LA DANSE AU POINT DE VUE LITURGIQUE
Quand l'ancien monde grec et romain s'abima dans la barbarie , l'Eglise chrétienne , en réunissant les fidèles, en leur inspirant un dégoût légitime des vains plaisirs du monde , en les attachant à l'amour seul des biens éternels, cherchait à les remplir en même temps d'une joie pure dans la célébration des fêtes qu'elle avait établies pour leur rappeler les bienfaits d'un Dieu sauveur.
La danse avait été de tous les temps un signe d'adoration , une démonstration extérieure de la dépendance des créatures , une expression primitive de reconnaissance. Elle se présenta naturellement à l'esprit des premiers chrétiens comme un moyen d'animer leurs fêtes , d'embellir leurs cérémonies, de rendre leur culte plus imposant.
Pendant les persécutions qui troublèrent leur paix, il se forma des congrégations d'hommes et de femmes qui, à l'exemple des Thérapeutes (1), se retirèrent dans les déserts. Ils se rassemblaient dans les hameaux les dimanches et les fêtes, et ils y dansaient pieusement en chaûtant les prières , les psaumes et les hymnes qui retraçaient la solennité du jour (2).
(1) G^est un mot grec qui signifie serviteur. On avait nommé ainsi ceux qni s'appliquaient à la vie contemplative. |V. le Père Hélyot, Hist. des Ordres nuh nastiques.]
(9) TertuUien , ilpo/o^e^ ^
ou MANUEL DES DIVINS OFFICES. 439
Lorsqu'après les orages le calroe qui leur succédait laissa la liberté d'élever des temples , on disposa ces édifices relativement à celte partie extérieure du culte. Ainsi , dans toutes les premières églises on pratiqua un terrain élevé auquel on donna le nom de chœur. 11 était, comme dans les temples de Fancienne loi , séparé de Tautel et formé en espèce de théâtre. Tels sont ceux qu'on voit encore aujourd'hui à Rome , dans les églises de Saint-Clément et de Saint-Pancrace.
C'est là qu'à l'exemple des prêtres et des lévites, le sacerdoce de la loi nouvelle formait des danses sacrées à l'honneur du Dieu des chrétiens.
Chaque mystère , chaque fête avait ses hymnes, son office et ses danses. Les prêtres, les laïques, tous les fidèles dansaient pour honorer Dieu. Si l'on en croit même Scaliger, les premiers évêques ne furent appelés prœsules (a prœsiliendo), dans la langue latine, que parce qu'ils commençaient et menaient la danse dans les fêtes solennelles.
Les chrétiens d'ailleurs les plus zélés s'assemblaient la nuit devant la porte des églises, la veiUe des grands jours , et là, pleins d'une sainte joie, ils formaient des danses en chantant des cantiques qui rappelaient le mystère qu'on devait solennisef le lendemain.
Ces faits historiques une fois connus , on ne doit plus être étonné des éloges que les saints Pères font de la danse dans mille endroits de leurs écrits. Saint Grégoire de Nazianze prétend que celle que le roi David exécuta devant l'Arche était un mystère qui nous enseigne quelles sont la joie et l'agilité avec lesquelles on doit aller à Dieu ; et lorsque ce Père reproche à l'empereur Julien l'abus qu'il faisait de cet exercice, il lui dit avec la véhémence d'un orateur et le zèle d'un chrétien : « Si vous vous livrez à la danse , si votre penchant vous entraîne dans ces fêtes que vous paraissez aimer avec fureur, dansez , j'y consens ; mais pourquoi renouveler les danses licencieuses de la barbare Hérodias, qui firent verser le sang d'un saint? Que n'imitez- vous plutôt ces danses respectables que le roi David exécuta avec tant de zèle devant l'Arche d'Alliance ? Ces exercices de piété et de paix sont dignes d'un empereur et font la gloire d'un chrétien. »
C'est dans cet esprit que les interprètes sacrés nous disent que les apôtres, les martyrs, les docteurs et tous les chrétiens qui ont défendu la foi contre les ennemis de l'Eglise , sont , dans la célébration de ses solennités, ces troupes de soldats vainqueurs qui, dans le Cantique des cantiques, dansent après le combat (t).
(1) Quid videbitis in Sulamite, nisi choros casti^orum (Cantic, cap. 7, vers.l). — Chori castrorum sunt chfyreœ ^ tripudia et saltationes militum triumphan" tium (Cor.).
Le Pomeranche et Le Guide n'ont- peint les anges dansants que d'après saint Basile , qui nous les représente toujours occupés à cet exercice dans le ciel, en nous exhortant à les imiter sur la terre (4).
Telle était en effet la pieuse simplicité des premiers chrétiens , qu'ils ne voyaient dans la danse qu'une imitation sainte dés transports d'allégresse des bienheureux. Les hymnes , la tradition , les cantiques ne leur présentaient cet exercice que comme une expression touchante de la félicité pure à laquelle ils aspiraient.
Tantôt c'étaient les tendres victimes de la cruauté d'Hérode , ces premiers martyrs de la loi nouvelle, qui , couronnés de fleurs et la palme à la main, formaient des danses légères autour de Tautel qu'ils avaient arrosé de leur sang (2).
Quelquefois on leur retraçait des chœurs de jeunes filles qui se rassemblaient autour de l'Époux céleste et exécutaient des danses vives et modestes (3).
•On ne représentait à leur foi toute cette foule de saints qui les avaient précédés dans la carrière où ils couraient que comme des chœurs différents (4), dont la danse triomphante célébrait dans le ciel la miséricorde, les bienfaits et la gloire de Dieu.
Cependant la danse sacrée de l'Eglise, susceptible, comme les meilleures institutions, des abus qui naîtront toujours de la faiblesse et de la bizarrerie des hommes , dégénéra, après les premiers temps de ferveur, en des pratiques dangereuses qui alarmèrent la piété des papes et des évêques. Cette institution éprouva le sort des festins de charité ou agapes. Comme la dissolution et la débauche se glissèrent dans cette fête établie pour réunir par des liens de paix et les païens et les jui6 qui avaient embrassé le christianisme, la dissipation et la licence corrompirent de même les danses des chrétiens, qui n'avaient été instituées que pour les maintenir dans un esprit de recueillement, de joie
(1) Quid itaque beatius esse poterit quam in terra tripudimn angelorom imitari (S. Basile, ep. 1 ad Greg.)*
(2) Vos prima Christi victima, Grex immolatorum tener, Palmis et coronis luditis.
(Prodence, hymne de la fête des SS. bmocenis,)
(9) ' Septns choreis virginum
Sponsus decorus gloria Sponsisque reddens praemia.
(<) Te gloriosus apostolonim choros
Chorus sacratus ipartyrum, Ghori sanctarum virginum , etc.
ou MANUEL DES DIVINS OFFICES. 441
pure et de piété. L'Eglise alors s'arma de ses foudres pour les réprimer, et successivement elles furent tout-à-fait -abolies par différents conciles, par un grand nombre d'assemblées synodales, et par les ordonnances de nos rois.
Dans quelques pays catholiques, cependant, la danse faisait encore partie, il y a moins d'un siècle, des cérémonies de l'Eglise. En Portugal, en Espagne , dans le Roussillon , on exécute des danses solennelles en représentation de nos mystères et en l'honneur de quelques saints.
Le cardinal Xîménès établit dans la cathédrale de Tolède l'ancien
usage des messes des Mussarabes, pendant lesquelles on danse dans le
chœur et daïis la nef. En France même, au milieu du XYll» siècle, on
voyait encore les prêtres et le peuple de Limoges danser en rond dans le
chûBur de Saint-Léonard. A la fin de chaque pseaume, ils substituaient
au Gloria Patri ce verset, qu'ils chantaient avec les plus. vifs transports
de zèle et de joie :
r San Marceau pregas per nous , Et nous espingaren per bous (1).
Le P. Ménétrier (2) dit avoir vu de son temps (XV11« siècle), dans quelques églises, les chanoines et les enfants de chœur qui, le jour de Pâques, se prenaient tout bonnement par la main et dansaient en chantant des hymnes de réjouissance.
Cette joie simple et naïve supposait des mœurs douces et sans fard, que nous avons troquées contre un peu d'esprit (fort contestable, du reste) et beaucoup de corruption.
Les danses baladoires, qui, dès les premiers siècles de l'Eglise, prirent la place des danses sacrées, n'étaient plus qu'un assemblage monstrueux de piété , de débauche et de superstition. Le pape Zacharie fit un décret, en 744, pour les défendre. Dans la suite, les évêques, les rois, les empereurs s'unirent tous à lui pour les proscrire; et la danse sacrée, quelque innocente qu'elle eût été dans son institution primitive^ fut jugée dès-lors assez dangereuse pour engager la sagesse du clergé à ne la plus mêler aux autres cérémonies de l'Eglise (3).
(1) « S. Martial, priez pour nous, et nous danserons pour vous (en votre honneur). »
(2) Préface de son Traité des Ballets anciens et modernes selon les règles du théâtre, 1682. (V. aussi Pierre Bonnet , Histoire générale de la Danse sacrée et profane y etc., 1724; —et de Gahusac, La Danse ancienne et moderne, ou Traité historique de la Danse, 3 vol. in-12. )
(3) Prohibeant sacerdotes ne fiant choreaB maxime in tribus focis : in "eccle- . siis, in cœmeteriis et processionibus (Gonc. synod. d'Odon, évéque de Paris, const. 26).
