot qu'il n'ait justifié dans sa conduite et dans sa vie.
«rUn prince, disait-il et pensait-il, est le premier serviteur et le «premier magistrat de l'Etat; il lui doit compte de l'usage qu'il fait cfdes impôts; il les lève, afin de pouvoir défendre l'État par le tf moyen des troupes qu'il entretient; afin de soutenir la dignité dont (fil est revêtu, de récompenser les services et le mérite, d'établir (ren quelque sorte un équilibre entre les riches et les obérés, de ff soulager les malheureux en tout genre et de toute espèce; afin
ffde mettre de la magnificence en tout ce qui intéresse ie corps ffde l'Etat en général. Si le souverain a Tesprit éclairé et le cœur ff droit, il dirigera toutes ses dépenses à l'utilité du public et au (rplus grand avantage de ses peuples. ?)
ff C'est ce que fit réellement Frédéric, en paix, en guerre, presque en tout temps, et il y dérogea le moins possible.
ff Pour le juger comme politique , il convient de se dégager du point de vue français, des illusions françaises et de ce qui nous est resté de l'atmosphère du ministère de Choiseul. Ouvrez encore une fois les Mémoires de Frédéric; il ne cherche point, en les écrivant, à farder la vérité. Je ne sais pas d'homme qui, plume en main, soit moins charlatan que lui; il dit ses raisons et ne les colore en rien : ff Un ffrôle d'emprunt est difficile à soutenir, pensait-il; on n'est jamais ffbien que soi-même. tî En écrivant l'histoire de sa maison, sous le titre de Mémoires de Brandebourgs il nous donne le sens, l'inspiration première et la clef de ses actions. La Prusse n'était arrivée véritablement à compter pour quelque chose dans le monde et à mettre, comme il dit, son grain dans la balance politique de l'Europe, que du temps du Grand-Electeur, contemporain des beaux jours de Louis XIV. En racontant l'histoire de ce souverain habile et brave, qui ffà la fortune médiocre d'un électeur sut ff unir le cœur et les mérites d'un grand roi,Tî en nous parlant de ce prince, «l'honneur et la gloire de sa maison, le défenseur et le cr restaurateur de la patrie, t) plus grand que son cadre, et de qui date sa postérité , on sent que Frédéric a trouvé son idéal et son modèle : ce que le Grand-Electeur a été comme simple prince et membre de l'empire, lui, il le sera comme roi.T)
Ici, que M. Sainte-Beuve nous permette une critique; il s'en fie un peu trop à Frédéric. La politique de l'aïeul et celle de larrièrepetit-fils sont toutes différentes. Frédéric ne continue point son ancêtre, il s'en sépare. Le Grand-Electeur était Allemand, Frédéric est Prussien. M. Sainte-Beuve le sentira bientôt et le dira lui-même en excellents termes : ff Frédéric dégagea hautement la position et
la foHclion de la Prusse, créa un contre-poids à la maison d'Autriche, établit dans l'Allemagne du Nord un foyer de civilisation, un centre de culture et de tolérances
Le porlrait continue, résumant les grands événements connus de tous.
Ces événements, M. Sainte-Beuve en a le sens, comme le meilleur des historiens, et il les domine.
11 a reconnu par exemple qu'au début de la guerre de Sept Ans, Frédéric ne fut point l'agresseur, bien qu'il parût l'être. Le revirement politique de Louis XV aux conférences de Babiole et dans le traité de Versailles fournissaient à Marie-Thérèse les moyens de reconquérir sa chère Silésie. Frédéric, menacé par ses anciens allios et par ses anciens ennemis, se jeta dans l'alliance anglaise, et, au lieu d'attendre les premiers coups, se hâta de les porter. Mais il est un point curieux que nous aurions voulu voir toucher par M. Sainte- Beuve : la popularité de Frédéric, en France, à l'heure même de nos défaites de Rosbach et de Closlercamp.
Il est de bon goût et de facile éloquence, aujourd'hui, de blâmer Voltaire et tant d'autres d'avoir trahi la patrie en faisant des vœux pour l'ennemi, d'être restés Prussiens pendant que le sang de nos soldats coulait sur les champs de bataille. D'abord l'abandon du sens national n'a jamais été jusque-là; on chansonnait l'incapacité des généraux vaincus : c'était encore le moyen le plus doux de ne pas les maudire. Frédéric, notre ennemi malgré lui, malgré nous, ne cessait d'offrir la paix, Voltaire travailkit avec le cardinal de Tencin à la faire conclure. Les conseillers secrets de Louis XV, je veux dire Charles de Broglie, Breteuil, Vergennes, le pressaient d'y souscrire. Seul contre l'opinion unanime de son peuple et des plus éclairés de ses amis, le roi s'obstinait dans son alliance avec l'Autriche, faisant à Frédéric, déjà accablé par la coalition austro-russe, une guerre sans raison, et pour nous sans but. Il n'y avait rien de français dans cette sanglante et folle entreprise. Ceux qui désapprouvaient la guerre étaient de l'avis de tout le monde , hormis de M"** de Pom-
padour et de quelques généraux d'antichambre. D'ailleurs, les troupes royales de ce temps étaient-elles, comme celles d'aujourd'hui, la nation armée? Les officiers, les généraux? M. Sainte-Beuve lui-même, dans une jolie étude sur le cardinal de Bernis, nous dit ce qu'en pensait le ministre des affaires étrangères. On ne songe, à Versailles, au milieu de nos désastres, qu'à fournir l'occasion d'une revanche à x:e pauvre M. de Soubise : (rLe maréchal de Richelieu veut revenir à Paris, comme s'il n'y avait rien à faire en Hanovre. Tous les généraux demandent à revenir de même. Le comte de Clermont, un descendant du grand Condé, général en chef, n'a rien de plus pressé que de mettre la panique à l'ordre du jour. L'abaissement envahit même les camps, ce dernier refuge de l'honneur. Jamais la décadence de la monarchie de Louis XV n'a été démasquée plus à nu que dans la correspondance de son ministre à cette époque. On sent, ajoute M. Sainte-Beuve, on sent au caractère du mal, qu'on est très-proche de la dissolution des choses.^ Le peuple de Paris, plus violent que les philosophes, ne parle rien moins que de mettre en pièces les ministres, et de lapider M°**^ de Pompadour.
Les soldats de l'armée seuls cr ont gardé leur bonne volonté et valent mieux que ceux qui les commandent. t> On les voudrait. victorieux, ou du moins sauvés du danger, et protégés par la paix. Mais ces soldats eux-mêmes, ce qui restait digne du nom français, ce n'étaient point comme aujourd'hui les enfants, les fils, les frères de tous les ordres, de tous les rangs de la société. Enlevés, achetés, raccolés au hasard, ils ninspiraient point ces sympathies profondes qui appartiennent, de nos jours, à tout représentant de la patrie. Ainsi donc, ni le but de la guerre, ni la manière de la faire n'étaient approuvés. Elle se faisait malgré le peuple, qui la maudissait. Ce n'était ni une lutte de principes, ni un essai de conquête, encore moins la cause sacrée de la défense ou de l'honneur du pays. Aujourd'hui un successeur de Frédéric, eût-il ses grâces toutes françaises au lieu de la morgue germanique, se tromperait fort s*il espérait arracher à un
seul Français, je ne dis point un éloge ou un applaudissement, mais un vœu secret, un souhait impie de réussite. Bernis était Français quand il maudissait Louis XY, Voltaire aussi, quand il voulait le réconcilier avec Frédéric. Nul, de nos jours, n aurait la même excuse. Tout a changé en Prusse, et plus encore en France.
