‹ Rattlin le marinChapitre 10 sur 42 · CHAPITRE XLTIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLTIII

Les liaisons dangereuses. — Ralph échappe à l'amour physique pour tomber dans l'amour platonique. — De Gharybde en Scylla. — Il a d'abord peine à comprendre la conduite du père de sa Dulcinée. — Il pleure de rage en apprenant que l'amour l'a fait l'esclave dune esclave.

A cette époque je fronçais le sourcil à quiconque me contestait les privilèges de l'homme. Après mon coup de baïonnette, ma vanité devint insupportable. Le mot jeune homme excitait mon souverain mépris. J'en avais depuis long-temps fini avec iiioii garçon. Je demandais au ciel une barbe; mais la barbe ne venait pas. Pour suppléer à ce défaut, j'étudiai devant ma petite glace des airs de matamore ; mais tous mes efforts pour me donner une apparence masculine échouaient. Ma figure était trop douce et trop féminine, quoique ma stature et la solidité de ma charpente répondissent à mes souhaits.

Nous étions cantonnés paisiblement dans la

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ville ^ et quelques uns de nous dans les cœurs aussi bien que dans le logis des aimables créoles. Je me promenais dans les rues, la modestie marchant toujours à ma droite et la tentation me lorgnant à gauche. Je regardais les ^ ménages de mes collègues et j'admirais leur promptitude à s'entourer de tous les conforts de la vie , y compris une jeune épouse, et souvent mé^ie une bande d'enfants. Ce n'était pas seulej^ient de l'amour tout fait qu'ils se procuraient par ce moyen , tout le monde en peut acheter pour de l'argent comptant; c'était une progéniture toute faite, une maison toute montée, sans qu'il leur en coûtât un sou.

— Je vous attends ce soir , me dit notre officier comptable, retenez bien mon adresse: rue de France, n" 1 4- Nous dînerons en famille , à cinq heures, entendez-vous?

— Ma colombe, ajouta-t-il en s'adressant à son épouse pro ternpore, tâche de nous avoir du poisson. Monsieur l'aime beaucoup.

— Certainement, mon amour, repartit la colombe.

— Mais asseyez-vous un instant, et permettez que je vous présente à ma belle-sœur, made-

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moiselle d'Avalonge: — Mademoiselle d'Avalonge,M. Rattlin, aspirant auxplushaiits emplois delà marine britannique, — Monsieur Rattlin, mademoiselle d'Avalonge.

La belle-sœur était jeune et jolie, blanche comme une Anglaise, et coquette comme une Parisienne. Je la trouvai charmante. Elle me trouva charmant. Je le lui déclarai; elle me l'avoua. Ses grands yeux bleus qui se fixèrent sur les miens, me firent monter le sang au visage, et ses jolis doigts pincèrent les cordes de sa guitare, tandis que des notes ravissantes comme celles du rossignol s'échappaient de son gosier.

Je pris congé de monsieur, de madame et de mademoiselle, qui me présenta sa blanche main à baiser. Je promis d'être ponctuel, et le diable sait si j'en avais l'intention. Mais l'homme propose et Dieu dispose! 11 était écrit là- haut que je ne filerais pas une quenouille aux. genoux de mademoiselle d'Avalonge. Mademoiselle d'Avalonge n'était pas la femme que j'avais rêvée. Elle eut peut-être mon premier caprice, mais avant les caprices, je devais passer par les premières amours. Notre officier et sa colombe eurent le temps de s'impatienter, le dîner et mademoiselle d'Avalonge eurent celui de se

refroidir; — mais je ne portai pas la dent au dîner , et je ne revis jamais le minois de la colombe ni de sa sœur.

Je quittai la ville pour remplir la mission que j'avais reçue d'explorer le pays. Je m'aventurai dans l'intérieur des terres, mais sans perdre jamais de vue la flamme de notre grand mat, et en me dirigeant du côté de la mer. Je trouvai les environs bien cultivés, les bâtiments des diverses plantations solidement construits et en pierre. Partout on m'invitait à m'asseoir et à me rafraîchir; ntais je refusais ces offres obligeantes. J'atteignis enfin un joli bois où Ton reconnaissait le travail de l'homme, aux effets pittoresques que produisaient divers massifs habilement combinés. Il était un peu plus de midi, et de vastes arbres d'acajou offraient un agréable ombrage. Je me promenais en long et en large sous les bosquets formés par leurs branches entrelacées, sentant en moi un luxe de vie et nourrissant mon orgueil des rêves les plus fous. Tantôt, je souhaitais quelques grandes aventures, comme on en lit dans l'Ai ioste ; tantôt, je m'imaginais que j'étais roi; puis ma pensée revenait s'apitoyer sur le pauvre Reud, et, songeant aux maux que, dans l'exercice de

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notre honorable profession de marins, nous causons journellement à l'humanité, aux vices dans lesquels la plupart de nous se plongent, je me demandais ce qu'il y avait dans la vie qui pût tant faire souhaiter de vivre.