La danse des Brandons et celle de la Saint-Jean échappèrent néanmoins à la proscription , et on renouvela celle du premier jour de mai. On exécutait la première à la lueur de plusieurs flambeaux de paille , le premier dimanche de Carême , et la seconde autour des feux qu'on allumait dans les rues la veille de la fête de saint Jean.
Nous parlerons ailleurs de ces danses, et nous entrerons à leur sujet dans de curieux détails.
DES CIERGES QU'ON ALLUME POUR LA MESSE. — D^OU VIENT QU^Oll ALLUME EN PLEIN JOUR. — ORIGINE DE CET USAGE.
Durant les premiers siècles de FEglise , les chrétiens , qui s^assemblaient les dimanches avant le jour, et qui souvent, à cause des persécutions, étaient contraints de s'assembler dans des lieux obscurs, se trouvaient obligés d'allumer des cierges ou des lampes pour être éclairés. Quelquefois même , selon la coutume des Juifs, ils en redoublaient le nombre, pour une plus grande marque de joie (1); saint Luc dit (2) qvCil y avait un grand nombre de lampes dans l'endroit où saint Paul fit un long discours le premier jour de la semaine, qui a été appelé par saint Jean le jour du Seigneur. De là vient l'usage non-seulement d'allumer aux offices de la nuit quelques cierges, lorsqu'ils sont nécessaires pour lire, mais encore d'en allumer un grand nombre pour relever la solennité des grandes fêtes (3). Vers l'an 230, Dieu fit un miracle pour ne pas priver l'Eglise de Jérusalem de la joie des illuminations; car, comme le rapporte Eusèbe (4), l'huile ayant manqué, le saint évêque Narcisse fît tirer de l'eau d'un puits voisin pour remplir toutes les lampes, qui brûlèrent mieux que si elles avaient été remplies de la meilleure huile.
Le même Eusèbe nous apprend que, la nuit de Pâques, outre les illuminations des églises, l'empereur Constantin faisait allumer dans toutes les rues de la ville de grands cierges et toutes sortes de lampes, qui rendaient cette nuit plus brillante que le jour le plus clair (5).
(1) Baronios, Annales ecclesiastici , ad annum 58, n» 70.
(2) Una sabbati cum convenissemus ad frangendum panem , Paulus pro-
traxit sermonem usque in mediam noctem ; erant autem iampades copies»
in cœnaculo, ubi eramus congregati {Acta Apost. , cap. 20, vers. 7 et 8).
(S) Le Goncite de Trente.
(4) Eusèbe, Hist. eccles., lib. 6, cap. 7.
(5) In Vita Constaniini, lib. 4, cap. 82.
ou MANUEL I^ES DIVINS OFFICES. 443
(( Si nous nous contentions de raisons vraisemblables , dit le P. Lebrun (1), nous pourrions dire, comme diverses personnes font aujourd'hui, que l'usage d'allumer des cierges à la messe en plein jour vient de ce que les chrétiens, obligés d'en allumer originairement par nécessité, ont continué d'en allumer pendant le jour par coutume. Mais, cqmme il faut chercher le vrai et s'y arrêter, nous devons reconnaître : 1° qu'on n'a pas toujours allumé des cierges à la messe en plein jour; 2® que les églises d'Orient ont donné l'exemple aux autres d'en allumer à l'évangile et ensuite à toute la messe; 3° qu'on n'a allumé des cierges en plein jour à la messe et à d'autres offices que pour les rendre plus solennels, ou pour des raisons mystérieuses. r>
Quoiqu'au 1I1« siècle, vers le temps de saint Cyprien, on dît la messe en plein jour, parce que l'Eglise était souvent en paix, on ne voit pas qu'on allumât des cierges pendant le jour. Cet usage ne fut pas même introduit au commencement du 1V<> siècle , lorsque l'Eglise jouit d'une profonde paix et qu'elle pouvait exercer avec majesté les cérémonies les plus solennelles. On n'allumait point encore des cierges pendant la messe vers l'an 400, car, lorsque Vigilance eut la hardiesse de reprocher comme une superstition à l'Eglise la dévotion des personnes pieuses qui allumaient en plein jour des cierges aux tombeaux des martyrs, saint Jérôme, qui lui répond avec beaucoup de force et d'indignation , dit en termes précis , par rapport aux offices ecclésiastiques : « Nous n'allumons point de cierges en plein jour , comme tu l'avances faussement. Nous ne les allumons que pour mêler quelque joie avec les ténèbres de la nuit , pour veiller à la lumière, et éviter de nous endormir comme toi dans l'aveuglement et dans les ténèbres » (2).
Personne ne pouvait mieux être informé de ces sortes d'usages que ce saint docteur, qui avait visité toutes les Gaules et parcouru presque tout l'Occident aussi bien que l'Orient, où il résidait. Nous devons donc dire, sur son autorité, en premier lieu, qu'on n'a pas allumé des cierges en plein jour parce qu'on avait coutume d'en allumer pendant la nuit; et, en second lieu, que les églises d'Orient allumaient des cierges en plein jour pour des raisons mystiques, a Dans toutes les églises d'Orient, dit saint Jérôme (3) , on allume des cierges en plein jour quand il faut
(1) Explication de la Messe, t. 1, p. 67.
(2) Gereos aùtem non clara luce accendimus, sicut frustra calumniaris; sed ut noctis tenebras hoc solatio temperemus et vigilemus ad, lumen, ne coBci tecom dormiamus in tenebris {Ep, adversus Vigilantium ).
(3) Fer totas Orientis ecclesias , quando evangelium legendum est , accenduntiiF luminaria, jam sole rutilante, non utique ad ftigandas tenebras, sed' ad
lire révangile , non pas par conséquent pour voir clair, mais comme un signe de joie et comme un symbole delà divine lumière , dont il est dit dans le Psaume : « Ta parole est la lumière qui éclaire mes pajs. »
L*usage des lumières à la messe en plein jour vient donc des églises d'Orient; et si Ton veut savoir d'où ces églises ont pris cet usage, H y a lieu de croire qu'elles l'ont tiré des Juifs. 11 est constant que dans ces églises on a pratiqué, durant les trois premiers siècles , quelques rits judaïques , tel qu'était celui de célébrer la Pâque le quatorzième de la lune, sans attendre le dimanche; et l'on peut bien avoir voulu imiter en quelque manière , par rapport à l'Evangile , ce que les Juife ont pratiqué par rapport au livre de la Loi. Or, les Juifs ont fait et font encore brûler continuellement une lampe devant le livre de la loi de Moïse ; et irb'jn venait bien mieux que l'Evangile, annoncé solennellement , fût précédé par des lumières qui marquassent le respect dû au saint livre qui porte la lumière dans les obscurités de l'ancienne loi.
Ce qui s'était observé dans les églises d'Orient, et qui s'y pratiquait constamment au IV® siècle, fut imité par les autres églises après le temps de saint Jérôme. On y alluma des cierges pour lire l'évangile, et on les éteignait dès qu'il était lu , ainsi qu'il est marqué dans les anciens Ordres romains et dans Amalaire. Ordinairement les pratiques édifiantes se répandent au voisinage , et les causes de leur origine leur font faire du progrès. La même raison mystique qui avait fait allumer des cierges pendant l'évangile détermina bientôt après à en allumer pendant l'action du sacrifice , où Jésus-Christ, notre vraie lumière; est réellement présent. Saint Isidore, vers l'an 600, dit que les acolytes sont appelés en latin ceroferarii (céroféraires) , à cause des cierges qu'ils portent quand on lit l'évangile ou qu'on ofire le sacrifice ; car alors ils allument et portent des luminaires non pour chasser les ténèbres, puisque le soleil luit, mais comme un signe de joie , afin que cette lumière corporelle représente la lumière dont il est dit dans l'Evangile : « H était la vraie lumière » (1).
Jusqu'alors on n'allumait des cierges que pendant l'évangile et pendant l'action du sacrifice, et ces cierges étaient tenus à la main par des acolytes. Enfin, depuis ce temps-là, on en a allumé dès le commence»
signum laetitiœ demonstrandum..., ut sub type luminis corporalis illa lux ostendatur, de qua in Psalterio legimus : Lucema pedibus mets verbum tuumj DominCy et lumen semitis meis (Id., ibid.).
(1) Acolyti grsece, latine ceroferarii dicuntur a deportandis cereis, qoando evangelium legendum est aut -sacriflcium oflferendum. Tune enim accendontor luminaria ab eis, et deportantur, etc. ( Orig, , 1. 7 , cap. 18).
ou MANUEL DES DIVINS OFFICES. 445
ment de la messe, et pendant quelques offices divins, par les mêmes raisons mystiques, c'est-à-dire pour faire paraître un signe de joie dans les offices qu'on a voulu rendre plus solennels, et pour faire plus sensiblement connaître au peuple assemblé qu'il devait penser à Jésus-Christ, qui est la vraie lumière.
