CHAPITRE III
Valeur pratique de la notion naturaliste du divin. — L'aniverrialisation des tendances; leur information progressive; rapport des devoirs particuliers aux tendances universalisées. — Examen de quelques olijections. — Modifications nécessaires aux méthodes et à l'esprit de l'enseignement moral.
Étant donnée la notion du divin telle que nous l'avons déterminée, comment une doctrine morale pédagogique en peut-elle établir le rapport pratique aux devoirs particuliers ? *
Si la notion du divin est la clef de voûte du système de nos idées motrices, et par elles commande à l'ensemble de notre activité pratique, c'est en vertu de sa liaison, que nous avons mise en lumière, avec les tendances universelles, spontanées et réfléchies, dont elle constitue l'armature idéale, et qui sont des puissances motrices de notre conduite. Ce sont ces formes universelles de l'action qu'il s'agira d'abord de rendre manifestes à la conscience, qui devra reconnaître leur réalité intime, leur nature vraie, leur commandement légitime. C'est à elles ensuite que devront être progrès-
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sivement rapportées, comme des mudalilés, toutes les déterminations de la moralité humaine.
Ici encore nous conservons le parallélisme avec l'organicisme Iraditiounel. Sans doute à pi-emière vue il ne parait pas en être ainsi ; dans la doctrine religieuse le devoir semble n'être que le commandement jiositif d'un Dieu dont lexistence est révélée comme une vérité première, et c'est sous cette forme légaliste que ta doctrine de l'impéralii" catégorique a transposé la morale religieuse. Mais pénétrons derrière la façade architecturale jusqu'à l'intimité de la vie religieuse : là il n'y a plus commandement d'une autorité arbitraire, mais incorporation de l'idée de Dieu à la vie psychique, liaison de cette idée à certaines tendances générales qui par là deviennent dominatrices et relèguent au second plan les tendances passionnelles, égoïstes. C'est en pénétrant par réilexioii dans son être intérieur, que le mystique découvre en lui-même « des forces indestructibles et divines, qui nous permettent de nous relever de nos chutes (1) ». L'analyse, par Leuba, de l'évolution mystique de Mme Guyon y révèle un dédoublement delà personnalité « parle groupement des tendances suivant leurs valeurs morales ('2) ». 11 ne s'agit plus d'ua commandement extérieur obéi, mais dune réorganisation des puissances internes d'action sous rinlluence di-
(1) E. Boulroux, liallelin de rinslitut jjsi/cliologique, 1902, p. 21.
(2) Temlances fondamentales des mystiques chrétiens, Rev. phil. janv. 1902, p. 15. Cf. Ibid.,p. Il : « Le fait central de ce déveiopiiemeni est la formation d'un moi, relativement nouveau, par l'assimilation de plus en plus complt-te des tendances supérieures, et l'exclusion des tendances inférieures. \u début il lui semble que les bons mouvements ne lui appartiennent pas en propre, c'est Dieu en ellei tandis que les désirs mauvais sont bien les siens. Graduellemenl •ceux-ci perdent leur place dans la conscience, et ils en viennent à n'avoir plus que des attaches vagues avec ce qui est devenu le moi central, ou même à disparaître tout à fait. C'est une dissociation psycho-physiologique qui s'opère en accord avec la volonté tenace que nous a\ ons vue se manifester chez Mme Guyon dés sa première crise de piété. »
vine. L'union du divin aux tendances inlernes essentielles est poussée jusqu'à l'identité dans la définition que, du point de vue scientifique, Matthew Arnold donne de Dieu: « Le grand courant des tendances qui poussent toute chose à accomplir la loi de son élrc(l). » Enfin la liaison des tendances mystiques à la régulation morale est attestée, avec toute la clarté désirable, par Leuba, dans l'article déjà cité : « Ajoutons, sans nous y arrêter, que les tendances dont le mystique désire la réalisation, celles qui au commencement lui apparaissent comme impersonnelles, et qui ensuite arrivent à former son moi central, possèdent une qualité toute particulière, qu'il convient d'appeler l'impéraîif moral {i). »
Si la doctrine chrétienne de Dieu fournit à cette idée centrale le développement qui lui permet d'envahir la vie de l'esprit, et d'y faire dominer, en s'y incorporant, les tendances non égoïstes, le même rôle appartient de façon plus éminente à la notion naturelle du divin.
