VISITE AU FRONT
Broussiloff
Lorsque Broussiloff, jeune officier de cavalerie, quittait la garnison voisine pour forcer le cerf dans les forêts d'Antonini, il ne se doutait pas, en traversant les clairières à la suite de l'élégant comte Potocki, son hôte, en courbant la tête sous les branches de chênes, qu'un jour viendrait où, général victorieux, à la tête de trois armées, commandant à plus de deux millions d'hommes, il arrêterait dans ces mêmes champs de
Volhynie, labourés de tranchées, l'invasion autrichienne.
Le haras est toujours là. Les poulains arabes bondissent dans la prairie, la meute aboie dans la forêt solitaire, mais les chasseurs sont absents ; ils poursuivent ailleurs un autre gibier.
Par periîiissioil spéciale du général Alexeieff je fus autorisée à me rapprocher de la zone des combats.
La ville de Bétditfcheff où Broussiloff tenait alors son quartier général est un vdste ghiétto; Les Juifs y grdùillentj tassés lés Uns contre les autres dans des caves thàl odorantes, d'où les enfants débofderit sur les trottoirs. Tout le rtiondé est isràëlite : le cocher qui latice son cardan, l'hôtelier qui vou^ tend la ilbte^ le fruitier qui vend ses pastèque^j sourires tfristes et défiants, dos courbés souâ lia lévite noire, barbes de Meirdochée, cheveUk frisés d'Assuérus, têtes dé béliers, coiffées de casquettes, grands
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yeux g-lauques et ternes Du beaux yeux veloutés d'Orient qui vous poursuivent de leur vaine Curiosité. Est-ce une tribu que le hasard a laissé vivre dans l'ancienne ville polonaise, ou ce lieu est-il le rendez- vous des rejetons épars du peuple élu ?
En attendant l'heure que le général a fixée pour me recevoir, je cherche dans ce dédale de ruelles, parmi cette population malheureuse, la maison de poste» bii, jadis, la comtesse Hanska envoyait son cosaque fidèle chercher les lettres du grand Balzac. Malgré les encouragements du vieux mari malade, qui voyait dans ce débordenient littéraire uti dérivatif à l'imagination passionnée de sa jeune épouse, cette correspondance anonyme avait polir elle la saveur du fruit défendu.
Les étés passaient. Mme Hanska^ prisonnière dans son domaine, regardait chaque saison nouvelle les plaines de
blés mûrs onduler sous les vents. La gloire de l'amoureux lointain parvenait jusqu'à elle et, le cœur palpitant de tendresse et d'orgueil, elle relisait ses missives passionnées :
« Vous ne savez pas, lui écrivait-il, « avec quelle fidélité je vous aime, In- « connue.
(( S'aimer sans se connaître est un « supplice. »
Un jour, l'époux est plus mal ; les médecins prescrivent un ciel plus clément, des soins plus attentifs ; l'Empereur Nicolas autorise le comte Hanski à quitter ses terres de Pologne. La berline se balance dans la cour du palais ; éperdue de bonheur, le cœur bondissant, serrant sa fille dans ses bras, la jeune femme part à la rencontre de son rêve.
Quelques mois plus tard, elle se promenait sous les ombrages de Schœnbrûnn ; l'automne avait versé ses ors
dans les bassins du parc ; la petite fille jouait à poursuivre les feuilles détachées qui se posent sur l'eau, comme de grands papillons insensibles.
Aux cris de l'enfant, la mère éperdue se lève et voit sa fille se débattre dans l'eau ; un passant se précipite ramène Anna à sa mère ; le passant, c'était Balzac.
Dès ce moment, l'amoureux fasciné, retrouvant dans ce parc majestueux et romantique sa belle épistolière, ne la quitta plus. Pas à pas, ils revinrent ensemble à travers la Russie. Le mari, qu'une attaque de paralysie a rendu muet, suit d'un regard avide et désespéré l'amour qu'il observe sous ses yeux et qu'on ne lui cache même plus.
Cruauté ? Insouciance ? Peu importe.
A Pétersbourg, on n'apprécie guère notre romancier. Alors nos amoureux retournent en Pologne, où ils demeu-
reht, attendant la mort dti bomte Hatiski.
Délivrée enfin, notre héroïne épouse son grand homme. Ils s'installent à Paris et l'auteur de la Comédie Humaine meurt dans la rue qui porte son nom.
La petite nièce de la comtesse Hanska, en me montrant la miniature de la vieille dame dont la beauté n'avait pas déserté le visage, me racontait avec quelle attention fervente elle avait recueilli des lèvres décolorées et encore amoureuses de la grande tante, cette belle histoire d'amour.
Mais les romans, si séduisants soientils, ont aujourd'hui quelque chose de suranné et de frivole. Notre génération est aux prises avec Tâpre réalité de la guerte ; il n'y a plus d'illusion possible, nulle place poui* la fiction ; la terre n'est là que pour ensevelir les morts.
Là présence d'unfe Française dans Uri Etat-Major Russe déridé tous les fronts.