L'Eglise a toujours goûté et approuvé ces sortes de symboles mystiques , qui sont autant d'instructions courtes et édifiantes pour le peuple. Rien de plus ancien que la coutume de faire tenir aux nouveaux baptisés un cierge à la main; et saint Cyrille de Jérusalem leur dit, vers l'an 350 (1), que (( ces cierges qu'ils allument sont les symboles de la foi qu'ils doivent conserver avec som. » L'usage d'allumer des cierges au baptême fit appeler en divers endroits l'Epiphanie la fête des saintes lumières, parce qu'on y honorait le baptême de Jésus-Christ et qu'on y baptisait. Saint Grégoire deNazianze a fait deux fort beaux discours sur cette fête des lumières, où il représente en cent manières différentes la lumière corporelle comme un symbole de 1^ divine lumière qui doit remplir nos esprits (2).
11 y a plus de 1300 ans qu'on bénit et qu'on allume solennellement le cierge pascal , non simplement pour éclairer pendant la nuit de Pâques, puisque l'église était alors illuminée par un nombre de cierges et de lampes incomparablement plus grand qu'elle ne l'était à toutes les autres veilles de l'année ; mais on l'a fait pour des raisons mystiques. Le quatrième Concile de Tolède, en 633, blâme les églises où l'on n'observait pas cette cérémonie et qui demandaient pour queile raison on le faisait. C'est, dit le concile, « afin que la bénédiction de ce luminaire nous fasse contempler le sjicré mystère de la résurrection, » c'est-à-dire l'éclat lumineux de la nouvelle vie « de Jésus-Christ» (3).
C'est encore par des raisons mystiques qu'on a allumé des cierges à la fête de la Présentation de Jésus-Christ au Temple , ou de la Purification de la Vierge, pour prendre part à la joie qu'eut le saint vieillard Siméon, de tenir ce divin enfant entre ses bras, et pour exprimer plus vivement qu'il était la lumière des nations ( lumen ad revelationem gentium):
Dès le IV® siècle , les corps des fidèles qui étaient morts avec les mar*
(1) Catéchèse 1.
(2) In sancta lumina oratio S9 et 40.
(3) Lncema et cereus in prœvigiliis PaschsB apud quasdam ecclesias non benedicunlur, et car a nobû) benedicantùr inquirunt. Propter gloriosum enim noctis istius sacramentum solemniter hœc benedicimus, ut sacrée resnrrectionis Christi mysterium , quod tempore higus votivse noctis advenit, in benedictione sanctificati luminis suscipiamus (canon 9].
ques de la foi {cum signo fidei, dit le canon) ont été portés à Téglise avec un grand nombre de cierges allumés. L'empereur Constantin (1), sainte Paule, saint Simépn Stylite et tant d'autres ont été ainsi portés, comme on le fait encore ; et Ton a voulu marquer par ce luminaire solennel que c'étaient de vrais enfants de lumières (vos filii lucis estis).
Enfin, ce grand nombre de cierges qu'on allumait au IV' siècle sur les tombeaux des martyrs, le jour et la nuit, suivant le témoignage de saint Paulin et de Prudence, ne brûlaient qu'en l'honneur de la lumière céleste dont les saints jouissent, et qui font toute la joie des chrétiens (2). Les cierges allumés dans l'église en plein jour ont donc toujours été regardés comme des symboles de la divine lumière. Saint Jérôme (3) et saint Isidore (4) nous l'ont appris. L'Ordre romain , Amalaire et Alcuin ont parlé de même ; et c'est conformément à leur autorité que le Micrologue, vers l'an 1086, s'énonce ainsi (5) : « Nous ne célébrons jamais la messe sans lumière, non pour chasser les ténèbres, puisqu'il est grand jour , mais pour avoir un symbole de la divine lumière que nous rendons présente à l'autel par le sacrement que nous y opérons, sans laquelle nous verrions aussi peu en plein midi qu'en la plus sombre nuit. )) Les cierges allumés nous avertissent encore qu'étant autrefois dans les ténèbres, nous avons été éclairés en Jésus-Christ, et que nous devons nous comporter comme des enfants de lumière, par des actions de charité, de justice et de vérité (6).
Traité des processions, et de leurs cérémonies, par Gilbert Gruuud, prêtre, docteur en théologie. ( Extrait de sa Liturgie sacrée.)
Comme on fait l'eau-bénite le dimanche, de même on en porte à la procession pour en asperser le peuple et autour de l'église.
(1) Eusèbe, in Vita Constantini , lib. 4, cap. 66.
(2) Lux orta est juste, et rectis corde isetitia (ps. 96).
(3) Lettre contre Vigilance, 1. c.
(4) Etym., 1. 7, cap. 12.
(5) Juxta Ordinem romanum, nunquam missam absque lumine celebramos, non utique ad depelleudas tenebras, cnm sit clara dies ; sed potius in typom ilUusluminis, cujus sacramentum ibi conficimus, sine quo et in^meridic palpabimus ut in nocte {Microlog. de Ecoles, observat.y p. 11).
(6) Eratis enim aliquando tenebrœ, nunc autem lux in Domino , ut filii lacis ambulate. Fructus enim lucis est in omni bonitate, et jostitia, et veritate (S. Paul ad Ephes., cap. 5, vers. 8 et 9).
ou MANUEL DES DIVINS OFFICES. 447
L'usage ordinaire de cette cérémonie nous oblige de parler en général des processions, touchant leur pratique et ancienneté. En premier lieu, ce nom de procession est considérable ; car, quoiqu'il descende du mot latin procéda, qui de soi est indifTérent pour marquer une action profane ou sacrée, néanmoins il marque toujours une démarche grave et qui n'est pas ordinaire. Si les historiens, parlant d'un prince, se servent de ce mot, c'est lorsqu'il marche avec appareil et majesté. L'Eglise s'en sert en même sens , et l'a rendu si vulgaire , que la plupart des peuples, quoique d'ailleurs très-différents en leurs langues, s'en servent pour signifier la même chose , changeant seulement l'accent , comme les Italiens, les Espagnols, les Polonais, les Allemands. Ce n'est pas aussi qu'ils n'aient quelques autres noms pour déclarer la même chose, par emprunt des Grecs ou encore des Latins, prenant, par exemple, des Grecs celui de litanie, comme très-ancien, et des Latins celui des rogations et de supplication, usité souvent par Sidonius.
Pour l'ancienneté des processions, je ne veux pas recourir à la pratique du peuple de Dieu dans l'ancienne loi , quoiqu'il s'y en trouve des exemples très-mémorables , comme celle qui se fit autour de Jéricho, par la vertu de laquelle ses murs furent renversés ; celle de David, conduisant l'Arche d'Alliance avec tant de magnificence; et plusieurs autres. Il semble que les raisons prises de ce côté-là ne sont pas assez solides sans la lumière de l'Evangile» Il est mal aisé d'en tirer aussi de l'Eglise primitive, parce que la violence des persécutions, l'espace des trois cents premières années, empêchait que les chrétiens ne pussent faire en p'ublic les actes de religion si solennels que sont les processions. Mais Dieu ayant donné le- calme à son Eglise, par la domination de Constantin et de ses successeurs , empereurs chrétiens , l'usage des processions fut rétabli et remis en vogue, Eusèbe, dans la Vie de ce grand monarque (1), et Nicéphore, en son Histoire de l'Eglise (2), en rapportent un exemple qui arriva dans la ville de Constantin ople. Ce prince, ayant prié les Pères qui avaient tenu le Concile de Nicée de se transporter en cette nouvelle cité qu'il venait de bâtir, pour en faire la dédicace, l'histoire dit qu'étant arrivés ils célébrèrent la messe et firent une procession solennelle autour des murs , par les rues et les places principales , chantant des hymnes et cantiques à la gloire de Dieu , lui recommandant le soin de cette ville par les suffrages et entremises de sa sainte mère et sous sa protection.
Mais quel exemple plus authentique et plus agréable au sujet des
(1) Lib. 3, cap. 47.
(2) Lib. 8, cap. 26.
processions que celle qui se fit autrefois à Antibche pour la translation des reliques de saint Babylas? Elle est rapportée par Théodoret (i),par Sozomène (2) et plusieurs autres, et même par saint Ghrysostôme, qui, au Traité qu'il a fait contre les Gentils, assure qu'il y assista étant encore petit garçon.
L'histoire raconte queGallus, prince très-pieux, et autant zélé pour les choses de la foi que Julien , son frère , était adonné à ridolâtrie , cherchant les moyens pour arrêter les fourbes du démon, qui, sous la figure d'Apollon, rendait ses oracles dans un des faubourgs d'Antioche, s'avisât de celui-ci , également religieux et ingénieux , qui fut de feure transporter en ce même faubourg de Dapnne le corps de saint Babylas , qui de son vivant avait été évêque de la ville, et pour preuve de sa sainteté avait soufiert un très-glorieux martyre. Le dessein de ce dévot prince réussit si heureusement, que depuis l'heure de cette translation Torade se trouva la bouche muette, sans qu'on le pût obliger à rendre aucune réponse. Mais le prince étant décédé, et l'impie Julien ayant pris le gouvernement de l'empire, comme il eut choisi Antioche pour son séjour, où il voyait que cet oracle, autrefois si fameux, était devenu muet par la seule présence des ossements sacrés de ce glorieux saint , il ordonna aux chrétiens de retirer ces reliques de ce faubourg , permettant néanmoins qu'il fût rapporté dans la ville, où il était auparavant. Les chrétiens obéirent; mais en cette translation ils firent, entre autres solennités, une très-célèbre procession du clergé et du peuple, avec une afQuence presque incroyable, depuis le faubourg jusque dans la ville, . à la vue de l'empereur et malgré lui : l'air retentissait d'hyihnes et de cantiques ; on chantait particulièrement à deux chœurs et par reprises, dit Sozomène, ce verset du psaume xcvi ; Que les adorateurs des idoiês soient confondus et ceux qui se glorifient dans leurs simulacres (3). Ces chants si publics et si glorieux à Dieu ne furent pas sans effet , à la confusion du malheureux apostat , parce que , peu de temps après , ce même temple du faubourg de Daphné, où le diable avait recommencée rendre ses oracles, fut désolé par un coup de foudre, et le toit et l'idole d'Apollon, avec tous les ornements et agencements, réduits en cendre; en sorte qu'il n'en resta que les murailles et les colonnes, encore toutes noircies, pour servir à la postérité de témoignage du pouvoir absolu de ce grand Dieu, et de l'estime qu'il fait de ses serviteurs en ce monde et
(1) Lib. 3, cap. 10.