Revenons au Frédéric II de M. Sainte-Beuve. Après avoir démontré qu il est le plus grand historien de la Prusse, comme il en a été le plus grand roi, en restant philosophe, M. Sainte-Beuve étudie plus à fond rhomme de lettres dans ses relations avec les littérateurs français, avec Voltaire, d'Alembert et même Rousseau.
«f Au sortir de la guerre de Sept Ans, quand d'Alembert alla visiter Frédéric à Potsdam, et qu'il lui parlait de sa gloire : cr II m'a dit avec la plus grande simplicité, écrit d'Alembert , qu'il y avait furieusement à rabattre de cette gloire, que le hasard y était presque pour tout, et qu'il aimerait bien mieux avoir fait Athalte que toute cette guerre. . . tî Je ne sais si Frédéric ne se fût pas dédit, au cas qu'un malin génie l'eût pris au mot, et qu'il lui eût fallu opter tout de bon entre la guerre de Sept Ans et Athalie, ou plutôt, je suis bien sûr que le roi, en définitive, l'eût emporté; mais le cœur du poëte aurait saigné au dedans de lui, et il nous suffit, pour le qualifier comme nous faisons, qu'il eût pu hésiter un seul instant. ?)
Voltaire , charmé des éloges que le prince royal lui adresse , devient son flatteur; crà l'entendre, le jeune Frédéric fait des vers comme Catulle du temps de César; il joue de la flûte comme Télémaque; c'est Auguste-Frédéric'Virgile.n — cr Assez, lui dit Frédéric, qui reprend cf ici l'avantage du bon sens et du bon goût au moral, je ne suis, je cf vous assure, ni une espèce ni un candidat de grand homme; je crue suis qu'un simple individu qui n'est connu que d'une petite (T partie du continent, et dont le nom, selon toutes les apparences, trne servira jamais qu'à décorer quelque arbre de généalogie, pour retomber ensuite dans l'obscurité et dans l'oubli. t) Voilà comme il se juge, et il avait raison à cette dale; cet homme de vingt-cinq ans sent qu'il n'est rien encore et qu'il n'a pas même commencé w
«r Un jour, Voltaire a le front de lui dire que lui, Frédéric, écrit mieux le français que Louis XIV, que Louis XIV ne savait pas l'orthographe, et autres * misères de ce genre; comme si Louis XIV n avait pas été un des hommes de son royaume qui parlât le mieux , et comme si Tune des jtlus grandes louanges à donner à l'excellent écrivain Pellisson, ce n'était pas d'avoir été eu plus d'un cas le digne secrétaire de Louis XIV. Ici encore Frédéric arrête Voltaire et lui donne une leçon de tact : «Louis XIV, dit-il, était un prince grand (rpar une infinité d'endroits; un solécisme, une faute d'orthogra- «rphe, ne pouvaient ternir en rien l'éclat de sa réputation, établie (rpar tant d'actions qui l'ont immortalisé. 11 lui convenait en tout (Tsens de dire : Cœsar est supra grammaticam. . . Je ne suis grand par ff rien. Il n'y a que mon application qui pourra peut-être un jour crme rendre utile à ma patrie; et c'est là toute la gloire que j'ambitt tionne t)
Frédéric aimait la langue française presque autant qu'il aimait Voltaire, tr comme le plus bel organe de la raison et de la vérité ;tî — (c c'est d'ailleurs, ajoute-t-il, la langue la plus polie, la plus (c répandue en Europe. ?) Frédéric sait tous les défauts de la langue et de la littérature allemande, tria pesanteur, la diffusion, le morcellement des dialectes, 7) et il indique quelques-uns des remèdes. Il présage pourtant à cette littérature nationale de prochains beaux jours, et il les prédit : Je vous les annonce ^ ils vont paraître. Le Werthei' de Goethe paraissait en effet, et plusieurs années avant sa mort.
Mais, jusqu'à la dernière heure, il resta fidèle à sa double admiration pour la France et pour son grand écrivain. La brouille de Potsdam n'a point détruit à jamais leur amitié, comme M. Sainte- Beuve le prouve si bien.
cr L'amitié entre ces deux grands hommes a repris avec un reste de charme mêlé de raison; elle se fonde, non pas seulement sur l'amusement, mais sur les côtés sérieux et élevés de leur nature. En même temps qu'il combat les instincts toujours irascibles et colériques de Voltaire vieilli , Frédéric exalte et favorise tant qu'il peut
30/i ÉTUDES HISTORIQUKS.
ses tendances bienfaitrices et humaines. Il se plaît à louer, à encourager en lui le défenseur de Thumanité, de la tolérance, celui qui défriche et repeuple la terre presque déserte de Ferney, comme lui-même il a peuplé les sables du Brandebourg; en un mot, il reconnaît et il embrasse dans le grand poëte pratique son collabo^ rateur en œuvre sociale et en civilisation t)
Ce que d'Alembert admira le plus à Potsdam , ce ne fut point Frédéric, homme d'esprit et gai compagnon, mais Frédéric administrateur et réparateur des maux de la guerre. Trois mois après la conclusion de la paix tril a déjà rebâti /i,5oo maisons dans les villages ruinés : deux ans après, ilen a relevé plus de iû,5oo.fl D'Alenibert est l'ami sage et calme des années de la maturité et bientôt de la vieillesse. Le roi l'aime autant qu'il l'estime. Quand d'Âlembert eut la douleur de perdre mademoiselle de l'Ëspinasse, Frédéric sut mieux que personne le consoler, et le fit avec un grand cœur. Mais, quelque temps après, d'Alembert a la faiblesse de se plaindre au roi, en lui dénonçant un gazetier, par lequel il était insulté, lui d'Alembert, dans un journal imprimé à Clèves, c'està-dire chez Frédéric; Frédéric, au lieu de punir l'injure, adresse au philosophe trop susceptible cette leçon de tolérance, en matière de presse :
(T Je sais qu'un Français, votre compatriote, barbouille régulière- (rment par semaine deux feuilles de papier à Clèves; je sais qu'on (rachète ses feuilles, et qu'un sot trouve toujours un plus sot pour (rie lire; mais j'ai bien de la peine à me persuader qu'un écrivain (r de cette trempe puisse porter préjudice à votre réputation. Ah ! (T mon bon d'Alembert, si vous étiez roi d'Angleterre, vous essuieriez (rbien d'autres brocards, que vos très-fidèles sujets vous fourniraient (rpour exercer votre patience. Si vous saviez quel nombre d'écrits (r infâmes vos chers compatriotes ont publiés contre moi pendant la (T guerre, vous ririez de ce misérable folliculaire. Je n'ai pas daigné (rlire tous ces ouvrages de la haine et de l'envie de mes ennemis, t
Quant à Rousseau, auquel (ril trouvait de la chaleur et de la
force, mais peu de logique et de vérité, ^ il le recueillit dans la principauté de Neufchâtel , lorsqu'il fut poursuivi en France pour YÉmile. Frédéric recommande à milord Maréchal de lui ménager un asile, et de lui faire obtenir des secours : cr Je vois que nous pensons de même; il faut soulager ce pauvre malheureux, qui ne pèche que pour avoir des opinions singulières, mais qu'il croit bonnes. Je vous ferai remettre cent écus, dont vous aurez la bonté de lui faire donner ce qu'il faut pour ses besoins. Je crois, en lui donnant les choses en nature, qu'il les acceptera plutôt que de l'argent. Si nous n'avions pas la guerre, si nous n'étions pas ruinés, je lui ferais bâtir un ermitage avec un jardin, où il pourrait vivre comme il croit qu'ont vécu nos premiers pères, -n C'est ainsi que Frédéric entend dans la pratiqué la tolérance. En retour du bienfait reçu, dit M. Sainte- Beuve, Rousseau lui adresse pour remerciement une lettre altière, pédantesque, dans laquelle il fait ses conditions : cr Vous voulez me donner du pain; n'y a-t-il aucun de vos sujets qui en manque? Otez de devant mes yeux cette épée qui m'éblouit et me blesse... tî Frédéric ne se choque point, et à l'étrange boutade du philosophe sauvage il n'oppose que ces mots : crll veut que je fasse la paix; le bonhomme ne sait pas la difficulté qu'il y a d'y parvenir, et, s'il connaissait les politiques avec lesquels j'ai affaire, il les trouverait bien autrement intraitables que les philosophes avec lesquels il s'est brouillé, tî
Frédéric II et Rousseau sont là bien représentés tous deux.
