‹ RapsodiesChapitre 7 sur 53 · PEINTRE · texte numérisé non relu

PEINTRE

LE VIEUX CAPITAINE

Mais enfin le matelot crie :

Terre! terre.' là-bas, voyez!

Béranger.

Jean, mon vieux matelot, nous touchons : France î France! Cet air, de nos longs cours, emporte la souffrance.

Jean, serait-ce une erreur? Vois-tu, dans la vapeur qui nous cache la grève, Vois-tu là-bas flotter ?... Non, ce n'est point un rêve;

Il vit, notre Empereur !

Jean, embrasse-moi donc !... Tu ris et tu m'assures Par tes gros pleurs joyeux, serre moins mes blessures

Sens-tu battre ce cœur?

Heureux ! le serviteur à qui Dieu peut permettre,

LE VIEUX CAPITAINE

Après quinze ans d'exil, de revoir son vieux maître : Il vit, notre Empereur !

Jean, que simple on était de croire à cette perte : J'étais bien sûr qu'enfin, de son île déserte,

Loin des rois la terreur !

Un jour il reviendrait debout, la lame nue, Eveiller ses Français avec sa voix connue :

Il vit, notre Empereur !

Jean, que simple on était de croire que cet homme Qui se sacra lui-même avec la main de Rome,

Et qui s'assit, vainqueur.

Déjouant le poignard, riant aux anarchies, Sur le trône détruit des vieilles monarchies : —

Il vit, notre Empereur !

Jean, que simple on était! croire que l'homme austère Qui d'un geste, dix ans, a foudroyé la terre,

Mourrait comme un pasteur; N'entend-on pas le brick qui s'entr'ouvre et qui lutte Ou le cri du rocher qui s'écrase en sa chute ?

Il vit, notre Empereur !

Jean, comme nous un jour, s'il doit quitter ce monde Le globe sentira la secousse profonde,

Jetant une clameur :

Comme à la mort du Christ, prodiges sans exemple, Déchireront la terre et le voile du Temple !

Il vit, notre Empereur!

8 LE VIEUX CAPITAINE

Jean, cargue le pennon, pavillon qu'on abhore, Attachons à ces mâts ce flottant météore

Qu'envoie un ciel vengeur !

A sa vue, ébloui, l'ossifrague s'arrête ; Et la vague en respect semble incliner sa tête :

Il vit, notre Empereur !

Jean, tout comme un obus mon cœur enjoie éclate. Qu'il est beau, comme il flotte, azur! blanc! écarlate!

Le drapeau rédempteur, Qui de son long tissu, mortuaire enveloppe, Emmaillota les rois, emmantela l'Europe !

11 vit, notre Empereur!

Jean, cours aux canonnicrs, dis-leur que la patrie A secoué le joug, que notre artillerie

Doit tonner ce bonheur !

Que tribord et bâbord lancent vingt fois leur foudre! Dieu! que de patients ce jour-là doit absoudre ! !...

Il vit, notre Empereur!

Jean, quel est donc ce cri que, là-bas sur la plage,

La foule a cent fois répété?

Est-ce Napoléon ? — Non, dans ces cris de rage,

Je n'entends rien que : Liberté. — Cependant, couronnant le chef de la bannière,

C'est bien un aigle que je vois ?

Oui! l'aigle impérial enserrant le tonnerre!... —Pardon, mon commandant, c'est le vieux coq gaulois !

LE VIEUX CAPITAINE

A ces mots, sur le pont on voit le capitaine

Pâlir et reculer ; Et les deux vétérans, la mine moins hautaine,

Se regardent sans se parler.

Plus surpris et défaits que dans la nuit fatale,

Et, dans son fol enivrement, Une fille qui croit accoler son amant,

Et qui baise au front sa rivale.

Je ne puis l'oster de mon âme, Non plus que vous y recevoir.

Malherbe.

Elle était de l'âge d'un vieil bœuf, désirable et fraîche.

BÉROALDE DE VeRVILLE.

Ah! ne m'accusez pas d'être froid, insensible; D'avoir l'œil dédaigneux, le rire d'un méchant; D'avoir un cœur de bronze à tout inaccessible ; D'avoir l'âme fermée au plus tendre penchant. Vous me devinez peu malgré votre science : Croyez moins désormais à cette insouciance, J'aime, et d'un amour vif; j'en fais l'aveu touchant.

J'aime, en un manoir sombre et carlovingiaque, Sillonné vers le soir par de rouges éclairs, Seul, au balcon hardi, d'un luth élégiaque, Eveiller des accords frémissants dans les airs.

Caché, j'aime à compter les baisers d'une amante ; A contempler le ciel dnns une onde dormante, Et la lune bercée argentant des flots clairs.

J'aime de cent chasseurs voir la tourbe effrayante ; La voix rauque des cors tonnant au fond des bois ; Le hahé des valets à la meute aboyante ; Puis l'hallali joyeux, les déchirants abois. Puis, j'aime voir après, quand le soleil décline, Quelques bons montagnards, au pied de la colline, Naïvement danser aux chansons d'un hautbois.

J'aime à brûler parfois l'oliban et la manne ; A savourer aux champs le parfum d'une fleur. J'aime nonchalamment, sur la molle ottomane, M'étendre, demi nu, quand darde la chaleur; Prolonger jusqu'au soir la sieste favorite; Fumer le calumet, l'odoranL cigarite, Et d'un thé délicat égayer ma douleur.

J'aime à bouleverser une bibliothèque.

Fouiller un chroniqueur qu'on a laissé moisir, Déchiffrer un latin, quelque vieille ode grecque, Essayer un rondeau, peindre un ange à loisir; Puis surtout, d'un festin l'enivrante magie, L'impudeur effrontée assise en une orgie, Où s'affaisse mon corps sous le poids du plaisir.

J'aime enfin chevaucher dans les bois, les campagnes Sur mon prompt alezan par une nuit d'été. J'aime des cris de guerre éveillant les montagnes ;

J'aime enfin l'incendie, horrible volupté! Ecraser un tyran sous sa lourde oriflamme ! Au sang de l'étranger retremper une lame, La lui briser au cœur, en criant liberté !

Ah ! ne m'accusez pas d'être froid, insensible, D'avoir l'œil dédaigneux, le rire d'un méchant; D'avoir un cœur de bronze à tout inaccessible, D'avoir l'âme fermée au plus tendre penchant. Vous me devinez peu malgré votre science : Croyez moins désormais à cette insouciance, J'aime, et d'un amour vif; j'en fais l'aveu touchant.

A JOSEPH BOUCHARDI,

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