(2) Cap. 19.
(3) Confundantur omnes qui adorant sculptilia , et qui gloriantur m mwlacris.
ou MANUEL DES DIVINS OFFICES. 449
en l'autre. Voilà sans doute un eÉfet admirable des processions, lorsque, comme celle-là, elles sont égalen^enl pieuses et solennelles.
Je continue et dis qu'à mesure que l'Eglise a été en liberté elle a pratiqué ces saints exercices des processions, et les empereurs et les autres ^ monarques plus chrétiens ont en cela montré leur zèle aux occasions* •. Ruffin (i) récite du grand Théodose, qu'ayant à combattre contre le tyran Eugène, il mit premièrement sa confiance en Dieu, et, pour obtenir son assistance, il allait à l'église, dit l'historien, revêtu d'un cilice, avec les prêtres et le peuple, invoquant les saints et se prosternant par terre devant . leurs reliques.
Ses enfants, Arcadius et Honorius, ayant succédé à son empire, montrèrent qu'ils étaient successeurs de sa piété, parla loi qu'ils firent dans le Code, défendant à tous, sous peine de la vie , de troubler les litanies, c*est-à-dire les processions, et au peuple d'en faire aucune sans le clergé ou sans oraisons et sans la croix (2). Voilà une marque bien ancienne, de la forme de nos processions, contre les hérétiques de ce temps , qui ne veulent point voir de croix.
Revenons encore à la pratique. C'est une chose assez vulgaire que, dans toute la chrétienté , dans les plus grandes nécessités on a eu recours aux processions, même du temps du jeune Théodose , lorsque les pluies étaient continuelles et que la terre ne pouvait rien produire; l'empereur commanda qu'on fît une procession, à laquelle il assista luimême , revêtu comme un particulier, et chantant comme les autres. ^•fVoici comment Nicéphore le raconte (3) : L'on fit une procession dans laquelle l'empereur lui-même , mêlé parmi les autres, et vêtu comme eux, commençait les hymnes. Incontinent après, voilà rait qui redevint serein, ; ^
et, la pluie ayant cessé tout-à-coup , la terre reprit la fécondité qu'elle avait perdue.
Il raconte encore , durant le règne du même empereur, et lorsque le patriarche Proclus gouvernait l'église de Constantinople , une autre procession qui fut ordonnée pour apaiser l'effroyable tremblement de terre qui dura l'espace de six mois, surtout dans cette grande ville, d'où la plupart des habitants furent contraints de se retirer et loger à la campagne , à cause du bouleversement des édifices ; il se fit des prières générales avec pleurs et gémissements , chacun criant miséricorde.
Dans le même historien , on voit que ceux d' Antioche ayant irrité ce
(1) Lib. 2, Hist., cap. 33.
(2) Laicis jfacere litanias interdicimus sine clericis, quœ sine oratione et cmcd flèri non debent (lib. 14, De episc. et clericis).
(3) LiJ|. 14, cap. 3.
450 RATIOICÀL
même empereur, pour avoir abattu la statue de Placidia, sa femme» s'avisèrent de recourir à Dieu et d'implorer sa grâce par le moyen de» processions; voici comment il en parle : Faisant des processions publiques , ils chantaient avec harmonie certains cantiques lugubres et propres pour donner de la pitié (1). Aussi Dieu , qui tient en ses mains les cœurs des rois , adoucit aussitôt le cœur de ce prince.
Saint Jean Ghrysostôme (2) , au récit de Socrate en son Histoire, voyant Finsolence des ariens dans Constantinople , et ne pouvant la réprimer par une autre voie, ordonna des processions le jour et la nuit, qui se faisaient par les rues et carrefours de la ville , auxquelles on remarqua des ferveurs extrêmes d'une dévotion extraordinaire.
Les ariens, depuis, ayant voulu imiter les processions de l'Eglise sous l'empire d'Arcadius , il leur fut défendu par l'édit du même empereur, qui jugea messéant que ceux qui refusaient d'obéir à l'Eglise pussent pratiquer ses solennités.
Saint Porphyre, évêque de Gaze, au rapport de Marc, le diacre, qui a écrit sa Vie, voyant la Palestine affligée d'une extrême sécheresse qui perdait tous les fruits , ordonna une procession solennelle ; voici comment il en parle : Le matin étant venu , nous primes la sainte croix qui marchait devant nous, et, chantant des hymnes, nous aUdmesvers une ancienne église qui est située à l'occident de la ville (3).
Les processions qui se firent à Constantinople , loi*squ'elle était réduite presque à l'extrémité par les Barbares, qui l'assiégèrent sous l'empire d'Héraclius, témoignent ouvertement ce que nous disons. Le Triodion des Grecs dit que le patriarche, accompagné du clergé et du peuple , fit tout le tour des murs de la ville en priant Dieu. Et il ajoute qu'ils portaient Yimage divine de la mère de Dieu (4). Le succès si favorable et miraduleux qui survint après fit assez connaître combien Dieu avait agréé cette dévotion.
Du temps de Léon-l'lsaurique , dans une semblable rencontre , on fit la même chose avec le même succès. Ils piutaient , dit le même Triodion , le bois de la précieuse croix et la sainte image de la mère de Dieu , et en cet ordre , ajoute-t-il , ils faisaient le tour des murs de la
(1) Publicas peragentes snpplicationes, carmina qusedam luctuosa et ad commiserationem commovendam composita, numeroso'concentucantabant (l. iS, cap. 43).
(«) Lib. 6, cap. 8.
(3) Facto mane, accepte signe venerandae cnicis qaed nés prsecedébat, egressi sumus com hymnis ad antiquam ecclesiam, quae est a parte occidentali dvitatis.
(*) Tàç 6ciaç hxovpiç t^ç 6co|iiOT£poç.
ou MANUEL DBS DIVINS OFFICES. 451
ville , apaisant la colère de Dieu par leurs larmes ; ce fut environ Tannée 717.
Saint Grégoire-le-Grand, en ses Epîtres, parle souvent des processions. 11 y a peu de personnes qui ne sachent le miracle qui survint en celle qu'il lit pour obtenir de Dieu qu'il lui plût faire cesser la peste qui ravageait Rome et toute Tltalie , où l'Ange fut vu , sur la forteresse d'Adrien, remettant dans le fourreau l'épée nue qu'il tenait en sa main ; d'où le château bâti depuis au même lieu fut nommé le château Saint-Ange,
Ces historiens font assez voir l'usage et l'ancienneté de nos processions. Parmi les saints Pères qui les recommandent , nous avons entre autres saint Basile, en son épître 65, qu'il adresse à ceux de Néocésarée, desquels il loue la piété pour ces sortes de saints exercices ; il vivait l'an 370.
Mais que faudrait-il de plus que nos Rogations? On estime que saint Mammert , évêque de Vienne , qui vivait sur l'an 440 , fut le premier qui les pratiqua pour apaiser la colère de Dieu , qui semblait menacer la ville et la province d'une totale ruine. On voyait, disent les historiens , à tout moment des grêles , des foudres , des tremblements de terre, et, outre plusieurs autres prodiges, des bêtes farouches qui se ruaient furieusement sur les personnes. Le recours de ce prélat fut aux processions , lesquelles on nomma Rogations.
Ce n'est pas à dire que l'usage des processions qui se font avant l'Ascension n'eût été plus ancien , comme remarque Sidonius Apollinaris, qui vivait de son temps, duquel voici les paroles : Il s'en faisait, à la vérité,, dit-il ; mais , pour en parler avec le respect dû à la foi, c'étaient des processions vagabondes, sans dévotion, où peu de personnes assistaient et seulement par manière d'acquit (1). C'est pourquoi ce saint prélat, par son zèle, les remit au premier lustre. Il y ajouta l'ordre, les pénitences, l'abstinence, les jeûnes, la psalmodie et les oraisons, recommandant surtout la modestie, qui est fort convenable à ceux qui priaient pour être exaucés.
En ces. litanies ou processions, dit Sidonius, on jeûne, on prie, on chante, de saints cantiques, on pleure (2). Combien aurions-nous besoin aujourd'hui dû zèle de ce saint, pour remettre nos processions dans leurs splendeurs! De toutes ces saintes institutions, nous ne retenons que la seule écorce et la mine : nous observons l'abstinence, mais sans des-
(1) Erant quidem prius, sed quod salva fidei pace sit dictiim , vagœ, tepentes, infrequentes atque oscitabundae snpplicationes (lib. 5, epist. 15).