Quand il arrive aux relations de la vie privée, M. Sainte-Beuve révèle, d'après la correspondance avec MiM. de Suhm, Jordan et milord Maréchal, des vertus encore ignorées dans l'âme de Frédéric, celles d'un ami franc, dévoué jusqu'à la dernière heure, beaucoup moins sceptique qu'il n'a affecté de l'être au milieu de sa ménagerie philosophique de Potsdam. Dans sa famille, Frédéric eut à lutter contre l'opposition un peu jalouse de ses frères. Il n'en fut pas moins pour eux un père bien plutôt qu'un roi. «r II avait pour sa mère la reine Sophie un attachement respectueux et tendre;
Éludes hisloriques. ao
il aimait ses sœurs et particulièrement celle qui devint margrave de Baïreuth. -n M. Sainte-Beuve cite les preuves les plus touchantes de la tendresse de ce roi pour les siens. trLa Correspondance de Frédéric nous le montre plein de bonne grâce et d'attention pour ses frères; il écrit à la reine, sa mère, du champ de bataille de Friedberg (4 juin 17/16) : cr Madame, nous venons de remporter (f une très-grande victoire sur l'ennemi. Mes frères et tous mes amis crsont sains et saufs; en marque de cela, j'ai voulu qu'ils signassent ff cette lettre, ti Et la lettre est signée : Frédéicy Guillaume y Henri. La reine mère lui répond : «rJai à bénir le Ciel de m'avoir conserve «r tout ce que j'ai de plus cher au monde, votre personne, mon cher crfils, m'étant plus chère que ma vie. J'ai admiré votre attention de (f faire signer votre lettre par mes deux fils. Je me trouve à prête sent la plus heureuse mère du monde, qu'ils me sont tous rendus, <ret il me semble qu'une pierre du cœur m'est àlée.ji A Potsdam, deux ans après, il se montre plein de sollicitude et d'angoisse pour le prince Henri, qui a failli être victime d'un accident, de la chute d'un cadre qui lui est tombé sur la tête. Tout cela est naturel, et n'est à remarquer que parce qu'on refuse trop aisément un cœur aux grands hommes.
Frédéric s'occupe de son frère Auguste-Guillaume, comme de l'héritier présomptif de la monarchie : crcar un des caractères philosophiques de Frédéric, c'est de penser habituellement à la mort, mais d y penser en homme -roi, et en vue de pourvoir à la sûreté de l'Etat après lui. t^ Pour son frère cadet, le prince Henri, dont on l'a accusé d'avoir envié les succès , il a toujours montré une haute estime et une affection des plus tendres. Ses deux lettres, d'ailleurs si modestes, après la grande victoire de Lissa suffiraient à le prouver: crMon cher cœur, aujourd'hui un mois du jour de votre gloire, (f j'ai été assez heureux de traiter les Autrichiens ici de même. . . «Ferdinand (c'est le plus jeune des frères), Ferdinand se porte (ta merveille. Point de général tué. . . adieu, mon cœur, je vous cf embrasse .. . La fortune m'est revenue; mais envoyez-moi ks
(T meitieurs ciseaux que vous pourrez trouver, pour que je lui coupe r les ailes. •»
Et dans son Histoire de Sept Ans, comme il traite le prince Henri ! quel éloge il efi faiti M. Sainte-Beuve donne cette belle citation, puis il résume ainsi la question jusqu'ici controversée entre les deux frères. Un jour, lorsque la paix eut été signée, Frédéric ayant réuni ses généraux à un repas : tr Saluons, Messieurs , dit-il, le seul géné- (rral qui, pendant cette guerre, n'a pas fait une seule faute.-» Et se tournant vers le prince Henri: a A votre santé, mon frère !t) Si, nprès de tels hommages presque excessifs et de telles réparations souverainement gracieuses, le prince Henri se souvenait encore, pour sen offenser et s'en ulcérer à loisir, de quelques brusqueries de Frédéric, cest qu'il avait l'âme incomparablement moins grande.
tfn dernier coup de pinceau a été donné par M. Sainte-Beuve au })ortrait moral du roi de Prusse dans les deux chapitres qu'il a écrits sur Frédéric et la Margrave de Baïreuth, sa sœur aînée, son amie si dévouée, Frédérique-Wilhelmine , celle qui le défendit contre son père et eut tant à souffrir pour lui. M. Sainte-Beuve a dépeint cette amitié héroïque et la profonde douleur du roi de Prusse lorsqu'il la perdit. Voulant rendre cette douleur immortelle, Frédéric recourt à Voltaire pour prononcer son oraison funèbre: Voltaire en est incapable, et leur grand défaut à tous deux, celui de Voltaire et de son génie, celui du roi Frédéric, est là rais à nu et comme châtié par M. Sainte-Beuve. Puisque nous avons pris occasion de celle importante figure de Frédéric pour bien marquer l'estime que nous iaisons de son historien, osons citer presque en entier cet important passage. C'est un des meilleurs du livre : on ne se plaindj'a pas de la longueur.
ce La Margrave mourut le i k octobre 1768, à Tâge de quaranteneuf ans... Quand Frédéric apprit cette mort trop prévue, il entra dans un deuil sombre puis il écrivit à Voltaire en lui recommandant celle qui n'était plus :
«rN'en perdez jamais la mémoire, lui disait-il, et rassemblez, je
«t vous prie, toutes vos forces pour élever un monument à son bon- (rneur. Vous n'avez qu'à lui rendre justice, et, sans vous écarter de «rla vérité, vous trouverez la matière la plus ample et la plus belle.
