‹ Raspoutine et l'aube sanglanteChapitre 8 sur 26 · JOURNEES DE REVOLUTION · texte numérisé non relu

JOURNEES DE REVOLUTION

Au printemps, lorsque les eaux de la Neva montent et menacent de submerger la ville, que les longs bateaux surchargés de bois s'écrasent sous les ponts, le canon tonne pour prévenir les habitants de Pétrograd que le fleuve est dévergondé, mais cette fois-ci, il gronde contre l'émeute qui comme un flot déborde dans les rues.

Le lundi 12 mars, à 11 heures du matin, un bataillon du régiment de Volhynie se révolte devant l'arsenal ; aussitôt de lourds camions automobiles, bondés de femmes et de soldats, circulent d'un train d'enfer. Les femmes à califourchon chevauchent les canons, un ruban

rouge passé dans leurs bonnets de fourrure ; les infirmières brandissent des baïonnettes; les matelots titubent en chantant la Marseillaise. Un désordre extraordinaire a suivi. Les soldats mettaient la crosse en l'air, les officiers affolés rendaient leurs armes au coin des rues ; les prisons vidées de détenus politiques et même d'assassims se remplissaient des serviteurs du régime écroulé.

Deux officiers allemands délivrés par la foule se réfugient à la Légation de Suède. Le nombre des mutins grossit de minute en minute. Le Palais de Justice, sur la Liteiny, brûle comme dans les livres d'images. Les régiments, musique en tête, sur des airs de ballet, le drapeau rouge au vent, se rendent au Palais de Tauride pour être harangués et félicités. Près du canal de la Moïka, les cadavres s'amoncellent au milieu des flaques de sang coagulé sur la neige... tac, tac, tac... ce sont les mitrailleuses

que la police a juchées sur les toits et qui menacent le ciel ; on sent la poudre, les passants apeurés s'écartent, la rue offre un spectacle sinistre; personne ne voudrait manquer un acte de la tragédie. On dirait une maison de fous, mais les fous sont ivres de liberté.

Pendant ces heures fatales, le tzar sans nouvelles, prisonnier dans son train impérial, balloté de ligne en ligne de Mohilef à Pskof, regarde d'un œil terne l'empire qui se dérobe et que dans son aveuglement il n'a pas su garder pour son fils. Il n'avait pourtant qu'une pensée, que l'héritage fût intact avec ses couronnes, ses titres et ses pré rogatives, et s'obstinant à tout conserver il a tout perdu.

Coïncidence singulière, tandis que les ouvriers et les soldats maîtres de la capitale pillent, pour y prendre des armes, les arsenaux et les usines de guerre, les promeneurs dévalisent les

librairies, achetant au hasard toutes les histoires de la Révolution Française pour y puiser des instructions. Thiers, Michelet, Madelin passent de main en main, on se les arrache, et le moindre volume dépareillé atteint un prix exorbitant ; chacun y cherche un précédent, un exemple, une prévision et, dans ces jours oii les événements se précipitent, Kérensky, le vrai héros du drame, apprend les rôles qu'il transformera demain au gré des circonstances.

« Je ne serai jamais le Marat de la Révolution Russe », s'écrie-t-il un soir en exhortant les citoyens assemblés au théâtre Michel ; et la foule amoureuse s'élance sur la scène, l'enlève derrière les coulisses et le ramène comme un triomphateur à travers la salle. Soulevé par la multitude sur son fauteuil de velours il put jouir, ainsi, les yeux miclos et noyés dans un rêve des mêmes ivresses que connut jadis l'ami du peu-

pie dont il venait à l'instant même de répudier les doctrines.

Plus tard, haranguant les soldats, il leur dira comme Danton : « Vous portez la liberté à la pointe de vos baïonnettes. » Albert Thomas, historien, biographe de Gracchus Babeuf, est là pour lui souffler les grands mots du passé. Il montre au jeune idéaliste passionné de gloire et d'action Carnot, son fusil à la main, aux retranchements de Wattignies. Kérensky part aux armées : déjà il se tient comme Bonaparte, Premier Consul, la main droite bandée appuyée contre sa blouse de soldat, le regard droit, la tête rejetée en arrière, et, lui aussi, le teint bilieux.