L'idéation chrétienne, par ce qu'il y a d'hypothétique et d'extra-naturel à son point de départ (l'attribution au Christ de la personnalité divine, ou d'une mission extraordinaire, ou d'une valeur morale exclusive ou démesurée, — l'hypothèse gratuite de la transcendance divine) ne remplit qu'imparfaitement la fonction d'opérer la synthèse pratique des puissances psychiques. Si dans les âmes vigoureuses, ou du moins très saines, elle réussit à bien accomplir celte fonction, en revanche dans les âmes moins bien équilibrées elle risque de favoriser un fâcheux dédoublement de la vie, de créer une activité religieuse stérile, superposée à des tendances en désordre; elle risque même en certains cas d'offrir des voies toutes tracées aux névroses, dont si souvent en effet la religion fournit
(I) Maltliew Arnold, la Crise relùjieuse (Literalure and dograa), trad. franc, Paris, F. Alcan, 1876.
{i)Hei<. Phil., janv. 1902, p. 31.
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roccasion et la forme (1); enfin, incapable de s'imposer avec vigueur aux esprits critiques, elle y laisse subsister des demi-croyances, c'est-à-dire des doutes qui paralysent l'activité pratique.
Au contraire la notion naturelle du divin esl en liaison réelle et nécessaire avec les déterminations particulières de la conduite: toute la morale individuelle, toute la morale sexuelle sont, du point de vue pratique, des déterminations de l'instinct vital d'accroissement et de l'instinct de reproduction; toute la morale sociale n'est, du môme point de vue, que le détail législatif de l'idéal social, dont nous avons marqué le rapport au sentiment de l'unité et de la finalité universelle (1. Dans la foi au divin, dans la conscience de l'universalité de nos tendances essentielles et de notre union à toute la nature, dans notre volontaire adhésion à la vie universelle sont contenus en puissance tous les modes d'action désintéressés, universels, moraux, tous nos rapports désintéressés de sentiment, de connaissance, d'action avec tous les êtres et spécialement avec nos semblables ; et réciproquement tous les aspects de la vie pratique, les rapports familiaux, civiques, sociaux, la pénétration scientifique ou esthétique de la nature, tendent à nous ramener par des voies concourantes au centre de notre vie intérieure. Une doctrine morale efficace est comme une échelle de Jacob, que l'éducateur entraîne l'esprit du disciple à parcourir sans cesse dans un sens et dans l'autre, et qui va de la notion du divin, et des tendances et idées qui manifestent en nous l'universalité de l'action et l'unité de lètre,
(1) Cf. Murisier, les Maladies du senltmenl religieux, Paris, F. AIcan : « Dans la maladie, 1 idée religieuse détermine l'évolulion régressive de la personnalité. Dans la santé, elle tend à réaliser, parfois sans aucune mutilation, 1 harmonie des états et des tendances, leur organisation en une unité hiérarchique, en un mot, elle contribue puissamnient à Védification de la personne » (p. T2;.
{■^j '*'oir sup''à pp. 147 et suiv
RATIONALISME ET TKADITION
jusqu'aux déterminations les plus précises de l'aclivit6 pratique, les plus spécialement humaines, propres à nue société donnée, et même à une individualité donnée.
Pousserons-nous encore l'esciuisse de la doctrine, et chercherons-nous de quelle façon l'éducateur rendra sensible la liaison des devoirs particuliers aux formes universelles des tendances et de la pensée? L'examen détaillé d'un telle question dépasse le cadre de la présente étude (1). Je me bornerai donc à quelques brèves indications, en me référant, pour des développements plus abonaanls. à un travail antérieur oîi la question est plus spécialement traitée, bien qu'encore de façon très imparfaite (2).
