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DU SECRET DES PAROLES DE LA CONSÉCRATION

Voici comment Grimaud (3) rapporte ce fait très-autheptique :

« Histoire miraculeuse touchant les paroles de la consécration et l'obligation de les tenir secrètes.

« Moschus , dans son traité (4) qu'il intitule le Pré spirituel, dont la Yérité a esté authorisée par le second Concile de Nicée (en 786), qui a esté le septième gênerai, rapporte une histoire prodigieuse au sujet des paroles de la consécration, pour monstrer combien elles doivent estre tenues secrètes, et prononcées auec crainte et révérence. 11 dit donc qu'en un village nommé Thorax, de la prouince d'Apamée, quantité de jeunes enfants s'estant assemblez dans vue campagne, pour garderie bestail, ils voulurent, en se jouant, dire la messe à la manière de l'Eglise;

(1) Concil. Colon., I, part. î, cap. 14 ; Labbe, t. 14, p. 506. — Concil. Sen., ann. 1525 , in Decretis morum^ cap. 17 ; — Labb., 1. 14, p. 471 ; — Concil. Trid., sess. 22, Decretum de observandis et vitandis in celebratione missœ, ■ (2) WillelmusNeubregensis, apud Du Cange, Gloss., voce Organum.

(3) Gilbert Grimaud, La Liturgie sacrée, part. 3, chap. 7, p. 47, 48 et 49 Inclus.

(4) Pratum spiritualCf cap. 196, apud Rosweyd; Vitœ Patrum, lib. 10.

Tvn d*eiix entreprit de faire le prestre, vn autre le diacre, et vn troisième le sou-diacre. Il y avait sur le lieu yne grande pierre, laquelle ils choisirent pour autel, et mirent dessus du pain et du vin ; puis ils commencèrent Toffice, avec toutes les cérémonies qu'ils auoient yea pratiquer entendans la messe. Celui qui faisoit le prestre, estant arrivé au point de la consécration , de laquelle il sçauoit les paroles , comme les ayant oûy souuent prononcer (parce que, comme dit Fauteur (4), (festoit la coustume pour lors en l'Eglise que les enfants assistctësent à la messe proche de l'autel, et communiassent les premiers auec les clercs aux saints mystères; et parce que, comme il adjoûte ensuite, les prestres prononçoient en quelques endroits les saintes paroles si haut , que les jeunes enfants pouuoient les apprendre, par la longueur du temps); comme donc il eut prononcé à haute voix les diuines paroles sur le pain et sur le vin, voilà tout d'un coup le feu du ciel, avec vn grand éclat de foudre, qui tombe sur la pierre et consume le tout , donnant vne telle épouvante à ces panures enfants, qu'ils demeurèrent comme morts sans mouuement et presque sans apparence de vie. Le bruit de cet accident s'estant répandu, les voisins accoururent , et, ayant trouvé ces enfants en cet estât, ils ne peurent apprendre d'eux ce qui leur estoit arrivé, jusqu'au lendemain, qu'estant vn peu remis , ils racontèrent le tout comme il s'estoit passé.

a La chose estant diuulguée et venue aux oreilles du prélat, il voulut luy-mesme s'y transporter auec son clergé, et, ayant sçeu des mesmes enfants la chose au vray, il visite le lieu, et y void encore les vestiges du feu du ciel imprimez sur la pierre ; ce qu'ayant bien examiné, et voyant qu'vn prodige si extraordinaire, arrivé de la part de Dieu, tendoit à l'instruction de toute l'Eglise, il voulut en conseruer la mémoire. C'est pourquoi il ûtbastir au mesme endroit vn célèbre monastère, dans lequel il mit tous ces jeunes enfants, comme dés-ja initiez au culte de Dieu, et les fit religieux, leur donnant l'habit luy-mesme. L'auteur dit qu'il auoit apris cette histoire de celuy qui estoit en ce temps-là goutterneur de la prouince, nommé Grégoire , lequel assuroit d'auoir veu Fvn de ces mesmes garçons pour lors religieux en ce monastère. Quoy que la chose soit arriuée comme nous venons de raconter, il ne faut pourtant pas croire que celuy qui faisoit le prestre eust consacré, puisque chacun sçait qu'il n'y a que ceux qui ont le caractère de la piestrise qui ayent ce pouuoir.

(i) [Quia consuetado fait in Ecclesia, ut-paeri in missis ante sacraritmi i sisterent, primisqae cum clericis commimicarent sanctis Dtà mysteriis.]

"^UiiV

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« A celte première histoire, j'en ajoûteray vne seconde sur le mesme sujet, qui est de très-grand exemple, et laquelle sera moins suspecte aux huguenots, après que je leur auray decouuert Fauteur qui la rapporte; c'est Erasme, dans la lettre qu'il escrit à Teuesque de Liège. Il y auoit, dit-il, dans vn village nommé Vieux-Bourg, vn païsan qui faisait Toffice de secretain (sacristain) dans l'église. Cet homme estant allé vn jour chei'cher des pains à chanter, que nous nommons vulgairement des hosties, comme il en rapportoit la boëte pleine, il rencontre sur le chemin un autre homme de sa condition, et tous deux entrent de compagnie dans vn cabaret. Ce second, qui estoit vn libertin acheué, prend de cette boëte une hostie, malgré le secretain, et, la tenant entre les mains, commence à contrefaire le prestre et à prononcer les sacrées paroles de la consécration. L'hostesse et quelques -vns des assistants le voulurent reprendre et l'empêcher de passer outre , mais inutilement ; au contraire , il presse l'hostesse d'aller tirer du vin : comme elle est à la caue, elle entend vn grand bruit , et , estant de retour, elle trouue ce blasphémateur estendu roide mort sur le plancher, sans qu'aucun des assistants se fût apperçeu et pût dire de quelle sorte il auoit esté frappé. »

Le P. Le Brun a consacré une savante Dissertation à l'usage de réciter en silence une partie des prières de la messe dans toutes les églises et dans tous les siècles, etc., qu'il a insérée au tome iv de son bel ouvrage ; elle comprend près de 300 pages, et épuise tout ce qu'on peut penser et dire sur cette importante question.

ÉVENTAIL— {FLABELLUM).

En vieux français esmouchoer, instrument dont on se servait dans la liturgie pour chasser les couches du calice et des espèces sacrées.

Hildebert, évêque du Mans, écrit à saint Anselme {V. 1. 3, epist. 162) : c< Je t'ai envoyé un éventail {flabellum) qui t'est nécessaire pour chasser les mouches. »

Le moine Bernard parle ainsi de cet instrument, dans ses Coutumes manuscrites de Cluny, au chapitre 37, dont Udalric a emprunté ce qu'il dit (L 2, c. 2,% p. 142 ) : [Unus autem ministrorum , qui semper dtio debent esse , stans cum flabello prope sacerdotem , ex quo muscamm infestatio exurgere incipit , donec ûniatur, eas arcere à sacrificio et ab

altari , seu ab ipso sacerdote non negligii.] Les Grecs appellent cet i tnunent Purt^tov, et les Italiens Buffadors.

On lit, dans la Vie de saint Fulgence {BoU., januar., 1 1, p. 38) : [Palmarum foliis flabeUos sœpissime contexebat. ]

Dans la célèbre abbaye de Saint-Philibert de Tournas (en Bourgogne), et dans le monastère de Pronille , de Tordre de saint Dominique , on Toyait un éventail singulier, dont les diacres se servaient autrefois pour empêcher les petits animaux volants de tomber dans le calice. On rappelait en latin flabeUum, et deux diacres le tenaient de chaque côté de Tautel. Cet éventail avait à peu près la même figure que ceilx dont se servent encore aujourd'hui les dames , excepté qu'il avait beaucoup plus d'étendue et que le manche en était fort long. Autour de celui qui se conservait dans Tabbaye de Toumus on lisait ces vers , en groc caractères :

D'un coté :

Flaminis hoc donum, regnator summe polonun,

Oblatum puro pectore, sume libens.

Virgo parens Gbristi vote celebraris eodem;

Hic coleris pariter, tu, Filiberte, Sdcer. Sunt duo quae modicum confert aestate flabeUum :

Infestas dbigit muscas et mitigat aestum. Et sine dat taedio munus gustare ciborum. Propterea calidum qui vult transire per annum , Et tutus cupit ab atris existere muscis , Omni se studeat œstate munire flabello.

Autour de cet éventail étaient représentés les saints dont voici les noms : Sancta Lucia, sancta Agnes, sancta Cœcilia, sancta Maria sancHu; Petrus, sanctus Paulus, sanctus Andrœas.

De l'autre côté :

Hoc decus eximium pulcbro moderamine gestum

Gondecet in sacre seinper adesse loco.

Namque suc volucres infestas flamin^ pellit

Et strictim motus longius ire facit.

Hoc quoque flabeUum tranquiUas excitât auras, .£8tum dum éructât ventum excitatque serenum , Fugat et obscœnas importunasque volucres.

Au-dessus des figures on lisait : Judeœ sanctus Mauritius, sanctus Dianysius, sanctfM Philibertus, sanctus Hilarius, sanctus Martinus leMa;

Sur la première pomme du manche, au-dessus des quatre figures en relief : Sancta Maria, sancta Agnes, sanctus Philibertus, sanctug Petrus;

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Sur la seconde : Johel me sanctœ fecit in honore Mariœ. Ce Johel était le nom de celui qui avait fait cet éventail.

Voir D. Juenin, Nouvelle histoire de l'abbaye royale et collégiale de Saint-Philibert de Tournus,t. l,p. 44, 45, 46.— D.Martenne et Durand, Voyage littéraire de deux religieux bénédictins de Saint-Maur, t. i, p. 232.

QUESTION SINGUUÈRE.

Si une messe célébrée pour plusieurs peut autant valoir pour chacun d'eux comme pour un seul, par lequel elle aurait été demandée? (Extrait de la Liturgie sacrée de Gilbert Grimaud.)

