DU BAISER DE PAIX
La paix donnée en se baisant a toujours été le signe d'une vraie amitié entre personnes égales, et c'est la manière dont se la donnaient autrefois les chrétiens, qui se regardent tous comme frères.
Toutes les personnes du même sexe se donnaient mutuellement le baiser de paix, les hommes de leur côté et les femmes du leur. C'était même la principale raison pour laquelle la place des hommes était séparée de celle des femmes, afin que ces baisers ne pussent être que des signes d'une charité toute pure et toute sainte (1).
Les apôtres avaient recommandé ce saint baiser (2), et l'on voit dans saint Augustin de quelle manière et pour quelle raison cela se faisait : <c Après l'oraison dominicale , dit-il , on dit : La paix soit avec vous, et les chrétiens se donnent les uns aux autres le saint baiser ; ce n'est là qu'un signe de paix. Ce que les lèvres représentent doit avoir son effet dans la conscience , c'est-à-dire que, comme vos lèvres s'approchent de celles de votre frère, votre cœur doit se tenir uni à son cœur » (3).
L'Eglise a souvent demandé que cette cérémonie se fît saintement, et que l'union des lèvres, sur lesquelles les personnes sincères portent leur cœur, fût une image sensible de l'union de leurs cœurs et de leurs âmes. L'ancien Missel des Goths (4) et le Missel gallican (5), avant Charlemagne, demandaient que a le baiser qui se faisait sur les lèvres se fît dans l'ame et demeurât dans le fond du cœur. »
La coutume de s'embrasser n'a point varié jusqu'au milieu du Xlll* siècle. Beleth, au Xll* siècle, et Durand, au Xlll*, recommandent seulement que les hommes ne donnent pas la paix aux femmes , de peur de donner lieu à des pensées contre la pureté ; ce qui porte à croire que les places des deux sexes n'étaient plus si exactement distinguées. Mais à l'égard des hommes, on y lit qu'ils se donnaient toujours la paix en se
(1) Constit, Apost.f Mb. 2, cap. 77, et lib. 8, cap. 11.
(2) Salutate inviçem in osculo sancto (Rom., 16, vers. 16).
(3) Postipsam dicitur : Pax vùbiscum, et osculantur se christiani. Pads sL gnum est : sicut ostendunt làbia, fiât in conscientia ; id est quomodo labia toa ad labia fratris tut accedunt, sic cor tuum a corde ejus nonrecedat (Sermon tt7t al. 83).
(4) Ut osculum quod in labiis datur, in cordibus non negetur (Missa 11).
(5) Pacem quam in labiis proferimus, in intimis teneamus visceribns (Missa26).
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baisant (1). Durand ajoute que les moines ne se donnaient pas la paix, parce qu'ils se regardaient comme morts au monde (2).
Ce que dit Durand a besoin de quelque distinction; car de son temps il y avait des moines et un grand nombre de religieux qui se donnaient la paix, et qui se la sont donnée encore longtemps après, de la même manière qiie le clergé.
Les moines de Cluny et du mont Cassin se la donnaient aux fêtes solennelles (3). Ceux de l'abbaye de Saint-Bénigne de Dijon avaient les mêmes usages (4). Selon les Us de Cîteaux (5) et les Constitutions des Guillemites , publiées et confirmées dans un chapitre général en 1279, à toutes les messes conventuelles les ministres de Fautel recevaient et se donnaient la paix par un baiser, et les dimanches, qui étaient des jours de communion , tous ceux qui communiaient la recevaient de même et se la donnaient mutuellement (6). On voit aussi dans les statuts des chartreux, de Tan 1259 (7), que le diacre portait la paix au chœur, et on ne trouve chez eux la coutume de donner la paix avec un instrument que dans leurs nouveaux statuts de 1368 (8). Tous les religieux qu'on appelle vulgairement les quatre-mendiants se donnaient aussi la paix par un baiser. Les franciscains et les augustins suivaient exactement le rit romain. 11 paraît , par l'Ordinaire du Missel des carmes, en 1514, et surtout par leur Cérémonial, imprimé à Rome en 1616 (9), qu'ils le suivaient aussi en ce point. Mais au XVll* siècle (10), dans la plupart des couvents de France , ils donnaient la paix avec un instrument. Les dominicains, de même qu'au rit romain, se sont donné la paix par un baiser jusqu'au XVI® siècle (11). Alors, il fut réglé que
(1) Homines osculum, id est pacis signum sibi invicem dant {fiationale, 1. 4, cap. 53, no 4).
(2) Hinc est quod etiam inter monachos pax non datar, quia mundo mortui reputantur (Id., lib. 4, cap. 53, n» 8).
(3) D. Martène, De monach. rit,, p. 187 et 188.
(4) Ibid.
(6) Divertat os snum ad diaconum osculans eum, etc. Diebus vero dominicis et festis quibus soient fratres ad communionem ire, prier iiiorum qui voluerint couimumcare, veniens ad gradum, accipiat a subdiacono pacem, etc. {Ordin. Miss. Guillelm.j tit. De Pace).
(7) Part. 1, c. 43, n» 46.