(2) In his jejunatur, oratnr, psallitur, fletur.
sein de mater notre corps ; nous allons en procession , mais pour courir ou paraître et comme par divertissement; nous entendons prononcer et nous prononçons les prières ordonnées de TEglise, mais sans esprit , sans attention et sans respect.
Le premier Concile d'Orléans, du temps de Clovis , notre premier roi chrétien , recommande, au chapitre xn, les Rogations en ces termes : Que les Rogations (c'est-à-dire les litanies) soient célébrées atxmt l'Ascension de notre Seigneur, en sorte que le jeûne qui doit précéder trois jours devant, finisse à la fête de cette solennité.
De tous ces discours , chacun peut remarquer trois choses : la première, qu'il y a dans l'Eglise deux sortes de processions, les unes ordinaires , qui se font tous les ans , ou tous les mois , ou toutes les semaines ; les autres extraordinaires , suivant les diverses occurrences. La seconde, qui nous montre évidemment leur ancienneté; et la troisième, que ces mêmes cérémonies, que nous observons, se sont toujours faites. Mais nous en dirons encore davantage. Pour les processions des dimanches, au sujet desquelles nous avons fait tout cediscours, je ne trouve pas de grands témoignagnes de leur ancienneté; mais la pratique que nous en avons et le mystère qu'elles représentent , comme je dirai, persuadent assez qu'elles ont commencé avec les autres exercices publics de la sainte Eglise; jusque là que l'abbé Rupert (1) remarque qu'en plusieurs lieux , le dimanche des Rameaux, outre la procession qui se faisait en mémoire de ce jour particulier, on fiaiisait encore une autre procession à cause du dimanche ordinaire.
Durand, en son Rational (2), dit que le pape Agapit, qui tint le siège sur l'an 535, fut le premier qui ordonna les processions des dimanches. Voici comme il le raconte : On célébrait, dit-il, de toute ancienneté, le jeudi presque de la même manière que le dimanche, à cause de quoi le jeudi est vulgairement appelé parent du dimanche (3) ; ce qui se faisait en mémoire de l'ascension triomphante du Fils de Dieu. Le même jour aussi, et pour la même raison, on faisait une procession; mais le nombre des fêtes, le long de l'année, s'étant accru, à cause des solennités dédiées aux saints, la célébrité du jeudi fut retranchée, et la procession de ce jour transférée au dimanche, afin que le peuple, qui, auparavant, avait été obligé aux ofQces du dimanche, se trouvât disposé pour assister à cette procession.
(1) Lib. 4, cap. 8.
(2) Lib. 4, cap. 6.
(8) Dies jovis vulgariter dicitur cognata diei dominic».
Il y a grande apparence que la chose était arrivée de la sorte : Le dimanche fut le jour que Jésus-Christ ressuscita et qu'il commanda à ses apôtres de Taller attendre en Galilée. Cette procession fut belle ; mais elle s'acheva le jeudi de l'Ascension, que le Sauveur, ayant donné l'heure à sa sainte mère, à ses apôtres et aux autres fidèles, alla avec eux sur le mont des Olives, comme en procession, où il leur donna la mission pour prêcher, pour baptiser, et, en un mot, pour régir son Eglise sur toute la terre jusqu'à la consommation des siècles.
Comme donc nous célébrons le dimanche en mémoire de la résurrection , et qu'à ce même jour le. Sauveur invita les siens à venir ouïr ses derniers commandements et pour être les spectateurs de son ascension, nous joignons dans ce même jour ces deux grands mystères, quand nous solennisons le dimanche et quand nous faisons la procesH sion qui en* doit être inséparable, dans laquelle on porte de l'eau-bénite dont on asperse le peuple, parce que ce fut alors que le Sauveur ordonna le baptême et en prescrivit la forme.
Disons maintenant , pour finir, quelque chose des cérémonies que nous observons généralement dans les processions. On peut dire qu'elles nous représentent la vie du Fils de Dieu en ce monde, qui a été comme une procession continuelle; car, étant né, on le porte de la crèche au temple, du temple à Nazareth, de là en Egypte, d'où, étant de retour dans la Judée et parvenu à l'âge de trente ans, il allait de ville en ville et d'un. lieu à un autre, parcourant tous les endroits, afin que tous ressentissent ses bienfaits. Aussi , sur ce souvenir, nous devons en nos processions marcher après lui et à son exemple , avec gravité et modestie, ayant tous nos cœurs et nos pensées au ciel.
On y porte la croix, qui est une pratique aussi ancienne que les mêmes processions; j'en ai donné tantôt une preuve, parlant de saint Porphyrius. En voici une autre bien remarquable : Socrate (i) et Sozomène (2), parlant des processions que saint Jean Chrysostôme ordonna contre les ariens, disent que l'on portait des croix faites d'argent, avec plusieurs flambeaux, et que l'impératrice en faisait la dépense. Dans la Vie de saint Barnabe, dans Surius, il est dit que le corps de cet apôtre ayant été trouvé dans une église de Chypre, l'évêque de Salamine y Tint en procession avec son clergé et son peuple , clero populoque con^ gregato et cruce portata processit, Grégoire, archevêque de Tours, qui gouvernait cette célèbre église il y a plus de mille ans, en rapporte
(1) Lib. 6, cap. 8.
(2) Lib. 8, cap. 8.
454 lUTIONAL
plusieurs exemples, mais principalement au cinquième lirre de son Histoire, au chapitre iv, et au livre premier des Miracles de saint Martin, où il dit qu'on y portait la croix, et que c'était une chosecommune en ce temps.
Au second Concile de Nicée, il est rapporté que les Pères allèrent audevant des reliques de saint Anastase-le-Martyr, en procession et en portant la croix (1).
J'ai déjà allégué le Concile de Nantes pour le regard de Teau-bénite; le même commanda expressément les processions du dimanche avec la croix : Que les dimanches, dit-il, on fasse l'aspersion de Veau ^bénite dans le parvis de l'église, faisant tout le tour avec des croix (2), Saint Isidore , dans Tépitre qu'il écrivit à Ludefredus , évêque de Cordoue, marque que c'est de l'office du diacre de porter la croix quand on marche en procession.
Mais il suffit de l'ordonnance de Justinien, qui veut que les prêtres sortent en procession avec la sainte croix (3).
Anastase-le-Bibliothécaire rapporte qu^entre les dons que notre Cbarlemagne fit aux églises de Rome, lorsqu'il y fut couronné empereur, il offrit dans l'église de Saint-Jean-de-Latran une grande croix d'or, demandant à Léon III, souverain pontife, qu'il lui plût ordonner qu'aux processions qui se feraient à l'avenir cette croix fût toujours portée devant le pape ; ce qui fut depuis pratiqué.
Cette cérémonie, sans doute, est remplie de piété. Comme nous savons notre peu de mérite et que nous ne pouvons être exaucés que par les mérites de Jésus-Christ , nous exposons la croix et nous la faisons porter devant nous afin que les fidèles, à la vue de cet objet, songent à celui qui y est mort, pour le supplier qu'il rende nos pas, nos prièries et nos cantiques agréables à Dieu son Père; c'est aussi pour la même fin que dans nos litanies nous prions la Vierge, les anges et les saints, dont quelquefois nous portons les reliques et les images, afin qu'ils Intercèdent pour nous.
En troisième lieu , ordinairement on porte aux processions quelque bannière, ou l'image du patron de l'église, pour montrer qu'en cette action l'Eglise parait en forme d'armée qui marche en bataille sous les enseignes de Jésus-Christ , nous proposant à imiter, après lui , l'exemple
(1) Cum supplicationibus et cmce.
(2) Ut dominicis diebus atrium com crucibus circumeundo aspergatur (canon 5).
(8) Sacerdotes cum venerabilibus crucibus in supplicationibus egrediantor {Authent., il9).
ou MANUEL DBS DIYINS OFFICES. 455
de ceux qui ont excellé dans la sainte milice. (Test à quoi saint Paul nous exhorte : Ressouvenez -vous de vos prélats, dit -il, qui vous ont instruits et qui vous ont annoncé la parole de Dieu, desquels, contemplant l'issue de la conversation, imitez aussi la foi (i). Nous paraissons donc en public sous ces étendards, comme animés par l'exemple et le souvenir des saints dont nous voyons les images devant nous.
Quelquefois aussi , comme je Tai déjà dit, on porte les reliques et les images des saints avec grand appareil. Le célèbre miracle rapporté par S. Augustin en sert de preuve bien assurée. C'est d'une dame qui, étant du tout aveugle , reçut la vue sur l'heure , ayant fait toucher quelques fleurs à la châsse de saint Etienne , qu'on portait en procession , et les ayant appliquées sur ses yeux. L'évêque Project, dit-il, en cette procession portait la sainte châsse.
Quelquefois aussi , mais avec beaucoup plus de pompe , on porte le très-adorable Sacrement de l'autel.