Cette difficulté est célèbre et donne encore tous les jours de la peine aux plus savants théologiens. I^ raison est que nous devons considérer la valeur de la messe ou comme finie, ou comme infinie. Quelque parti qu'on prenne, il est mal aisé de satisfaire aux difficultés qui se présentent de toutes parts. Si vous dites qu'elle est finie, on vous oppose la

pratique du saint canon , qui nous oblige à prier pour tant de sortes

de personnes , bien que notre intention soit de célébrer pour celui qui nous l'a demandée ou pour un défunct. Que si donc la valeur de la messe est finie , celuy pour qui nous avons intention de la célébrer participera bien peu à la valeur du sacrifice , et n'aura gueres plus d'avantage que les autres, suivant la maxime que ToiUe qtAantité finie étant partagée en plusieurs parties, en devient toujours plus petite (1 ). D'ailleurs, les messes solennelles , comme les épiscopales et paroissiales , où il y a plus grand concours, lesquelles sont tant recommandées par les conciles et par les Pères , seront de moindre valeur, parce qu'elles seront plus dispersées; et ainsi les messes où il y a moins d'assistants seraient plus à rechercher, parce que leur valeur serait moins partagée et chacun y participerait plus, ce qui est pourtant contre le sentiment commun* Que si, d'autre part, vous dites que cette valeur est infinie, il s'ensuivra qu'une messe servira autant que plusieurs ; que les fondations perpétuelles seront inutiles ; que pour ce qui est de la satisfaction et impétration, elle pourra tirer toutes les âmes du purgatoire; qu'une seule messe pourra également servir à mille personnes, et autant qu'à un seul,

(1) Omne finitum , in plures partes divisum , semper minuitur.

parce que Finfini surpasse toujours le fini , comme Tétemité surmonte et enferme toutes les différences du temps.

. Pour résoudre la difficulté, nous supposons que le sacrifice, considéré à regard de la chose, qui est offerte et du principal s£^crifiant, qui est Jésus-Christ Dieu et homme, est véritablement infini. Ce n'est pas aussi de celui-là dont nous parlons ; nous traitons ici du sacrifice comme d'un acte de religion que ce divin Sauveur a voulu instituer et commettre à son Eglise. On demande donc si une telle action , étant appliquée , est d'une valeur infinie, ou si elle est purement finie. Les docteurs répondent qu'il y a deux sortes d'infinité : l'une , qu'ils appellent extensiva^ qui s'étend en telle sorte qu'elle ne peut produire tant d'effets, ni se répandre sur tant de personnes , qu'elle ne le puisse encore davantage ; l'autre, intensiva, qui regarde l'être de là chose en qui elle peut produire des effets dans un degré infini et d'une vertu infinie. En la première sorte, notre sacrifice est sans doute infini, de même que celui de la croix l'a été, sa valeur ne pouvant être épuisée par aucune multitude; mais, en la seconde, il est fini, parce que la grâce , la faveur et le bien que nous en pouvons tirer est toujours fini, de même que la capacité de celui qui le reçoit, la maxime du Philosophe étant très-certaine, qui dit Que tout ce qui est reçu est reçu à la mesure et proportion du sujet qui le reçoit {{), D'ailleurs, il est aussi déterminé par l'application actuelle qui s'en fait aux particuliers. La connaissance de cette application e«t si importante, que l'intelligence de cette question semble en dépendre, et c'est pour cette raison qu'il faut l'examiner singulièrement.

11 y a deux choses qui concourent pour appliquer le sacrifice : l'une est l'intention , l'autre la dévotion. L'intention regarde le célébrant, la dévotion lui est commune avec les assistants. L'intention , à dire vrai, applique le sacrifice; mais la dévotion en attire l'effet. Parlons de l'intention; après nous viendrons à la dévotion.

C'est une chose hors de doute que l'intention du prêtre qui veut célébrer pour quelqu'un est déterminée ou par celui qui a demandé le sacrifice , ou par le prêtre niême , ou par l'action du sacrifice qui doit être offert , laquelle, par conséquent, est finie et peut être divisée entre plusieurs ; d'où il s'ensuit qu'étant appliquée à plusieurs, elle diminue pour chacun à proportion, suivant la règle ci-dessus alléguée, que toute quantité finie étant divisée devient moindre. Supposons , par exemple, que Dieu , qui fait toutes choses avec nombre , poids et mesure , ait dé-

(1) Quidquid recipitur, ad modum i^ecipientis recipitur.

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terminé d'alléger pour un an les peines d'une ame détenue en purga«toire, par une messe qui sera célébrée à ce dessein : il est certain que le prêtre , appliquant son intention pour cette ame seule , obtiendra pour el]e cet allégement. Que s'il l'applique en même temps encore poiu- un autre , il n'obtiendra qu'un allégement de six mois pour cha«que ame; ainsi il prive par ce moyen celte ame du juste secours qu'il lui devait. On peut raisonner tout de même des autres à proportion. D'oïl il est évident que le prêtre ne peut satisfaire par une messe pour plusieurs qui l'auront demandée chacun en particulier, parce que, outre le péché d'avarice dont il déshonore son ministère, il diminue le culte de Dieu, à qui on offrirait deux ou trois sacrifices au lieu d'un; ainsi il pèche contre la vertu de religion. De plus , il fraude l'intention des particuliers, chacun desquels a demandé la messe pour soi; en quoi il pèche contre la justice. Outre cela, il prive quelqu'autre ecclésiastique qui aurait peut-être besoin de ce subside pour s'aider à vivre, en célébrant l'une de ces messes ; en quoi il pèche encore contre la cha-" rite. Tellement que les docteurs condamnent cette procédure de péché mortel, quand même le prêtre serait pauvre, parce que la pauvreté ne le peut dispenser de faire contre la justice , si ce n'est qu'elle fût extrême , ou que celui qui fait célébrer donnât moins qu'à l'ordinaire et que la coutume du lieu ne porte. Hors de là, ils l'obligent à restitution.

S'il est ainsi, dira quelqu'un , comment est-ce que l'Eglise oblige tous les célébrants , dans le saint canon , de faire tant de mémoires, comme nous avons dit ci-dessus ? Ne sera-ce point au préjudice du particulier qui a demandé cette messe pour soi? D'ailleurs, il semble que nous ôtons les moyens au célébrant de se souvenir en sa messe de ses parents et amis, et de prier pour soi-même, lorsqu'il ofirira ce sacrifice pour une personne seule. A cela je réponds qu'il y a grande différence entre les choses qui se font par le motif de charité et celles' qui s'exercent ordinairement par devoir de justice,. parce que, comme la justice regarde l'intérêt d'autrui, elle ne peut sortir de ses limites, étant obligée à satisfaire; mais la charité, n'étant pas si resserrée qu'elle, est comme un germe divin qui se dilate toujours autant qu'il Ifti est possible. C'est sur cette charité que s'appuie l'intention publique de l'E)glise en ses mémoires communes , et par conséquent elle ne peut craindre de porter préjudice à aucun particulier; au contraire, comme elle est une bonne mère, elle procure en ce rencontre , aussi bien que partout ailleurs, le salut de ses enfants. C'est elle qui pratique et enseigne si saintement cette belle maxime rapportée par saint Bernard : Ce qui

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est institué pour la charité ne peut pas combattre la charité (I). Nous aTons montré... que le canon de la messe avait été dressé par les apôtres, ou, de leur temps, par des hommes apostoliques. Comme donc ces mémoires y sont insérées, il faut juger que ça été par le mouYemait et les lumières du Saint-Esprit, et que, bien loin d'apporter quelque détriment aux particuliers qui demanderaient pour leur consolation que la messe fût célébrée spécialement à leur intention, au contraire elles sont instituées pour leur bien. Pour preuve de cela, nous recommandons à Dieu son Eglise , nous prions pour le saint-père et pour le roi ; et ne sont-ce pas eux sous Tombre desquels nous vivons tous en tranquillité ? N'est-ce pas de leur conservation que la nôtre dépend , puisqu'ils gouvernent le spirituel et le temporel de ce monde? D'ailleurs , la charité ainsi dilatée est un moyen très-efQcace auprès de Dieu pour obtenir de sa bonté l'effet de nos désirs. C'est Dieu qui a taxé la valeur du sacrifice , lorsqu'il serait appliqué avec telle intention et dévotion ; qu'il accepte aussi à tel degré de grâce qu'il lui plaît, et qui est connu de lîii seul; lequel, ayant inspiré l'Eglise à faire ces mémoires , les considère, les agrée et les récompense sans que l'un fasse préjudice à l'autre.

Je dirai bien plus, et j'ajouterai une chose qui nous devrait embraser d'un zèle extrême pour ce saint sacrifice, savoir : qu'il ne se célèbre jamais soit pour les vivants , soit pour les morts , soit solennellement, soit privément , que tout le corps de l'Eglise et tous les particuliers n'y participent , bien que peut-être le célébrant n'y pense pas. Telle est la magnificence de Dieu envers son Eglise ; tel est l'agrément qu'il a pour cet admirable sacrifice , parce que sa valeur extensive étant infinie, comme nous l'avons dit, il tire de cette infinité les grâces qu'il a destinées et au degré qu'il les a déterminées, en faveur de celui qui le célèbre pour sa dévotion ou qui le fait célébrer; et ensuite il élargit de cette même valeur, comme d'un trésor inépuisable , des faveurs singulières sur toute son Eglise et sur chaque particulier, à proportion qu'il est disposé ou qu'il en a besoin. Et cette merveille continuera autant que le monde , de même que le sacrifice de la croix.