(8) Part. 1, cap. 5, no 14.
(9) Cœrem., lib. 2, rubrica 6.
(10) Traité des Offices à tusage de l'Ordre, en 1680, p. 351,
(11) Cela se voit dans les remarques sur VOrdinaire de V Ordre, écrites à Salamanque en 1576, où on lit, sur Tarticle de la paix : « Nota circa pacem dandam, quod antiquitus erat consuetudo dandi pacem per osculum {|acis, et ita est
le prêtre baiserait la patène , et qu'on ferait baiser au diœur un instrument de paix.
Voilà assez de religieux et de moines qui se donnaient la paix au temps de Durand. On en trouve pourtant quelques-uns qui justifient ce qu'il a dit.
Les Constitutions de Grammont (1) marquent que la paix ne sera donnée qu'au diacre et au sous-diacre. A Tabbaye de Saint-Pons-de- Tomières, en Languedoc, outre le diacre et le sous-diacre , Tabbé, ou quelqu'un ^i son absence, recevait seul la paix (2). Les autres moines ne s'embrassaient point , et ils donnaient la raison que Durand a alléguée, qu'étant morts au monde, ils se comportaient à toutes les messes comme à celles des morts, où la paix ne se donne point.
a C'est peut-être, dit le P. Lebrun (3), une des premières causes qui a déterminé les laïques à ne se plus donner la paix dans l'Eglise, ne voyant pas que ceux du chœur se la donnassent, et personne ne la leur portant. Une seconde cause est qu'en plusieurs églises , et surtout en celles des religieux, les places des deux sexes n'étant pas distinguées, les hommes se trouvant indifléremment auprès des femmes, on ne pouvait plus s'embrasser avec bienséance. C'est appaiemment pour cette raison qu'au milieu du Xlll* siècle on introduisit en Angleterre l'usage de donner la paix avec un instrument qu'on appela Vosoidatoire , la paix , la table de la paix, le symbole de la paix (4). Ce qui fut imité dans la suite en France, en Allemagne, en Italie et en Espagne. )>
Quoi qu'il en soit, le clergé seul , selon le rit romain , a conservé une partie de l'ancien usage en s'embrassant, et l'on s'est contenté de présenter au peuple Yosculatoire, appelé la paix (5).
inteliigenda iittera haec. Sed jam in multis capitulis ordinatum est quod detur pax cum patena vei imagine aliqua, sicut patet in capiiuio Salmanticae celebrato anno Domini 1551 » {Adnot. Joan. de Palenciain Ordin. FF, Pf^çed.),
(1) Cap. 129, dansD. Martène, Rit, Momch , p. 188.
(2) Ibid.
(3) Tom. 1, p. 609 et 610.
(4) Dans les Constitutions synodales de Vantier Gray, éTéque d'Yorck vers 1250 et 1252, on lit que parmi les ornements de TËglise il £âut avoir osculatorium; on lit aussi dans les Statuts de Gantorbéri, vers 1281 : osculatarium tmcis; dans le Concile d'Oxfort, en 1287 : asser ad paeem; dans le Concile de Merton, vers 1300 : tabulas pacis ; dans le Synode de Bayeux, vers 1800 : marmor deosculandum { Concil . , t . 1 1 ) .
(5) « On a pourtant encore abandonné cet usage iprosque partout, à cause des disputes sur le rang, excitées à l'occasion d'une eérémonie qui devait servir à entretenir la paix. On conserve eu quelques iparoisses un vestige de la paix donnée aux laïques avant la communion, en laiftâsant baiser aux marguiUiort et à ceux qui sont à la sainte table pour commnoieF. VOrdimire de J^kutbomm ,
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Il n'est point fait mention d'instrument de paix dans aucun Ordre romain avant la fin du XV« siècle. Jusqu'alors , la paix ne s'y donnait qu'en s'embrassant , et même dans le Cérémonial romain, imprimé pour la première fois en 1516, oîi il y a un chapitre exprès de la manière de donner la paix à la messe du Pape, la paix ne se donne qu'en s'embrassant (per osculum pacis), quoiqu'il y ait des laïques qui la reçoivent et se la donnent mutuellement (1). Burcard, maître de cérémonies du Pape à la fin du XV® siècle, paraît être le premier qui ait mis dans VOrdo, pour les messes basses, que le ministre, à genoux, présente au prêtre un instrument de paix à baiser. Il est dit dans cet Ordo, réimprimé à Rome en 1524, qu'après avoir présenté l'instrument de paix au prêtre il va le présenter aux laïques et aux femmes mêmes. Paris de Crdssis, qui, après Burcard , fut maître de cérémonies à Rome sous les papes Jules 11, Léon X, etc., jusque vers l'an 1525, parle (2) de l'usage de donner la paix par un instrument, aux messes solennelles, en quelques églises d'Italie ; mais il ajoute que ce n'est pas là l'usage de l'Eglise de Rome et de plusieurs autres , et qu'on ne doit porter la paix avec un instrument qu'aux petits clercs {pueris clericis), au peuple (populo 'vul^ari) et aux femmes. Ce qui pouvait autoriser l'usage d'un instrument de paix aux messes basses.
