ÉTTMOLOGIE DU NOM DE MESSE
La messe, comme le dit saint Irénée (1), est le sacrifice de la nouvelle loi , par lequel les chrétiens rendent à Dieu le culte suprême , en lui offrant le corps et le sang de Jésus-Christ sous les espèces du pain et du vin, par le ministère des prêtres.
Gomme Jésus-Christ, en instituant ce sacrifice , dit simplement à ses apôtres : ci Faites ceci en mémoire de moi, » sans donner à cette action aucun nom particulier, TEglise , depuis les premiers siècles , lui en a donné plusieurs, tantôt pour faire connaître ce qui s'opère dans ce divin office, et tantôt pour en cacher les mystères à ceux qui n'étaient pas du nombre des fidèles. On Ta nommé la liturgie (2), c'est-à-dire le ser» vice; la synaxe (3) ou la collecte (4), c'est-à-dire V assemblée; les offices des divins sacrements (5), les solennels ou les divins solennels (6), le sacrifice (7), l'oblation (8), la supplication, les vénérables (9), les saints, les divins (10), les redoutables mystères. Mais, depuis plus de 1500 ans,
(1) Christus dicens : Hoc est corpus meum, etc., novi Testament! novam docuit oblationem, quamEcclesia, ab apostolis accipiens in uni verso mundo, offert Deo (lib. 4, cap. 32). — Offerens ei cum gratiarum actione ex creatura ejus (cap. 34).
(2) Eusèbe , lib. 4 , De Vita Constantini.
(3) Socrate, lib. 4 et 5. — S. Denys, Hier, eccL, cap. 6. — Anastas. Synsdta» De Synaxi.
(4) S. Jérôme.
(5) Officia divinomm Sacramentorum, S. Hilaire, in ps. 65.
(6) TertuUien , lib. De Anima et lib. De Fuga.
(7) S. Cyprien. — Eusèbe, Dem. evang., 1. 1. — S. Jean Chrysostôme. — S. Cyrille d'Alexandrie. — Les Actes du Concile d'Ephèse.— S. Fulgence; etc.
(8) Concile de Laodicée, canons 19 et 58.
(9) S. Cyrille de Jérusalem, Catech. 5 Mystagog. —S. Jean Chrysostôme, homil. 41, in I ad Cor., cap. 3, et lib. 6 De Sacerdote,
(10) Divina mysteriorum Sacramenta celebrarey S. Hilaire.
418 RATIOIfAL
TEglise grecque s'est fixée au nom de LITURGIE, et Fon voit depuis le même temps, dans saint Ambroise (1) et ailleurs, que FEglise latine a donné le nom de MESSE à cet office divin.
Ce mot de messe vient de Tancien mot latin missa, pour missio (2) , qui signifie renvoi, parce (j^i'on renvoyait autrefois de l'assemblée, avant Foblation, ceux qui ne devaient pas assister au sacrifice. Saint Augustin , saint Avit de Vienne et saint Isidore de Séville ont marqué trop clairement cette origine pour pouvoir en douter (3).
Après que les empereurs , au commencement du IV* siècle , eurent embrassé le christianisme et donné à FEglise la liberté de célébrer solennellement les divins offices, on permit aux catéchumènes (4) d'a^ sister aux instructions et aux prières. Mais on avait soin de les faire sortir de réglise et de les renvoyer lorsqu'on voulait commencer Toblation du saint sacrifice. C'est ce qui fit appeler ce divifi office la messe, ou le renvoi.
(1) S. Ambroise, ep. 13 ad Marcellin., sor.
(2) Comme on lit dans S. Gyprien remissa pour remission : Remissam peccatorum, de bono pat., p. 146, ep. 16 et 73, édition d^Oxford; et dans S. Jérôme, collecta pour collectiOy ep. Pdulae et ep. 60.
(8) S. Augustin n'exprime pas autrement le renvoi de ceux qui devaient sortir de réglise avant Toblation, car; pour dire : « On annonce le renyoi aux catéchumènes, les fidèles demeureront, » il s'exprime de cette sorte : Fit missa catechumenis , manebunt fidèles, sermon 49, al. 237; et S. Isidore, vers Tan 600, dit que c'est de ce renvoi que vient le mot de Messe : Missa tempore sacrificii est, quando cateckumeni foras mittuntur..., et inde Missa, Origin, 1. 6, c. 19. Remy d'Auxerre , auIX« siècle, dit qu'on peut regarder la messe comme renvoi des prières et des oblations que le peuple fait à Dieu par le ministère du prêtre, qui tient la place du divin Médiateur, Florus , in can. Remig., expos. Miss.
Il y a deux remarques à faire sur ce mot de Messe : l'une, que depuis l'an 400 ce nom fut donné à tous les ofiices ecclésiastiques de la nuit ou du jour. Gassien , qui écrivait vers l'an 440 , emploie très-souvent ce mot en ce sens : Post missam nocturnam, 1. 2, c. 7 ; ^post orationum missam, c. 14 ; — congregationis missam, l. 3, c.l7; — post vigiliarum missam, c. 8; etc. L'autre est que, vers l'an 500, on se servit du mot de Missœ au pluriel et de Missarum solemnia, pour marquer le sacrifice de la messe. C'est ce qu'on voit dans S. Gé-
saire d'Arles, qui dit : Tune fiunt missœ quando munera offeruntur, et corpus
et sanguis Domini consecrantur, sermon 81. (V. aussi l'Hist. tripartite, traduite par Epiphane vers 510 , 1. 4 , c. 13 ; le Concile de Vaison et S. Grégoire de Tours.) Cette expression au pluriel venait de ce que la messe des chrétiens était composée de deux assemblées et de deux renvois : l'un des catéchumènes avant l'oblation, l'autre des fidèles après l'action de grâces qu'on appelle postcommunion.
(4) On appelait catéchumènes ceux qui croyaient en Jésus-Christ-, mais qui n'avaient pas encore reçu le baptême et qui se faisaient catéchiser, c'est-àrdire instruire; on en parlera ailleurs.
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Il était difficile de trouver uq mot qui marquât plus sagement ce que TEglise voulait faire secrètement pour les seuls fidèles, et qui en même temps en donnât une plus haute idée , puisque ce mot de messe ou de renvoi indiquait l'office où Ton ne pouvait admettre que ceux qui étaient censés avoir conservé ou recouvré la grâce du baptême. Les chrétiens i^on baptisés, tels qu'étaient les catéchumènes, les chrétiens mis en pénitence , tous étaient renvoyés , aussi bien que les infidèles , pour ne laisser assister aux saints mystères que ceux qui s'étaient conservés purs ou qui s'étaient purifiés par la pénitence.
Quoique la messe soit toujours essentiellement la même, diverses circonstances lui ont fait donner les divers noms de messe publique, solennelle, haute, grande, privée, basse ou petite.
Depuis plus de 1300 ans , la messe qui s*est dite dans une église où Ton invitait tout le monde, hommes et femmes, a été appelée messe publique, pour la distinguer des messes appelées quelquefois privées, qui se disaient dans des oratoires particuliers , ou qu'on disait pour les morts, auxquelles on n'invitait que les parents et les amis, ou de celles qu'on célébrait dans les églises des monastères (1). Celles que saint Ambroise (2) , les prêtres d'Hippone (3) sous saint Augustin et Théodoret (4) , disaient dans des maisons ou dans une cellule, n'étaient point censées publiques , non plus que celles que le GoncUe d'Agde (5), en 506, permettait de dire dans des lieux de la campagne éloignés de la paroisse. Le second Concile de Vaison (6), en 529, ordonne qu'aux messes des morts on dira le Sanctus de la même manière qu'auo; messes publiques , et saint Grégoire-le-Grand écrit à l'évêque de Rimini de ne point dire des messes publiques (7) dans les monastères, de peur de trou-
(1) A proprement parler, il n'y a point de messes privées. Le prêtre agit toujours comme ministre pt^hc dô l'Eglise. Il ne change rien dans le canon , ni dans les autres prières. Il parle de môme que si tout le peuple était assemblé. Il dit toujours: Dominus vobiseum..» et omnium circumstantium,,. sed etplebs tua, etc., ayant toiyours en vue que la communion des saints, que nous professons, peut faire assister en esprit tous ceux qui sont absents de corps. (Y. le traité De Missa publica efprivaîa, de Claude d'Espence, et celui De Missa pubiica proroganda, fait en 1536 par Lorichius.)