(t Voltaire répondit par une lettre en vers comme il savait les tr improviser ; les éloges de la Margrave y étaient mêlés à ceux de ff Frédéric. Ce n'était point là ce que Frédéric avait demandé; il ff insista (janvier 1769) :
cr J'ai reçu les vers que vous avez faits: apparemment que je ne (T me suis pas bien expliqué. Je désire quelque chose de plus écla- (f tant et de public. 11 faut que toute l'Europe pleure avec moi une ff vertu trop peu connue. Il ne faut point que mon nom partage cet éloge; ff il faut que tout le monde sache qu'elle est digne de l'immortalité, (T et c'est à vous de l'y placer, d
(T Voltaire, malgré ses merveilleux talents, n avait point, osons le dire, ce qui est propre à conférer l'immortalité aux morts et à leur assurer une dernière et impérissable couronne. Est-ce seulement ici l'éclat de la trompette lyrique qui lui manquait? Certainement ce don lyrique, entre ses dons divers, il ne l'avait pas; poète charmant, vif, inimitable dans la raillerie, pathétique même par accès et sensible par éclairs, il n'avait ni la splendeur des images, ni la magnificence du ton, ni ce que l'antique Pindare a appelé cria pure (t clarté des Muses sonores. -n II n'avait pas en sa veine de quoi justifier cet autre mot du même poëte, et qui porte avec lui sa preuve lumineuse: crElle vit plus longtemps que les actions, la parole que (T la langue a tirée d'un esprit profond avec la rencontre des Grâces, d Les Grâces, il les rencontrait souvent, il les accostait volontiers, mais c'étaient les Grâces familières; et cette autre condition que veut Pindare, la profondeur, était absente. Sa Muse était trop libertine au fond pour avoir longtemps sur sa lèvre l'effusion sacrée. Et c'est ici, puisqu'il s'agissait d'un hommage funèbre, qu'on se rend bien compte de tout ce qu'il aurait fallu encore , — quelque chose de la flamme d'un Bossuet, si ce n'est de celle d'un Pindare. La gravité, l'autorité de la parole, celle des doctrines, cette immorta-
lité religieuse acceptée et passée dans le cœur, puisée à la source des croyances, qui s'étend de celui qui parle aux personnes qu'il célèbre et les revêt de leurs vertus épurées comme d'un linceul éblouissant et indestructible, tout cela manquait; et, il faut le dire, la mémoire même de la généreuse et noble Margrave n'y prêtait pas. Ses ironies, celles même de son frère, étaient trop voisines; et, le poëte eût-il été plus sublime ou plus grave, elles eussent suffi pour déconcerter son désir et pour déranger l'idéal du monument. Frédéric, remarquez-le bien, se mettait à ce moment presque en contradiction avec ses principes. Que veut-il pour sa sœur, en effet? Il demande, il commande au poëte un cri retentissant de douleur, un hommage public, durable, éclatant. Mais, à cette heure émouvante et solennelle, les voilà tous payés de leurs doctrines; ils y trouvent un fonds d'aridité qui ne peut se racheter. La seule oraison funèbre qui se conçoive pour l'épicurien sincère est celle-ci: crTout (test fini, c'est irréparable; nous-mêmes nous y serons demain. «Pleurons en silence! tî Voltaire, qui n'était pas précisément épicurien, mais que le sujet invitait à l'être, fit donc une Ode plus agitée qu'émue, dans laquelle il s'évertuait de son mieux: le style fait défaut, et la pensée se fatigue à vouloir s'élever et à remplir un rhythme incomplet, mais encore trop large pour elle. Trahissant ses faiblesses secrètes. Voltaire ne put s'empêcher, en publiant d'abord son Ode, d'y rattacher et d'y coudre en notes toutes sortes de malices qui n'y avaient nul rapport, des invectives contre les ennemis de la philosophie et contre les siens propres : il y vit surtout une occasion de semer par le monde une diatribe de plus, en la glissant dans les plis de la robe de cette Renommée funèbre. Ce n'est point à de tels offices qu'il convient d'employer l'aile des Muses, ces divines messagères, tî
Il est une seule question sur laquelle, dans la vie de Frédéric, M. Sainte-Beuve n'a pas cru devoir se décider avec assez de netteté, celle du partage de la Pologne.
Voici ce qu'il en dit : cr Tous ceux qui ont loué Frédéric ont tou-
jours fait une réserve en ce qui est de la Pologne et du partage de 1778, qu'il provoqua et dont il profita. Ici je demanderai à nie taire, la question de Pologne n'étant pas de celles qui se peuvent traiter commodément et avec une entière impartialité. En celle circonstance toutefois, et quelle que fût la réalité des motifs qu'il a exposés lui-même en toute nudité, il viola ce que les anciens appelaient la conscience du genre hwnainy et il coopéra à l'un de ces scandales qui ébranlent toujours la confiance des peuples dans le droit protecteur des sociétés. Mais ici l'intérêt considérable du nioment et de l'avenir, Imstinct de l'accroissement naturel, l'emporta. Et en cela encore il ne fut pas aussi inconséquent qu'on le croirait. Sa délicatesse comme philosophe n'était pas telle qu'elle ne pût s'accommoder de ces procédés du politique. Avec des sentiments de justice relative et même d'humanité, Frédéric manquait absolument d'idéal, comme tout son siècle. ^n
Osons dire à M. Sainte-Beuve qu'ici nous trouvons le blâme trop mitigé. Frédéric, dans son désir impatient de constituer l'unilc territoriale de son royaume, a voulu sans pitié ni merci le démembrement de la Pologne, qui lui donnerait la Pomérélie et le cours de la Vistule, qui joindrait la Prusse au Brandebourg; il a conspiré la ruine d'un voisin malheureux et forcé la Russie comme l'Autriche à cette flagrante iniquité. Il l'a fait avec hypocrisie, aflectant de laisser le principal rôle à Catherine ^ Sa délicatesse comme philosophe suflisait pour lui faire sentir la honte d'une pareille action; et son idéal allait assez haut pour qu'il comprit qu'un grand prince devait rester honnête homme. Il a été simplement ambitieux et indigne delà haute estime qu'on doit faire de son caractère. Il l'a été dans cette question de Pologne, comme dans celle de Suède, dont nous allons nous occuper à propos de l'ouvrage de M. Geffroy.