Tout dabord il faut bien entendre que le sens du divin, la conscience des tendances universelles et d'un idéal social ne sont pas des formes vides, qu'elles impliquent une orientation générale, mais réelle et précise, de la volonté. Dans cette expérience du divin la notion générale du devoir reçoit déjà sa détermination et sa justification pratiques : c'est la représentation en nous d'une finalité universelle, que poursuivent les tendances essentielles de notre nature, h laquelle s'opposent les calculs de l'égoïsme superficiel. Les tendances universelles, intuitivement aperçues dans l'expérience interne, reconnues dans l'expérience objective, fournissent de cette notion du devoir des formes déterminées, bien que générales encore (3). Vivants, c'est notre fin d'agir d'accord avec les lois générales qui expriment la finalité de la vie. La première de ces
(1) Au demeurant la vraie façon d'apporter ces précisions de manière nette et utile devra être d'olTrir à la critique, sous la forme simple du manuel, une ou plusieurs applications du type doclriiutl proposé.
(2) 3 .THelvolvé, rOrganisalinn de la conscience morale. Paris, F. Alcan,
(3) Ibid., 2« p., ctiap. II, p. 75.
lois, que notre intuition réflexive saisit et que la biologie retrouve objectivement et formule, c'est que tout vivant tend à se conserver et h s'accroître en vertu de son activité interne, en tirant du milieu extérieur des éléments dont il enrichit sa substance spécifique (1) : de là un premier devoir général d'énergie ou de tension vitale, de sauvegarde de nos intérêts vitaux, de souci du développement maximum de nos puissances. Une seconde tendance vitale, l'instinct reproducteur, détermine un second devoir général, celui de la transmission de la vie, du dévouement de l'individu à l'espèce (2). La socialité, comprise comme une forme de réalisation, la plus haute qui nous appartienne, de l'union des êtres et de la finalité universelle, apporte encore d'importantes déterminations générales du devoir : 1° consentement aux conditions de la vie sociale et à toutes les formes de concours utile que la société réclame des individus ; 2" effort pour la réalisation la plus parfaite, dans l'organisation sociale présente, de notre union à nos semblables ; 3° effort pour promouvoir la société vers des formes supérieures, c'est-à dire se prêtant mieux à la réalisation de l'idéal de la communion humaine.
Ce ne sont pas seulement là, j'insiste sur ce point, des cadres commodes où les devoirs particuliers trouveront place ; ce sont des déterminations actuelles de la volonté, que modalisera la notion des devoirs particuliers. Soit le devoir général de tension vitale, qui répond à la loi d'accroissement : il est aisé d'apercevoir et de rendre sensible comment l'hygiène, la temdérance, le travail, la prévoyance, répondant à la finalité de la tendance, modalisent le devoir général, comment la négligence du corps, l'intempérance, la paresse, la dissipation sont des modes d'action désharmoniques à la tendance, donc des manquements
(1) L'Organisation de la conscience morale, p. 66.
(2) Ibid., chap. V.
au devoir. Les devoirs qu'on vient de citer ne sont pas les seuls, qui aient un rapport direct à la tendance vitale à raccroissement ; et, d'autre part, ils ont en même temps un rapport direct à d'autres formes essentielles de l'activité. Prenons par exemple le devoir de travail. Sans doute il apparaît clairement comme une détermination utile de la tendance à l'accroissement vital, et telles de ses modalités (par exemple le choix d'un genre de travail on rapport avec nos aptitudes, la régulation de l'intensité du travail en fonction de la santé, la recherche de l'habileté professionnelle, etc.), se relient visiblement à la même tendance. Mais le devoir de travail n'est pas lié à la seule tendance à l'accroissement : il est un moyen spécifiquement humain d'accroissement, en accord avec les conditions de la vie sociale, et c'est ce qui le distingue de tels modes d'accroissement, comme le parasitisme, le vol, le pillage, qu'excluent les conditions de la vie sociale. Ce caractère ne devra être d'abord que provisoirement et sommairement indiqué : il sera mis en pleine lumière, quand l'éducateur, exposant les déterminations de la socialité, rencontrera le travail comme source de richesse économique, comme unique moyen d'accorder la loi naturelle de concurrence avec l'idéal naturel de fi*aternité ; alors aussi trouvera sa place utile l'exposé des modalités sociales du devoir de travail (coordination des tâches individuelles, solidarité des travailleurs, rapport du travail à la rémunération, etc.). Le devoir de travail a aussi des modalités relatives aux conditions de la vie familiale (division du travail dans la famille, travail des enfants, travail de la vie domestique, etc.) : c'est comme déterminations particulières du devoir général de transmettre la vie, que ces modalités devront être présentées. Bref le devoir de travail ne doit pas être envisagé d'ensemble, analysé en ses modalités, et successivement justifié par des raisons diverses, historiques ou dialectiques ; il doit être
exposé progressivement à mesure que tel de ses aspects et telles de ses modalités apparaissent comme déterminations utiles d'une tendance déjà informée, d'une forme déjà active delà volonté.