(«) Paulin, Vita S. Ambros.
(3) S. Augustin, De Ci\)itate Dei, lib. M, cap. 8,.no 6.
(4) Hist. reliff., cap. 20.
(5) Canon 21.
(6) Canons.
(7) Missas autem illic publicas per episcopum fieri omnino prohibemus, ne in servorum Dei secessibus popularibus occasio prœbeatur ullaconventibus, etc. (S. Grégoire, lib. 4, ep. 43).
bier la retraite des serviteurs de Dieu par le concours des hommes et des femmes.
On appelle la messe grande ou solennelle {\), quand on la célèbre avec plus d'appareil et de cérémonies; haïUe, quand le prêtre et le chœur chantent; et, par la raison opposée, la messe a été appelée basse lorsqu'elle se dit sans chant, et petite parce qu'elle est célébrée sans l'appareil et les cérémonies de la messe solennelle. Mais on y dit également toutes les prières, et l'on n'y omet rien de ce qui appartient au sacnûce.
Traité de l'Eau bénite, par Gilbert Grimaud, prêtre, docteur en théologie, (Extrait de sa Liturgie sacrée, ouvrage très-rare, du XVII* siècle.)
C'est une coutume que tous les dimanches de l'année le curé ou celui qui tient sa place, avant que de célébrer la messe de paroisse, doit faire l'eau bénite, de laquelle il asperge les autels et le peuple; puis il commence la procession, en laquelle on porte de cette eau. 11 n'y a que les dimanches de Pasques et de la Pentecôte exceptez , en la place desquels on prend le samedy précèdent , auquel on baptisait autrefois les catéchumènes, c'est-à-dire ceux qui estoyent suffisamment instruits dans les mystères de nôtre foi, et qui en étaient jugés dignes par leur bonne vie.
On tient que ce fut le pape Alexandre , premier du nom , qui vécut sous l'empire d'Adrien , environ l'an 120, qui, comme nous trouvons dans les saints décrets, ordonna (2) que l'eau de l'aspersion fût bénite civec le sel. Valfridus Strabo, qui écrivait l'an 830, le témoigne ainsi (3) : Le pape Alexandre a ordonné de bénir avec le sel cette eau, qui se nomme d^aspersion, et de l'asperger dans les maisons des fidèles. Néanmoins, nous trouvons une ordonnance de l'eau bénite, avant le pape Alexandre, dans les Constitutions de saint Clément (4), où il parle de la bénédiction de l'eau et de l'huile , et en prescrit les formes , lesquelles encore il dit avoir été données par saint Mathieu; d'où il est évident que c'est une
(1) Tertullien et S. Gyprien appellent les solennels la célébration des saints mystères jusqu'à la communion du peuple. «Post transacta solemnia» (Tertullien, lib. De Anima). « Solemnibus adimpletis, calicem diaconos ofiterre praesentibus cœpit » (S. Gyprien, De Lapsis, p. 94).
(2) Ut aqua aspersionis cum salo benediceretur.
(3) Aquam aspersionis cum sale benedici et in habitantiis fideUmn spargi Alezander papa constituit ( Tract. De Rébus écoles. , cap. 29 ).
(4) Lib. 8 Constit. Apost,, cap. 85.
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tradition apostolique, de laquelle le pape Alexandre dressa le décret et le fit publier. En effet, saint Bazile, qui vivait Tan 370, met Feau-benite entre les traditions venues des apôtres.
Voici comme ce saint pontife décrit la chose (1) : Nous bénissons, dit-il. Veau mêlée avec le sel, en faveur des peuples, afin que tous ceux qui en seront aspersés soient sanctifiés, ce que nous recommandons de faire, à tous nos prêtres. Puis il déclare les vertus de Teau-benite (2). Cette eau, dit-il, oste la stérilité des choses humaines ; elle sanctifie et purifie celles qui sont souillées; elle détourne les embûches du démon et défend les hommes de ses trompeux artifices.
Reprenons nôtre discours touchant la coutume de faire Feau-benite tous les dimanches; nous avons les décrets du Concile de Nantes, cité par Reginon; il fut tenu sur Fan 900 (3) : Que tous les dimanches chaque curé ou vicaire en son église, avant la messe , fasse l'eau-benite dans un vaisseau net et propre pour un tel ministère, afin que de cette eau le peuple, entrant dans l'église, soit aspersé. Et un peu plus bas (4) : « Qui voudra peut prendre de cette eau dans de petits vases et en porter dans sa maison, en verser sur les fonds, sur les vignes et sur le bétail, même sur leur pâture , comme aussi sur le boire et sur le manger. y> Ce même concile dit encore une chose fort remarquable : « Que le curé qui aura avis que quelqu'un de ses paroissiens est malade Faille soudain visiter; qu'il porte de Feau-benite et en espande sur lui et dans sa chambre, prononçant cette antienne : [Asperges me, Domine, hyssopo], etc., c'està-dire : (( Vous m'arroserez d'hysope. Seigneur, et je serai nettoyé. » Voyez maintenant si nos cérémonies ne sont pas recommandables par leur ancienneté, outre les autres fruits qu'elles produisent.
Je ferais scrupule, si j'omettais sur ce sujet les ordonnances de Charlemagne en ses Capitulaires (5) , où il commande que chaqTjie prêtre , c'est-à-dire curé ou vicaire, tous les dimanches, avant que commencer la messe, fasse le tour de son église en chantant, et qu'on porte Feau-benite. Ce grand prince vivait il y a plus de huit cents ans. Goccius, dans
(1) Aquam sale aspersam populis benedicimus, ut ea cuncti aspersi sanctificentur et purificentur; quod et omnibus sacerdotibus faciendum esse mandamus (lib. De Spiritu sanctOy cap. 27).
(2) Sterilitatem rerum hurnanarum avertit , coinquinatos sanctificat et miin» dat, insidias avertit, et a phantasmaticis versutiis homines défendit (ep. ad Orth.).
(8) Omnibus diebus dominicis , unusquisque presbyter in sua ecclesia , etc., can. 7.
(4) Et paulo post : Qui volet, in vasculis sois accipiat ex ipsa, etc.
(5) Lib. 5, cap. 220.
SOU Trésor, dit que la même chose est pratiquée parmi les Arméniens, et encore parmi les Syriens et les Ethiopiens. Il est vrai que pour Caire leur eau-benite , ils ont leurs oraisons particulières dans leurs Rituels ; mais, quoique les prières soient différentes, Teffet est toujours le même ou tend à la même fin.