Sur Catherine II, sa complice, et sur l'histoire de la Russie, si curieuse cependant et si importante au xvm* siècle, nous ne sommes
* C'est ce qui est bien prouvé par lin- Sinitt; 1 vol. in-8% Paris, A. Franck, tëressant mémoire de M. Frëdëric de 1861.
pas assez riches en travaux français exécutés dans ces derniers temps. On ne s'est point encore servi des Mémoires publiés par le prince Galilzin (i vol. in-8^ libr. Didier), ni de l'édition authentique des Mémoires secrets de Villebois, donnés par M. Th. Hallez chez Dentu (t vol. in-8°). Nous rencontrons cependant et nous citons avec un grand éloge, le temps et l'espace nous manquant pour en dire davantage, un ouvrage en deux volumes in-8°, Catherine II et sonrègîw, par M. E. Jauffret, publié chez Dentu en 1860. Ce travail consciencieux et original est rempli de précieux documents, qui étaient encore inédits, sur le gouvernement intérieur, sur l'administration et les réformes de celle que Voltaire appelait la Sémiramis ^du Nord. Dans le livre III, M. Jauffret a prouvé que Catherine II méritait bien le nom plus simple et plus grand que lui ont donné les Russes, celui de Mère de la Patrie.
Quant à Joseph II, le troisième ambitieux , entraîné par le roi de Prusse à comploter avec les deux autres , quant à ce malheureux prince à qui rien ne réussit, qui voulut marcher trop vite et fit sans cesse le second pas avant le premier, comme le disait ironiquement Frédéric, trop philosophe pour être toujours sage, tandis que Frédéric était trop sage pour être toujours philosophe, M. C. Paganel a raconté son histoire dans un excellent volume publié chez Pion en i853, 3* édit. Il y a là toutes les qualités de son Histoire de Frédéric II, avec un degré peut-être supérieur de netteté et d'entrain.
Un autre prince a joué, hors de la France, mais sans cesse en rapport avec elle, un rôle des plus importants au xvni* siècle, c'est Gustave III, le roi de Suède. Il vient de trouver chez nous son historien définitif, M. A. Geffroy. L'œuvre de M. Geffroy^ est une des plus importantes et des mieux réussies qui aient été faites sur l'histoire du xvuf siècle. Nous demandons la permission de nous y arrêter quelque temps.
Les premiers chapitres du livre de M. Geffroy nous ramènent à Louis XV, protecteur assidu et conseiller intelligent du jeune roi,
* GuitavelIIetlacour de France, par M. A. Geflroy, a yqI. ia-8', 1867, libr. Didinr.
et à Frédéric II, «jui joua contre la Suède le môme rôle que contre la Pologne. Les descendants de Gustave -Adolphe possédaient encore sur le territoire allemand une partie de la Poméranie et la ville de Stralsund. Le roi de Prusse voulut s'en emparer à tout prix. Gustave III et la France ont sauvé la Suède, plus heureuse que la Pologne, mais aussi menacée. M. Geffroy, qui le premier met dans son plein jour toute cette partie encore mal connue des règnes de Louis XV, de Catherine et de Frédéric II, a bien raison de dire : tr L'histoire de la diplomatie européenne pendant le xvni® siècle est encore à faire, et c'est à peine si les éléments d'une telle histoire sont réunis. . . beaucoup de traités ou d'articles secrets, qui contiennent les véritables intentions des cours, soigneusement dissimulés à l'origine par les cabinets, se retrouvent aujourd'hui dans la poussière des archives , d'où nous commençons seulement à les tirer, -n
Il en est ainsi de ce dessein conçu par les cabinets de Berlin et de Pétersbourg de démembrer la Suède en même temps que la Pologne. Les deux démembrements ont été préparés à la fois et par les mêmes moyens. Depuis 1720, une profonde anarchie annulait le pouvoir royal dans la patrie de Charles XI et de Charles XII, les souverains de l'Europe les plus absolus après Louis XIV. Cette anarchie avait en outre relâché tous les autres ressorts du gouvernement. La diète, composée des quatre ordres, noblesse, clergé, bourgeoisie, paysans, effaçait le sénat aussi bien que la royauté. Mais cette diète était elle-même impuissante, se trouvant profondément divisée. L'aristocratie, le premier ordre, la dominait et tyrannisait tout l'État.
II ne restait rien au roi, même du pouvoir exécutif. La paix, la guerre, les traités, les troupes, les flottes, les forteresses, les emplois même, tout dépendait des nobles. Ces nobles, à la fois ruinés et prodigues, se vendaient aux Cours étrangères, ceux de la faction des Chapeaux à la France, ceux de la faction des Bonnets à la Russie. Le père de Gustave III, Adolphe-Frédéric de Holstein, ancien
évêque de Lubeck, avait été nommé roi de Suède en 1761 sur les injonctions de la Russie victorieuse, à la condition qu'il ne régnerait pas. Sa femme Louise-Ulrique était la sœur de Frédéric II, le roi de Prusse. En 1 766, une tentative de la Cour, pour sauver au moins la dignité royale insultée, n'avait abouti qu'à la condamnation et à l'exécution sanglante de ses défenseurs. C'est ce profond état de faiblesse et de ruine que Frédéric II voulut maintenir afin d'en profiter. Il avait précédé l'impératrice de Russie dans le dessein de partager la Pologne; ce triste honneur lui revient encore dans le projet parallèle de démembrer la Suède. Frédéric préméditait depuis longtemps ce coup double, et l'avait préparé par deux mariages; d'une part il s'était entremis pour faire épouser au grand -duc Pierre de Russie Catherine d'Anhalt, une Allemandes et de l'autre il avait donné pour femme au roi de Suède sa propre sœur Louise- Ulrique, en qui il espérait bien trouver plus tard une confidente et une complice.
Dans le premier traité d'alliance avec Catherine II contre la Pologne, le 3i mars 176/1, où Frédéric et l'impératrice s'engagent à ne permettre aucun changement dans la constitution polonaise, la Suède était vouée au même sort par un article secret, qui manque dans tous les recueils et qu'on a retrouvé aux archives de Berlin. Leurs Majestés s engageait à maintenir y par tous les moyens, et en son entiery la forme du gouvernement actuel y c'est-à-dire l'anarchie suédoise.
* Ici une noie, qiii réjouirait M. Michèle!. Nous rapportons comme M. Geffi*oy, sans y croire, un curieux on dit qui ferait de la grande Catherine, mieux qu'une alh'ëe, une fille de Frëdëric le Grand. Le comte de Werthern , envoyé de Saxe à Paris, ëcrit au comte de Sacken, ministre des affaires étrangères h Dresde : rr 1 6 sepfrlembre 1780. On n ignore pas que f^rimpëratrice de Russie (Catherine II) «passe pour être la fille du roi de Prusse, «rqai, lorsqu'il s'échappa de la cour de
«r Berlin, alla à celle de la princesse d'Anffhalt, et s'y trouva précisément neuf mois ff avant la naissance de la Sémiramis du frNord. Aussi le système de la cour de fr Russie changea- 1- il entièrement lorsfrqu'elle prit les rênes du gouvernement, fret les sentiments de la nature, fortifiés rr par l'intérêt, semblent rendre inaliénable (rla liaison qui subsiste entre elle et Fréfrdéric»
(Archives royales de Dresde.)
31 'i ÉTUDES IIISTORIQLES.