Mais Kérensky n'est pas seul. Derrière le gouvernement provisoire, dont il est l'âme, il y a partout des réunions spontanées oii les conspirateurs d'hier délibèrent maintenant portes ouvertes.

Ce sont les conseils des ouvriers, des

soldats, des paysans, ramifiés dans chaque ville, fédérés à Moscou : ils se superposent et se pénètrent comme les petites boîtes russes aux couleurs éclatantes qui entrent les unes dans les autres par un miracle d'ingéniosité»

Sur toute la terre slave la sève révolutionnaire a germé, les soviets foisonnent. Le plus célèbre est celui de Pétrograd, sorte de commune qui aspire à devenir convention. Tcheidzé, député de Koutaïs, le préside.

Je le revois à la tribune de la Douma, bouillant comme un méridional, poilu comme un singe, gesticulant à tout propos. Il disait en se tournant vers le portrait de Nicolas II, lorsque l'Empereur était encore l'Empereur : « Sturmer est un oiseau, le gramophone du vrai chanteur impérial, qui, là-haut sur le mur de la Douma, vous regarde dans son cadre avec ses yeux de mourant. Si le peuple crève de sang, c'est

la faute de celui qui porte dans ses veines le sang des Holstein. Il faut non seulement renvoyer le tsar, mais étouffer toute sa famille ; si vous ne les détruisez pas vous perdrez la guerre. »

Voilà ce que disait en novembre 191 6 ce vétérinaire du Caucase.

Il y a peu de départs sans esprit de retour. L'émigrant que la faim pousse à chercher fortune sur des rives plus accueillantes est moins malheureux que le souverain autocrate qui laisse derrière lui la liberté.

Lorsque l'ordre de partir parvint à celui qui n'avait jamais reçu un ordre, et à qui sa propre famille hésitait à donner même un conseil, il se demanda, mélancolique et résigné, quelle résidence allait emprisonner ses jours ? Il pensa qu'il irait en Grimée, à Livadia

peut-être, voir ses vendanges mûrir et cueillir son raisin sucré par le soleil, sous le ciel si bleu. Il fît emballer ses vêtements d'été, avec une * secrète espérance. Mais devant cette illusion, les instructions se précisèrent. Il fallait emporter des pelisses chaudes, des lainages, car, sous un climat plus froid, le voyage durerait des jours et des nuits.

Le lundi i3 août, le gouvernement provisoire lui fît dire de se tenir prêt pour deux heures du matin. A minuit, le Grand Duc Michel fut autorisé à lui faire ses adieux, court colloque en présence de Kërensky. Les deux frères craignant que leurs paroles puissent se retourner contre eux-mêmes s'étreignent en silence.

Assise sur les malles, comme des épaves accrochées au navire, la famille impériale a résolu de ne pas se coucher.

Le grand maréchal Benckendorf, son

beau-fils le prince Dolgorouky et la ravissante comtesse Heudrikof assistaient seuls à cette dernière veillée.

Le cœur lourd et plein d'angoisse, ils s'observaient.

Jusqu'au dernier moment l'Empereur avait ignoré le but de son voyage et lorsque Kérensky lui mumura « Tobolsk » la ville lointaine de Sibérie : (( Grâce à Dieu », dit-il, « je ne connaîtrai pas la route de l'exil, ma seule crainte était d'être le proscrit... »

Aujourd'hui, en songeant à toutes les violences passées, j'ai peur... Je voudrais que la grandeur des événements, la conscience de leurs responsabilités élevât ces hommes au-dessus de la haine. La liberté est si belle! Il serait triste qu'elle souillât sa robe dans le sang. Il ne faut pas donner à l'ancien régime un martyr.

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