Avant que passer outre, il sera bon de remarquer que, dans les saints décrets (1), il est fait mention dejquatre sortes d'eau-benile ; je marquerai pour la première celle qu'on nommait eau d'épreuve ou de jugement (aqua purgationis), de laquelle on usait pour découvrir quelque vérité cachée. Nous avons quantité d'histoires touchant cette eau ; elle avait ses particulières bénédictions; mais on ne sait pas par qui elles ont été faites. L'Eglise en a défendu l'usage, parce qu'il semblait tenter Dieu et lui demander des miracles sans nécessité. La seconde est l'eau que nous appelons Grégorienne, instituée et bénite seulement pour la dédicace d'une église , ou pour la réconcilier si elle a été polluée. La forme en est décrite dans le Pontifical et dans les décrets (2) : l'eau est mêlée avec du vin et de la cendre , et le tout bénit. La troisième est celle qui est bénite les samedis avant Pâques et la Pentecôte,^ destinée pour le saint baptême ; car, bien qu'en cas de nécessité toute eau naturelle et non corrompue soit propre , néanmoins celle-là est l'ordinaire. La quatrième est celle qui se fait tous les dimanches , de laquelle seule nous entendons parler présentement. .
L'abbé Grimaud, qui vivait environ l'an 840, au livre qu'il a fait des Sacrements , la décrit en la même forme que nous l'avons dans nos Biissels , et comme elle avait été pratiquée par ses devanciers. Pour faire cette eau, le prêtre bénit premièrement le sel avec plusieurs belles prières et cérémonies , puis il bénit l'eau aussi particulièrement; il met ensuite le sel dans l'eau, en ajoutant quantité de prières et de bénédictions. Jugez si tout ceci est sans mystère.
En premier lieu , pourquoi on y applique le sel? Je ne m'arrête pas à parler de l'usagé du sel durant cette vie pour nôtre nourriture , ou à dire que sans le sel toutes les viandes sont sans goût et sans saveur ; que le sel préserve les corps de corruption, suppléant en quelque sorte l'office de la vie ou de l'ame; mais, outre ces effets naturels, il est le symbole de plusieurs choses , comme d'une trè&-longue durée , de l'immortalité , même de l'éternité , de la prudence , de la sagesse et de la discrétion , de quoi nous avons mille exemples dans l'Ecriture.
(1) 52, q. 5, cap. Mennam,
(î) Extra De consecrat, eccles., cap. 5.
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Pourquoi est-ce que Dieu appelle (1) pacte de sel le pacte qu'il contracte avec Aaron et ses descendants , si ce n'est parce qu'il devait toujours thirer, jusqu'à ce qu'il eût établi une autre loi? Pourquoi était-il défendu, en termes si formels (2), d'offrir aucun sacrifice sans sel? Commandement qui depuis semble avoir été renouvelé par la bouche du Fils de Dieu, disant, en saint Marc (3) : Tout passera par le feu, et toute victime sera salée; comme s'il disait que personne ne pouvait être exempt des afflictions et même de quelque affection désordonnée, mais qu'il fallait du sel partout. Le sel, à la vérité, mis sur les plaies, est cuisant et douloureux, mais aussi il les purifie et les dessèche. Qu'est-ce autre chose que la prudence , pour bien user des passions et des afOictions de cette vie? 11 faut ce sel divin pour offrir ces choses à Dieu et en tirer du mérite , sans lequel notre sacrifice ne sera jamais accepté , et nos souffrances nous seront inutiles. Ce fut sans douté ce mystère qu'Elisée faisait entendre , lorsque , pour rendre les eaux de Hiéricho potables et fertiles , qui auparavant étaient extrêmement nuisibles, il ne fit autre chose que de mettre du sel dans un pot neuf, puis jeter de ce sel dans les fontaines.
Mais pourquoi Dieu, pour punir la femme de Loth, la changea-t-ii en statue de sel (4), laquelle se voyait encore du temps de Josèphe (5), ainsi que lui-même le rapporte , ayant subsisté plus de deux mille ans sans être détruite i»r la main des hommes, par les tempêtes ou par les pluies , bien que nous voyons le sel se fondre si facilement lorsqu'il est mouillé ou seulement exposé quelque temps à l'air? Dieu, pour marque de sa toute-puissance, le voulut ainsi, et encore pour instruire, par cet exemple, la postérité. Elle avait reçu commandement de ne pas regar^ der en arrière, quand elle entendit le bruit épouvantable de la ruine des villes de Sodome, Gomorrhe et des autres ; à cause de quoi, comme dit le texte (6), regardant derrière eUe, elle fut changée en une statue de sel. C'est la leçon si importante que le Sauveur a donnée depuis, que quiconque met la main à la charrue, c'est-à-dire s^est voué au service de Dieu, et qui regarde en arrière , c'est-à-dire, et porte après ses affections ailleurs, est indigne du royaume céleste. Voilà l'imprudence» l'indiscrétion et»le manquement de sel.
(1) Pactum salis sempitemum (Niim., cap. 18 ).
(2) Inomni oblatione tua offeres sol (Lévit., cap. 2).
(3) Omnis igné salietur, et omnis victima saie salieiur.
(4) Gen., cap. 19.
(5) Lib. 1, Antiq,, cap. 11.
(6) Respiciéns post se^ versa est in statuam salis.
Pourquoi les apôtres, et en leurs personnes leurs successeurs ou lieutenants, sont -ils nommés, de la bouche du Sauveur, le sel de la terre (1), si ce n'est qu'ils doivent, par leur bonne vie, par leurs instructions, par remploi de leurs charges, empêcher la corruption des âmes et les rendre agréables à Dieu? Les tirer des vices et des péchés, et les conduire dans le chemin de la pureté, et, enfin, à Timmortalité ; leur enseigner qu'il faut souffrir, mais comme il faut et jusqu'où il taut ; en un mot, les règles et les préceptes de la vraie prudence : voilà le seL
Pourquoi encore, entre tant de cérémonies qu'on pratique au baptême, met-on dans la bouche de celui qui doit être baptisé quelques grains de sel? C'est toujours la même marque que nous avons dite. Yoici ce que dit Rabanus, docteur ancien : a On met du sel bénit dans la bouche de l'enfknt, afin qu'étant assaisonné par le sel, qui est la figure de la sagesse, il soit nettoyé de la pourriture que causent les vers des péchés (2). » 11 faut qu'il sache que cette divine naissance du baptême l'oblige à perdre tout autre goût que pour les choses célestes et éternelles; que, comme enfant de Dieu, il observe désormais les vraies règles de prudence et de discrétion , entre autres, en ses paroles et en ses discours. A cause de quoi le sel lui est mis à la bouche, afin qu'il weite en pratique l'ordonnance de l'Apôtre : (c Qu'il ne sorte jamais de votre bouche aucun discours qui n'ait du sel de discrétion. » Mais, ce qui est admirable, pourquoi les démons haïssent-ils le sel? Pourquoi ne s'en trouve-t-il jamais aux festins des sorciers, et en leurs sabbats , ce qui est remarqué par ceux qui traitent de cette matière ? C'est sans 4oute à cause que le sel est si souvent recommandé dans les saintes Lettres, qu'il est employé en tant de mystères, comme nous avons dit, et comme nous en pourrions encore dire davantage. Passons plus avant en notre dessein.
Comme l'Eglise a ordonné, par une cérémonie mystérieuse, que le sel soit employé au saint baptême, ce n'est pas sans raison que, pour bénir une eau qui fût salutaire pour l'ame et pour le corps , qui fût d'efficace contre les orages , les tempêtes , les pestilences et autres malignités de l'air et de la terre, contre les charmes et les iroriiperies des démons, elle a voulu qu'en cette eau on y mêlât du sel, mais du sel bénit, ce qui est encore un très-grand mystère. L'eau, qui se mêle et s'incorpore si facilement avec la terre, et par consë-
(1) Vos estis soi terrœ (S. Math., 5).
(2) [Datur sal benedictum in os pueri, ut per sal typicum sapienti» sale eonditus, fœtore careat iniquitatis, nec a vermibus péccatorum ultra putréfiât] (Lib. 1, Inst, clerc., cap. Î7.)
