Raspoutine et l'aube sanglante
J'ai rencontré la princesse Lucien MuRAT, pour la première fois, au début de 191 7 : elle rentrait de Russie. Je Vai revue six mois après : j'en revenais moi-même. Uun et Vautre, après ce voyage, nous avons écrit un livre.
Ils paraîtront sans doute en même temps. Notre itinéraire a été le même : les fjords de Norvège, Stockholm la grise, Pétrograd avec ses palais rouges comme le drapeau de la Révolution, Kieff, le front de Galicie et de Bukovine. Nous avons vu les mêmes choses et, parfois, les mêmes gens : tel ce général Broussiloff, qui devait connaître,
en quelques semaines, toutes les ivresses de la victoire et toutes les disgrâces de la défaite.
Mais entre nos deux voyages, chronologiquement si rapprochés, il y a un hiatus formidable : cette Révolution russe que tout le monde attendait, que tout le monde tenait pour inévitable, mais que personne, ou presque personne, n'attendait si proche, et, surtout, si brusque, si rapide et si radicale.
Peut-être à Paris ou à Londres, quand on flairait la trahison, quand on devinait à quelles fins désastreuses tendaient les intrigues des conseillers du tsar, atait-on souhaité que la Douma devienne un véritable Parlement^ que le tsarisme fasse sa part à la i)olonté populaire. Mais qui se fut attendu à voir S'écrouler en trois jours la Douma et le tsar, le parlementarisme constitu-^ tionnel et la monarchie semi-abso-
lue, ne laissant debout, sur les ruines de tout ce qui avait été, qu'un gouvernenement provisoire, prisonnier lui-même des soldats de la garnison de Pétrograd, des ouvriers du faubourg de Wyborg.
A la Révolution française, pour en finir avec Louis XVI, il avait fallu trois ans. A la Révolution russe, pour abattre Nicolas il, il ne fallut que trois jours. Et ce que furent ces trois jours, rien, jusqu'ici, ne nous en a donné une idée plus saisissante que le dernier chapitre de ce livre :
« Les soldats mettaient les crosses en Vair ; les officiers affolés rendaient les armes au coin des rues ; les prisons, vidées de détenus politiques et même d'assassins, se remplissaient de serviteurs du régime écroulé. Deux officiers allemands, délivrés par la foule, se réfugiaient à la Légation de Suède. Le nombre des mutins grossit. Le Palais
de Justice, sur la Liteiny, brûle comme dans les livres d'images. Les régiments, musique en tête, sur des airs de ballet, le drapeau rouge au vent, se rendent au Palais de Tauride pour être harangués et félicités. Près du canal de la Moïka, les cadavres s'amoncellent au milieu des flaques de sang coagulé sur la neige.... Tac, tac, tac..., ce sont les mitrailleuses que la police a juchées sur les toits et qui menacent le ciel ; on sent la poudre, les passants, apeurés, s'écartent, la rue offre un spectacle sinistre ; personne ne voudrait manquer un acte de la tragédie. On dirait une maison de fous, mais les fous sont ivres de liberté. »
J'ai vu Pétrograd, six semaines après l'événement : l'ivresse première se dissipait ; le « mal aux cheveux » de la Révolution commençait. Tout était calme, mais de ce calme trompeur qui s'établit
entre les deux phases d'un cyclone. De tout ce que la princesse Murât avait vu^ trois mois auparavant, rien, ou presque rien, n'était resté en place.
Le grand palais jaune où Raspoutine fut tué, était désert. Le drapeau rouge de la Révolution flottait sur le Palais d'Hiver, comme à la Banque de Sibérie, au Crédit Lyonnais ou à la forteresse de Pierre et Paul. Les grands-ducs étaient bannis ; les exilés étaient au pouvoir. Sturmer et Protopopoff étaient en prison ; Tseretelli venait d'en sortir. Le tsar, à Tsarkoie Selo, s'informait d'Albert Thomas ; Albert Thomas, chez Kerensky, demandait des nouvelles du tsar. Le Soviet siégeait au Palais de Tauride. La Douma, expulsée, était en quête d'un local. L'autocratie n'était plus. La République n'était pas encore.
Seules, dans ce formidable renversement de la table des valeurs politiques
oa sociales, d'humbles existences se continuaient, comme si rien ne s'était passé.
Uauto de ViiTipérairice mère, qui avait été mise à notre disposition, était encore conduite par son chauffeur habituel. Quand nous allâmes à la Stavka, notre wagon-salon était le même qui emmena les délégués de la Douma auprès du tsar, pour réclamer son abdication : le steward n'avait pas changé.
Et lorsqu' entre deux entrevues avec le Soviet, je courus à VErmitage pour revoir les Rembrandt, c'est un huissier de l'ancien régime qui, m'arrêtant au passage, m'obligea de constater que, dans ce pays, devenu le plus libre du monde, une seule chose restait interdite : garder son chapeau sur la tête en visitant les salons de Catherine II et de Nicolas r !