L'exemple, que je viens d'emprunter à la tendance à l'accroissement et au devoir particulier de travail, vaut pour toutes déterminations de devoirs particuliers. Je le généralise dans l'énoncé suivant : L'exposé des devoirs particuliers doit être fait sous forme de détermination progressive d'une finalité déjà voulue, et tout l'essentiel de leur justification doit être tiré de leur rapport à celle finalité.
11 faut que la doctrine éducative parte de la finalité la plus générale et par cela même la plus indéterminée, qui est le ressort central de l'activité morale, pour aboutir par degrés aux déterminations régula tives particulières : c'est la vérité pédagogique qu'il me paraît essentiel d'observer, pour construire une doctrine morale efficace, et c'est la vérité que notre morale laïque méconnaît très généralement. Une doctrine morale éducative est un système de notions soutenant un système de tendances, comme le squelette soutient un organisme vivant; notre morale laïque, en général, s'acharnant à l'analyse, aligne savamment des ossements détachés.
On a, en ces dernières années, de diverses manières, attaqué les prétentions universalistes des morales; d'où une tendance à diminuer le coefficient de valeur attribué à l'éducation morale. « L'aspiration à l'unité intellectuelle et morale de lliumanité », écrit M. Palante, « est un vœu enfantin... Le dogme kantien de l'universalisation de la maxime est une grande erreur psychologique (i). » C'est très juste, si l'universalité est cherchée dans les maximes des devoirs particuliers;
(1) Palanle, Une idole pédagogique (l'éducationisme . Revue philosopbique, juillet 1903, p. 60.
et c'est précisément lu lerreur de notre morale laïque. 11 n'en est plus do même si lunité, l'universalisation sont cherchées au centre moteur de la vie psychique, sans nuire, à la surlace, à «la belle diversité eslliétique et morale ». Toute doctrine d'éducation implique unification morale : l'unilicalion est artificielle et despotique, si elle porte sur les règles particidières, sur les points d'application de l'activité praliciue; elle n'est respectueuse de la libre diversité de la vie que si elle porte, au centre, sur une orientation générale, répondant à un lond de nature universel.
En suivant la marche synthétique progressive dont je viens de donner l'indication sommaire, depuis les formes les plus générales des tendances instinctives et de l'idéal jusqu'aux plus spéciales déterminations de la conduite, on obtiendra un sclicme d'organisalion, fixe dans sa base, variable dans sa partie superficielle selon les modifications, dans le temps et l'espace, des conditions de la vie sociale, selon làgo, la condition, la destination, le caractère propre de l'élève, et même selon le point de vue personnel de l'éducateur. Un tel schème, résistant et souple, est capable d'offrir un appui solide au développement moral des individus.
Je ne crois pas utile de pousser plus loin un exposé théorique, qui serait toujours incom|)lct. Le critère de la valeur d'une recherche de ce genre, c'est l'application pédagogique dans le manuel et dans l'i-cole. Je me bornerai ici, pour éviter les malentendus, à répondre à quelques objections de principe, qui pourraient m'ètrc opposées.