Le 1 2 octobre 1 769, après les premiers coups portés àla Pologne, Talliance est plus nette encore. M. Geffroy cite le traité in extenso. On empêchera le rétablissement de Fautorité royale; si un parti suédois parvient à rendre à la couronne quelque puissance, ce changement sera regardé comme un casus fœderU ; on aura aussitôt recours aux armes, et le roi de Prusse envahira la Poméranie, On voulait au fond organiser là un autre partage, et renverser ce qtii restait du traité de Westphalie. Chacun avait son lot préparé : à la Russie, la Finlande et Tempire de la Baltique; à la Prusse, la Poméranie. Gomme pour la Pologne, on s'adjoignait un troisième copartageant, ce n était plus T Autriche, mais le Danemark. II signa sou traité secret le i3 novembre 1769; la part de ce dernier, c'étaient les provinces suédoises limitrophes de la Norwége.
Si cette détestable intrigue avait réussi comme celle qui fut ourdie contre la Pologne, il est difficile de calculer quelles eussent été les dernières conséquences d'un tel acte. Voici comment les apprécie M. Geffroy.
fr Tous les obstacles qui arrêtaient la marche envahissante de la Russie contre l'Europe centrale se seraient abaissés. Semparant dos lors de toute la Finlande, elle aurait développé son empire maritime, d'abord sur la Baltique et bientôt sur la mer du Nord par les ports de la côte norwégienne que détenait le Danemark, devenu son complice, pendant que la Suède, amoindrie et tenue en échec par les Danois , dépouillée par la Prusse de sa dernière province allemande, eût été forcée de renoncer à faire ces utiles diversions qui inquiétaient et compromettaient sans cesse l'action des armées et de la diplomatie moscovites contre l'empire Ottoman, -n
Voyons maintenant comment ce complot tramé secrètement contrôla Suède a été déjoué. G'est la gloire de Gustave III, et un peu celle de Louis XV.
En 1769, Gustave n'étant pas encore roi, Frédéric avait déjà par les caresses, et au besoin par la menace, enlacé sa sœur Louise, In reine de Suède, mère du prince royal. Elle devait ne rien to:>
ter au dedans ni au dehors de l'Etat contre Ta vis de Tiiupératrice de Russie, (r Leurs majestés suédoises n étant pas à la tête d'une armée à conduire au feu , d il fallait se subordonner aux prescriptions de la puissante czarine, la ménager, la rechercher. « Sans cela, vous concevez, ma chère sœur, combien il serait sensible à mon cœur et dur au vôtre de vous voir un jour réduite à venir à Berlin avec toute votre famille demander un asile, pour n'avoir pas voulu suivre des conseils que ma tendre amitié. . . m'a seule dictés. ■» Notre ministre Choiseul, que Catherine appelait «rie cocher de l'Europe t) (parce qu'il menait à grand train les affaires), et Frédéric, a l'homme le moins endurant qui fût jamais né en France, >) était naturellement détesté de tous deux; il avait jeté sur leur politique un regard trop clairvoyant. Choiseul ne s'était pas plus trompé sur les dangers de Stockholm que sur ceux dé Varsovie. Mais, tombé du ministère en 1770, il n'était plus là pour défendre la Suède, comme il n'était plus là pour sauver la Pologne.
Il fut remplacé par le ministère secret de Louis XV, par M. de Vergennes notre nouvel ambassadeur- à Stockholm , par Durand à Pétersbourg, par Louis XV lui-même. N'étant qu'héritier présomptif du trône, Gustave avait fait en France son premier voyage au commencement de l'année i 771 ; c'est à Paris qu'il apprit la mort de son père et son avènement au trône. C'est là qu'il conçut, ou c'est de là qu*il remporta son fameux projet de révolution dans son royaume. Louis XV lui fournit d'abondants subsides; de retour à Stockholm, il mit un an à peu près pour préparer son coup d'Etat, dont le conseil secret du roi de France était confident. Le 1 9 août 1772, Gustave III réussit au péril de sa vie. Quelques jours après, l'autorité, les forces vives de l'Etat, le droit de paix ou de guerre étaient entre ses mains. D'une anarchie arrivée à son comble entre les différents ordres de la diète, la Suède passait à une constitution bien équilibrée. Quelques mois après, habilement réorganisée, enthousiaste de son roi, elle pouvait se défendre, et Gustave III montrera plus tard, dans la guerre de Finlande, combien, dans cette première
heure d'effervescence et de foi, elle était capable de lutter contre la Russie.
Catherine et Frédéric furent stupéfaits, puis s'indignèrent. Mais le cabinet secret de Versailles, qui avait encouragé et soutenu Gustave dans la préparation de son œuvre, ne lui fit pas défaut lorsqu'il fallut défendre crsa révolution contrie les rancunes étrangères. ■» M. de Vergennes , qui pendant la journée du i g août à Stockholm s'était tenu debout sur une échelle appliquée au mur du parc d'artillerie, et avait suivi avec la plus anxieuse curiosité les premiers mouvements de Gustave et des troupes , phase rapide mais décisive de la lutte, reporta son regard avec la même inquiétude sur les premiers mouvements des cours de Berlin et de Pétersbourg. Pour elles le coup était manqué. Frédéric II et le prince Henri de Prusse écrivirent tout d'abord des lettres amères et blessantes à leur sœur et à leur neveu. On a ces lettres. Le roi de Prusse menace Gustave, ce téméraire y cet étourdi^ de la colère de Catherine et ne fera rien pour le protéger, (rj'ai des engagements avec la Russie... Je crains que ce ne soit l'époque du plus grand malheur qui puisse arriver à la Suède, -n II ne peut dissimuler sous un dédain forcé la colère de son espérance déçue, r Ne pensez pas que mon ambition soit tentée par ce petit bout de la Poméranie, qui certainement ne pourrait exciter au plus que la cupidité d'un cadet de famille; mais le bien de cet Etat exige nécessairement que je reste lié avec la Russie, -n Le prince Henri va plus loin encore et est plus net. Selon lui, la révolution qui vient de s'accomplir en Suède a le tort d'avoir rendu à ce pays sa force d'autrefois; il menace de nouveau l'Allemagne, comme au temps de Gustave- Adolphe. «Avec le gouvernement d'à présent, la Suède deviendra puissance prépondérante. . . Ce n'est donc pas un caprice de la part du voisin formidable, si, pour éviter qu'une nation qui tout à l'heure ne pouvait lui nuire ne se remette en état d'être comptée encore dans la balance politique, il cherche à la prévenir, n
Gustave répondit par une alliance offensive et défensive avec le cabinet de Versailles. Des vaisseaux français se préparèrent à Tou-
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Ion et à Brest. On n'osa plus l'attaquer. Voici de plus la belle lettre qu'il écrivit au prince de Prusse : elle clôt noblement le débat.
Janvier 1 778. cr Monsieur mon oncle... Dites-moi donc, au nom de Dieu, ce que j'ai fait pour m'attirer l'orage dont vous me montrez que je suis si infailliblement menacé. N'ai-je pas manifesté de la manière la plus évidente mes vues pacifiques? Mon désir de cultiver l'amitié de tous mes voisins, de respecter tous les traités, de me concilier leur affection, ne leur est-il pas assez connu pour qu'il soit impossible qu'il leur en reste aujourd'hui le moindre doute? Quels peuvent donc être leurs griefs contre moi et que me demandent-ils?