Mais ces « témoins » d'une période disparue ne faisaient que rendre plus
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saisissante Vénormité du contraste entre la Russie d'hier et la Russie d'aujourd'hui. J'ai vu celle-ci, au moment où elle venait de surgir. La princesse Murât a vu celle-là, au moment précis où le tsarisme allait s'effondrer, et c'est ce qui donne à son livre, si artiste, d'une observation si fine, si ingénieuse, si pénétrante, la pleine valeur d'un document historique.
Rien n'est exact et intelligent comme ses pages sur la Douma, par exemple, sur ces députés russes, « plus ardents qu'expérimentés, toujours prêts à s'échapper des réalités présentes pour atteindre le domaine des possibilités et du rêve ». De même les portraits de l'Impératrice mère et de l'exquise Grande Duchesse Maria Pavlovna sont d'un peintre autant que d'un écrivain.
Et avec quelle curiosité, d'autant plus aiguë qu'elle n'est qu'à demi satisfaite,
on lira les chapitres qui ont donné un titre à ce livre — Ra^poutine, — Ses Pensées, — L'Aube sanglante. — Ils aident tout au moins à deviner ce que fut cet extraordinaire personnage, qu'aucune femme ne vit sans subir, si peu que ce soit, son prestige et dont le mysticisme sensuel fit revivre, en plein vingtième siècle, le dualisme des Cathares et des Albigeois.
Mais toutes ces choses déjà sont d'un passé, à la fois terriblement proche et terriblement lointain.
En moins de six mois, tous ceux, ou presque, dont la princesse nous parle dans son livre, sont morts, comme Raspoutine ou Sturmer, sont rentrés dans le néant de la vie privée, comme ces Grands Ducs ou ces personnages de Cour quelle eut l'occasion d'approcher, ou ont eu le temps, comme Milioukoff et d'autres, peut-être, demain, de mon-
teî' tous les échelons du pouvoir et d'en être renversés.
Le dernier soir que j'ai passé à Pétrograd, nous étions chez Terestchenko, le jeune Ministre des Affaires Etrangères, que le sort destinait à porter le fardeau du pouvoir aux heures les plus tragiques de la Révolution. Le prince Lvoff, alors Président du Conseil, était là, et aussi Kerensky, Tseretelli, d'autres encore, sortis de prison ou revenus de Sibérie pour entrer au Gouvernement provisoire.
Devant nous, se détachant en noir sur le ciel rose et or du couchant, se dressait, de Vautre côté du fleuve, la Bastille russe, la forteresse de Pierre et Paul
Comme au temps du tsar, elle regorgeait de prisonniers, mais ce n'étaient plus les mêmes. Sturmer, Protopopoff, Soukhomlinoff étaient là, attendant
Vheure de mourir 'ou d'être jugés. Pour occuper leur nouveau domicile, ils n'avaient eu quà passer les ponts, rencontrant peut-être — dans ce prodigieux chassé-croisé — ceux dont ils allaient prendre la place et qui allaient occuper la leur !
Jamais Pétrograd n'avait paru plus tranquille que par ces u nuits blanches » adorables, où le soleil ne se couche que pour donner vers minuit Vimpression successive du crépuscule et de Vaurore. Nous causions, au balcon du Ministère des Affaires Etrangère^. On nous disait que, dans le gouvernement provisoire, Vunion était intime et solide entre les « cadets » et les socialistes, entre Lvoff et Kerensky. On escomptait le renouveau dii sentiment nationah On avait la ferme espérance que, pour défendre la liberté, le peuple russe saurait accomplir des prodiges.
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De ces espoirs que reste-t-ll, à Vheure actuelle ?
Lvoff est tombé. Kerensky doit faire front, à la fois, contre Vanarchie, contre l'invasion étrangère, contre la dictature militaire. Pétrograd est doublement menacé. La situation de la Russie, en septembre 19 17, fait songer à celle de la France, pendant ce sinistre mois de septembre 1792, avec les frontières envahies, Lyon insurgé, Toulon aux Anglais, la Vendée en révolte, et Paris ensanglanté par d'inexpiables massacres.
Mais cette analogie même est faite pour que, malgré tout, nous ne désespérions pas.
Par le fer et par le feu, la Convention sauva la Révolution et la France. Puisse dans une épreuve semblable, la Révolution russe trouver, elle aussi, la force de se défendre, à la fois, contre ceux
qui menacent sa liberté et contre ceux qui veulent porter atteinte à son intégrité nationale. Elle est perdue, si la réaction triomphe. Elle est perdue si le kaiser l'emporte. Elle ne peut vivre que par une double victoire. Mais cette victoire, malgré tout, nest pas impossible, car, au milieu des dangers qui Vassaillent, la Russie n'est pas, ne peut pas être isolée. La liberté russe, en effet, est un intérêt vital pour tous les peuples libres de VEurope et du monde. Avec leur aide, elle saura triompher.
Emile Vandervelde.