En beaucoup de processions, comme celle du saint Sacrement et dés reliques, on porte des torches et des flambeaux, par honneur et révérence , comme on l'a vu pratiquer envers quelques empereurs romains, devant lesquels on portait des flambeaux allumés en plein jour, pour témoigner la joie qu'on avait de les voir et pour leur rendre un honneur extraordinaire. Nous trouvons même , dans nos histoires , qu'assez souvent on a observé la même chose envers plusieurs prélats et saints personnages encore vivants. Saint Grégoire de Nazianze assure que, saint Athanase étant rappelé d'exil, tout son peuple lui alla au-devant avec des flambeaux allumés et des instruments de musique, pour faire voir la satisfaction qu'il avait de son retour. Victor d'UtiqUe (2) dit que les évêques et les prêtres qui avaient été bannis de leurs sièges, à leur retour furent reçus par les chrétiens avec des cierges allumés sur les passages. On peut dire aussi qu'on porte des flambeaux en nos processions devant le saint Sacrement et devant les reliques des saints, par mystère. C'est que Jésus-Christ, qui est contenu au Sacrement, a été la vraie lumière du monde , et ensuite les saints , auxquels le même Sauveur a dit : Vos estis lux mundi, « Vous êtes la lumière du monde » (3).
Je pourrais montrer, par plusieurs miracles faits en ces rencontres, que cet honneur rendu aux reliques est bien fondé, et que cette pratique est agréable à Dieu; je me contenterai d'un seul, que j'ai tiré de
(1) Mementote prœpositorum vestrorum qui vobis locuti sunt verbum Dei» quorum intuentes exitum conversationis , imitamini et fidem (Hebr., c. 13 ). (î) De Persecutione vandalica.
(3) Math., 5.
456 BATIONAL
THistûire du Bordelais, où il est parlé de la translation de saint Macaire, dont la fête est célébrée à Bordeaux le !•' de mai : il est dit que le jour que son corps fut transféré de la ville , qui depuis a pris son nom, dans la ville de Bordeaux, distante d'environ sept lieues, qu'on alluma quantité de flambeaux autour de la châsse, qui ne s'éteignirent jamais dans tout le chemin , quelque vent et pluie qu'il survînt , éclairant toujours, jusqu'à ce que le corps du saint fût parvenu à l'église métropolitaine. Cette translation fut faite par le soin et le zèle de Guillaume , duc de Guienne , surnommé le Bon.
L'ordre qu'on observe aux processions est que personne n'en est exclu, et que tout sexe et toute condition y a place, suivant le souhait de David : Que les jeunes gens et les vierges, les vieillards avec ceux du phu bas âge, louent le nom du Seigneur (i) . On fait marcher en tête les jeunes garçons, après eux la croix, et puis le clergé suit; après le clergé, les hommes laïques , et ensuite les femmes , un sexe étant séparé de l'autre, ce qui est très-convenable pour la bienséance. Or, quoique les religieux y puissent assister et qu'ils y assistent assez souvent , pourtant la disposition appartient seulement au clergé, qui y doit paraître en habit de cérémonie, lequel il ne porte pas ordinairement, parce que la procession est un exercice public de religion, dans lequel il est nécessaire d'avoir tout ce qui peut servir à donner des sentiments de dévotion à ceux qui sont présents , comme quand on officie à l'église.
On chante ordinairement aux processions, afin que l'esprit et les oreilles du peuple et du clergé soient toujours saintement occupés ; j'en ai marqué quelques preuves ci-dessus.
Chacun voit assez qu'il n'y a rien aux processions qui ne nous attire ou ne doive nous attirer à Dieu. Mais, hélas! que notre faiblesse est grande , et avec quelle facilité nous laissons-nous aller à abuser des exercices les plus religieux , avec scandale du public et à la honte de notre profession! Nous allons à la procession comme à la promenade, et, au lieu de parlera Dieu du fond du cœur, ce ne sont qu'entretiens ou profanes ou ridicules, et des égarements des yeux et de l'esprit en mille sortes.
Je ne dirai rien des difierends qu'on a pour le pas et pour les rangs, qui tiennent bien peu de l'humilité de la croix qu'on porte devant nos yeux. Bien plus, il y en a qui se parent avec autant d'étude et d'afifectation que s'ils devaient paraître dans un bal; et c'est le malheur des
(1) Juvenes et virgines, senes cum junioribus laudent nomen Domini (psalm. 148).
ou MANUEL DBS DIVINS OFFICES. 457
chrétiens, que les actions qui devraient servir à obtenir de Dieu le pardon de nos péchés ne servent plus qu'à . augmenter sa colère et à rirriter davantage.
ORIGINE ET RAISONS DE l'ENCENSEMENT.
On ne voit pas dans les premiers Ordres romains qu'on encensât Tautel au commencement de la messe. Il y est dit seulement que Tévêque ou le prêtre, allant de la sacristie à Tautel , était précédé d'un (1) , de deux (2) , ou de trois encensoirs (3) fumants ; et, selon un ancien Missel de Narbonne, on ne Fencensait qu'après l'offertoire. Mais toutes les liturgies grecques , de saint Jacques , de saint Basile et de saint Jean Chrysostôme, font mention de l'encensement et des prières qui l'accompagnent au commencement de la messe. On encensait tout le tour de l'autel. On l'a fait de même depuis sept à huit siècles dans plusieurs églises latines. Il est expressément marqué dans l'Ordinaire de Mont-Cassin, vers l'an HOO, qu'après le Confiteor le prêtre encense le dessus de l'autel, et que le diacre ensuite en encense tout le tour.
Depuis que la disposition des lieux et les ornements qu'on a ajoutés aux autels n'ont pas permis communément d'en faire le tour, la rubrique a marqué qu'on encenserait le fond , le dessus et les trois côtés qui paraissent (4). Nous allons marquer ici l'origine et les raisons de l'encensement.
Quelques liturgistes , dont le [naturalisme est poussé aux dernières limites (5), croient que la vraie raison qui a déterminé les anciens chrétiens à se servir d'encens dans l'église a été la même qu'on a, dans les maisons particulières, de brûler de bonnes odeurs pour chasser les mauvaises (6) . Cette raison a été imaginée sans fondement. Elle ne se trouve
(1) Ordo rom. 1, Muséum italicum, p. 8; — Ordo, 8, p. 55; et Amalaire, lib. 8, cap. 5.
(î) Ordo rom., 5, p. 65.
(3) Gum thuribulis non amplius ternis (Ord., 2, p. 48).
(4) Quoique le prêtre semble encenser chaque chandelier, quand il y en a six sur Tautel, trois de chaque côté, ce ne sont pas les chandeliers quMl encense, mais le fond et le derrière de Tautel, autant quMi lui est possible; et, pour encenser uniformément, il donne trois coups d'encens de chaque côté, suivant Tordre des chandeliers, qui sont également distribués.
(5) Entre autres D. Claude de Vert, Explication simple, littérale et historié que des Cérémonies de l'Eglise, 4 vol. ia-S» (première moitié du X VIH« siècle). {V. D. Guéranger, Institutions liturgiques, t. «, p. 230 à 246.)
(6) D. Claude de Vert, l. c. sup., 1. 1, préface, p. 18, 19 et 20.
458 RATIORiX
pas dans Tantiquité, et nous recherchons ici Tancien esprit de FEglise à regard de remploi de Tencens dans ses saintes cérémonies.
i^ Durant les trois premiers siècles, nous n*apercevons, par aucun témoignage constant , que les chrétiens se soient servis d'encens dans les églises. Tertullien nous dit même clairement qu'on ne s'en servait point du tout : car, aux reproches que les païens faisaient aux chrétiens d'être inutiles au commerce et aux usages de la vie, il répond : a Véritablement, nous n'achetons point d'encens. Si les marchands d'Arabie s^en plaignent , les Sabéens sauront que nous employons plus de leurs aromates et avec plus de profusion à ensevelir les chrétiens, qu'on n^en consume à parfumer vos dieux i> (1). L'encens était alors trop profané à l'égard des idoles, pour l'employer dans le cuite du vrai Dieu, il fallait attendre que les assemblées des chrétiens ne fussent plus environnées de tant de parfums Idolâtres , et qu'on pût aisément discerner ces encensements détestables d'avec ceux qu'il convient de faire ^n i'honpeur du vrai Dieu dans les saintes solennités. Si l'encens avait dû être employé dans l'église à chasser les mauvaises odeurs, il n'aurait jamais été si nécessaire que dans les siècles de persécution , parce qu'on s'assemblait dans des caves ou dans des lieux fort serrés, et que les pauvres composaient la plus grande partie de l'assemblée.
2** Au 1V« siècle, lorsque les princes donnèrent la paix à l'Eglise et qu'ils devinrent eux-mêmes chrétiens , les mauvaises odeurs n'étaient point à craindre dans les assemblées. On bâtit des églises spacieuses et magnifiques , et elles étaient même plus aérées que celles d'à présent; car, selon la coutume des Orientaux , il n'y avait aux fenêtres que des jalousies ou treillis (2), qui laissaient passer l'air de tous côtés. Dans quelques-unes de ces églises , loin de craindre les mauvaises odeurs, il 7 en avait toujours d'agréables , parce que la boiserie et les poutres étaient de bois de cèdre, ainsi qu'Eusèbe le dit de celle de Tyr, bâtie en 313 (3). C'est cependant parmi ces magnificences des ^llses du
(1) Thura plane non emimus. Si Arabi qnserontur, scient Sabsei plans at oarioris suas merces christianis sepeliendis profligari , quam diis fomigandis
(1) Au IV« siècle, les fenêtres de plusieurs églises des Gaules étaient vitrées (Greg. Tnron., lib. 6, cap. iO; lib. 8 , cap. 89; lib. 1, Jftrvr., cap. 59). Fortonat loue les viu^s de la cathédrale de Paris , bâtie par Ghildèbert (lib.l» poème il, De Ecciesia parisiaca); mais cet usage commença plus tard ailleon. 11 n'y eut point de vitres en Angleterre avant le VIII* siècle. Alors on envoya chercher des ouvriers en France, et l'on vitra les fenêtres de phisiears églises ▼ers Pan 736 (Bède, lib. 1, cap. 5; —de Wiremont, Mùnast.; — Jcte j Kboroe.t anno 736).