<r S'il est question du changemeat qui s'est fait dans la forme du gouvernement de mon royaume, vous êtes trop juste, mon cher oncle, pour ne pas sentir que c'est une affaire qui ne peut être traitée avec les puissances étrangères. Elle a été faite et ratifiée par la nation suédoise. Cette nation y trouve aujourd'hui son bonheur. Quel droit les puissances étrangères peuvent-elles donc avoir de me chercher querelle pour avoir rendu heureux mes sujets? Vous m'avouerez bien, mon cher oncle, que, si c'est là une cause de guerre, il n'y a plus de jiistice dans le monde.
«Que gagnerais-je par des traités et des garanties avec des puissances qui ne connaîtraient d'autres droits que leurs volontés, et qui ne consulteraient que leurs forces pour les exécuter? Avec de tels voisins il faudrait nécessairement succomber un jour, et alors il vaudrait autant en courir les risques d'abord que d'en venir là après avoir subi l'humiliation de me laisser prescrire des lois sur la forme de l'administration de mon royaume.
trMais je ne puis me mettre dans l'esprit qu'on m'attaquera au mépris de tous les principes de droit et de justice, et qu'on attaquera en même temps le droit de tous les souverains et de toutes les nations indépendantes. Je présume mieux de mes voisins, et surtout de celui qui, par les liens du sang, toujours si précieux pour lui, a tant de motifs de me soutenir contre les
autres en cas qu ils puissent concevoir des plans d*une iniquité si manifeste. ■»
Après cette curieuse révélation de l'affaire de Suède, qui complète les découvertes de MM. Boutaric et Gampardon sur les relations diplomatiques de Louis XV et l'étude de M. Sainte-Beuve sur Frédéric II, M. Geffroy revient à la France, pendant les dernières années de Louis XV, et aux rapports de Gustave III avec les principaux personnages de la Gour.
Il analyse la correspondance du roi de Suède avec son ambassadeur le comte de Greutz, avec Marmontel, et surtout avec ces femmes d'esprit qui le tenaient au courant de toutes choses, mesdames de Brionne, d'Egmont, les comtesses de la Marck et de Boufflers. G'est un tableau peint au vif de la société française d'alore. Nous regrettons que les limites imposées à notre cadre, déjà trop vaste, nous arrêtent ici. Les lettres de M°*® d'Egmont, la charmante fille du duc de Richelieu, qui eut plus de cœur que son père, nous semblent dignes de figurer, avec celles de M"® de Boufilers, parmi les documents véritablement historiques. Elles sont toutes éloquentes. M"**^ d'Egmont, cette noble amie de Gustave, sa meilleure conseillère, qui devait mourir jeune et d'une si belle mort à trentetrois ans, nous prouve qu'une grande partie, la meilleure, de l'aristocratie du temps, comprenait et la corruption morale du présent et les dangers politiques de l'avenir. Ses belles épîtres sont le plus souvent des prophéties. Elle juge Louis XV, le partage de la Pologne et toute son époque comme devait le faire la postérité. (rSire, dit-elle au roi de Suède, une chose m'afflige : ce sont les éloges que (dans vos lettres) vous faites de notre roi (Louis XV). Votre majesté m'accuse de ne pas l'aimer. Hélas 1 ce n'est pas ma faute... L'autre jour, à la représentation de Bayard {une pièce tonte française)^ j'aurais acheté de mon sang une larme du roi; mais, si vous aviez vu son air d'indifférence, l'ennui de M, le Dauphin, les rires de Mesdames à ce tableau si touchant des sentiments de notre nation pour ses rois, vous auriez partagé mon désespoir de voir
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une si charmante ualion dénaturée, et des vertus si intéressantes, si héroïques, devenues pour elle impossibles. . . Au nom de Dieu, ne parlez plus pour celui qui ne connut jamais un sentiment! Ne mêlez plus cet apathique tiers dans les lettres charmantes dont vous m'honorez , et croyez qu'on ne fera jamais de nous des esclaves russes, f) Les Français peuvent être cries plus soumis et les plus fldèles sujeLs : un mot, un regard leur suflit pour répandre jusqu à la dernière goutte de leur sang; mais ce mot nest pas dit. . . Après Bayard^ exaltée par la pitié, irritée de la froideur des assistants, je courus chez M"**' de Brionne parler en liberté. Nous relûmes votre lettre et nous répétâmes mille fois: voilà donc un roi qu'on peut aimer! Nous l'avons vu ; il produirait des Bayards, il ferait revivre Henri IV ; il existe et ce n'est point pour nous! Dites encore que nous sommes vifublicaines. <»
Et pour la Pologne , qui n'est encore qu'attaquée, i*^"" octobre 1772. ff Je suis indignée du sang-froid avec lequel on voit le brigandage que trois puissances prétendues civilisées exercent contre la malheuleuse Pologne. Il n'y eut jamais une telle chose dans l'univers : trois puissances qui se réunissent pour en dépouiller une contre laquelle nulle des trois n'est en guerre! Imaginez que ces malheureux Polonais ne se sont rassemblés que sur les promesses les plus positi\/es de la France. J'ai vu moi-même (daignez ne pas le répéter) les promesses les plus positives de secours à la confédération, écrites de la propre main de notre roi et de celle de M. d'Aiguillon. Quelquefois j'aime à penser que, plus prudent et plus heureux que Charles XII, mais non moins généreux, vous rétablirez la balance si nécessaire et qui déjà n'existe pIus.D Mais, on sait, nous l'avons déjà dit, que Gustave eut assez à faire pour se défendre lui-même, ainsi que l'y engageait une autre de ses amies de France, M"* de la Marck, plus âgée celle-là, moins aimable, mais aussi clairvoyante, et tout àfait au courant du complot tramé contre la Suède. Citons ce seul billet de M"** de la Marck. «r 2 avril 1778. J'ai le cœur déchiré, Sire, en pensant à l'orage qui vous menace. Je croyais que
j occupation de manger la Pologne et le barbare plaisir de la dévaster et de ruiner les grands seigneurs qui l'habitent devaient suffire à l'arabition des trois tyrans qui la dévorent. Hélas ! je me suis trompée; leur rage ne peut être assouvie que lorsqu'ils auront fait éprouver à vos Etats la triste anarchie de ce royaume. Ma seule espérance est que Votre Majesté soutiendra ses fidèles sujets par son courage et par son génie, et queux-mêmes , sous la protection de leur roi, ils défendront leurs patrimoines et leurs foyers mieux que n'ont fait les Polonais, v
On trouve donc, — et c'est tout ce que nous avions le droit de constater, — dans cette correspondance de Gustave avec la haute société française, des documents historiques de premier ordre. Il ne faut pas condamner comme frivole tout ce monde aristocratique du xvni* siècle. Combien parmi ces dames de grande famille , qui montèrent sur l'échafaud révolutionnaire, avaient blâmé les fautes, conseillé les réformes, ou tout au moins constaté la corruption du vieux monde, sous les ruines duquel elles ou leurs fils ont été impitoyablement écrasés. Quand il s'agit de sentiment et d'honneur, les femmes jugent souvent mieux. que les hommes.