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quent se corrompt , représente , tdnt par sa froideur que par sa fluidité (1), le naturel de Thomme si facile à s'attacher aux créatures et à se gâter par leur commerce, au lieu que le sel, par sa chaleur et son «fficace, empêche la corruption. Ne pouvons-nous pas dire que c'est le symbole du Sauveur, qui s'unit à nous en tant de sortes, pour nous préserver de toute corruption et pour l'ame et pour le corps? (2) : a Qui mange ma chair et qui boit mon sang, dit-il, a dès maintenant la vie éternelle, et je le ressusdterai au dernier jour. » Le sel est tiré de l'eau et mis dans l'eau, en la bénissant : il s'unit et s'incorpore aussi avec Teaù; si l'eau représente notre nature, le Sauveur en est sorti, étant yrai homme : aussi il se nomme si souvent Fils de l'Homme ; s'unissant à nous, il se fait un changement très-heureux, mais d'une façon toute dilTérente , parce que le sel se change en eau , au lieu que le Sauveur, Munissant à nous, ne se change pas en nous, mais il nous change en lui (3) : « Tu ne me changeras pas en toi, dit-il ; mais tu seras converti plutôt en moi, » comme saint Augustin le fait parler.
Quelqu'un demandera : Si le sel signifie le Sauveur, de même que l'eau signifie l'homme, pourquoi faut-il bénir le sel avant que le mêler avec l'eau , car, quoique le sel soit le symbole du Sauveur, il est pourtant toujours sel? Je réponds que le sel, pour servir aux mystères, doit être bénit , de même que le pain et les autres choses que nous employons pour signifier; et, en général, il ne faut pas que toutes choses quadrent toujours dans les symboles, non plus que dans les similitudes. Yoilà donc le mystère du mélange, qui se fait en notre eau bénite, du sel et de l'eau, desquels les bénédictions, avant leur mélange et après, produisent des effets admirables que nous expérimentons presque tous les jours, Dieu daignant, par sa bonté, ratifier du haut des cieux, ou, pour mieux dire, exaucer en terre les prières que l'Eglise lui offre par ces bénédictions , partie desquelles j'insérerai en cet endroit pour en faciliter l'intelligence et augmenter la dévotion des fidèles. Voici ce que l'Eglise demande à Dieu pour elle : Ut creatura tua mysteriis tuis ser^ viens, et ce qui suit, c'est-à-dire: a Donnez, Seigneur, votre bénédiction, afin que cette créature, qui est employée à vos saints mystères, reçoive l'effet de votre divine grâce, pour chasser les démons et guérir les fljialades, afin que tout ce qui aura été arrosé de cette eau, dans lés maisons et les lieux appartenant aux fidèles, soit exempt de tout dommage;
(i) Aquœ multœ, popiUi mulii (Apocal.). ;
(2) [Qui manducat meam camem, habet vitam œtemam, et ego ressuscitabo emn, etc.] (S. Jean, cap. 6).
(3) Non me mutabU in te, sed tu mutaberis in me.
qu'il ne s'y arrête aucun air pestilentiel, ni aucun soufiQe corrompu; que toutes les embûches de Tennemi en soient chassées; et, s'il y a quelque chose qui puisse préjudicier à la santé ou au repos de ceux qui demeurent en ces lieux, que tout cela soit mis dehors par cette eau; qu'ainsi, la santé, que nous demandons par l'invocation de votre saint nom, soit délivrée de toute sorte d'attaques. » C'est ce que l'Eglise demande par ses bénédictions sur cette eau.
Maintenant nous avons tant d'expériences et si authentiques que ses prières sont exaucées de Dieu, et que cette eau est élevée, par sa toutepuissante main, pour servir d'instrument à produire tous ces effets, qu'il n'y a personne de raisonnable qui ne soit contraint d'y acquiescer.
Saint Epiphane (1) , qui vivait environ l'an 300 après notre Seigneur, duquel la doctrine et la piété sont assez connues , raconte d^un certain personnage juif, d'extraction , très*pieux et fort considéré pour ses richesses et son crédit, nommé Joseph, qui depuis longtemps avait abjuré le judaïsme, que, poussé d'un grand zèle, il entreprit de bâtir une église sur les ruines d'un vieux temple dédié autrefois aux idoles. Faisant les préparatifs , il fit, entre autres, bâtir sept fours à chaux. Les Juifs, irrités d'ailleurs de ce que cet homme les eût quittés, s'efforçaient d'empêcher l'exécution de ce dessein , et , ne l'ayant pu par les voies ordinaires , ils eurent recours aux extraordinaires , jusque là qu'ils employèrent l'aide des démons pour rendre ses fours inutiles. En effet, par leurs charmes ils arrêtèrent en telle façon la force du feu, qu'il ne put jamais s'allumer, quoi que les ouvriers pussent faire. Ce juif converti , s'apercevant bien qu'il y avait du charme et que les démons s'en mêlaient, s'adresse à Dieu et prend de l'eau-bénite, dont ayant arrosé le bois et les fourneaux, à l'instant le feu, qui semblait jusqu'alors endormi , s'allume avec une promptitude qui fut admirée de tout le peuple et suivie d'une extrême satisfoctîon, non-seulement des ouvriers, mais encore de tous ceux qui furent présents , qui étaient tous en suspens, attendant l'issue, lesquels tous ensemble rendirent grâces à Dieu.
Théodoret (2), et après lui Nicéphore et' quantité d'autres, raconte une histoire presque semblable de Marcel, évêque d'Apamée. Constantin-le-Grand lui ayant permis de démolir un ancien temple de Jupiter, il fallut se servir de divers moyens, à cause de la solidité et de la forte structure de cet édifice. Le meilleur expédient qu'on trouva fut d'arra*cher de vive force les fondements des piliers qui soutenaient la masse du temple, et, pour éviter tout inconvénient, de mettre en leur place
(1) Libro contra Hierarch,, c, 80.
{%) Histor, eccles., iib. 5, cap. S.
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des pilotis de bois auxquels^, après, on mettrait le feu. Cela fut exécuté en partie; mais la difficulté fut à mettre le feu aux pilotis , parce que, bien qu'on appliquât' toute sorte de matières sèfjhes et combustibles , il ne put jamais s'allumer. Enfin, comme on essayait toujours d'y réussir, quoique inutilement, on aperçut un démon en forme de More, qui causait cet empêchement. La chose étant rapportée à Févêque, nommé Marcel , il s'adresse à Dieu, puis il bénit de l'eiau , commandant à son diacre «d'en arroser le feu qu'on allumait autour des pilotis , et à l'instant la flamme se prit avec tant de violence, qu'elle consuma le tout, en sorte que cette lourde machine lut renversée de fond en comble avec autant d'effroi dû paganisme que de joie et de consolation de tous les chrétiens.
L'histoire r|ipportée par Palladius (1) , quoique assez commune, mérite néanmoins d'être considérée; il raconte qu'une belle jeune femme parut tout-à-coup changée eivjumenl, par l'artifice d'un magicien. On la mène à saint Macaire d'Egypte , afin que l'homme de Dieu priât pour «lie et fit cesser le sortilège , le mari assurant que c'était sa femme qui avait été changée de la sorte.||je saint bénit de l'eau avec plusieurs prières, puis lui en versa sur la tête. Aussitôt le charme fut levé, et celle qui semblait aux yeux des hommes être une bête , parut en femme comme elle était; le saint déclara la cause de son accident, qui était qu'elle avait quitté sa coutume de fréquenter l'église et surtout le saint sacrement , lui disant (2) : <« Ceci vous est arrivé , parce que vous n'avez pas approché depuis cinq semaines du sacrement de l'autel. )>
Voilà des preuves assez suffisantes pour montrer la force de l'eau-bénite contre les malices des démons. Nous pourrions en rapporter beaucoup d'autres , s'il était nécessaire, pour faire voir ce qu'elle peut contre les maladies , les tempêtes , les infections de l'air, les stérilités , et contre les animaux qui consument les fruits de la terre.