C'est la même charité sur laquelle l'Eglise fonde son intention en toutes les mémoires ordinaires. A quoi le célébrant se doit conformer comme officier public, député de la même Eglise, et dispensateur de ses mystères. Ce même motif lé met en liberté de faire mémoire en toutes

(1) Quod est institutum propter caritatem non potest contra carOatem jnh gnare*

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ses messes de ses parents, amis et bienfaiteurs, et prier pour eux. Mais il n'en est pas de même quand il est obligé, par titre de justice, de célébrer pour quelque particulier, car alors il ne peut célébrer par même titre pour lui et pour un autre. Prenons l'exemple suivant pour tout ce discours : Celui qui doit deux cents écus à deux personnes n'a pas satisfait s'il n'en paie que cent pour toutes les deux , parce qu'il n'y aura que cinquante écus pour chacune. Mais s'il paie à chacune cent écus, et si, outre cela, il en donne mille à plusieurs autres de pure libéralité, il est quitte envers les deux auxquels il devait, et la largesse des mille écus qu'il fait d'ailleurs n'apporte aucun préjudice à ces deux créanciers. Il en est de même de ces mémoires , si on y prend garde. C'est pourquoi il faut que celui qui célèbre pour quelqu'un ait toujours deux intentions: la première, celle de l'Eglise, qui lui est prescrite, et laquelle est fondée en charité, comme nous l'avons dit; la seconde, pour celui qui l'a employé, qui est fondée en justice ; outre lesquelles il peut ajouter, par un motif de charité et de libéralité, pour ses parents, etc., sans apporter aucun détriment à celui pour lequel il s'était obligé de célébrer. Voilà pour l'application de la part du célébrant, qui est l'intention. Venons à l'autre moyen par lequel le fruit de la messe nous est appliqué, qui est la dévotion. Cette voie est bien diverse de la précédente. Celle-là est extérieure et ne dépend pas de celui qui assiste au sacrifice ou qui le demande, mais du seul célébrant; au lieu que celle-ci est intérieure et prend sa vertu de nous-mêmes, si nous sommes prévenus et aidés de la grâce, et ne peut recevoir empêchement que de notre défaut. Nous avons dit ci-dessus que c'est la dévotion qui attire sur nous la valeur du sacrifice, ce qui nous doit causer une extrême consolation, parce que, comme cette valeur est infinie, et qu'elle suffît pour répondre à une infinité de dévotions, et même les surpasse toutes, aussi elle ne se peut épuiser par aucune multitude d'applications que le prêtre fasse. D'où il s'ensuit, comme Caïetan (1) infère doctement, que quand une messe demandée par un particulier serait célébrée pour plusieurs, par l'intention déréglée du célébrant , celui qui l'avait demandée ne perd rien de la valeur du sacrifice, pourvu qu'il ait la dévotion qu'il doit avoir, parce que cette valeur ne dépend pas de l'intention du prêtre, mais seulement de la dévotion de celui pour lequel le sacrifice est offert ou qui y assiste; de sorte que chacun des assistants peut obtenir le même efilet, à mesure de sa dévotion, non pas pourtant comme celui qui fait célébrer, lequel y doit avoir plus de part.

(1) Tome «, Opusc. Tract.

Quelqu'un trouvera de la contradiction sur ce que nous avons dit ci-dessus en parlant de Tintention du célébrant : que si Dieu , par exemple, avait déterminé que par une messe les peines du purgatoire fussent relâchées à une ame pour un an , et que si le prêtre appliquait la même messe à deux , il n'obtiendrait d'allégement à chacune de ces deux âmes que pour six mois, parce que, divisant son application , il diviserait aussi le sacrifice, en quoi ces âmes souffriraient un grand préjudice. Et toutefois nous disons ici que quand le prêtre , qui est obligé pour un seul , appliquerait sa messe à plusieurs qui auraient demandé la même messe, ils n'y perdraient rien pour cela. Âceci je réponds que si ce que nous disons est bien considéré, il ne sj'y trouvera point de contrariété. Lorsque nous avons produit l'exemple qu'on nous oppose , ce n'a pas été pour montrer que le sacrifice ou sa valeur se pût diviser, mais seulement pour faire voir que le prêtre ne peut, par une seule messe, satisfaire à plusieiu-s, chacun desquels l'aurait demandée; conmie celui qui devrait cent écus à un et plusieurs somn^es à d'autres n'aurait pas satisfait en donnant les cent écus à tous les créanciers. Et quand nous avons dit que rien ne.dépérit à celui qui a demandé la messe, nous entendons que rien ne lui peut dépérir pour ce qui dépend de lui, parce qu'il reçoit toujours la grâce qui répond à la pieuse intention qu'il avait de faire célébrer pour soi en particulier ; il reçoit aussi la grâce et l'effet du sacrifice par le moyen de sa dévotion , comme nous avons dit. Il est vrai que, par l'injustice du célébrant, il perd le fruit de l'application qui lui en devrait être faite; il perd aussi, en ce que Dieu en est moins glorifié, vu que Dieu tire plus de gloire de plusieurs sacrifices que d'un seul , et que sa gloire accroît par l'accroissement du bonheur des créatures, particulièrement de celles qui ont plus contribué à cette gloire. Ainsi , dans le Cantique des Anges nous rendons grâces à Dieu de sa plus grande gloire (1) pour les biens et avantages qui nous en arrivent. Mais pour le surplus, la valeur du sacrifice lui revient entière, sans aucune diminution , nonobstant la pluralité des applications. Ainsi nous n'avons qu'à demander à Dieu cette vraie dévotion et le zèle ardent envers cet adorable sacrifice, pour attirer à nous ses divines grâces, sans appréhender qu'aucune sinistre intention, d'ailleurs, ou aucune multitude nous y apporte empêchement.

De ce principe ainsi établi, nous voyons aussi , comme aux messes solennelles , la vertu du sacrifice communiquée avec une largesse toute divine , à cause de quoi elles sont tant recommandées. Cest qu'outre

' (i) GraHas agimus tibi propter magnam gloriam tUam,

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la quantité des prières qui procèdent de la multitude des assistants; outre le lien de charité qui les unit encore plus étroitement et qui est si agréable à Dieu; outre l'exemple des uns pour exciter les autres, la valeur du sacrifice est la même pour chacun de cette multitude, quand ils seraient cent mille , tout de même que s'il n'y en avait qu'un seul, supposé toujours que chacun y assiste avec la dévotion requise et en bon état. Prenons la similitude de la divine eucharistie en qualité de sacrement. Qu'un célébrant ait devant lui mille hosties ou pains à consacrer, et qu'il ait l'intention; proférant une seule fois les paroles divines, ces pains seront tous consacrés. Voilà mille personnes disposées qui reçoivent ces mille hosties consacrées; ce sont mille communions; et, toutefois, il n'y a eu qu'une seule consécration. De ces mille , autant en a reçu l'un que l'autre , et quand il n'y en eût eu qu'un seul, il n'eût pas plus reçu que les mille, suivant le mot de la prose :

Un le reçoit, et mille aussi.

Avec un égal avantage;

Non plus celui-là que ceux-ci,

Sans qu'il se consomme ou partage (1).

Ce qui provient de la vertu extensive de cet adorable sacrement, qui va jusqu'à l'infini et se communique par indivis, sans se diminuer; laquelle vertu chacun des communiants attire à soi par le moyen de sa dévotion. Je dis de même du sacrifice; il n'est qu'un, offert, si vous voulez, par un évêque ou par un curé, lequel, suivant sa charge, le présente à Dieu pour tout son peuple. Je dis que chacun des assistants attire à soi, suivant sa dévotion, l'effet du sacrifice, de même que s'il était seul; et quand il serait seul il n'en tirerait pas davantage, sa disposition étant la même, comme nous venons de dire du sacrement. Et pour ce qui est de l'intention du prêtre dans les messes solennelles , on ne peut dire qu'elle soit divisée, parce qu'elle est toute dans les termes de la justice et de lachaiité, puisqu'il a la même obligation d'offrir pour tout sou peuple que celui qui est obligé par quelque particulier de céléber pour ce seul particulier, dans l'ordre de la justice.

On infère encore de la vertu de cette dévotion qu'une messe est de plus grande efficace pour celui qui l'a demandée que si le prêtre la célèbre pour la même personne sans en être requis ; et de même, si

(1) Sumit unus, sumunt mille, Tantum isti quantum îste; Nec iumptus consumitur.

elle est demandée de plusieurs. La raison est que la grâce croit par la dévotion de ceux qui la demandent.

De tout ce discours il me semble que la question que nous avons agitée est assez décidée. Ainsi, Ton voit en quel sens la valeur du sacrifice est infinie, et en quel sens elle est finie. On voit que le nombre des assistants ne diminue en rien Tefiet du sacrifice, mais qu'au contraire il Taugmente. On voit ce que peut Tintention du célébrant. On voit qu'un prêtre ne peut pas satisfaire, par une messe, à plusieurs, si chacun Ta demandée pour soi ; et qu'une telle messe, célébrée pour un seul, lui est plus fructueuse, à cause de l'intention et de la dévotion du célébrant, que si elle était célébrée pour plusieurs qui l'auraient aussi demandée. On voit, enfin, comment la multitude des mémoires ordonnées dans le saint Canon n'apporte aucun détriment à celui qui a demandé la messe pour soi en particulier.

11 reste une difficulté assez importante, sur ce que nous avons dit que la dévotion était si nécessaire pour attirer à nous la valeur du sacrifice. C'est touchant les âmes des trépassés, qui sont hors d'état d'avoir cette dévotion et de se pouvoir autrement aider, en quoi elles sont dignes de compassion. On demande si elles seront privées de ce grand secours, et si elles ne pourront pas avoir part à la valeur infinie de ce sacrifice, à cause qu'elles ne peuvent pas se l'appliquer làute de cette dévotion actuelle? Je réponds que Dieu est trop bon pour n'avoir pas suggéré quelque' remède à ce défaut. Je dis donc que la dévotion actuelle de ceux qui assistent aux messes qui se célèbrent pour ces âmes, et de ceux qui sont conviés à leurs obsèques et s'y trouvent, particulièrement les proches, les héritiers et légataires; leur dévotion, dis-je, est reçue de Dieu en cette nécessité. D^ou il faut conclure que les personnes qui se trouvent chargées de ce devoir doivent consulter leur conscience et considérer ce qu'elles répondront lorsque ces araes les accuseront devant Dieu d'avoir manqué à ce juste devoir. 11 est vrai que Dieu récompense quelquefois la grande dévotion que ces âmes ont eue envers ce sacrifice , ou à le célébrer, ou à le faire célébrer durant le temps de leur vie, Dieu ne laissant jamais aucune bonne œuvre sans salaire : Vos cheveux, dit- il, sont tous comptés {{), Pourquoi seraient-ils comptés , si ce n'est pour récompenser l'emploi que nous en aurons fait à son honneur? Les cheveux signifient les moindres pensées. N'en doutons point, la moindre élévation de cœur à Dieu recevra son salaire. Oh ! que c'est un grand avantage, pour cette vie et pour l'autre, d'avoir toujours bien fait, de s'être plu aux exercices de piété,

(1) Omnes capilli capitis vestri numerati sunt (S. Mathieu, cbap. 10, et S. Luc, ehap. 12).