On pourrait présenter comme une objection cette remarque, que, dans la l'orme doctrinale que je préconise, le processus des idées allant du simple, de Tindéterminé, au complexe et au déterminé, suit la marche inverse de celle des études pliysiolopiques et sociologiques, pour lesquelles l'objet le plus aisémeat cou-
naissable, le point de départ noiMiial est l'objet concret et complexe donné immédiatement dans l'expérience, l'objet le plus obscur, dont la connaissance suppose celle du premier, c'est l'objet simple (en physiologie» l'animal ou le végétal inférieur, l'élément tissulaire» cellulaire; en sociologie, l'individu). Cette opposition ne manilVste-t-elle pas une non-confirmité lâcheuse de notre doctrine à l'esprit scientifique contemporain (•!)? Il est généralement exact que la marche méthodique de la physiologie et de la sociologie est celle que l'on indique. Seulement pour l'usage pratique cette marche est absolument inutilisable : nous sommes obligés, pour cet usage, de suivre le chemin non de la science, mais de la vie, qui va du simple au composé, de la tendance nue à ses déterminations. La voie de construction synthétique est celle qui suit la marche de la vie, et c'est, pour cette raison, la seule qui ait une valeur pratique. Une telle construction utilise les résultats de l'investigation analytique ; elle les met en œuvre. Mais ce nest pas utiliser ces résultats, que de les livrer inertes à l'intelligence, ou de Taire resuivre à l'intelligence, pour les atteindre, des routes abrégées de démonstration. C'est ce que font pourtant ceux de nos moralistes, qui démontrent ou justifient objectivement les devoirs, et il ne faut pas chercher ailleurs le secret de l'impuissance pratique de tant de connaissances laborieusement acquises, de leur injuste humiliation devant l'ignorance du curé de campagne, en possession d'un instrument méthodique adapté à sa fonction.
(1) On pourrait présenter l'objection d'une façon un peu différente en faisant valoir la tendance des sciences à se spécialiser, à embrasser des objets de plus en plus particuliers, tandis que notre doctrine éducative manifeste, par rapport aux formes laïques actuelles, qui enseignent des devoirs particuliers, un retour à l'idée classique du jondemenl. Sous celte forme l'objection me paraît plus superficielle, et reçoit d'ailleurs la même réponse.
Une réponse analogue vaiulrait contre une autre objection, faite du même point de vue que la précédente. N'est-ce pas pure apparence, pur jeu dialectique, de prétendre tirer les tlélcrminations particulières des devoirs, des déterminations, si vagues, des tendances universelles? Celles-ci ne sont-elles pas séparées de celles-là par une couche trop épaisse de déterminations apparues évolutivement, au cours des âges, dans la nature humaine, pour ipTon puisse rattacher celles-là à celles-ci autrcnienl que par une déduction toute factice ?
L'observation est visiblement inspirée par la i)réoccupation presque exclusive de notre morale laïi[ue, qui est de délerminer ou de démonlrer des devoirs. Elle serait juste dans une certaine mesure, si nous prétendions opérer la déduction qu'on nous reproche. Mais nous n'en avons pas la pensée. Je ne fais aucune difficulté de reconnaître que les déterminations de l'action nous sont en grande partie fournies ou proposées du dehors par les mœurs courantes, par les spéculations qui s'exercent plus ou moins scientHi(jncment sur les manifestations sociales des faits moraux, par les mouvements sociaux d'opinion que ces spéculations provoquent ou suivent (1). Mais ces détei-minations n'ont de valeur praliqiie qu'autant qu'elles sont présentées synthétiquement, comme répondant aux exigences de la finalité interne des tendances.
(1) La question de la délerminalion iiiême des devoirs incertains, du choix des direclions évolutives reste en dehors du sujet traité ici ; je tiens cependant à indiquer, qu'à mon sens, la réaction de l'art sur la science, constante quand il s'agit du développement des techniques matérielles, prend une importance toute spéciale, lorsqu'il s'agit de la détermination des règles morales ; la connaissance scientifique de leur genèse évolutive, de leurs rapports aux conditions sociales présentes n'est qu'un des facteurs du jugement à porter sur leur valeur et sur l'ojipoitunité de leur modification ; la connaissance réflesivede leurrapprirtà une finalité généraleaperçueetvoulue enest un autre. — {VOry. de la consc. mor., p. 48 et suiv., 113 à 119, et passim.)