Métaphraste raconte, dans la Vie de saint Jean Chrysostôme, qu'il guérit un enfant grièvement malade, en jetant sur lui de l'eau-bénite. Saint Malachie, au rapport de saint Bernard, fit un miracle presque semblable. L'abbé Théodore , par le moyen de l'eau-bénite, faisait des merveilles à tout moment; il guérit, entre autres, un des enfants de l'empereur Maurice, qui avait la l^pre et qui passait pour incurable.
Palladius, en la Vie des Pères, raconte une pratique assez extraordinaire d'un certain monastère touchant l'eau-bénite : Lorsque quelque
(1) InLaus. Hisior,, cap. 19.
(î) Ibid., ut supra : [H»c tibî acciderunt quod jam qoinque hebdomadis non accessisti ad intemer9.ta nostri servatoris sacramenta.]
frère du monastère ou du voisinage était attaqué d'une forte tentation, on le menait à Téglise , puis on mettait de Peau dans un bassin , laquelle on bénissait, priant pour lui; après quoi tous les frères qui étaient présents lavaient leurs mains dans cette eau , puis on la lui Tersait dessus, et à Finstant il se sentait quitte de sa tentation.
L'eau-bénîte a beaucoup de force contre les insectes qui gâtent les fruits, et nous en avons un témoignage bien assuré de Théodoret, dans son Philothée (1). Ecrivant la Vie du grand anachorète Âphraates, il dit qu'une année il survint des sauterelles en si grande quantité , qu^elles consommaient tous les fruits de la terre et dévoraient les blés et les herbes des prés, broutaient les bourgeons des vignes, des arbres, des forêts ; volant , comme une armée ennemie , d'une terre à une autre et de province en province. Un saint personnage, les voyant ^enli^» s^avisa d'accourir à ce saint et de lui exposer son danger et le dommage qu'il recevrait, lui et toute sa famille, si ces sauterelles venaient sur son fonds. L'homme de Dieu, touché de pitié, bénit de l'eau, lui recommandant d'en arroser ses possessions; ce qu'étant fait, voici bientôt arriver ces animaux en forme d'escadroi|s : mais , lorsqu'elles approchèrent des lieux arrosés d'eau-bénite, elles s'arrêtèrent sans passer outre, et elles s'écartèrent ou retournèrent en arrière (2). a Les sauterelles, dit Théodoret, étant arrivées jusqu'à ces bornes, à la façon d'une armée volante, se retirèrent en arrière, comme ayant peur de la bénédiction qui avait été donnée à ces lieux-là, et se sentant retenues par sa vertu comme par un frein qui les empêchait de passer outre, d
Pierre Damien , discourant d'un certain prêtre de grande vertu , dit qu'ordinairement, aux incursions des chenilles et des sauterelles et autres semblables insectes, il versait de l'eau-bénite sur les terres, et que, par ce moyen, il empêchait qu'elles ne fissent aucun dommage; nous en avons vu souvent les expériences et en pourrions rapporter grand nombre d'exemples ; mais ce que j'ai dit peut satisfaire à nôtre dessein. Que si vous me dites que l'eau-bénite ne produit pas toujours ces effets, qu'elle ne chasse pas toujours les démons , qu'elle n'empêche pas toujours les insectes de la terre, et qu'elle ne détourne pas toujours les orages ni les tempêtes , il serait aisé de répondre , par la maxime du Philosophe, « que les actions des causes ne sont effectives que dans un sujet bien disposé, v Quand la cause efficiente serait la plus active du
(1) In Philoth., cap. 8.
{%) [Usque ad illos fines replantes et circumvolantes locustae, instar exercitus, retrocesserunt, benedictionem impositam extimescentes, et veluU qaodam frseno progredi ultdhos prohibitœ. ]
ou MANUEL DES DIVINS OFFICES. 429
monde, si le sujet qui doit recevoir Faction n'est pas en état , tous ses efforts seraient inutiles , et nous ne le voyons que trop en nos sacrements, lesquels sont si souvent sans effet par ce défaut.
Pierre, abbé de Gluny (1), rapporte sur ce sujet un exemple de Teaubénite qui mérite d'être considéré. C'est d'un religieux qui, ayant mené une vie fort dissolue , à l'beure de la mort fut attaqué si horriblement d'un démon , qu'on ne pouvait le chasser, ni résoudre le malade. On y emploie l'eau-bénite et les prières, mais le tout en vain ; le démon insiste toujours, et tourmente ce misérable homme , nonobstant toutes les aspersions. Voici ce qu'en dit ce saint abbé : « Que personne, dit-il , ne s*étonne que l'eau-bénite n'ait pu chasser cet esprit malin : quand la pourriture est au dedans du corps, les emplâtres qu'on met au dehors né profitent de guères. 11 en est de même à l'égard de l'ame : si elle n'est premièrement nettoyée de la pourriture du péché , l'application extérieure des choses les plus saintes est inutile. v> Ce saint homme obtint du religieux qu'il fit une bonne confession, et aussitôt, à la première aspersion, le démon fut contraint de le quitter.
Outre les effets que nous avons dits, il y en a encore plusieurs autres. On lui attribue la vertu d'effacer les péchés véniels, comme aussi d'obtenir diverses grâces en faveur des trépassés. Ces choses méritent d'être examinées. Nos maîtres enseignent qu'en suite des sacrements il y a dans l'Eglise certaines choses qu'ils appellent sacramentales, lesquelles elle a instituées pour attirer les hommes à la piété , et qui, en effet, à cause des prières et des bénédictions solennelles de l'Eglise, ou pour le fondement qu'elles ont dans l'Evangile , sont de grande efficace pour les âmes et pour les corps, jusques là qu'elles effacent les péchés véniels. Ces choses sacramentales sont six en nombre, lesquelles , pour soulager la mémoire, on a comprises dans ce vers :
OranSf tinctus, edens, confessus, dans, henedicens.
Ce que nous pouvons tourner ainsi en français :
L'eau-bénite , le pain , la bénédiction, La prière, l'aumône et la confession.
Par le mot orans {'priant)^ on entend l'oraison dominicale, qui nous est recommandée dans les saints canons (2). Par le mot iinctus {arrosé^ ^ l'eau-bénite. Par le mot edens [mangeant)^ le pain-bénit. Par le mot de confessus (confessé) y\si confession générale, en disant le Confiteor, comme.
(1) Lib. 1, MiracuL, cap. 6.
(2) Dist. 1, De Pœnit. cap.
à la messe; dans (donnant), signifie Faumône ; benedicens {bénissanl^, k bénédiction épiscopale. De ces saints exercices il y en a deux, savoir, To- Fdison dominicale et Taumône, qui ne sont pas institués de TËglise^ comme chacun voit ; lesquels, toutefois, exercés dévotement, ont le noiême effet que les quatre autres.
Entre les choses sacramentales instituées par TEglise , Teau-bénite, sans doute pour son ancienneté et pour sa vertu, tient le premier rang; et si elle est de Finstitution des apôtres, comme saint Clément Fassuie, et qu'elle ait été ordonnée par saint Mathieu , il y a grande apparence que le Sauveur Fa enseignée de sa sacrée bouche. D'où il n'y aurait pas grand sujet d'étonnement si elle est de si grande vertu , conmie nous avons dit et comme nous dirons encore.