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entre autres à la sainte messe! Certes! le célébrant peut beaucoup, en cette rencontre, lorsqu'il joint son intention avec sa dévotion , les employant pour ces pauvres âmes; sans doute, il peut beaucoup , et , par conséquent, il doit beaucoup. Aussi, il en arrive de merveilleux effets. Le vénérable Bède, en son Histoire des Anglais (i), en raconte un exemple très-mémorable. 11 dit qu'en une bataille sanglante, donnée en Angleterre pour la couronne, il y eut un jeune gentilhomme qui fut pris et mené captif par le victorieux; et, comme son port et sa physionomie le faisaient juger de grande extraction, ce que toutefois on ne pouvait vérifier, ni par sa bouche, ni par autre voie, ils l'enfermèrent étroitement dans une prison, les fers aux pieds et aux mains. Cependant ses proches, n'en pouvant apprendre aucune nouvelle, jugeaient qu'il avait été tué dans ce grand carnage, et ils le firent chercher soigneusement parmi les morts. On trouva effectivement un corps, entre les autres, que l'on crut être celui que l'on cherchait; et, dans cette créance, on lui rendit tous les honneurs accoutumés aux funérailles des chrétiens, particulièrement un frère qu'il avait, très-dévot religieux, et abbé d'un fameux monastère en ces lieux^là ; lequel de sa part célébrait tous les jours la messe pour ce frère qu'il croyait mort. Ecoutez et admirez l'effet de ce divin sacrifice. Au même temps et* à la même heure que cette messe se célébrait, les chaînes du prisonnier se brisaient et tombaient en terre, lui laissant les mains et les pieds libres; ce qui le remplissait d'étonnement, n'en pouvant imaginer la cause. Ceux qui lui portaient à manger ou qui l'allaient voir s'en étant aperçus, crurent au commencement que cela venait de l'adresse du captif, et lui remettaient les chaînes, qu'ils renforçaient de nouveau ; mais, comme le même arrivait tous les jours, ils attribuèrent cela à quelque enchantement. C'est pourquoi, craignant qu'un jour, se trolivant ainsi libre, il ne leur échappât, ils le vendirent à un marchand frison qui se trouva sur ces lieux, lequel le fit semblablement enchaîner pour le mieux garder, comme les précédents. Mais il expérimenta le même , trouvant tous les malins son prisonnier libre, quelque soin qu'il y apportât : ce qui le contraignit enfin de traiter avec lui pour sa liberté moyennant quelque somme, laquelle payée et le gentilhomme mis en liberté, il s'achemine vers son frère. Le bon abbé, surpris à cette première vue , crut que c'était un songe ou quelque fantôme qui lui apparaissait; mais enfin, étant revenu à soi et connaissant au vrai que c'était son frère , les voilà aux mutuels embrassements , se baignant l'un l'autre de leurs larmes. Us

(1) Hist. AngL, lib. 4, cap. M.

se racontèrent ensuite ce qu'ils avaient soufTert ; l'un combien de larmes 11 avait versé dans l'opinion où il avait été de sa mort, et combien depuis ce temps-là il avait offert de sacrifices pour le salut de son ame, lé croyant décédé. Le gentilhomme faisait le récit de ses peines depuis le malheur de ce funeste combat , de quelle façon il se vit enchaîner les pieds et les mains comme un esclave, n'oubliant pas d'ajouter qu'il lui arrivait tous les matins une chose merveilleuse , de laquelle il n'avait pu savoir ni conjecturer la cause, qui est qu'à certaine heure du jour il sentait ses chaînes se rompre d'elles-mêmes , si bien qu'il demeurait libre jusqu'à ce qu'on les lui eût remises de nouveau. Sur ce récit , l'abbé , homme très-sage et très-avisé , comparant l'heure que ce miracle arrivait avec l'heure à laquelle il célébrait la messe à son intention, jugea qu'assurément ce ne pouvait être autre chose qu'un effet du sacrifice, et que Dieu, rompant miraculeusement ses chaînes, avait voulu montrer ce qu'il fait et accorde en faveur du sacrifice pour alléger et mettre en liberté les âmes détenues dans les cachots du purgatoire, lorsqu'il est célébré avec la pureté de conscience* qu'il faut et avec une sincère intention et ardente dévotion. Voilà ce que Bède rapporte. Et afin qu'on ne croie pas que ce miracle soit le seul en cette matière , saint Grégoire, en ses Dialogues (1), récite une autre histoire toute semblable à cette première que nous venons de raconter, de laquelle, comme aussi de plusieurs autres qui n'ont pas été recueillies ou qui ne sont pas venues à notre connaissance, nous pouvons tirer deux ou trois conclusions importantes. La première, touchant la vertu et l'efficace de la sainte messe. La seconde, qu'il plaît à Dieu de l'accepter, non suivant notre intention ou application particulière, en laquelle nous nous pouvons tromper bien souvent, mais selon la nécessité de celui pour lequel elle est célébrée; comme en l'histoire précédente, où le sacrifice est appliqué pour un mort qui toutefois est plein de vie , et pour lequel il opère cette merveille^ La troisième , que l'intention et dévotion du célébrant peuvent suppléer très-abondamment à l'impuissance de celui pour lequel il est offert , qui ne peut pas se l'appliquer par sa dévotion particulière.

Ce que nous disons pour les trépassés se doit entendre à peu près aussi pour les absents pour lesquels on fait célébrer, lesquels, ne sachant rien de l'oblation du sacrifice ou du temps , ne peuvent en attirer l'effet par leur actuelle dévotion.

(1) Dialog., lib. 4, cap. 57.

ou MANUEL DES DIVINS OFFICES. 513

OBSERVATIONS SUR LA. PRIÈRE QUAM OBLATIONEM, ET SUR LES PAROLES DE LA CONSÉCRATION.

11 paraît nécessaire d'exposer ici ce que les Pères de l'Eglise et les professions de foi nous apprennent touchant les paroles de la consécration, afin d'en mieux comprendre la force et la vertu.

L'auteur du Traité des Sacrements (qu'on a cru depuis mille ans être saint Ambroise) regarde toutes les paroles de cette prière , Quam oblationem, comme des paroles célestes , qui servent à la consécration du corps de Jésus-Christ, ce Voulez-vous voir, dit-il, que la consécration se fait par des paroles célestes? Voici quelles sont ces paroles. Le prêtre dit : Accorde- nous que cette oblation soit admise, stable, raisonnable, etc. » Cet auteur ajoute que le changement du pain et du vin au corps et au sang est opéré au moment qu'on prononce les paroles de Jésus-Christ. c< Avant la consécration , poursuit-il , c'est du pain ; mais dès que les paroles de Jésus-Christ surviennent, c'est le corps de Jésus- Christ ))(!).

Saint Ambroise s'énonce presque en mêmes termes sur le changement, dans le Traité des Initiés , qui est incontestablement de lui. 11 ajoute beaucoup d'exemples pour faire mieux comprendre la merveille du changement, -et il fait remarquer « que la bénédiction a plus de force que la nature, puisque la bénédiction change même la nature » (2). On voit, pai' les remarques de ces traités, que le changement vient essentiellement des paroles de Jésus-Christ , et qu'elles doivent néanmoins être accompagnées de celles de l'Eglise, qui attirent et qui expriment la bénédiction en demandant le changement.

Quoique la seule bénédiction ou la seule prière de Jésus-Christ, mentale ou vocale, ait sans doute pu produire le changement du pain en son corps, comme sa seule volonté changea l'eau en vin aux noces deCana, ou comme sa bénédiction multiplia des pains, les Pères nous disent, sans aucune ambiguïté, que Jésus-Christ consacra son corps par ces paroles : Ceci est mon corps, a Le Christ prenant du pain , dit Tertullien, et le distribuant à ses disciples, il en fit son corps, en disant :

(1) S. Ambroise, De Sacram., lib. 4, cap. 4, t. 2.

(2) S. Ambroise, De iis qui initiantury seu De Myster.^ cap. 9.

Ceci est mon corps » (i). Saint Ambroise, saint Augustin ont parlé de même, et c'est ainsi que TEglise veut que nous parlions.

11 en faut dire autant de la consécration qui se fait tous les jours sur nos autels, avec cette réflexion que TEglise doit faire ce que Jésus- Christ a fait. C'est un ordre : Hoc facile, a Faites ceci en mémoire de moi. » Or, Jésus-Christ a prié, béni et prononcé ces mêmes paroles. Ces prières que le prêtre doit faire sont venues de la plus haute tradition à toutes les grandes églises. Saint Basile , voulant montrer qu'il y a des dogmes non écrits : a Qui est-ce , dit-il , qui nous a laissé par écrit les paroles qui servent à la consécration de Feucharistie? — Car, poursuitil, nous ne nous contentons pas des paroles qui sont rapportées par TApôtre et par FEvangile ; mais nous y en ajoutons d'autres avant et après , comme ayant beaucoup de force pour les mystères , lesquelles nous n'avons apprises que de cette doctrine non écrite » (2).

Saint Justin dit que « nous savons que ces aliments (destinés à être notre nourriture ordinaire) sont changés par les prières au corps et au sang de Jésus-Christ » (3), parce qu'en effet ces prières renferment les paroles de Jésus-Christ et tout ce qui doit les accompagner.

Origène joint aussi à la parole de Dieu la prière qu'il appelle la consécration (4). C'est le nom que lui donne saint Augustin, lorsqu'il dit que l'eucharistie est faite par une certaine consécration (5). Et il dit encore plus distinctement qu'elle est faite par la prière mystique (6). Le septième Concile général parle le même langage.

(( Est-ce que les prières de l'Eglise ont la même vertu que les paroles de Jésus-Christ ? Ce n'est point ce que les Pères et les Conciles veulent nous faire entendre , puisqu'ils nous disent ouvertement en beaucoup d'endroits que les paroles de Jésus-Christ renferment essentiellement la vertu qui change les dons en son corps et eh son sang, comme le Concile de Florence l'a déclaré après eux, et comme les Grecs l'ont reconnu, suivant le rapport même de ceux qui sont demeurés dans le schisme (7). Mais tous les anciens auteurs joignaient toujours avec soin aux paroles

(1) Acceptum panem et distributum discipulis, corpus illum suum fecit, hoc est Corpus meum dicendo (Tertullien, adversus Marcionem, lib. 4, cap. 40).

(2) Basile, lib. De Spiritu sancto , cap. 27.

(3) Apol, % ad Anton.

(4) Edimus de pane verbo Dei , et per consecrationem sanctificato (homil. 15 in Math.).

(5) Noster autem panis et calix certa consecratione mysticus fit nobis

(lib. 20, contra Faust., cap. 13).

(6) Prece mystica consecratum (lib. 8 De Trinitate, cap. 4, n© 10).

