PEINTURES
En Orient, dès les premiers siècles du christianisme les murailles des églises étaient pour la plupart ornées de peintures (2). On y voyait diverses histoires de l' Ancien-Testament , surtout celles qui étaient des figures des mystères du Nouveau , comme l'arche de Noé , le sacrifice d'Abraham, le passage de la mer Rouge, Jonas jeté dans la mer, Daniel entre les lions. On y voyait en plusieurs endroits la figure du Sauveur et quelques-uns de ses miracles , comme la multiplication des pains et la résurrection de Lazare. Eusèbe (3) témoigne que dans les places de Constantinople Constantin fit mettre le bon Pasteur et Daniel entre les lions ; et ailleurs il dit que dès les premiers temps on avait gardé les images des apôtres saint Pierre et saint Paul , et de Jésus-Christ même, peintes avec des couleurs, l'usage étant inviolable, chez les anciens, d'honorer ainsi leurs bienfaiteurs. Toutefois , saint Augustin (4) avoue que de son temps on n'avait point leurs vrais portraits , mais seulement des images faites à fantaisie, comme à présent. Enfin , l'on représentait dans chaque église l'histoire du martyr dont les reliques y reposaient. Prudence (5) nous en donne deux beaux exemples de saint Cassien et de saint Hippolyte, et Astérius (6) celui de sainte Euphémie. Ces peintures étaient faites principalement pour les ignorants , à qui elles servaient de livres, comme dit le pape Grégoire II écrivant à l'empereur Léon , auteur des iconoclastes ou briseurs d'images (7) : « Les
(1) Explication simple, littérale et historique des cérémonies de l'Eglise, par dom Claude de Vert, 1. 1, p. 161.
(2) Fleury, Mœurs des chrétiens, c. 36 ; Ornements des égUses, p. 288 et 289.
(3) m, Vitae, c. 49; VIT, Hist., c. 18.
(4) VIII, Trin., c. 4, no 7.
(5) Peristeph., 9, de S. Gass. ; ibid., 2, de S. Hippolyto.
(6) De vitis et moribus pontificum.
(7) II, ep. in Gonc. Nie, 2.
hommes et les femmes , tenant entre leurs bras les petits enfants nouveau-baptisés, leur montrent du doigt les histoires, ou aux jeunes gens, ou aux gentils étrangers; ainsi ils les édifient et élèvent leur esprit et leur cœur à Dieu. »
En Occident, saint Grégoire de Tours (1) nous apprend, en divers endroits de ses ouvrages , que les murailles des églises étaient ornées de peintures ou de tapisseries. Sulpice Sévère avait fait peindre Timage de saint Martin et celle de saint Paulin dans un baptistère qu'il avait fait construire. Saint Paulin, qui vivait encore, souffrait avec peine qu'on l'eût représenté avec un si grand saint ; et , pour corriger ce qu'il improuvait en cela, il envoya deux inscriptions à son ami Sévère (2), dont l'une relevait saint Martin , en le donnant aux justes pour modèle , et l'autre représentait Paulin lui-même rachetant ses péchés par les aumônes, qui, en cela, pouvaient servir d'exemple aux pécheurs qui désirent retourner à Dieu. Nous voyons par cet endroit de saint Paulin que les peintures de nos églises étaient destinées à l'instruction des fidèles. C'est pourquoi le même saint, ayant fait peindre beaucoup de choses dans sa nouvelle basilique de Saint-Félix, mit des inscriptions à toutes ces peintures , afin d'enseigner à ceux qui s'arrêtaient pour les considérer ce qu'elles signifiaient.
Il n'y avait alors, dans ces peintures, rien qui pût blesser la pudeur des fidèles. On n'y voyait aucune nudité; les crucifix mêmes n'avaient presque rien de nu , ou , s'il s'en trouvait quelqu'un , on en était choqué. En voici une preuve certaine dans le trait suivant, rapporté par saint Grégoire de Tours (3) : « 11 y avait, dit-il, dans une église de Narbonne, une image de Jésus en croix, couvert seulement d'un linge qui lui ceignait le corps. Notre Seigneur apparut à un prêtre nommé Basile, avec un visage terrible et menaçant, et lui dit t Vous avez soin de vous couvrir, vous autres, et vous osez me regarder tout nu; allez vite me couvrir d'un vêtement. Le prêtre, effrayé du songe, courut vite le dire à son évêque, qui ne manqua pas de couvrir le crucifix d'un voile. »
De là , dans le moyen-âge , l'habitude de représenter le Christ vêtu d'une longue robe ouverte seulement au flanc. Dé nos jours les crucifix sont faits comme ceux du VP siècle; l'œil habitué aies voir, et surtout le cœur, qui se souvient des plaies dont fut couvert le corps adorable du Sauveur, ôtent à ces sortes de représentations tout ce qu'elles sem-
(1) Hist., lib. 7, cap. 22 et 36 ; lib. 10, c. ult. ; lib. 1, de Gloria martyr., c. 65.
(2) Paulin., ep. ad Severum.
(3) Lib. 1 Mirac, cap. 23.
ou MANUEL DES DIVINS OFFICES, 339
blent avoir de contraire à cette règle du Concile de Trente : (( Qu'il ne doit y avoir rien de lascif dans la peinture, et que dans l'ornement des images il ne doit se trouver ni d'agréments affectés, ni d'ajustements profanes» (1).
Ce qui ne saurait s'appliquer, comme le veut Bocquillot (2), à la représentation de notre Seigneur en croix.