Les docteurs tiennent donc qu'elle a le pouvoir d'effacer les péchés véniels, parce que , comme ils disent , pour les remettre il n'est pas toujours besoin d'une nouvelle infusion de grâce, pourvu qu'on soit en bon état et qu'on fasse quelque action par laquelle on déteste le.pédié. De là ils concluent que ces péchés se peuvent effacer en trois manières : par le sacrement de pénitence ; par un acte de contrition , détestant, pour l'amour de Dieu, toutes sortes de péché; et, enfin, faisant des actes de religion , de charité et autres bonnes œuvres pour Famour de Dieu, parce que ces actions enferment toujours dans elles une détestation du péché, soit directement, soit indirectement, comme sont les choses qu'ils nomment sacramentales et comme est Feau-bénite.
La grande difficulté entre les docteurs est si ces choses, pour produire leurs effets, prennent leur vertu seulement de la dévotion ou ferveur de ceux qui les appliquent, soit en les donnant, soit en les recevant, ce qu'ils appellent agir ex opère operantis; ou si la seule application de ces choses, sans autre action de celui qui les emploie ou qui les reçoit (supposé toujours qu'il soit en état de grâce), suffit afin qu'elles produisent leur effet, ce qu'ils nomment ex opère operato.
11 y a de grands personnages et de fortes raisons pour Fun et Fautre parti. Mon sentiment, néanmoins, serait pour ceux qui soutiennent que Feau-bénite et autres choses semblables agissent par leur seule application, qu'ils disent ex opère operato. Je le juge ainsi : premièrement, parce que cette opinion est plus avantageuse à la piété, qui croît par Fusage de ces choses, et au pouvoir de FEglise, qui les a instituées et les pratique tous les jours avec tant de zèle et de saintes prières, surtout pour Feau-bénite. J'allègue pour cette opinion Ganus, en ses Elections des sacrements; Dominique Sotus, sur le Quatrième des sentences [i);
(1) Dist. 6, q. % art. 8.
ou MANUEL DES DlYUfS OFFICES. 43)
Azor,en ses Institutions (1) ; Henriquez, en sa Somme, duquel je me contenterai de produire Tautorité; voici ses paroles (2) .: « Aûn que par Feau-bénite la rémission des péchés se fasse, il suffit de s'en servir avec un culte religieux, pour la fin qu'elle est instituée. Car ainsi, elle contient un déplaisir virtuel des péchés véniels; et, partant, elle est une disposition convenable afin que Dieu , pour la vertu même de Fœuvre ou de Faction dont on s'en sert, donne la rémission de ces péchés-là, et relâche aussi les peines temporelles qui leur sont dues, lesquelles étant ôtées, la cause cesse d'être en même temps. » Puis il ajoute, ce qui mérite d'être remarqué : <( Car, autrement, ce serait en vain qu'on donnerait de Feau-bénite aux vivants, et qu'on en jetterait sur les tombeaux des morts, si elle ne produisait d'elle-même aucun effet , ou ne causait aucun fruit par la vertu de son application ou par la force de Faction qui l'applique, etc. » On peut encore citer pour ce même avis Ledesma, Gregorius de Valentia et plusieurs autres, qui tous enseignent que, comme FEglise a pu appliquer le mérite du Sauveur et des saints pour le pardon des peines, par le moyen des indulgences, ainsi, pour Qfiacer les péchés véniels et produire tant de beaux effets, elle a pu instituer Feau-bénite et choses semblables. Que si elles n'avaient cette façon d'agir comme nous disons , il y aurait peu de différence entre leurs actions et celles, par exemple, des images, des saintes lectures et autres dévots exercices, qui peuvent aussi émouvoir notre dévotion ex opère operantis, comme on dit , par la disposition de l'opé" r<mt ou de celui qui opère.
D'opposer que FEglise n'a pu instituer des choses qui aient la vertu d'effacer les péchés véniels, il me semble que c'est beaucoup restreindre les promesses que le Sauveur lui a faites si souvent dans son Evangile, où, sans exception et sans réserve, il lui donne comme autant de blancssignés et un pouvoir d'accorder généralement tout ce qu'elle lui demandera. En saint Luc (3) : « Demandez et vous obtiendrez; » dans saint Mathieu (4) : <( Si deux d'entre vous s'accordent sur terre , toutes les choses qu'ils demanderont seront données de Dieu mon Père; » et ailleurs, dans saint Jean, il se plaint à ses apôtres de ce que, jusqu'alors, ils ne lui avaient rien demandé, ajoutant ces mots (5) : a Demandez et
(i) Lib. 2, Instit,
(î) [Ut per aquam benedictam remittantur.peccata venialla, satis est] (lib.l, Summœ, cap. 20).
(3) [Petite, et dabitur vobis] (S.Luc, cap. 2).
(4) [Si duo ex vobis consenserint per terram de omni re quamcmnque petierint, fiet iliis a Pâtre mec] (S. Math., cap. 18).
(5) [Usque modo non petistis quidqualn in nominemeo, petite et accipietis] (Joann., 16).
VOUS recevrez Teffet de votre demande. « Pouvait-il faire des offres plus belles et plus générales, et plus souvent réitérées? A quelle fin étaient faites ces promesses, si ce n'est pour les accomplir de point en point? Pourrait-il manquer à sa parole, lui qui est la vérité même, et la même bonté? 0 avantage incomparable de la loi de grâce! Qu'on lise tous les prophètes, qu'on voie tous les privilèges accordés à Moïse , tout ce qu'il y a de plus singulier en faveur des hommes , dans toutes les saintes Lettres , vous n'y trouverez rien qui réponde à ces promesses. C'est un privilège de la loi de grâce : « Demandez en mon nom tout ce que yods voudrez, vous l'obtiendrez sans difficulté, sans restriction et sans réserve. » Que si donc l'Eglise, appuyée sur l'infaillibilité de ces promesses, voyant la nécessité de ses enfants, de temps en temps institue certaines actions, et demande à Dieu, par ses plus instantes prières, qu'il lui plaise les bénir et leur donner la vertu pour les âmes et pour les corps , même pour effacer les péchés véniels dont nous parlons, par l'application seule de ces choses , pourquoi mettrons-nous en difficulté qu'elle ne soit exaucée , surtout si telles choses ont pris leur origine dès la naissance de l'Eglise, comme on soutient de l'eau-bénite, de laquelle on attribue l'institution à saint Mathieu?
J'ajoute encore que le Sauveur a laissé à son Eglise la puissance de lier et délier, avec assurance que ce qu'elle aura lié ou délié en terre serait lié ou délié au ciel. Par conséquent, il lui a donné aussi pouvoir d'en chercher et ordonner les divers moyens, entre lesquels pourquoi ne mettrons-nous pas les choses sacramentales? Que si donc l'Eglise n'obtenait ce qu'elle a demandé avec tant de solennité, sans doute elle serait trompée, et même elle tromperait les fidèles employant ses prières sans un succès infaillible, pour lequel elle les a offertes.
De dire que l'eau-bénite ait la vertu d'effacer les péchés véniels, non pas ex opère operato, c'est-à-dire par la seule application , mais selon la disposition de la personne qui s'en sert , ce qui est agir seulement ex opère operantis,}e demande : L'eau des fontaines de Jéricho, après qu'Elisée y eut jeté du sel, a-t-elle été de plus grande vertu que notre eaubénite? Qui pourrait le croire? Et toutefois, dès ce temps-là elles ont agi ex opère operato, parce que d'amères elles devinrent douces; de stériles , fécondes ; et sont demeurées depuis en cet état, sans que la dévotion de ceux qui s'en servaient causât leur effet ex opère operantis. Le même se voit encore dans les eaux miraculeuses de la piscine de Jérusalem, dont saint Jean parle; voici son texte (1) : « Celui qui des-
(1) [ Et qui prior descendisset in piscinam post motionem aqose, sanos fiebat a quacumque detinebatur inflrmitate ] (S. Joann., cap. 6, vers. 4).
