CHAPITRE XXII
DE LA PROSE OU SÉQUENCE (a).
I. Après VAllelu-ia on dit la prose ou séquence , qui est aussi un chant de joie, pour marquer les deux robes de gloire que les saints recevront, comme on l'a dit plus haut. Tous ensemble chantent la séquence en chœur, pour syniboliser l'accord parfait de la charité ; car c'est la louange qui plaît à Dieu, selon cette parole du Cantique des cantiques : «c Tu as blessé mon «c cœur, ma sœur^ ma fiancée, par l'un de tes yeux. » L'époux dit «c par un, » pour marquer que l'accord et la volonté sont uniformes, car une louange ainsi formulée est le mets le plus agréable à Dieu; c'est là cette tunique sans couture que Dieu n'a pas soufiert qu'on divisât (XVI, q. Xi) , conune ou le dira
(a) Voir,.à la fin de ce volume, Appendice n» 1 , un travail sur les proses du moyen-âge, comprenant tout ce qui nous reste en ce genre du célèbre Adam, chanoine de Saint-Victor, au XII* siècle. Ces pièces, au nombre de trente-huit, sont suivies de diverses autres séquences rares et curieuses.
dans la préface de la cinquième partie , où l'on parle des antiennes.
II. Notker^ abbé de Saint-Gall, en Allemagne , fut le premier qui composa des séquences pour remplacer les neumes dont on faisait suivre VAllelu-iay et le pape Nicolas permit de les chanter à la messe. Hermann Contracta allemand^ inventeur de Tastrolabe, composa les séquences suivantes : Rex amnip(h tem et sancti Spiritus, etc., et Ave Maria gratia, et Tantienne Aima Redemptoris mater y et Simon Bar-Jona.
m. Pierre, évéque de Gompostelle^ fit cette antienne : Salve, regina misericordiœ , vita^ dulcedo et spes nostra^ salve : ad te clamamm. Un roi de France, nommé Robert, composa la séquence suivante : Veni, sancte Spiritm, et Thyume Cho* rus novœ Hierusalem. Anciennement , on avait coutume de toujours chanter VAllelvria avec un neume; mais le pape Nicolas ordonna qu'à la place du neume ^ aux principales fêtes ^ on chanterait des séquences. Quand donc on ne dit pas VAllelu-ia, il ne convient pas de chanter la séquence » qui tient lieu du neume^ lequel signifie que la joie et les délices de réternelle vie ne peuvent s'exprimer par aucune parole; et voilà pourquoi on se sert du neume, qu'on peut appeler un son de voix vague, indéterminé et n'ayant aucun sens. De là vient aussi que quelques antiques séquences renferment habituellement des mots nouveaux, inconnus et hors d'usage, tant parce que les joies du ciel sont cachées et inconnues aux mortels, que parce que nous ignorons la manière dont on loue Dieu dans réternelle patrie, et tant parce que le cri du cœur n'est pas bien connu dans la vie d'à présent, que parce que tout ce qui est nouveau a le prestige de la beauté (b), selon une expression de la préface du Digeste. Mais aujourd'hui on dit les séquences
(6) Omnia nova sunt pulchritudine decorata; c'est notre proyeibe : « Tout ce qui est nouveau est beau. » C'est bien le cas de dire :
On ne s'attendait guère
A voir le Digeste en cette affaire.
ou MANUEL DBS DIVINS OFFICES. 127
d^une voix bien articulée, pour marquer que dans cette grande solennité de la vie éternelle le chant de gloire sera tout-à-fait su. Les séquences sont la figure mystique des louanges de la yie éterneUe, selon cette parole : « Heureux ceux qui demeure rent dans ta maison ^ Seigneur ; ils te loueront dans les sièm clés des siècles. » Les séquences, en effet, ont des termes d'où coule la louange^ et leur chant est doux et suave, parce que dans la vie éternelle toutes choses porteront avec elles leur louange et aiiront une mélodie céleste , comme celle de Torgue ; une allégresse d'où s'épanche la douceur coulera en abondance dans cette vie sans fin, qui sera habitée par un peuple d*heureux. Et parce que les expressions de la langue humaine ne peuvent pas rendre entièrement l'harmonie des louanges de l'éternité, dans certaines églises on soupire (pnetimatizant) à un point de vue mystique l'air des séquences, sans en prononcer les paroles , ou au moins quelques-unes de leurs strophes. Car on n'aura pas besoin de la parole dans la vie éternelle, où le livre de vie s'ouvrira devant tous, et où tous les cœurs pourront y lire l'un après l'autre ; là aussi la parole sera inutile pour se justifier contre le témoin accusateur et le Juge des juges (X, q. m, forum]. Et remarque que, selon [saint] Isidore, la prose est le produit d'une règle que la loi du mètre résout ; son nom de prose lui vient de son étendue {profma) ; le terme de séquence vient de ce qu'elle suit (sequitur) le neume de la joie. On applique aussi ce terme à l'évangile^ en disant : SeqtAentia ecangelii, <c Suite de l'évangile ; » mais, dans ce cas, seqtMntia est employé au singulier.