(7) Syropul., Hist. Concil. Florent.^ cap, 8, sessio 10.

de Jésus-Christ les prières de l'Eglise , comme ayant beaucoup de force dans la consécration, suivant l'expression de saint Basile. Pourquoi cela? Parce que dans les sacrements l'intention de l'Eglise doit être exprimée. Or, les prières qui accompagnent les paroles de Jésus-Christ marquent l'intention, les désirs et les vues qu'a l'Eglise en faisant prononcer ces paroles, qui sans cela pourraient être regardées comme une lecture historique. C'est l'Eglise qui, par l'autorité de Jésus-Christ, consacre des prêtres, à qui elle marque ce qu'ils doivent faire dans la plus grande action du sacrifice. Le prêtre est le ministre de Jésus-Christ et de l'Eglise. Il doit parler en la personne de Jésus-Christ et comme député de l'Eglise. Il commence, au nom de l'Eglise, à invoquer la toute-puissance sur le pain et le vin, afin qu'ils soient changés au corps et au sang de Jésus-Christ, et d'abord après, comme ministre de Jésus-Christ, il ne parle plus en son propre nom, disent les Pères. Il prononce les paroles de Jésus-Christ , et c'est par conséquent la parole de Jésus-Christ qui consacre id parole de celui par qui toutes choses ont été faites » (1). Ainsi , c'est Jésus-Christ qui consacre , comme le disent aussi plusieurs fols saint Chrysostôme et les autres Pères ; mais il le fait par la bouche des prêtres (2) et à leurs prières (3) , dit saint Jérôme. 11 le fait par les prêtres, qui prient et qui bénissent avec des signes de croix , disent les auteurs ecclésiastiques (4) et les conciles (5). Admirons donc toutes ces paroles sacrées que les prêtres prononcent , et disons avec saint Jean Chrysostôme : « Quand vous voyez le prêtre appliqué au saint sacrifice, faisant les prières, environné du saint peuple qui a été lavé du précieux sang, et le divin Sauveur qui s'immole sur l'autel, pensez- vous être encore sur la terre , et ne vous croyez-vous pas plutôt élevé jusqu'au ciel? 0 miracle! ô bonté! Celui qui est assis à la droite du Père se trouve dans un instant entre nos miaiins et va se donner à ceux qui veulent le recevoir » (6).

Au reste, on a souvent recommandé aux prêtres de prononcer les paroles de la consécration de suite, d'un ton simple et uni, sans faire des

(1) Le Père Lebrun, loc. cit. sup., 1. 1, p. 457.

(2) Absit ut de bis quidquam sinistrum loquar, qui apostolico gradui succedentes, Christi corpus sacre ore confiçiunt (S. Jérôme, ep. ad Heliod, ).

(3) Ad quorum preces Christi corpus sanguisque conficitur (S. Jérôme, ep. ad Evagr.).

(4) Presbyteri cum pontifice verbis et manibus confiçiunt (Amalaiire, lib. 1, cap. 12).

(5) Per orationem et crucis signum conficere corporis Christi et sancfuinis sacramentum {Synod, Carisiac, anno 858, apud Hincmar.)*

(6) De SacerdoiiOj lib. 3.

aspirations et des élans qui ne conviennent pas. On ne peut donner sur ce point des avis plus sages aux prêtres que ceux qui sont marqués dans le Missel de Grenoble de 1522, dont voici les termes : Neque sunt {verba sacramentalia) prœcipiti ore, aut confuse pronuncianda, sed cum summa attentione, rêver entia et veneratione, intègre, distincteque proferenda, quoniam illa sacerdos quasi ore Christi eloquitur, et illa loquens Christi fungitur offido, debentque proferri tractim, uno Spiritu, ne se immisceat alia cogitatio; nec dividenda est forma illa, cujus tota virtus dependet ab uitimo verbo, quod in Christi persona dicitur.

DE l'iNTINCTION.

Les prêtres arméniens donnent Teucharistie trempée dans le sang, et ils sont les seuls qui la trempent tout entière dans le calice et qui en prennent de petites parcelles avec les doigts pour les mettre dans la bouche des fidèles. Toutes les églises du monde chrétien qui ont conservé leurs liturgies, trempent du moins une partie de Thostie dans le ' calice , ce qui vient par conséquent de la plus haute antiquité. Toutes ces églises conviennent aussi qu'il n'était pas absolument nécessaire de communier sous les deux espèces séparément, ou de donner du moins l'hostie trempée dans le sang. Les deux espèces séparément ont toujours été regardées comme nécessaires pour l'intégrité du sacrifice, mais non pas pour l'intégrité du sacrement ; aussi n'a-t-on jamais défendu aux malades , à ceux qui étaient éloignés des églises , aux solitaires, aux voyageurs, de communier sous la seule espèce du pain, non plus que de donner la communion, aux enfants nouvellement baptisés, sous la seule espèce du vin. Il est aisé de le montrer par un grand nombre d'exemples , parce qu'on a toujours été persuadé que le corps de Jésus-Christ n'était point sans le sang, ni le sang sans le corps. Cependant , comme l'union des deux espèces marque plus sensiblement l'union du corps et du sang, lorsqu'on n'a pas jugé à propos de donner le calice aux fidèles on a cru, en plusieurs endroits, devoir leur donner l'hostie trempée dans l'espèce du sang. Les Grecs se servent, depuis le commencement du IX« siècle , d'une petite cuiller pour prendre dans le calice quelques parcelles de l'hostie trempée, ce qui est aussi en usage parmi les Cophtes, les Ethiopiens, les Syriens, les jacobites et même les nestoriens.

ou MANUEL DBS DIVINS OFFICES. 517

L'usage de communier les laïques et même les clercs inférieurs en leur donnant Teucharistie trempée dans le sang, a été aussi quelque temps en usage dans l'Eglise latine. Le troisième Concile de Brague, tenu vers la fin du Vll« siècle, nous apprend que quelques-uns, au lieu de donner aux fidèles le sang séparément , leur donnaient l'eucharistie trempée , et qu'ils croyaient en cela imiter Jésus-Christ , qui donna à Judas un morceau trempé; mais le concile condamna cette pratique, et déclara que la raison qui l'avait fait introduire ne valait rien , parce que le morceau de pain que Jésus-Christ donna à Judas n'était pas l'eucharistie, et que les évangélistes nous apprennent que Jésus-Christ donna aux disciples son corps et son sang sous les deux espèces séparément (1).

Mais, en abandonnant la raison tirée de l'exemple de Judas, qui certainement n'était pas bonne , on ne laissa pas dans la suite de donner la communion au peuple avec une parcelle de l'hostie trempée , pour éviter les inconvénients de l'eff^usion du sang. Ce que nous lisons dans la messe du Sacramentaire de Ratoldus, abbé de Corbie, écrit vers le milieu du X« siècle, suffirait pour en être persuadé, puisqu'on y distingue la communion sèche d'avec la communion mixte (2). On peut le voir aussi dans la messe d'IUyricus, dans laquelle , après avoir marqué la formule de la communion donnée séparément et aux prêtres et aux diacres, on dit, en communiant : Corpus et sanguis Domini nostri Jesu Christi prosit tibi , etc. On approuvait fort l'intinction pour la communion des malades, et un Concile de Tours, rapporté par Reginon et par Burchard , ordonne qu'on conservera l'hostie trempée pour le viatique qui doit être porté aux malades (3).

A l'yard des fidèles qui communiaient dans l'Eglise , les sentiments étaient partagés, les uns blâmant la pratique de l'intinction, parce

(1) Audivimus quosdam intinctam eucharistiam populis pro complemento communionis porrigere... Illud vero quod pro complemento communionis intinctam tradunt eucharistiam populis , nec hoc prolatum testimonium ex Evangelio recipit, ubi apostolis corpus suum et sanguinem commendavit; nam quod Dominus intinctam buccellam Judse dédit, id fecit ut proditorem ostenderet, etc. [Concil. Bracar.^ 3, canon 1).

(2) Et episcopus communicet presbytères et diaconos cum osculo pacis, sicco tamen sacrificio, et subdiaconos mixte sacrificib. Et diaceni et presbyteri summatim gustent cum calice , tenente subdiacone , de ipso sanguine {Appendice au Sacramentaire de S, Grégoire, publié par D. Hugues Ménard, p. 265).

(8) Ut emnis presbyter habeat pixidem aut vas tante sacramento dignum, ubi corpus dominicum diligenter recondatur ad viaticum recedentibus ab hoc secule. Qu8B tamen eblatio intincta esse débet in sanguine Christi , ut veraciter presbyter possit dicere infirme : Corpus et sanguis Domini proflciattibi, etc.

qu^elle ne se trouve point dans TEvangile , etc. ; les autres la ax>yant utile pour éviter Tinconvénient de Teffusion du sang. Ceux-ci croyaient quMl suffisait que le prêtre observât exactement ce qui est marqué dans TEvangile, en prenant toujours séparément le corps et le sang. Cest ce qu'ont marqué Yves de Chartres^ et Jean , évêque dWvranches , qui écrivait son Traité des Offices vers Tan 1070, où il parle ainsi de la communion du prêtre et du peuple : Non auiem intincto pane, sedjuœia definitionem Concilii Bracarensis seorsum corpore, seorsum sanguine sacerdos œmmunicet, extepto poptdo, quem intincto pane, non avtoritate, sed summa necessitate timoris sanguini^ Christi effusionis permittitur œmmunicare (1).

On était obligé de reconnaître que cela se faisait sans autorité, et c'est ce défaut d'autorité qui porta le pape Urbain 11, dans le Concile de Clermont, tenu en 1095, d'ordonner la communion sous les deux espèces séparément, exceptant pourtant les cas de nécessité ou d'un danger évident d'efTusion (2). Ce fut aussi ce que le pape Pascal II, successeur d'Urbain 11 , recommanda dans une de ses lettres (3) , mais toujours avec exception en faveur de ceux qui ne pouvaient recevoir séparément les deux espèces (4).

La pratique ne fut pas tellement fixée, qu'elle ne donnât encore lieu à des variétés et à des partages de sentiments qu'il ne sera pas inutile de rapporter ici.

Amoul, moine de Saint-Lucien de Beauvais, disciple de Lanfranc et de saint Anselme, et mort évêque de Rochester en 1124, traita la question, qui lui avait été proposée : a Pourquoi on donnait l'eucharistie autrement que Jésus-Christ ne l'avait donnée : Ut tribuatur hostia sanguine intincta n (5}. 11 répond que Jésus-Christ nous a enseigné ^ qu'il (cillait faire, sans en déterminer toujours la manière ; dixit : Hoc facite, et non dixit : Hoc modo facite. Il dit : Baptisez; mais il n'a pas dit : Plongez une fois ou trois fois dans l'eau; ce qui nous montre qu'il faut faire ce qu'il a commandé , mais qu'entre plusieurs manières de le faire il

(2) Ne quis c(Anmunicet de dltari, nisi corpus separatim et sanguinem sumat, nisi per necessitatem et per cautelam (cap. 27 ConciL Clurom.).