Ce serait une véritable erreur de psychologie, de s'imaginer que les tendances instinctives, définies par les lois biologiques, soient trop recouvertes par la masse des déterminations héréditaires pour qu"il soit utile et possible de s'y référer, ou de s'imaginer que le désir idéal de communion humaine ne soit rien hors des formes déterminées des rapports sociaux. Une telle opinion naît d'une confusion singulière entre l'expérience concrète de la réalité psychique et les développements de l'analyse scientifique. Les traités spéciaux de sociologie, de science juridique, etc., remplissent des rayons d'une bibliothèque bien rangée, loin des traités de biologie générale, dont les sépare toute une épaisseur d'ouvrages spéciaux de physiologie humaine, de zoologie, etc., ils sont faits par des savants d'un autre ordre que le biologiste, à l'aide d'autres méthodes, dans une autre langue technique. Dans l'expérience psychique, la tendance biologique et les déterminations morales particulières se manifestent en continuité vivante, sans s'identifier cependant, sans que celle-là soit aucunement absorbée ou masquée par celles-ci.
Prenons pour exemple l'instinct de reproduction. Quand il s'éveille chez l'adolescent, il se manifeste d'abord en désirs aussi indéterminés qu'impérieux, avant de se déterminer en actes conformes ou contraires aux mœurs sociales régnantes, à l'utilité sociale ou individuelle, à telles règles rationnellement justifiées. C'est une tendance réelle, violemment éprouvée, vigoureusement indépendante de la plupart des habitudes pratiques et des opinions intellectuelles, qu'elle est fort capable d'opprimer, de déformer, de briser. Le moraliste, qui prétend discipliner celte tendance, ferait preuve d'une ignorance psychologitpic remarquable, s'il ne comptait d'abord et principalement avec elle, s'il ne reconnaissait les droits de sa nature et ne s'attachait pas à la persuader, c'cst-à-
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dire à lui éclairer la coïncidence de son mouvement spontané et de la direction où il piélend l'endiguer. C'est sa propre linalité, que la tendance, à moins d'être brisée, suivra en définitive, et qu'il s'agit de lui faire reconnaître dans l'acte qu'on lui propose. Agnès n'entend rien, quand Arnol[)he lui explique les règles du mariage; Horace les lui lail approuver aisément. S'il était Saint-Cyran, il lui ferait prendre le voile ; s'il était Don Juan, la morale pleurerait... L'éducateur, s'il veut agir, doit imiter, en ce qu'ils ont de commun, Saint-Cyran, Horace, Don Juan.
Ce qui est vrai de l'iuslinct amoureux, l'est aussi de l'instinct vital d'accroissement, de lidéal social, de la vie morale tout entière. Le développement moral, de renl'ance à l'âge d'homme, va réellement des tendance-i inslinctives ou idéales aux déterminations particulières; c'est à ce développement que la doctrine éducative doit servir d'appui et de guide, comme le lîl aux volutes de la tige grinqiaute.
Appel au sens de l'universel, à la compréhension des tendances universelles, construction synthétique des règles d'action commes modes normaux de satisfaction de ces tendances, libre suggestion des modes particuliers, qui ne s'imposent pas nécessairement, mais sont pratiquement et raisonnablement préférés par l'éducateur : voilà l'économie générale de la doctrine éducative à laquelle nous a conduit notre étude critique des conditions d'eflicacilé des doctrines déducaliun morale. — Celte conception de la doctrine inn)lique de sérieuses modidcationsà a[)porter aux méthodes générales et à l'esprit même de renseignement moral.
L'enseignement moral, contrairement à ses usages actuels, doit faire une place très grande aux principes destinés à donner à la vie morale une impulsion centrale et une orientation générale. Mais ces pi'incipes ne sont pas des définitions abstraites ou des règles
rationnelles destinées à être logées dans la mémoire ou démontrées apodictiqucment ; ce ne sont pas davantage des opinions considérées comme de capitale importance ; ce sont des notions réelles d'expérience intuitive, à la fois intellectuelles et sentimentales, auxquelles il faudra conduire l'esprit de l'enfant ; le but ne sera atteint, que quand l'éducateur aura fait naître un état d'esprit analogue, quant à sa forme, à la foi religieuse. Les moyens doivent être appropriés au but : il y aura lieu de créer, d'adapter à la portée des divers âges, par une présentation des divers aspects de la nature, par des exercices de méditation et d'action, une véritable mystique naturaliste. Les « principes » ne sont pas donnés une fois pour toutes : il faut qu'ils soient l'objet dune préoccupation sans cesse entretenue, renouvelée par des exercices multiples. — Certes il n'y a pas lieu de renoncer à ces délicates analyses et justifications rationnelles des devoirs particuliers, mises à la portée des intelligences enfantines, qui sont le fruit précieux de l'élaboration laïque des doctrines morales. Mais elles ne devront être utilisées que de manière à servir à la construction synthétique de la pensée pratique. — Le détail des devoirs sera le luxe, le principe sera Tessentiel. L'importance du cours diminuera en extension : en nombre de chapitres, en quantité de matières, de distinctions, de raisonnements, dont s'encombre la mémoire des enfants, dont se fatigue leur intelligence ; elle croîtra en compréhension, ([uelques principes simples devant s'amalgamer progressivement à toute la vie sentimentale et intellectuelle de l'enfant.