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cendait le premier dans la piscine, après que TAnge y était venu remuer Teau, était aussitôt guéri, de quelque infirmité qu'il fût atteint. » 11 n*est pas dit qu'il fût nécessaire que celui qui était mis dedans fût sans péché ou sans affection de péché. En traitant du pain-bénit, je montrerai qu'il a celte même vertu.
Je dis, bien plus, que dans la sainte Eglise, hors les sacrements et les choses sacramentales , il y a d'autres choses, lesquelles, en vertu de la bénédiction et des prières publiques, ont ce pouvoir d'agir eœ opère operato (2) : c'est ce qui a été très-bien remarqué par un docteur de ce temps. Je ne mettrai pour exemple que les choses qui ont la vertu d'empêcher la grêle, les tempêtes et les orages, surtout quand il est permis à l'esprit m^lin de s'y mêler. Bien plus, elles arrêtent la fureur des démons, ce qui a été souvent avoué par la propre confession des sorciers , lesquels, au retour de leur sabbat , ont été abandonnés du démon qui les transportait, au son des cloches de l'Eglise, soit pour VAve Maria, soit pour le service divin , l'esprit malin ne pouvant pas supporter ce son. 11 ne faut que lire Baut-Grillaud, Nicolas Remy et Binsfeld. Je demande maintenant : Ce son agit-il seulement en vertu de la dévotion de celui qui sonne, qui assez souvent sera en très-mauvais état? Que si vous donnez aux cloches la vertu d'agir eœ opère operato, pourquoi la déniezvous à l'eau-bénite ?
Quelqu'un dira peut-être qu'il n'y a pas grande difficulté d'accorder cette façon d'agir; mais il est difficile à persuader que l'eau-bénite étende sa vertu pour effacer les péchés véniels. Je me sers de ce que l'on objecte. On accorde que l'eau-bénite produit ses effets pour les choses temporelles, sur les corps et contre les démons ex opère operato; je demande d'où est-ce qu'elle tire cette vertu? C'est sans doute de la bénédiction et des prières de l'Eglise, qui tendent à ces effets ; elle ne la peut prendre d'ailleurs. Or, l'Eglise fait les mêmes prières en même lieu et en même temps, pour effacer les péchés véniels et pour d'autres biens spirituels, comme pour les temporels. 11 faut donc accorder l'un et l'autre, ou nier les deux tout à la fois.
La façon commune de se servir de l'eau-bénite est encore une forte raison pour servir ici de preuve. 11 n'y a personne, soit à l'entrée , soit à la sortie de l'église, qui n'en prenne; les mères en donnent à leure enfants; l'on en jette dans les maisons , sur les fonds, sur les arbres et sur le bétail; et, si on craint quelque infection, l'on en arrose les églises, les cimetières, les corps morts et leurs tombeaux; et non-seulem^t
(1) De la Terre, in Summa de Relig,, quaest. 83, art. 16, disp. 8. TOHB II. 28
le peuple s'en sert de la sorte, mais encore le clergé, les curés et les prélats : nous avons nos Rituels qui l'ordonnent. Je demande si tous ceux qui usent de cette pratique sont toujours en bon état. 11 est peu croyable qu'il soit ainsi, parce que les bons et les méchants, sans exception, tous les jours, sont le même. Que s'il y en a en péché mortel, cet acte de religion leur sera inutile, et ce sera un abus qui peut-être ne pourrait s'excuser de péché , puisque c'est dans une chose sainte et dédiée à la piété. Toutefois, nous ne trouvons pas que cet usage ait jamais été blâmé. 11 faut donc que la chose serve d'elle-même et produise son action, étant appliquée, pourvu que le sujet qui la reçoit n'y apporte point d'empêchement.
Quelque difficulté qu'on apporte , jamais on n'empêchera l'éclat de la vérité et que cette pratique ne paraisse enfin très-dévote , bien qu'elle se trouve un peu de haute spéculation. Je dis sommairement que l'eaubénite donnée aux morts sert et pour les âmes et pour les corps , quoique de différente sorte. Quand nous jetons de l'eau-bénite sur les corps des trépassés en priant Dieu pour eux , nous professons que ces personnes sont vivantes devant Dieu et dans la communion des saints. L'Eglise donne cela à entendre dans l'invitatoire par lequel nous commençons l'office pour les défunts, qui est tel : Regem, cui omnia vivunt, venite, adoremtis; c'est-à-dire : « Venez, adorons le Roi devant" lequel toutes choses vivent. » Aussi, faisant mémoire des jours que les martyrs ont souffert la mort, elle appelle ces jours leur naissance notalitia martyrum. Nous avons tiré cette lumière de saint Paul , lequel nomme les chrétiens trépassés non pas morts, mais dormants (i) : a Ne vous attristez pas à cause des dormants, » dit-il , pour dire des morts. Mais avez-vous considéré le nom que nous donnons au lieu où nous les ensevelissons? Ils sont appelés cimetières, d'un mot grec qui signifie un lieu où l'on dort. Je dis maintenant que nous croyons que les défunts sont vivants devant Dieu et dans notre communion , et que néanmoins, pour être sortis de cette vie avant que d'avoir entièrement satisfait la justice de Dieu, ils ont besoin de nos assistances : aussi nous usons envers eux à peu près comme s'ils étaient vivants; et c'est pour cela particulièrement que nous jetons de l'eau-bénite sur eux et sur leurs tombes.
Je montre que l'eau-bénite sert pour l'ame et pour le corps, par l'usage de l'Eglise de toute ancienneté; car, si les âmes ne tiraient quelque allégement de l'eau-bénite, pourquoi serait-elle employée aux en-
(1) [ Nolite contristari de dormientibus] (I ad Thessal ).
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terrements , aux anniversaires et à tous les offices publics qui se font quelquefois cent ans et^deux cents ans après le décès? Ce serait employer mal à propos un acte de religion et de piété. Donc il faut croire que cette eau , élevée de Dieu à une vertu extraordinaire par les prières et bénédictions de TEglise , peut produire des effets surnaturels sur les âmes , comme elle fait contre les démons et contre les maladies corporelles et spirituelles. Cette vertu extraordinaire, qu'on appelle obécHentielle, n'est autre qu'un droit que Dieu s'est réservé sur ses créatures, en leur donnant leurs vertus et leurs propriétés pour les employer ainsi qu'il lui plaira au-delà de leur activité naturelle et de ce qu'elles peuvent dans leur usage , comme il se sert du feu d'eofer, quoique matériel, pour agir contre les démons et les âmes damnées, qui en sont brûlés.
De définir quel allégement les âmes peuvent tirer de ces aspersions et autres actes de religion qui se pratiquent tous les jours en leur faveur, il n'y a que Dieu seul qui le sache; mais il nous doit suffire que ces choses-là ne leur sont pas inutiles, puisque l'Eglise les emploie si ordinairement.
Je ne fais aussi point de doute que l'eau-bénite ne serve pour les corps des trépassés, afin d'empêcher que les démons ne puissent s'en emparer et exercer sur eux leurs méchancetés, comme ils ont fait bien souvent ; et c'est entre autres sur quoi est fondé ce désir si ardent que nous avons d'être inhumés ou dans les églises ou dans les cimetières, que nous appelons terre sainte, parce que les démons n'osent approcher ces lieux consacrés à la piété par l'administration des sacrements et par quantité d'autres actes de religion, entre lesquels nous pouvons justement mettre ces apersions d'eau-bénite.