Pour se conformer à cette parole du Sauveur : « Si ton frère a quelque chose contre toi, laisse-là ton don devant l'autel, et vas auparavant te réconcilier avec ton frère, y> les Eglises d'Orient ont marqué le baiser de paix au commencement de l'oblation (3), et l'on en usait de même dans les Gaules avant Charlemagne, comme on le voit dans le Missel des Goths et dans l'ancien Missel gallican, où l'oraison pour la paix est toujours marquée avant la préface. Mais à Rome et en plusieurs autres Eglises latines , on avait jugé plus à propos de placer ce baiser de paix après l'oraison dominicale , immédiatement avant la communion , « afin, dit le pape Innocent 1*% que l'on confirme en cet endroit, par le baiser, tout ce qui a été dit et opéré pendant les saints mystères. » Les
écrit' depuis près de 200 ans, veat qu'on porte la paix aux laïques qui sont autour de Tautel, circumstantibus ; aux clercs qui sont obligés de se tenir à la sacristie, et aux femmes dévotes, devotis mulieribus. —De Officia puerorum, » (Note du P. Lebrun, t. 1, p. 610, note 10.)
(1)' Deinde oralores Caesaris Isdco vel praelato, et ille alteri oratori juxta eum stanti, et sic de aliis ( Ccerem.y lib. 3, cap. 3. ).
(2) De Cœr, Car, et Episc, lib. 1, cap. 50.
(8) S. Justin, Apol,, 2; — S. Clément de Jérusalem, Catéchèse^ ; -^ Myst, Const. Apost., l. 2 et 1. 8; — Goncil. Laod., cap. 19-; — S. Denys-l'Aréopagite Hier, eccles.
Eglises de France, prenant le Missel romain, se conformèrent à cet usage. Le Concile d'Aix-la-Chapelle (i), en 789, renouvela le décret du pape Innocent !•% pour ne faire donner la paix qu'après la consécration. Le Concile de Francfort, en 794, ordonna expressément de ne la donner qu'en cet endroit de la messe (2) ; et le Concile de Mayence, en 813, recommanda de ne pas omettre cette cérémonie de l,a paix, non plus que celle de l'oblation , parce que la paix qu'on se donne est le signe de la concorde et de l'unanimité (3).
Nous croyons faire plaisir au, lecteur en publiant ici deux oraisons très-belles, servant de préparation au baiser de paix dans la liturgie d'Alexandrie ou des Cophtes.
Oraison au Père, pour le baiser de paix.
<c Dieu grand et éternel , qui as créé l'homme dans l'état de justice et pur du péché , qui as détruit la mort que la jalousie de Satan avait fait entrer dans le monde, par l'avènement vivifiant de ton Fils unique, Jésus-Christ notre Seigneur et notre Sauveur, et qui as comblé la terre d'une paix céleste ; toi que célèbre l'armée des anges , en disant : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux; que la paix soit sur la terre, et la bonne volonté dans les hommes ; » accomplis ton bon plaisir. Seigneur, en remplissant nos cœurs de ta paix; et purifie-nous de toute tache et de toute haine , de toute fraude , de tout mal et de tout ressentiment mortel des injures. Fais, Seigneur, que nous soyons tous dignes de nous embrasser mutuellement dans un saint baiser, et qu'ainsi nous y participions, afin que tu ne nous repousses pas, au jour du jugement, de ton don immortel et céleste , par Jésus-Christ notre Seigneur. »
Autre Oraison du baiser de paix.
« La richesse de tes dons , Seigneur, est au-dessus de toute expression du langage , et surpasse toute faculté et toute intelligence de l'ame^ parce que tu as voilé aux sages et aux prudents, et révélé à nous , petits, ce que les prophètes et les rois ont désiré de voir et n'ont pas vu. Ces présents , tu as daigné , dans ta faveur , nous en faire part , à nous pécheurs , pour que nous en soyons les ministres , et que par eux nous
(1) Capit. 58.
(S) Ut confectis sacris mysteriis in missarum solemniis, omnes generaliter paeem ad invicem praebeant (canon 50).
(8) Quia... in ipsa pace vera ananimitaa et concordia demonstratur (can. 44).
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soyons sanctifiés , lorsque tu nous as établis les dispensateurs de ton Fils, et que tu nous as légué le rit sacré de ce sacrifice non sanglant. Car notre sacrifice ne consiste plus dans le sang des victimes de l'ancienne loi, ni dans une justice toute matérielle; mais c'est TAgneau spirituel , c'est le glaive raisonnable et incorporel que nous t'offrons dans ce sacrifice. Nous en prions et supplions ta bonté, ô toi qui aimes les hommes ! purifie nos lèvres , délivi e nos âmes de toute contagion mortelle , envoie-nous la grâce de ton Saint-Esprit , et rendsnous dignes de nous saluer mutuellement dans un saint baiser , afin que nous ne tombions pas sous les coups de ta justice , mais que nous recevions ton don immortel et célesté,'par Jésus-Christ notre Seigneur» (1 ).