L'instituteur sera requis d'aider à la formation des âmes, non de fournir, pour tous les c-as possibles, des opinions morales ou sociales ; mais pour cette tâche, <]u'cn théorie on lui assigne déjà aujourd'hui, il sera (lu moins soutenu et guidé par une méthode doctrinale. On demande aujourd'hui à l'instituteur, c'est-à-dire à un esprit quelconque, pourvu d'une petite culture, de
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produire par son ascendant personnel une suggestion moralisatrice. On lui demande l'impossible, et il est impossible de lui tenir rigueur, s'il ne le fait pas. L'éducation commune ne saurait ('-Ire une suggestion personnelle, mais seulement une aulo-suggeslion provocpiée par la doctrine et les méthodes ; c'est par aulo-suggestion que procède constamment l'éducation religieuse.
Si l'on y regarde de près, on reconnaîtra que, dans notre conce|)tion de l'enseignement, la liberté du maître est plus réellement respoclée, en même temps que mieux sauvegardée celle des consciences enfantines : on n'impose plus à l'instituteur de développer telles ou telles opinions politiques ou sociales, constituant l'orthodoxie de Iheure présente, de se prononcer, vis-à-vis de petits enfants, sur la signification et la valeur de lintcrnationalisme ou du pacifisme ; il n'aura plus autant la tentation de substituer, au nom de la liberté, une opinion à une autre, et de faire violence aux esprits de cire qui l'écoutent ; il ne risquera plus d'être ensuite la victime d'un délit d'opinion, auquel on l'aura provoqué. S'il s'abandonne à l'impulsion d'étaler ses convictions particulières, telle sera la méthode qui l'aura lui-même formé, et qu'il appliquera, que ses affirmations n'apparaîtront plus comme des dogmes essentiels, mais comme de libres interprétations qu'on peut couper de la doctrine sans toucher à l'essentiel. — N'ayant plus à trancher des cas de conscience, à décider du détail des devoirs en évolution, à imprimer des directions sociales, les autorités seront plus hardies à donner des bases fermes aux programmes, des instructions précises sur la façon de les entendre et de les appliquer.
Peut-être les conclusions qui viennent d'être exposées ont-elles peu de chances d'être l'objet d'une approbation immédiate. Elles vont à réformer profondément notre méthode d'éducation morale, et elles le font en sens inverse des courants qui semblent
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aujourd'hui les plus forts. Elles se heurtent aussi à fies susceptibilités encore vives, à des convictions de parti encore amalgamées à des convictions intellectuelles. Mais cependant chaque jour, dans notre enseignement public, le souci devient plus pressant de ne pas se contenter de lappareme d'une autorité morale, mais d'en conquérir la réalité; nous sommes venus à l'instant où l'on est disposé à ne plus se dissimuler ses faiblesses, mais à les voir et à y pourvoir. Le but que j'ai poursuivi est d'apporter quelque contribution à la réforme qui devra faire passer la morale laïque, vis-à-vis des formes confessionnelles d'éducation, à l'état d'indépendance réelle et de supériorité pratique. Je me suis borné à chercher pour la libre morale le moyen d'entrer en possession des vérités de pratique, où puisent tout ce qui leur reste de force les anciennes disciplines d'autorité; cela, sans rien abdiquer des droits absolus de la raison, ni du trésor présent et futur des certitudes positives, rien de l'esprit de science, rien de l'esprit de liberté.
DELVOLVK. — Rnti<^nnli=:mo. 12