(I) Bût ecdet., lib. 10, cap. 4.
ou MANUEL DBS DIVINS OFFICES. 459
IV« et du V« siècles que nous trouvons Tencens en Usage, par les témoignages constants des Canons apostoliques, de saint Ephrem, de saint Âmbroise; des liturgies de saint Jacques , de saint Basile , de saint Ghrysostôme, et des éérits de saint Denys-FAréopagite (i).
3o Pour chasser les mauvaises odeurs et réjouir rassemblée par d'agréables parfums, il n'aurait fallu que des cassolettes placées par qui que ce fût, sans cérémonie, autour de Tautel ou en diverses autres parties de réglise. Ici, c'est le pontife, le chef de l'assemblée, qui tnet l'encens, qui le bénit et qui fait toute la cérémonie de l'encensement autour de l'autel, copune le marquent saint Ambroise et saint Denysl'Aréopagite.
4** Ce saint Denys nous dit, dans sa Hiérarchie ecclésiastique (2) , qu'à la cérémonie solennelle de la consécration du saint chrême le pontife commence par encenser le tour de l'autel , comme à la synaxe ou assemblée du sàcrificer Eh! quelle mauvaise odeur y aurait-il eu alors lieu de craindre? Toute l'Eglise était déjà embaumée , car, parmi les les Grecs, depuis un temps immémorial, le saint chrême n'a pas été simplement composé d'huile et de baume, comme à présent dans l'Eglise latine; les Grecs y ont joint tout ce qu'il y a de plus odoriférant (3). Le mélange de toutes ces agréables odeurs, bien plus exquises que l'encens, se préparait sur le feu, dans l'église, dès le Lundi saint, c'est-àdire durant trois jours avant la consécration. Rien donc alors de plus inutile que l'encensement, s'il avait été fait pour chasser les mauvaises odeurs. L'Eglise avait certainement des vues plus élevées; et ces odeurs mêmes si suaves, qui entraient dans la composition du saint chrême, n'étaient recherchées et préparées avec tant de soin que pour représenter, autant qu'il est possible, la douceur et le plaisir que produisent la grâce de Jésus-Christ et les opérations du Saint-Esprit dans toutes les facultés d'une ame bien disposée ; car ce ne sont là que des
(1) Voyez les oeuvres de S. Denys-rAréopagite, traduites du grec en français, précédées d*une Introduction où Ton prouve rauthenticité de ces livres et où Ton montre la haute portée des doctrines qu'ils renferment, par Tabbé Darboy; un vol. in-S©. —M. Tabbé Fayon, le savant sulpicien auquel on doit déjà la réhabilitation de sainte Madeleine, de sainte Marthe et de saint Lar zare comme apôtres de la Provence, se prépare à publier un travail considérable, à Teffetde prouver que le premier apôtre et évoque de Paris a été S. Denys-rAréopagite, celui-là môme qui dut sa conversion à S. Paul.
(2) Cap 4.
(3) De Materia et Consecratione sacri unguenti, Ench. grsBC. du P. Goar, p. 637 et suiv.
460 BATIONAL
symboles , comme l'exposent bien au long le même saint Denys (1) et ses commentateurs , saint Maxime (2) et Pachymère.
Ces observations, auxquelles nous nous bornons, sont décisives. L'antiquité n'est nullement favorable aux conjectures des liturgistes naturalistes et matérialistes du XVII® siècle , tels que le trop fameux D. Claude de Vert. Elle est, au contraire, toute pleine de vues spirituelles et mystiques , que nons réduirons à quatre :
1° L'encens est brûlé à l'autel pour marquer dans ce lieu saint que les créatures doivent être employées et consumées pour son service et pour sa gloire. En effet , Dieu avait ordonné à Moïse (3) qu'on lui offrit de l'encens sur l'autel d'or. Le iv® canon apostolique (4) met l'encens au nombre des choses qu'il convenait d'offrir pendant la sainte oblation. Saint Ephrem suppose qu'on brûle l'encens dans l'Eglise en l'honneur de Dieu, lorsqu'il dit, dans son testament : a Ne m'ensevelissez pas avec des aromates , offrez-les à Dieu » (5) ; et saint Ambroise était persuadé que l'encensement de nos autels était une cérémonie religieuse, et qu'un ange présidait à nos encensements , comme autrefois à ceux du temple. Ce qui lui fait dire , à l'occasion de l'apparition de l'ange an saint patriarche Zacharie , père de saint Jean-Baptiste : a Plaise à Dieu qu'un ange soit présent, ou plutôt qu'il se rende visible, lorsque nous encensons les autels et que nous offrons le sacrifice! » (ft). L'Eglise grecque fait aussi clairement connaître que l'encensement de l'autel se fait en l'honneur de Dieu , puisqu'elle fait dire en même temps par le célébrant : « Gloire à la très-sainte , consubstantielle et vivifiante Trinité, maintenant, toujours, et dans tous les siècles des siècles i> (7).
2° On voit dans l'antiquité que l'encens qu'on brûle autour de l'autel, d'où le parfum se répand dans l'église, a été regardé comme une marque de la boilne odeur de Jésus-Christ, qui se répand de l'autel dans Famé des fidèles. Saint Denys (8), saint Germain de Constantinople au VlU* siècle (9), et Siméon de Thessalonique (10), nous ont marqué ce sens
(1) L. G. sup., cap. 4.
(2) Tome 2, p. 824.
(3) Exode.
(4) Can, Apost.f 8 et 4. Le 8« et le 4« canons n*en font qu'un dans quelques anciens manuscrits.
(5) Me orationibus vestris comitamini, et arc mata Dec offorte.
(6) Atque utinam nobis quoque adolentibus altaria, sacriûcium deferentibus assistât angélus, imo prsebeat se videndum (S. Ambroise, Comment, in Evangelium Luc, lib.l, cap. 1, vers. H et 12).
(7) Ordo sacri ministerii, Euchol. graec. du P. Goar, p. 2.
(8) L. G. sup., cap. 8 et 4.
(9 Rerum ecclesiastic, Theoria, (10) De Tempio.
ou MANUEL DES DITINS OFFICES. 46!
mystique. Saint Germain dit que Tencensoir marque Thumanité de Jésus-Christ , le feu sa divinité , et la vapeur du parfum sa grâce. L'auteur des homélies sur l'Apocalypse, attribuées à saint Augustin (i), regarde aussi Tencensoir dont parle saint Jean comme le corps de Jésus- Christ, et Tencens comme ce même corps offert en sacrifice pour le salut du monde , et reçu comme un doux parfum par le Père céleste. En un mot , tous les anciens auteurs ecclésiastiques ne regardent Tencensement fait à Tautel que comme le signe d'un culte spirituel et religieux.
Les chrétiens regardaient autrefois avec tant de vénération Tencens qu'on brûlait dans les églises , qu'ils tâchaient d'en porter l'odeur avec la main à la bouche et au nez , en disant ce que le prêtre dit encore : « <K Que le Seigneur allume en nous le feu de son amour et la flamme de l'éternelle charité » (2).
3° L'encens a toujours été pris pour une vive expression des prières que nous adressons à Dieu et du désir que nous avons qu'elles s'élèvent vers lui comme ce doux parfum s'élève en haut. Dans les liturgies de saint Jean Chrysostôme et de saint Basile, le prêtre, prenant l'encensoir^ dit (3) : t< 0 Jésus-Christ qui es Dieu ! nous t'offrons cet encens eu odeur d'un parfum spirituel, afin que tu daignes le recevoir en ton saint et sublime autel, d'où nous attendons les effets de ta miséricorde » (4). C'est sans doute pour se conformer à cet esprit de l'Eglise , qu'en 526, à Césarée en Palestine , le saint prêtre Zozimas , dans le moment que la ville d'Antioche fut abîmée, fondant en larmes, fit apporter l'encensoir dans le chœur, y alluma de l'encens , se prosterna par terre , et joignit à la fumée de cet encens ses soupirs et ses prières , pour tâcher d'apaiser la colère de Dieu (5). L'encens n'a donc été regardé que comme
(1) Ipse enim Dominus factus est thuribulum ex que Deus odorem suavitatis accepit, etpropitius factus est mundo (homil.6 in Apocalyps., t. 3 , S. Aug., app.,167).
(2) Voyez la Messe de Du Tillet, dans le P. Menard, p. 271, et le Pontifical de Séez, vers l'an 1045, où on lit qu'en recevant Tencens chacun doit dire : Accendat in nohis Dominus ignem sui amoris et flammam œtemœ caritatis,
(3) EuchoL grœc. du P. Goard, p. 52.
(4) Selon là liturgie des Ethiopiens , qui furent convertis par les soins de S. Athanase, et qui ont toujours suivi les rits de l'Eglise d'Alexandrie, Tencens est offert à la sainte Trinité, et on dit, en encensant : « Louange à Dieu Père, louange à Dieu Fils , louange à Dieu Saint-Esprit. » Plusieurs anciens Missels de France et d'Allemagne ont aussi fait dire cette prière en offrant l'encens : Suscipe, sancta Trinitas, hanc oblationem incensi hujus de rhanibus meiSy et: per hanc oblationem dimitte nobis delicta nostra^ et tribue nobis misericordiam tuam (Missale senonense, ann. 1556, 1575 et 1715).