(3) Epit. m , ad Ponc, Cluniac,

(4) Igitur in sumendo corpore et saoguine dominica traditio servetnr, etc. Novimus enim per se panem , per se vinum ab ipso Domino traditum. Quem morem sic 8emi>er in sancta Ecclesia conservandum docemus atque prœcipimus, prœter in parvulis ac omnino infirmis, qui panem absorbera non pofsunt.

(5) Spicil,, t. 2, p. 482.

ou MANUEL DES DIVINS OFFICES. 519

esl permis de suivre celle à laquelle la nécessité ou rhonnêteté nous porte (1). a Pourquoi trouver étrange, dit-il, qu'on mêle le corps avec le sang pour la communion des laïques , puisque tous les jours , en célébrant la messe , on partage l'hostie et on en met une partie dans le calice ? On évite par là de répandre le précieux sang en le donnant à boire aux jeunes gens , aux femmes , et aux hommes qui ont une grande barbe. »

Guillaume de Ghampeaux, évêque de Ghâlons, qui était lié d'une étroite amitié avec saint Bernard, et qui mourut en 1121, n'approuvait pas qu'on condamnât aucun des usages de donner l'eucharistie soit sous les deux espèces , ou sous une seule , ou sous l'espèce du pain trempé dans le sang. Il croit qu'on blâmait celui-ci par une raison frivole, comme si c'était pour représenter le morceau trempé que Jésus- Ghrist donna à Judas (2). 11 convenait que les deux espèces exprimaient mieux la mort de Jésus-Ghrist et l'effusion de son sang. « Mais ce qu'on doit bien savoir, dit-il, est que celui qui ne reçoit qu'une espèce y reçoit Jésus-Ghrist tout entier, et que de là vient qu'on ne donne que le calice aux enfants nouvellement baptisés, parce qu'ils ne peuvent encore user de pain , et qu'ils reçoivent Jésus-Ghrist tout entier dans le calice... Qu'au reste , c'est une hérésie de dire qu'il est nécessaire de recevoir les deux espèces , parce que Jésus-Ghrist , après sa résurrection, est indivisible et impassible ; qu'ainsi on ne peut recevoir ni son sang sans la chair, ni la chair sans le sang , ni l'un et l'autre sans l'ame, ni toute la nature humaine sans le Verbe , dont la personne lui est unie. »

Toutes ces solides réflexions ont fait conclure que, pour éviter tous les inconvénients , il valait mieux ne donner la communion aux laïques que sous l'espèce du pain. Le Goncile de Londres, en 1171 , défendit même de donner l'eucharistie trempée (3).

G'est toujours le grand respect pour le sacren^ent de l'autel qui a feit prendre diverses manières de donner l'eucharistie, pour éviter le danger de répandre quelques gouttes du précieux sang, parce qu'on a toujours dû dire ce que disaient les chrétiens au temps de Tertullien : « Nous souffrons une grande angoisse lorsque la moindre parcelle de

(1) Qua rations insinuasse videtur quse praecepta sunt non fieri non licere; pro ratione vero necessitatis vel honestatis, alio etalio modo fieri licere.

(2) Quod enim panis intinctus prohibitus est accipi , ex fHvola causa fuit, scilicet : pro buccella intincta quam Dominus Judœ ad distinctionem porrezit» Tamen cum flde bonum est (Secul, ///, Bened. Pref,^ p. 58 et 54).

(S) ConciV., t. 10, can. 16, col. 1465.

notre pain, ou la moindre goutte de notre calice tombe à terre d (1). C'est pour cette raison que toutes les églises d'Orient et d'Occident ont pris insensiblement le parti de ne point donner le calice au peuple , ou que, voulant leur montrer qu'on leur donnait autant qu'on le pouvait sans péril les deux espèces , on leur donnait l'hostie trempée dans le sang , et c'est ce qui met hors de reproche la liturgie arménienne.

DE l'adoration ET DE l'ÉLÉVATION DE l'hOSTIE.

Quoique nous soyons peu informés des rits des premiers siècles, nous ne pouvons pas ignorer qu'on n'ait adoré l'eucharistie. Origène le suppose, lorsqu'il dit qu'il faut révérer les paroles de Jésus-Chrit comme l'eucharistie, c'est-à-dire comme Jésus-Christ même (2). Saint Ambroise dit que « nous adorons dans les mystères la chair de Jésus-Christ , que les apôtres ont adorée » (3). — k Personne ne mange cette chair, dit saint Augustin , sans l'avoir auparavant adorée ; » (4) et toutes les églises grecques et latines ont toujours été persuadées qu'après la consécration, les anges mêmes se tenaient autour de l'autel pour y adorer Jésus-Christ réellement présent.

Les Grecs ont exprimé cette vérité , dans la plupart de leurs églisies , par des peintures où Jésus-Christ est représenté sous la forme d'un enfant dans le disque ou plat que nous appelons la patène (5). Denys, patriarche de Constantinople , mit pour ce sujet une figure de ce genre à la tête de l'attestation qu'il envoya au roi de France en 1672. C'est de

(1) Aliquid panis aut calicis nostri decuti in terram anxie patimur {De Corontty no 8).

(2) Homil. 13 in Exod.

(3) Caro Ghristi quam hodie quoque in mysteriis adoramus et quam apostoli in Domino Jesu, ut supra diximus, adorarunt {De Spiritu sancfo, lib. 3, cap 12).

(4) Nemo illam carnem manducat, nisi prius adoraverit (in psalm. 98).

(5) Dans cette figure, reproduite dans l'ouvrage du P. Lebrun (t. 1, p. 472), le calice est placé à côté , et non derrière Thostie. Gela s'observait de même autrefois dans l'Eglise latine, comme il est marqué au premier Ordre romain, pi 12; Poniteum {calicem) super aitarejtixta oblatam a dextris. EX Amalaire ^t expressément : Calix in latere oblatœ componitur, non post tergum ( Pref. 2 in lib. De Offic.), •— La plupart des Missels manuscrits, dans lesquels il y a des figures en miniature, le représentent ainsi jusqu'au XV« siècle; et c*est ce qui a été prescrit dans le Missel romain jusque vers la fin du XV« siècle.

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là que le savant abbé Renaudot Fa tirée pour la mettre à la tête du tome IV de la Perpétuité de la foi, avec l'observation suivante : a Cette représentation est assez ordinaire dans les églises grecques , comme le témoigne Dosithée dans le Synode de Jérusalem. » — « 11 est étonnant, dit-il , que les hérétiques n'aient pas vu Jésus-Christ représenté sous l'hémicycle du sanctuaire, en la figure d'un enfant dans le disque sacré; car ils pouvaient reconnaître que , comme les Orientaux représentent au-dedans du disque non pas la figure , ni la grâce , ni aucune autre chose , mais Jésus-Christ même , ainsi ils croient que le pain de l'eucharistie n'est pas autre chose , mais qu'il est fait substantiellement le corps même de Jésus-Christ. »

Comment les hommes n'adoreraient-ils pas ce corps sacré , qui est adoré par les anges ? L'Eglise a toujours prescrit cette adoration aux fidèles; mais elle ne leur a pas toujours marqué en quelle posture du corps ils devaient la faire, parce que l'adoration consiste essentiellement dans l'intention de se soumettre à celui qu'on adore , comme à son souverain principe et à sa dernière fin ; et les circonstances où l'on se trouve peuvent marquer cette intention ou cette disposition intérieure , dans quelque situation du corps où l'on se tienne , soit debout, soit assis , soit k genoux ou prosterné par terre. Les différentes postures ne signifient rien par elles-mêmes , et ne marquent le respect que selon que les mœurs et l'usage des peuples les déterminent (1).

Pour ne parler que de l'Eglise latine , l'élévation ni l'adoration de l'eucharistie n'ont pas été toujours faites de la même manière qu'elles se font à présent. Jusqu'au commencement du Xll« siècle, les prêtres se contentaient, à la fin du canon , d'élever les dons sacrés, le calice et l'hostie, en disant : Per ipsum, etc., ou seulement,à ces mots : Omnis honor et gloria per omnia secula secuîorum, ce qu'on appelle à présent la seconde ou la petite élévation. Mais depuis les premières paroles du canon jusqu'à la fin, tout le clergé se tenait incliné, adorant la Majesté divine et l'incarnation, dont le mystère de l'eucharistie n'est qu'une extension. « Ceux qui sont derrière le prêtre et ceux qui sont en face, dit Amalaire, s'inclinent, révérant la divine Majesté et l'incarnation du Sauveur, et ils se tiennent dans la même posture durant tout le canon, jusqu'à la fin de l'oraison dominicale » (2) . Cela se faisait encore de

(1) Le P. Lebrun, t. 1, p. 478 et 474.

(î) Inclinant se et qui rétro stant, et qui in facie, venerando, scilicet : Mîges-

tatem divinam et incarnationem Domini Persévérant rétro stantes incli-

nati usque dum finiatur omnis prœsens oratio , id est usque dum dicatur post orationem dominicain : Sed libéra nos a malo (lib. 3, cap. 22 et 28).

même au XI* siècle , comme on le voit dans le Traité des divim Offices de Jean d'Avranches, vers Tan 1060.

Quelque marquée que fût cette adoration , on crut en devoir donner des signes plus exprès et plus éclatants, lorsque Bérenger eut osé blasphémer contre la présence réelle de Jésus-Christ dans Teucharistie. Les fidèles ont toujours tâché de relever les vérités que l'hérésie attaquait. C'est pour ce sujet qu'après l'hérésie de Bérenger, mort en 1088 , plusieurs saints voulurent faire une profession expresse et particulière de la présence réelle'. Saiilt Bruno dit immédiatement avant sa mort , en 1101 : a Je crois que le pain et le vm qu'on consacre à l'autel sont, après la consécration , le vrai corps de Jésus-Christ notre Seigneur et son vrai sang ; » et l'Eglise a porté tous les fidèles à faire tacitement cette même profession de foi , en leur montrant l'eucharistie pour la leur faire adorer d'abord après la consécration.