J'ai eu le plaisir de voir celui du général Broussiloff s'éclairer lorsque je franchissais le seuil de son cabinet de travail. Avenantj courtois, alerte, il s'est avancé vers moi avec des paroles de bienvenue, en ni'invitant à partager son modeste repas. C'est la seule heure du jour qu'il puisse consacrer au délassement et à la causerie.
Que de cartes !... Elles couvrent toutes les tables. En voici une toute marquée au crayon rouge ^ où le général a souligné les victoires qu'il vient de remporter. Coup de filet gigantesque oii des milliers d'hommes furent capturés. Ni en Asie, ni en Afrique, jamais l'histoire des conquérants n'a enregistré une pareille fortune et tandis que je félicitais le héros, il s'en défend, modeste. Dans ce pays de faveurs, il est arrivé seul) par son propre mérite, on sent que sous ce corps frôle réside une volonté d'acier.
De grade en grade, par son intelligence,
il a su se faire distinguer par ses supérieurs et gagner leur estime. Aujourd'hui, officiers et soldats, tous sollicitent l'honneur de venir combattre sous ses ordres et les hommes se disputent la gloire de mourir pour un tel chef.
Tandis que je l'interrogeais sur la prise d'H..., petite ville dont la presse se servait alors comme objectif, il répondit : « Pas encore. Et d'ailleurs, cela importe peu. La place tombera un jour ou l'autre. Nous autres, militaires, nous ne nous occupons pas de prendre les villes, mais de battre les armées. Avec l'aide de Dieu, j'ai détruit celles qui m'étaient opposées ; nous avons ramené plus de 4oo.ooo prisonniers. Devant moi, j'ai une autre armée ; notre but est de l'anéantir, et peut-être, cette fois-ci, sera-ce la dernière que l'ennemi pourra lever contre nous ! » Le général a une foi absolue dans la victoire complète ; 51
voit l'Allemagne faisant contre le front oriental son principal effort ; il a rendu hommage à la France, aux vertus guerrières de notre race et à l'ingéniosité de nos méthodes.
Je lui répondis : « Perdue dans la foule, lorsque vous passerez sous l'Arc de Triomphe, parmi les généraux victorieux, sous l'œil rayonnant de la Marseillaisey je jetterai à vos pieds un bouquet tricolore. » Le général s'en défendit en souriant ; il préfère l'incognito et rêve de se promener aux Champs-Elysées sous les marronniers en fleurs.
Le hasard avait donné à la conversation un tour presque religieux, qui me faisait songer au mysticisme du vieux Koutousoff.
« Nous devons vaincre, disait notre hôte, parce que nous prions le même Dieu de bonté et de miséricorde, tandis que nos ennemis invoquent une divinité cruelle et assoiffée de sang, dont
l'Empereur Guillaume s'est constitué le sacrificateur. Une pareille divinité, tout le contraire de la bonté divine, ne peut être que Tincarnation du mal ».
Il parlait de Guillaume comme s'il était l'Antéchrist lui-même. Ce n'est pas la première fois que la Russie éprouve un pareil sentiment ; depuis 3oo ans, à un siècle d4ntervalle, l'étrange phénomène s'est renouvelé : la foule pacifique des Slaves ne comprend pas les conquérants, elle murmure contre eux et croit voir sur leur front le signe démoniaque de l'apocalypse.
Pierre le Grand, le tsar créateur, celui qui installait l'étranger au cœur de la Russie pour l'éveiller de sa torpeur, qui ne craignait pas d'appeler les Suédois prisonniers à son conseil et qui forçait les femmes à sortir du térem, cet homme prodigieux qui a vaincu les éléments, secoué la paresse slave, imposé à coups de knout la civilisation et
la science, lorsqu'il se promenait, grand, simple, brave, le peuple atterré se signait et murmurait tout bas: « l'Antéchrist. ))
Plus tard, quand Napoléon franchissait le Niémen, la renommée qui l'avait précédé jusque là fit place à de sombres légendes, que l'imagination russe amplifiait. Les paysans trouvaient dans cette crainte la force de tout brûler sur son passage et se sauvaient éperdus, croyant voir sur la colline des Moineaux Satan en personne.
Le peuple russe a peut-être raison ; l'orgueil qui élève les conquérants sur un pavois de cadavres est bien le fléau de Dieu.
Pendant que nous discourions ainsi, le chien San, uï\ petit bouledogue, furieux de voir son maître si absorbé, jappait d'impatience. Il courait çà et là, posapt son freiis museaq s\\x mes genoux ; c'est l'enfant terrible, celui
4ui délasse par ses gamineries et fait oublier un instant les travaux de la guerre. Broussiloff protestait contre les familiarités de son petit ami, et, voyant le grand chef tout attendri, je me hasardai avec une certaine crainte et beaucoup d'aplomb : « Mon général, je voudrais aller sur le front. » Il me semblait que j'allais être punie de mon audace et qu'un gendarme viendrait me remballer sur Paris comme un colis postal. — « Sur le front, répondit le général songeur, ces Parisiennes ne doutent de rien. » Alors interpellant le colonel Khabaieff, un Ossétien farouche aux yeux rieurs: (( Vous accompagnerez Madame, ce soir. » Et se retournant vers moi : « Mon train vous emportera vers L..., j'espère que vous serez satisfaite de mes troupes. Que Dieu vous garde ! »
Longtemps encore, je revis la petite maison paisible plantée d'un jardinet
où nul bruit ne vient troubler les méditations du général.