Voici encore une autre raison pour montrer que l'eau-bénite sert aux corps, à laquelle peu de personnes prennent gai'de. Ceux qui ont lu quelque chose de l'antiquité savent le soin que les Gentils prenaient que les sépulcres fussent hors des villes, en des endroits éloignés de la demeure des vivants. Les Grecs, les Romains, les Juifs et les Barbares mêmes l'observaient ainsi , afin d'éviter l'infection qui sortait des cadavres, de laquelle l'air était empesté ; c'est pour cela aussi qu'en plusieurs endroits on brûlait les corps. Cicéron , entre ses Lois, met celleci (i) : « N'ensevelis pas le mort dans la ville. » Notre pratique est bien différente de la leur, car non - seulement nous enterrons les morts dans les villes, mais même dans les églises , qui sont des lieux le plus
(1) [Mortaum in urbe oe sepelito.]
souvent fermés, où le peuple s'assemble continuellement et où le même air croupit toujours, et néanmoins nous n'y sentons point les infections des corps morts, n'y n'en voyons arriver aucun n^l, par la grâce de Dieu; pour moi, j'attribue cet effet particulièrement à la vertu de l'eaubénite, qui nous sert de préservatif contre toute sorte de corruption. Aussi on ne voit pas qu'elle se corrompe, quelque temps qu'on la garde, non plus que le pain-bénit.
Terminons enfin ce discours. J'ai dit que l'eau-bénite se renouvelait chaque dimanche ; qu'on en aspergeait l'église, le cimetière et le peuple. Or, afin qu'elle serve pendant la semaine , et que chacun en puisse prendre, entrant dans l'église et en sortant , et aussi en porter dans les maisons , suivant qu'on le juge nécessaire pour la piété, de toute ancienneté, proche les portes des églises, on tient quelques vases qui en sont remplis; ce qui se pratiquait dès le temps de Synesius, qui vivait environ l'an 404, comme on voit en ses Epîtres (1) : « 11 y a, dit-il, des vases d'eau dans l'entrée des temples. » Je ne sais si le Saint-Esprit n'aurait point voulu nous en donner la figure dans le temple de Salomon, duquel il est rapporté que proche de l'autel où les sacrifices se devaient faire il y avait un grand bassin toujours plein d'eau , lequel, à cause de sa grandeur et qu'il était d'airain, était nommé mare œneum, une mer d'airain. Les sacrificateurs et les lévites qui les assistaient étaient obligés de s'y laver les mains et les pieds. Nos bénitiers, bien que posés presque en même endroit , sont destinés à un usage bien différent, autant relevé par-dessus celui de Salomon que l'ame surpasse le corps et que l'intérieur est considérable par-dessus l'extérieur, puisque notre eau-bénite porte sa vertu contre les princes des ténèbres, contre les infirmités de l'ame et du corps, et généralement contre tout ce qui peut nuire à l'un et à l'autre.
Je dirai encore que l'esprit malin, qui a toujours tâché de se fiiire rendre le même culte, en la même sorte et avec les mêmes cérémonies que Dieu commandait pour soi, avait suggéré aux païens de tenir de l'eau à l'entrée de leurs temples, pour s'en laver avant que conmiencer leurs sacrifices, ce que saint Justin dit clairement (2).
C'est pour cette raison qu'ordinairement les temples, des idolâtres étaient bâtis auprès des fontaines , afin qu'ils eussent l'eau à commandement, dans laquelle ils trempaient des rameaux et quelquefois des herbes dont ils arrosaient le peuple à l'entrée , croyant que ces eaux
(1) [Sunt in templorom vestibolis aquaria] (epistola 121).
{%) [Qai adeunt templa seipsos aspergunt, postea offenmt libamina] {Apoi-
ou MANUEL DES DIVINS OFFICES. 437
avaient la vertu de les purifier. Nous avons à ce propos une action héroïque de Valentinien, pour récompense de laquelle il semble que Dieu réleva depuis à la dignité impériale. Gomme il était encore premier capitaine des gardes de l'empereur Julien, et que, suivant sa charge, il marchait devant lui dans le temple de la Fortune, un des sacrificateurs, selon la coutume , tenant un rameau qu'il avait trempé dans ces eaux profanes pour en donner à ceux qui entraient, il arriva que de cette eau il en tomba quelques gouttes sur la robe de Valentinien , lequel à l'instant se jette sur ce sacrificateur et le charge de coups à la vue de l'empereur et de toute sa suite ; puis, tirant son poignard, il coupa l'endroit de son habit qu avait été mouillé. Julien, pour punition, le bannit du pays ; mais bientôt après Dieu lui donna l'empire. C'est ainsi que les païens abusaient des eaux.
Que si quelqu'un nous reprochait qu'en cela nous imitons les Juifs ou les Gentils, nous avons répondu ailleurs que l'Eglise n'a pas toujours rejeté une cérémonie parce que les Juifs ou les Gentils l'avaient pratiquée et même profanée ; ces anciens et sages prélats n'ont pas voulu donner cet avantage au prince des ténèbres , de rejeter et de condamner, sans exception , tout ce qu'il s'était fait attribuer ou dédier et dont les idolâtres s'étaient servis pour l'adorer. Ils ont reçu à peu près la substance et l'extérieur des mêmes choses ; ils n'en ont changé que la fin , retranchant tout ce qui ressentait l'idolâtrie ou l'erreur, et ordonnant que désormais elles fussent employées au service de Dieu et pour sa gloire. Voici le sens de l'Eglise, expliqué par saint Augustin (1) : «( Ceux qui sont instruits dans la connaissance des livres chrétiens ne blâment pas, parmi les cérémonies des païens, qu'ils bâtissent des temples ni qu'ils fassent des sacrifices , mais qu'ils les emploient pour les idoles et les démons. » Ce grand docteur ne parle pas seulement des temples et des sacrifices , mais encore de l'encens et généralement de toutes les autres cérémonies pratiquées par les idolâtres ; sur quoi il ajoute fort à propos que si les démons n'eussent connu qu'elles eussent agréé ou dû agréer à Dieu, ils ne les eussent pas demandées à leurs adorateurs. Cette même raison nous sert pour l'eau-bénite.
Quelqu'un pourrait demander pourquoi Dieu a donné tant de vertu à l'eau-bénite, pourquoi elle est renouvelée tous les dimanches, pourquoi l'Eglise veut que l'usage en soit si ordinaire et si fréquent. Une seule réponse suffit pour toutes ces demandes : c'est la fin pour laquelle
(i) [Qui christianas litteras sciunt , non hoc cnlpant in sacrilegiis ritibus paganoriim, quod construant templa etfaciant sacrificia, sed qnodbsec idclis €t dsemoniis exhibeant. ]
cette eau a été instituée, qui n'est autre que pour nous faire ressouvenir de la grâce que nous avons reçue par les eaux vivifiantes du saint baptême, par lequel nous acquérons droit à la résurrection. Pour marque de ce que je dis, c'est que nous avons deux jours dans Tannée, qui sont le Samedi saint et celui de la Pentecôte , auxquels i'eau-bénite se îaAi avec beaucoup plus grande solennité. Ces mêmes jours étaient destinés pour baptiser avec cérémonie les catéchumènes, comme déjà nous l'avons dit. L'Eglise, pour nous obliger à conserver toujours la mémoire du baptême, par lequel nous avons reçu tant de grâces et de faveurs célestes, a institué l'eau-bénite; et Dieu, par sa bonté, pour accroître envers elle notre dévotion, l'a comblée d'une infinité de vertus pour Tame et pour le corps, pour le spirituel et pour le temporel : de quoi tous les jours nous faisons mille expériences. Ainsi elle a cela, comme nous disons de notre sacrifice , qu'elle est ensemble commémorative et effective, de même que le pain-bénit.