Cet usage a commencé vers 1100. Il y a lieu de croire qu'Hildebert, évêque du Mans et ensuite archevêque de Tours , qui avait paru favoriser l'erreur de Bérenger, fut un des premiers qui voulurent faire rendre cet acte particulier d'adoration à l'eucharistie , et que les Chartreux ont fait l'élévation et l'adoration dès le temps même de saint Bruno, leur instituteur.

Le cardinal Bona remarque avec raison que l'usage de sonner les cloches et la clochette au moment de l'élévation avait sans doute commencé en France, comme l'a très-bien établi le P. Lebrun (1). Cet usage remonte au commencement du Xll* siècle. On alluma aussi des torches pour rendre cette cérémonie plus auguste , comme la rubrique le prescrit à présent. Enfin , en détestation de l'hérésie de Bérenger, on ne cessa de porter les fidèles à faire souvent d'une manière très^marquée des actes d'adoration envers le très-saint Sacrement.

DU VIN ET DE l'eAU DU SAINT SACRIFICE DE LA MESSE (2).

On mêle le vin à l'eau dans le calice. Cependant les saints évangélistes, dans le récit qu'ils font de l'institution de l'eucharistie, ne parlent quede

(1) Tom. 1, p. 478 à 480.

(9) BocqoiUot , I^ité hist. de la Liturgie sacrée , etc. , p. SM à 294 inclus.

vin, sans dire s'il était mêlé d'eau ou non (1). Mais la tradition nous dit clairement ce que TEcriture ne nous dit pas. Saint Justin (2) , si voisin des apôtres, nous assure clairement, en plus d'un endroit, que le vin qu'on o£frait dans le calice était mêlé d'eau. « Celui qui préside parmi les frères, dit-il (loc. cit.) , ayant reçu d'eux le pain et le calice où est le vin mêlé d'eau , offre à notre Père commun , au nom du Fils , etc. » Dans le deuxième siècle, il y eut des hérétiques appelés Aquarii (3), parce que, par horreur du vin, qu'ils croyaient venir d'un mauvais principe , ils ne mettaient que de l'eau seule dans le calice qu'ils offraient. La même pratique s'étant glissée en Afrique, plutôt par l'ignorance et la timidité de quelques prêtres que par le principe erroné que nous venons de dire, saint Cyprien (4) écrivit contre, pour l'abolir. 11 appelle cette pratique une institution humaine et nouvelle. 11 dit qu'elle est également contraire à l'Evangile et à la tradition du Seigneur. 11 ajoute qu'on doit mettre du vin mêlé d'eau dans le calice; que le vin signifie le sang du Seigneur, et que l'eau représente le peuple, et qu'ainsi, en ne mettant que de l'eau , le peuple se trouve seul; qu'en ne mettant que du vin , Jésus-Christ y est totalement seul ; mais qu'en mêlant le vin et l'eau , on représente mieux ce 'que signifie ce sacrement , savoir, l'union de Jésus-Christ avec son peuple. D'autres saints

(1) S. Thomas d'Aquin (3e part., q. 74,art. 6) donne quatre raisons de ce mélange de Teau et du vin : !<> C'est parce que le Sauveur en a ainsi usé, selon Vusage de ce pays-làj dit-il (secundum morem ilUusterrae). « C'est, dit Grimaud {la Liturgie sacrée^ p. 153), que le vin de la Palestine, comme d'un pays fort chaud, était très-fort ; et comme le Sauveur avait toujours été très-modéré en sa façon de vivre, il n'eût pas voulu boire du vin pur ou en donner à boire à ses apôtres ; et n'importe que c'eût été pour changer ce vin en son sang, puisque les qualités du vin devaient toujours demeurer. 2« C'est parce que le mélange nous représente cet article de la passion , qui est qu'il sortit de l'eau et du sang du côté du Sauveur (exivit aqua et sanguis); c'est, la raison du pape Alexandre, qui vivait l'an 110, en sa première épltre : « L'un et l'autre, savoir, le vin et l'eau, doit être offert en ce sacrifice, à cause que l'un et l'autre est coulé du côté de Jésus - Christ » [Utrumque (vinum et aqua) débet offerri,'quia utrumque ex latere ejus (aqua et sanguis) fluxisse legitur]. 3» C'est que cela montre clairement l'effet de notre sacrifice, qui est l'union du peuple avec Dieu; c'est la raisonde S. Cyprien (can. in Sacrament., dist. ii ) que l'eau est mêlée avec le vin au calice, le peuple est uni à Jésus -Christ, et la troupe des croyants est jointe à Celui qui est le terme et l'objet de la croyance. 4» Enfin, c'est que ce mélange représente l'union qui se fera de l'ame avec son Dieu , lorsqu'étant élevée au royaume de gloire, elle sera absorbée dans ses grandeurs. »

(2) II Apol.

(3) Epiphan., Hœres.^ 64.

(4) Epist. 63, et S. Ambroise, l. 4 DeSacram., c. 14; — S. Augustin, 1. 4 De Doctrina Christi^ cap. 24.

Pères ont parlé depuis de la même manière que saint Cyprien, se servant comme lui du sens mystique qu'il donne au vin mêlé d'eau.

Cette ancienne tradition s'est toujours conservée dans les églises grecques et latines , à cette différence près que les Latins mettent de Veau froide dans le calice , et que les Grecs y mettent de Teau chaude. Les uns et les autres ont encore observé ceci, qu'ils mettent dans le calice moins d'eau que de vin. On a quelquefois défendu l'usage du vin blanc dans les saints mystères, à cause des accidents qui en peuvent résulter (1). Avant ces défenses et depuis qu'elles ont cessé, on a toujours préféré le vin rouge au vin blanc, tant pour éviter les accidents que parce qu'il représente mieux le mystère (2). Lorsque les fidèles offraient du pain et du vin pour le sacrifice, c'était toujours du meilleur qu'ils pussent trouver. S'il n'y en avait pas de bon sur les lieux , on en faisait venir de loin du plus exquis (3). Des Gaules mêmes, où il y avait, comme à présent, de bon vin en plusieurs lieux, on ne laissait pas d'en faire venir de Gaza (Asie), parce qu'il avait la réputation d'être le plus exquis. On ne se contentait pas d'en fournir du meilleur pendant sa vie, mais on laissait par testament ou donation aux églises des vignes placées dans les meilleures côtes, pour fournir le vin nécessaire au sacrifice.

Les anciens moines attachaient beaucoup d'importance au choix et à la qualité du vin ainsi que de l'eau du sacrifice : car , dans le vin , dit D. Martène (4) , ils regardaient la couleur et le goût, qu'il fût pur et point aigre. Et pour ce qui est de l'eau , ils prenaient garde qu'elle fût nette et récemment puisée.

(1) C'est pour cela que les premières burettes furent de verre ou de cristal; mais, depuis qu'on les a faites d'argent ou d'or, on a toujours observé de distinguer celle du vin de celle de l'eau , par une grappe de raisin dans le premier cas, et par une touffe de roseaux dans le second. Il y a aussi des burettes en étain ; la pauvreté des églises peut seule autoriser l'usage de vases d'un métal qui, comme celui-là, est sujet à se salir, et peut donner un mauvais goût aux liqueurs que Ton y met.

(2) La couleur rouge du vin symbolise d'autant mieux celle du sang , que, dans l'Ecriture, le vin est souvent appelé le sang de la vigne ou de la grappe.

(8) Greg. Turon., Jib. De glor. Confess., c. 65.

(4) De antiq, monach. rit,, l. 2, c. 8. [In vino quatuor sunt consideranda : color et sapor, ut purum sit et non acidum ; aqua munda sit et recens. ]

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Du Mémento pour les trépassés, ou Résolutions sur plusieurs demandes touchant la prière pour les morts qu'on fait à la mssse, par Gilbert Grimaud, prêtre , docteur en théologie. (Extrait de sa Liturgie sacrée.)

Nota. — L'abondance des matières de ce volume nous oblige à réserver pour un autre volume cette remarquable dissertation du savant Gilbert Grimaud. Elle trouvera sa place dans le tome cinquième et dernier, à Tarticle de TOffice des Morts.

Traité du Pain-bénit, par Gilbert Grimaud, prêtre, docteur en théologie. (Extrait de sa Liturgie sacrée,)

Nous trouvons que TEglise, dès le commencement, avait trois sortes de pains, quoique très-diCférents. Le premier , celui de Veucharistie; le second , celui des agapes ; le troisième , celui des eulogies. Le premier est le sacrement de Fautel. Les agapes étaient les soupers que les chrétiens faisaient, dans TEglise primitive, en mémoire de la dernière cène que le Sauveur avait faite avec ses apôtres lorsqu'il institua le saint Sacrement. Elles se faisaient dans les églises après la sainte communion, et s'appelaient ainsi, parce que c'était comme des festins d'amour, de charité et de dilection, le mot àyaTTY), agape, signifiant tout cela. Les riches fournissaient à la dépense et y conviaient les pauvres ; mais l'abus, qui commença de s'y glisser dès'le temps de saint Paul, comme on voit en sa première épître aux Corinthiens , obligea les prélats a les interdire, premièrement dans l'Eglise, et puis ailleurs. Nous trouvons que saint Grégoire permit aux Anglais convertis de nouveau de faire des festins sous des tentes ou feuillages, au jour de la dédicace de leur église ou des fêtes des martyrs , auprès des églises , mais non pas audedans.

Le troisième pain sont les eulogies , desquelles les saints Pères et les Conciles ont si souvent parlé. 11 est vrai que ce mot a été quelquefois employé pour signifier la divine eucharistie , qui est en effet le pain de bénédiction donné et distribué avec bénédiction , la source de toute sorte de bénédictions;* mais communément en l'Eglise ce mot a été pris pour le simple pain-bénit, duquel nous parlons , qui est une des choses sacramentales, lequel a une vertu sanctificative qu'il prend de sa bénédiction , comme nous avons dit ci-dessus de Veau-bénite.

Il serait difficile de dire au vrai la première institution de ce pain. Nous trouvons un ancien canon de saint Pie, premier de ce nom, qui commande que des oblations de pain qui seront faites dans Téglise et qui auront été bénites , on en prenne quelque partie pour la couper en morceaux, afln d'en donner, les dimanches et fêtes après la messe, à ceux qui n'auront pas communié. Voici ses termes (i ) : a Que ceux qui n'auront pas été prêts pour recevoir la communion, tant les dimanches que les jours de fêtes , reçoivent des eulogies après la célébration de la messe , ou leurs parts des pains que le prêtre aura bénits et divisés en morceaux. » Ce saint pontife présida en l'Eglise l'an 158. Voilà une belle antiquité.