La locomotive avance lentement à travers la forêt, ce n'est pas la cognée du bûcheron qui a abattu ses arbres, mais la mitraille qui les a déchiquetés. Nous longeons la tranchée que protège la voie ferrée, on s'est battu partout dans ce couloir terreux oii la nature diligente a déjà effacé les traces de sang ; l'herbe y repousse peu à peu.
Voici quelques murs branlants, c'est la gare de L... qu'un avion vient de détruire. Deux fois par jour, ces vautours arrivent empressés, tournoient sur la petite ville et laissent choir des bombes au hasard, tantôt sur une habitation, tantôt sur une autre, comme au jeu de massacre.
En passant dans la pénombre, les maisons sans fenêtres semblent vous regarder d'un œil hagard. L'automobile
du général Kalédine nous emmène vers la colline où l'on se bat, tout près de la ligne ennemie.
Les régiments passent, capotes couleur du temps, papak gris, masses sombres. Ils se confondent dans le paysage, A la tête du régiment, un soldat tient un accordéon, il joue un air joyeux. Les soldats marchent rythmiquement avec le balancé des hanches propre à l'Orient ; les visages sont jeunes, la terre est molle, détrempée. Encore des tranchées. Des milliers de petites voitures tirées par des chevaux minuscules et courtauds barrent la route. C'est le ravitaillement de l'armée. Ils vont à travers les neiges et les rivières, franchissent tous les obstacles de Riga à la Perse et dans ces convois de fourmis diligentes, chaque soldat trouve sa ration quotidienne. A l'approche de l'automobile, les coursiers s'affolent et se précipitent dans les fossés comme des
joujoux de bois découpés par Garan d'Ache.
A mi-chemin du cantonnement le général Eltchaninoff, monté sur son cheval gris pommelé, vint à ma rencontre.
Est-ce l'orage qui gronde ou le canon qui tonne ? Bientôt une lueur rouge succède à une autre lueur, ce n'est pas l'éclair qui déchire le ciel, mais les raquettes de feu de nos ennemis qui illuminent la plaine et la balayent de leurs rayons.
Nous descendons à la lisière du bois oij le régiment de Sibérie bivouaquait ; tapis dans cette futaie, les hommes se reposent. La veille, l'alerte avait été si chaude que 19 officiers furent frappés mortellement blessés derrière le vallon.
Le jour tombait, les soldats, pour fêter mon arrivée parmi eux, se rapprochent des charbons ardents et forment un grand cercle. Autour de la
flamme vacillante, adroits et souples, ils s'élancent au-dessus du feu qui s'anime, chaque officier, malgré ses lourdes bottes, bondit, comme Niginsky lui-même.
Ballet fantastique à la clarté du jour finissant, leurs ombres folâtres se dessinaient sur le sol. Bientôt les chants s'élevèrent, tour à tour tristes ou monotones, chants mongols ou tartares qu'un petit soldat au teint jaune, aux yeux bridés modulait. Oii suis-je ? Estce un rêve ? Moi qui arrive de la Somme pour retrouver si loin la guerre, encore la guerre. La Marseillaise surgit rauque de ces poitrines alliées, l'horizon s'empourpre, le canon accompagne la musique d'un bruit sourd.
Au milieu des hourras sans fin, dont les Allemands pouvaient entendre les échos, le général me présente à ses troupes. Il parle de la France et de la revanche. Pour ces enfants qui n'avaient
peut-être plus que quelques soirs à vivre encore, j'étais celle dont les fils et les frères étaient à Verdun. Au loin nous sommes toujours un peu la patrie et notre personnalité s'efface.
Confuse, émue, je sens mes larmes couler et, ne sachant comment prouver ma reconnaissance à ces braves, si valeureux devant la mort, si enfants dans leurs divertissements, si insouciants devant le danger, j'ai serré dans mes bras un gosse de quatorze ans, glorieux enfant de troupe dont la poitrine était décorée de la médaille de Saint-Georges, — ensuite j'ai salué le drapeau. Il est sorti de sa gaine tout chatoyant encore et dévotement je l'ai touché comme une relique.
L'heure du départ ayant sonné, le régiment m'a reconduit à travers les plaines reconquises en jouant une ritournelle vieillotte.
Nous roulions en silence. Peu à peu
les soldats se sont dispersés et j'ai crié dans la nuit : « Allons, enfants d'une autre patrie, que le jour de gloire arrive... »
Le canon a répondu dans la plaine.