(5) Evagre, Hist eccles., lib. 4, cap. 7.
une image de nos dispositions intérieures. « Nous composons un bon encens d'aromate, dit saint Grégoire (i), lorsque nous appelons à Tautel la bonne odeur des vertus , qui est d'autant plus suave que ces vertus sont plus grandes et en plus grand nombre, v
Les prêtres latins font presque la même prière que les grecs : « Que cet encens, disons-nous, que tu as béni, Seigneur, monte vers toi, etc. » (2). Ce n'est pas une fumée matérielle , mais un parfum spirituel qui peut monter au trône céleste ; et le prêtre exprime encore phis distinctement que la fumée de Tencens n'est qu'une image de nos prières , -en disant, pendant l'encensement : « Que ma prière. Seigneur, s'élève vers toi comme cet encens y) (3).
a 11 n'est pas possible de trouver un symbole qui pût nous mieux marquer quelles doivent être nos prières. L'encens ne s'élève en haut que par l'activité q»ie Je feu lui donne; et nos prières, qui ne sont réellement que les désirs de notre cœur, ne peuvent aller jusqu'à Dieu qu'étant animées par le feu de l'amour divin. Ce qui s'élève de Tencens est de bonne odeur, et nous devons demander à Dieu qu'il prépare de telle manière notre cœur, qu'il ne s'en élève rien qu'il ne reçoive agréablement. Tout l'encens est consumé, il ne reste aucune partie qui ne s'élève en vapeur, et tous les désirs de notre cœur doivent tendre vers Dieu, sans qu'aucun s'attache à la terre » (4).
Enfin, en quatrième lieu, si ce parfum spirituel, dont parlent les Liturgies, signifie nos prières, il marque encore plus expressément celles des saints, puisqu'elles ne sont représentées dans l'Ecriture que comme un parfum qui est offert à Dieu (5). On ne pouvait mieux placer lepre> mier encensement qu'immédiatement après la prière Oramus te. Domine, dans laquelle nous demandons à Dieu d'avoir égard aux mérites et aux prières des saints pour nous faire miséricorde.
Théodore de Cantoi'béry, au VI1« siècle, dit qu'il faut ofiGrir de l'encens aux fêtes des saints, parce que leurs actions ont été devant Dieu comme des lys d'une agréable odeur (6).
(1) Thymiama exaromatibus compositum facimus, cum in altari boni operis virtutum multiplicitate redolemus. Quod mixtum et purum fit , quia qoanto virtuti jungitur, tante incensum boni operis sinceriuB exbibeatur {Morale lib. 1, caput 19).
(2) Incensum istnd a te benedictum ascendat ad te. Domine, et descendat snper nos misericordia tua (OrdoMissœ).
(8) Dirigatur, Domine, oratio mea sicut incensum in conspectu tuo, etc. Ibid., ex psalmo 140).
(4) Le P. Lebrun, l. c. sup., 1. 1, p. 154 et 155.
(5) Apocalypse, chap. 5, verset 8; — id., chap. 8.
(6) Incensum Domini incendatur in natali sanctorum pro reverentia diei, quia
ou MANUEL DES DIVINS OFFICES. 463
REMARQUES HISTORIQUES SUR LA RÉQTATIOIf DU KYRIE ELEYSON.
On n'a pas toujours dit le Kyrie au milieu de Fautel ; on Ta dit autrefois au côté de Tépître : les Chartreux , les Carmes et les Dominicains le disent encore en cet endroit, où ils ont dit V Introït; ce qui s'observe généralement à Rome et ailleurs , aux grandes messes.
L'ordre et le nombre des Kyrie n'ont pas aussi toujours été les mêmes. Au temps de saint Grégoire, on disait autant de fois Christe que Kyrie (1). Dans le rit ambrosien, on dit trois fois Kyrie après le G/oria in excelsis (2) ; et durant plusieurs siècles , lorsque le Pape disait la messe, on lui demandait s'il voulait changer le nombre des Kyrie , et les chantres continuaient jusqu'à ce qu'il fît signe de cesser (3). L'usage actuel, qu'on suit depuis plusieurs siècles, est très-pieux. On dit neuf fois Kyrie ou [Christe, pour imiter le chant des anges, qui composent neuf chœurs ; et l'on dit trois fois Kyrie au Père^ trois fois Christe au Fils, et trois fois Kyrie au Saint-Esprit, pour adorer également les tiois personnes de la très-sainte Trinité.
Kyrie eleison sont deux mots grecs, qui signifient : Seigneur, aies pitié ; et il est clair par là que cette prière a commencé en Orient.
Dans les Constitutions apostoliques, qui contiennent les rits de la plupart des églises grecques des quatre premiers siècles, on voit que cette prière se faisait premièrement pour les catéchumènes (4). Un diacre criait : a Catéchumènes, priez; que les fidèles prient pour eux, et qu'ils disent Kyrie eleison, » Le diacre récitait tout haut diverses demandes pour les catéchumènes : Qu'il plût à Dieu de les éclairer des lumières de l'Evangile, de les remplir de sa crainte et de son amour, de les disposer au sacrement de la régénération pour les laver de toute tache, et d'en faire une demeure où il daignât habiter, pour les préserver de tout mal. A toutes ces prières, les enfants, qui composaient un chœur, disaient Kyrie eleison , et tout le peuple répétait ces paroles.
ipsi sicut lilia dederunt odorem suavitatis (Pœnit., cap. 1, apud d'Achéry, Spicileg,).
(1) Epist. S. Gregorii, lib. 7, ep. 64.
(2) Missale Ambres. , 1492, 1548 et 1669.
(3) Ut ei annuat , si vult mutuare ximnerom litaniœ ( Ordo rom,^ i> P* 9: Paris, De C7'assis in carem,),
(4) Lib. 8, cap. 6.
464 BATIONAL
On faisait aussi des prières pour les pénitents. Toute FEglise disait de même pour eux Kyrie eleison; et Ton a retenu dans la suite celle prière pour tous les fidèles. Dans la Conférence entre Pascentius, arien, et saint Augustin, dont Vigile de Tapse est apparemment Fauteur, il est dit que les églises latines gardaient des mots grecs et barbares, afin qu'on invoquât également la divine miséricorde dans les langues étrangères aussi bien que dans la latine (1).
Cette prière : Aie pitié, qui est le commencement des supplications de la messe, est la plus ancienne (2), la plus commune parmi les nations, et la plus répétée dans l'Evangile (3).
Cette prière a toujours paru si belle et si touchante, que les églises des Gaules, qui ne la disaient pas encore à la messe en 529 , ordonnèrent , au second Concile de Vaison , qu'on la dirait à l'avenir, non-seulement à la messe, mais aussi à matines et à vêpres (4).
Le troisième canon de ce concile nous apprend que cette prière était déjà en usage à Rome, en Italie et dans toutes les provinces d'Orient, au commencement du Yl^ siècle ; de sorte que plusieurs auteurs se sont trompés, quand ils ont dit que saint Grégoire l'avait introduite à Rome, puisque ce saint pape n'a occupé le saint-siége que plus de soixante ans après le Concile de Vaison. Quelques personnes éloignées de Rome s'étaient trompées sur ce point, au temps même de ce saint pontife. C^esl ce qui l'obligea de répondre à des Siciliens qu'il n'avait pris des Grecs ni le Kyrie eleison, ni les autres rits dont on parlait; qu'ils avaient été établis avant lui ; qu'il y avait même en ce point de la âiïïérence entre l'usage des Grecs et celui des Romains; que les Grecs chantaient tous ensemble le Kyrie; que, dans l'Eglise de Rome, les clercs commençaient et le peuple répondait ; qu'on y disait Christe eleison autant de fois que Kyrie, ce qui ne se faisait pas ainsi chez les Grecs; et que, dans les messes de chaque jour, c'est-à-dire des jours ouvriers, où Ton omettait diverses prières, on y retenait toujours le Kyrie et le Christe eleison comme une prière qui intéressait davantage tous les fidèles (5).
(1) Una rogatur ut misereator a cunctis Latinis et Barbaris uoius Dei naiora, ut a laudibus.Dei uuius, nec ipsa lingua barbara fit ullatenos aliéna. Latine enim dicitur : Domine^ miserere (S. August., t. 2, app., p. *4 ).
(î) Isaîe, chap. 33, vers. 2 ; — Baruch, ni , 2.
(3) S. Math., XX, 30; — id., xv, 22; — S. Luc, xvii, 13; — S. Marc, x, 48.
(4) Et quia tam in sede apostolica quam etiam per totas orientales atque italicas provincias dulcis et nimium salutaris consuetudo est intromissa , ut Kyrie eleison frequentius cum grandi affectu et compunctione dicatnr, placuit etiam nobis ut in omnibus ecclesiis nostris ista tam sancta consuetudo et ad matutinum, et ad missas, et ad vesperam Deo propitio intromittatur ( canon 8).
(5) Gui ego respondi : Quia in nuUo eorum aliam ecdesiam secreti «o-
on MANUEL DES DIVINS OFFICES. 465
NOTE 8. AinriQuiTÉ DU GLoniA m excelsis. — son auteur* — depuis quand