M. Geffroy, après la mort de Louis XV, continue l'histoire du règne de Gustave en Suède et de ses rapports avec la Cour de France. Il y a là toute l'histoire du mariage de M"* de Staël : c'est un récit des plus piquants. Il y a surtout la correspondance du roi de Suède avec Marie- Antoinette et Louis XVI, ce jeune souverain, avide d^^bien faire, qui s'enferme dans le travail et «rse barricade d'honnêtes gens.-»
Et puisque nous en arrivons à la correspondance du roi et de la reine de France, qu'on nous permette d'introduire quelques mots dans ce rapport, au sujet de la question à laquelle M. Geffroy a réservé une place importante dans les dernières pages de son ouvrage. Il s'agit des lettres apocryphes de Marie-Antoinette et de Louis XVI. Pour les hommes désintéressés et de sang-froid, il ne peut plus, selon nous, y avoir de doutes. MM. d'Hunolstein et
Feuillet de Gonches ont été trompés. Un grand nombre de lettres de Louis XVI et de Marie-Antoinette publiées dans leurs recueils proviennent d'autographes fabriqués. Les preuves matérielles et morales abondent. Chacun des deux éditeurs a été de bonne foi ; mais la question n en reste pas moins grave.
Quand, au^ siècle dernier ou au commencement de celui*ci, quelques beaux esprits ou de hardis spéculateurs s amusaient à rédiger, à faire imprimer des mémoires apocryphes et à les vendre, ils étaient bien vite démasqués , ou se démasquaient volontiers euxmêmes. Ce n étaient que des compilations d anecdotes livrées à la curiosité, à Tavidité des lecteurs. .Mais aujourd'hui le trafic devient pire. Ce qu'on fabrique, ce sont des pièces officielles, des lettres manuscrites. Avec la méthode historique qui prédomine à bon droit de nos jours d'établir ou de rétablir l'histoire sur la base des documents authentiques, le délit se change en crime. Qu'on ne nous dise pas : ce petit commerce d'autographes est un jeu à duper les monomanes. Non! non! ce n'est pas un jeu innocent; il n'y a plus matière à plaisanterie. Vous êtes trop forts I vous trompez les collectionneurs sérieux et vous sophistiquez l'histoire.
Que deviendrons-nous si les preuves en apparence les plus indiscutables sont con trouvées, si une main trop bien exercée , après s'être habilement procuré papiers ou parchemins d'une époque, trace des caractères semblables à ceux qui sont reconnus véritables par nos archivistes. Des faussaires refondront l'histoire à leur gré, donneront après coup du génie, de la prévision aux personnages, et prophétiseront parleur bouche, chacun selon sa passion. On blanchira les crimes, ou bien on noircira les vertus. Ces faux témoins du passé, habillés hypocritement de son costume, prêtant pour ainsi dire le serment solennel de révéler la vérité depuis longtemps enfouie, et n'étant que les fils du mensonge, viendront arracher à notre bonne foi un mauvais jugement en appel 1 Voilà un péril contre lequel nous devons tous nous armer. Ce qui s'est fait est une honte qui doit nous indigner tous. A l'avenir, chaque pièce
Études historiques. a i
inédile qui sera publiée devra être accompagnée de Tindication de sa provenance et de son certificat d'origine. De quelles archives publiques ou privées est-elle sortie, comment a-t-eHe été cotée et. paraphée? Les papiers de famille eux-mêmes vont tomber c«i suspicion. Grâce au ciel, pour le cas particulier qui nous occupe, la publication de M. d'Arneth faite à Leipsick et à Paris ^ a rétabli, d'après les archives impériales de Vienne, la vraie correspoudence de Louis XVI et de Marie-Antoinette avec l'impératrice Marie-Thérèse , les empereurs Joseph II et Léopold. Mais pour d'autres surprises , l'histoire pourrait être moins heureuse. Gardons-nous desfaùssaii^s!
Cette étude des travaux historiques sur le xvni* siècle et le règne de Louis XV reste forcément incomplète. Le dix-huiliènie siècle est celui de Y Encyclopédie. Il eût fallu presque en recommencer une pour indiquerions les livres écrits sur cette grande épo(Juè. Nous regrettons de n'avoir pu traiter aucune des questions parltculières que ce cadre renferme. M. d'Haussonvîlle a pourtant publié un beau livre, sur lequel il nous est particulièrement douloureux de ne pouvoir insister; c'est XHxsloire de la réunion de h Lorraine à la France^. Il n'est heureusement besoin ni de le rappeler, ni de le recommander au public.
Une question plus générale sollicitait aussi notre attention, c'est celle de notre histoire coloniale. L'Angleterre, qui a sa gloire et sa richesse en dehors de sou île, a produit des chefs-d'œuvre, lorsqu'elle a raconté les batailles et les conquêtes lointaines de ses hardis enfants. (Voir, par exemple, les biographies de lord Clive et de Warren-Haslings par lordMacaulay.) L'histoire chez nous ne s'est guère hasardée à quitter les côtes de France. On en est encore à défendre La Bourdonnaye ou Dupleix, à plaider les circonstances atténuantes pour Lally-Tollendal. M. Dussieux a écrit un bon petit
* Correspondance de Marie-AntoineUe et * Histoire de la réunion de la Lorraine à
de Louis XVI avec Marie-Thérèse, Joseph II la France, par M. tfHaussonville, 4 vol.
et Léopold, publiée par M. d'Arneth; a vol. in-8*, a* édition, 1 860. in-S*. Jung Treiitlel, 1 9 , rue de Lille.
volume sur le Canada. C'est trop peu dans une question si patriotique et si vaste. Voltaire, Raynal, Barchou de Penlioën, Eugène Sue, Guérin, certains marins qui ont écrit des mémoires, sont demeurés jusqu à ce jour les narrateurs les plus neufs de cette action de la France au dehors, toujours généreuse, souvent intelligente. D autres que nous ont profité de cette expansion du génie français sur le monde; mais l'honneur nous reste : personne encore n'a su le dire comme il convient. La France attend donc, non-seulement sa grande Histoire nationale, j'entends son Histoire en Europe, mais aussi le premier essai sérieux d'une Histoire ctOutre-^iet^ belle page à ajouter à nos annales.
Un homme nous paraît capable de l'écrire. 11 s'y est préparé depuis vingt-cinq ans par les travaux les plus consciencieux et par des études persévérantes : c'est M. Pierre Margry, conservateur des archives de la marine et des colonies. Sans parler des indications et des conseils qu'il a donnés lui-même à tant d'écrivains, M. Margry a déjà commencé l'œuvre. Outre un grand nombre d'articles insérés dans les journaux, il a publié deux volumes importants : l'un est une histoire originale. Les navigations françaises et la révolution maritime du XIV' au XVI* siècle^; l'autre, un recueil de documents, Relations et Mémoires inédits tirés des archives du ministère de la marine^. Puisse M. Margry, encouragé, appuyé comme il le mérite, produire enfin l'œuvre qu'il a, nous dit-on, écrite déjà, sinon publiée, et doter le pays de sa véritable Histoire coloniale.