Le Concile de Nantes , environ l'an 895 , au chapitre ix, renouvelle, ou, pour mieux dire, réitère le même décret en ces termes : a Les jours de fête, on donne des eulogies ou du pain-bénit au peuple qui n'a pas communié » (2). Ainsi, le pain-bénit était donné pour supplément de la sainte communion , à cause de quoi l'évêque Durand dit que le painbénit tient la place de l'eucharistie.

Sur quoi il faut se ressouvenir de la piété des premiers chrétiens dans l'Eglise naissante , qui était de communier tous les jours ; mais le le nombre des fidèles s'étant accru et le zèle diminué , la communion fut réglée aux dimanches, ce qui est évident du canon Quotidie. Ce zèle envers le saint sacrement s'étant encore plus ralenti , on ordonna la sainte communion trois fois l'année; et, enfin, au seul jour de Pâques. Pour donc tenir le peuple toujours en dévotion envers la sainte eucharistie, il fut ordonné qu'on bénirait du pain pour distribuer à ceux qui n'auraient pas communié.

Comme les anciens ont souvent parlé de ce pain-bénit , ils lui ont aussi imposé divers noms. Le pape Melchiades , comme on voit entre ses décrets, insérés au livre des Décrets des Pontifes de Rome, sur l'an 313, l'appelle eulogie, qui a été le nom le plus commun ; il le nomme aussi fermentum , c'est-à-dire levain , pour le distinguer de la divine eucharistie , laquelle ne se fait qu'avec du pain azyme , c'est-à-dire sans levain , au lieu que le pain-bénit est du pain ordinaire qui est levé.

Saint Augustin appelle ce pain sacramentum (sacrement) , comme aussi le pape Innocent 1^', à cause de l'excellente chose qu'il signifie, qui

(1) [Ut de illis panibus à presbytère benedictis, et in trusta sectis, post missarum solemnia, qui communicare non fuerintparati, eulogiasomni die dominico et in diebus festis accipiant.]

(2) Apud Burchard, 1. 5, c. 27.

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est Tunion de charité. Et saint Paulin, en la première épltre qu'il écrit à saint Augustin , l'appelle panis unanimitatis ( pain et symbole de bonne intelligence). Aussi, les évêques s'entre-envoyaient du pain-bénit en témoignage d'amitié et d'union. Nous avons, à ce propos, l'histoire de saint Aubin, évçque d'Angers , qui,, ayant excommunié un certain seigneur pour avoir contracté un mariage incestueux , fut prié premièrement , et enfin forcé par les autres évêques de l'absoudre , quoiqu'il n'eût pas quitté son péché , et de lui envoyer des eulogies, comme parle l'histoire. 11 arriva, par un juste jugement de Dieu , que l'excommunié se trouva mort avant de les avoir reçues.

Saint Grégoire, comme on voit souvent dans ses épîtres , en envoyait souvent à ses amis ; et non-seulement les prélats envoyaient des eulogies aux particuliers, mais aussi les paroisses en usaient de même les unes envers les autres , jusque là que, comme c'était la coutume d'en envoyer le dimanche, quelques-uns osèrent, le jour de Pâques, au lieu de l'eulogie , envoyer la sainte eucharistie. A cause de quoi le Concile de Laodicée fit ce décret au canon xiv® (1) : « Qu'à la fèie de Pâques on n'envoie point la sainte eucharistie aux paroisses étrangères, au lieu de l'eulogie. »

Comme donc les présents étaient réciproques, les Grecs les appelaient àvTUcopa, remunercUiones; ou peut-être, en un autre sens, conmie le supplément du plus excellent de tous les dons, qui est la communion de l'eucharistie. Les apôtres, s'étant aperçus que quelques chrétiens recevaient ces eulogies des hérétiques, firent ce canon, qui est le trentedeuxième : «Qu'il ne faut pas recevoir des hérétiques des eulogies, parce qu'elles sont plutôt des malédictions que des bénédictions ; » outre qu'il ne peut y avoir de vraie union entre les catholiques et les hérétiques.

Saint Augustin appelle eulogie le pain des catéchumènes, et dit ces belles paroles (3) : a Ce que reçoivent les catéchumènes, encore que ce ne soit pas le corps de Jésus-Christ, c'est toutefois quelque chose de plus saint que les aliments dont nous usons d'ordinaire.» Parce que, comme les catéchumènes ne pouvaient pas recevoir le saint sacrement, on leur donnait du pain-bénit , lorsqu'on les congédiait de la messe.

(1) Mrixà. àyia tiç Xôyov cuXoyiaç xaroc tyîv. bpTvjv toS Ilàa^oe, i^ crepotç irapoixtaç ^laTrcfjiTreaOai.

(2) Quod non oporteat ab haereticis eulogias accipere, quia sunt maledictiones potius quam benedictiones.

(3) Catechument quod accipiunt, quamvis non sit corpus Christi, sanctum tamen est et sanctius quam cibiquibus alimur (lib. 1 DePeccatot^m meritis, etc., cap. 20).

Origène l'appelle panem sanctificatum , c'est-à-dire pain sanctifié; saint Grégoire de Nazianze, panem candidum, pro more benedictvim ae eruce consignatum , c'est-à-dire pam blanc, qui est bénit, selon la coïktwne, avec le signe de croix.

De toutes ces choses, chacun peut juger de l'ancienneté du pain-bénit; mais en ce que je vais dire, on connaîtra combien l'usage de ce pam a été agréable à Dieu.

Ruffin , dans la Vie des Pères , rapporte de Tabbé Jean que tous ceux à qui il envoyait du pain-bénit et qui en goûtaient guérissaient de leurs maladies. Nous lisons dans la Vie de saint Pacôme quMl délivra un pQssédé en lui donnant du pain qu'il avait bénit. Saint Grégoire de Tours (i) raconte à ce propos une chose remarquable d'un prêtre qm, traversant la Limagne d'Auvergne , fut obligé de loger chez un villageois. Il se leva la nuit pour prier Dieu , et le villageois pour aller aux champs; cependant l'hôtesse apprêta le déjeûner de son mari, qui ne voulut point manger que le prêtre n'eût bénit la table. Après quoi, prenant du pain qui avait été bénit, il se mit en chemin avant le jour. Gomme il passait une rivière dans un bac, il se trouva en grand danger de sa vie, et quand il en fut dehors il ouït une voix en l'air qui disait que le pain-bénit l'avait garanti du naufrage.

Vincent de Beauvais , en la Vie de saint Menant , dit que quelques soldats de Clovis, premier de nos rois chrétiens, ayant attenté sur la personne de ce saint homme, furent tout-à-coup frappés de Dieu, en sorte que l'un d'eux se tua après s'être déchiré, les autres devinrent aveugles et frénétiques. Le roi, informé de ce désastre, vint au saint abbé et lui demanda pardon pour ces misérables. Le saint homme bénit du pain qu'il leur envoya, et, leur ayant départi la bénédiction des eulogies par un morceau de pain , il leur rendit la santé entière et la liberté de retourner à l'armée , comme le rapporte tout au long cet auteur.

Quelles merveilles ne raconte-t-on pas pour avoir été faites par saint Bernard avec le pain-bénit, avant le célèbre voyage qu'il fit en Guyenne avec Albéric, évêque d'Ostie; Geoffroy, évêque de Chartres, et quelques autres évêques et prélats français. Etant à Sarlat , après avoir prêché à une grande affluence de peuple, on lui apporta quantité de pains afin qu'il I9 bénit , comme il faisait aux autres lieux , ce qu'il accorda. Et, pour montrer la vertu de la bénédiction , en les élevant en haut il dit à ceux qui les avaient donnés : « Vous connaîtrez en cela que la doc-

(1) L. 1 De glor, Confess.f ch. 61.

eu MANUEL BES DIVINS OFÉIGES. 529

trine que nous vous annonçons est autant véritable que celle des hérétiques est fausse ; c'est que les malades qui goûteront de ces pains guériront de leurs maladies, n L'évêque de Chartres, qui était présent, voulut ajouter ces mots : « Ils guériront s'ils en goûtent avec la foi requise; » mais saint Bernard repartit : «. Je ne dis pas ainsi , mais j'assure absolument que ceux qui en goûteront seront guéris. » Ce qui arriva efTectivement , car tous les malades qui goûtèrent de ces pains-là recouvrèrent leur santé. C'était un grand témoignage de sa vive foi et de la confiance qu'il avait en Dieu ; mais cette même histoire est aussi une forte preuve que le pain-bénit et autres choses sacramentales agissent véritablement ex opère operato , ce pain ayant produit ces effets sans aucune disposition de ceux qui en usèrent, encore que cela fût un miracle.

On raconte plusieurs autres prodiges du paiia bénit par la main de ce saint; entre autres, que le pain avait été conservé les sept, les huit et les onze ans, sans aucune altération ou en sa couleur, ou en sa saveur. Sur quoi on récite de lui un trait fort agréable, savoir, qu'un archevêque de Danemarck l'étant venu visiter par dévotion , sur le point de son retour il le pria qu'il lui bénît du pain pour l'emporter avec soi. Mais, afin qu'il le pût mieux conserver, il voulut que ce fût du biscuit, à cause qu'il dure fort longtemps sans se corrompre. Le saint , ayant aperçu l'opinion de cet archevêque, relève sa créance un peu faible, le suppliant de croire que sa bénédiction était plus efficace que n'était pas la qualité de ce pain cuit deux fois. C'est pourquoi il commanda d'apporter du pain commun , qu'il bénit et donna au prélat , qui l'emporta , et ce pain se conserva autant d'années qu'il vécut, sans qu'il s'altérât ou en sa subtance, ou en ses qualités.

Théodore, en la Vie de sainte Hildegarde, dit qu'une jeune demoiselle de Trêves, étant extrêmement tentée, fut délivrée de son fol amour par le conseil de cette sainte, laquelle lui fit seulement prendre du painbénit.

11 ne faut point douter qu'il ne soit arrivé mille choses semblables en la sainte Eglise, et que le même n'arrivât aux rencontres et aux nécessités. Mais le peu de respect et de t'évérence que nous rendons à ces choses, le mépris de la piété et le mauvais état de nos consciences empêchent l'effet et le fruit de ces choses saintes. Ce que nous pouvons dire aussi des sacrements, de notre sacrifice, de la parole de Dieu, enfin de tous les moyens qui nous sont ouverts pour nous conduire à la perfection et à la gloire.

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