Je me rappelle encore les pensées accablantes et tumultueuses qui se pressaient dans mon esprit pendant ces heures de rêverie solitaire. Je me croyais en quelque sorte forcé d'empaqueter tous mes souvenirs avant de m'élanc.er sur une nouvelle mer, mer inconnue et mystérieuse. Lorsque mon esprit eut épuisé tous les objets de contemplation que m'offrait le spectacle déployé autour de moi, ma pensée, comme un alcyon plaintif, prit son vol, et, rasant les mers, alla s'arrêter dans ma patrie. Ma patrie ! hélas! avais-je une patrie, moi qui n'avais jamais connu de mère ? La patrie est aux lieux où l'on nous aime... Personne ne m'aimait, et^dans le sens immense, infini, du mot, je n'aimais personne au monde! Élais-je destiné à trouver jamais un être, un ange consolateur pour partager mes peines et se réjouir de mes joies, un autre oreiller pour reposer ma tête que le rude bois d'un cercueil. Le cœur de l'homme a de l'énergie à dépenser ; il faut qu'il haïsse ou qu'il

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aime. Je ne connaissais pas plus la haine que l'amour. Heureux l'Indien d'adorer un fétiche ; ij me fallait aussi une idole, à moi.

Tout-à-coup, à peu de distance du tertre où je demeurais immobile et absorbé dans mes réflexions, j'entendis des voix confuses et des clameurs qui annonçaient une violente querelle. Un mille sabord, deux ou trois goddem et une série de gros jurons maritimes m'apprirent que des hommes de mon équipage jouaient un rôle dans cette échauffourée. Je m'élançai à travers un taillis , et je me trouvai sur le bord d'une pelouse qui se déroulait en pente peu rapide devant une a^sez belle habitation entourée des bâtiments nécessaires à une sucrerie. Le groupe d'où partaient les cris était composé d'un petit vieillard, qu'à son parler je reconnus pour un Français. Complètement vêtu de nankin et tenant respectueusement à la main son chapeau de paille à larges bords, il s'exprimait avec les gestes les plus expressifs: les deux matelots, qui n'appartenaient pas à notre frégate, mais, sans aucun doute, à quelque autre navire de la flottille, n'écoutant pas plus ses gestes que son français, tiraient, chacun de leur coté, au risque de lui briser les bras, une belle et timide jeune fille d'environ quinze ans. Un

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grand nombre de nègres, sortis des divers aleliers, grimaçaient et grinçaient des dents, mais restaient spectateurs passifs de cette scène. L'un d'eux, qui écorchait un peu l'anglais, fut le premier qui me découvrit, et s'écria: — Un officier ! un officier! Les drôles n'en entendirent pas davantage. Ils lâchèrent simultanément leur proie et se trouvèrent, en un clin d'œil, à mes pieds, leur chapeau goudronné à la main. Je tirai mon Carnet de ma poche, j'y inscrivis leurs noms, et je leur ordonnai de regagner immédiatement leurs vaisseaux. Ils obéirent, ou en firent du moins le semblant, non sans jeter en arrière plus d'un regard de rage. J'étais maître du champ de bataille; comme les Roger et les Roland , je venais de délivrer la beauté captive. Les noirs me prodiguaient les poignées de mains ; les négresses baisaient mes genoux ; mais ma plus enivrante récompense, fut le regard reconnaissant que fixait sur moi la belle et pâle créature que je venais de délivrer. Pauvre enfant! son sein palpitait encore, comme celui de la colombe échappée des griffes du vautour, ou, pour mieux exprimer l'horreur de la situation de la vierge entre ses ignobles ravisseurs, comme le pauvre colibri, le colibri i^etu de riibis^ de topase et démeraude,

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qu'un petit miracle (et pourquoi Dieu n*en ferait-il pas pour ces pauvres petits oiseaux!) vient de soustraire aux pattes velues de l'araignée géante qui lui fait la guerre.

M. Manuel ne m'épargna ni les félicitations, ni les remerciements, et, dès qu'il se fut aperçu que j'entendais le français, il épuisa le vocabulaire copieux de sa langue pour me convaincre de sa gratitude. Je ne voyais pas en quoi je la méritais tant. Si le service rendu était incommensurable, il ne m'avait pas coûté grand' chose. Je n'avais pourfendu aucun géant; je n'avais pas perdu un bout d'oreille; j'avais parlé, et l'on avait obéi. Voyant l'impossibilité d'arrêter le torrent de sa gratitude française, je pris le parti de le détourner, en acceptant son invitation pressante d'entrer chez lui, pour m'y reposer, après l'action héroïque et périlleuse que je venais d'accomplir.

Nous fûmes bientôt assis dans l'appartement le plus frais de la maison, et tout le luxe des Indes-Occidentales fut mis à contribution pour tenter mon palais. En moins de quinze minutes, M. Manuel m'eut instruit de sa généalogie, de ses propriétés, de son histoire. Il protesta, avec force gestes et serments, contre toute relation avec les brigands qui habitaient Anania. Il les

méprisait profondément, les connaissant tous pour des pirates ou des receleurs de pirates, des révolutionnaires et des républicains; il était royaliste de cœur et d'âme, et, par conséquent, dévoué à l'ancien régime. Quant à la propriété qu'il cultivait, c'était un bien patrimonial ^ c'était l'héritage de son père, du petit nombre des Français qu'avait épargnés la révolte des noirs. Il avait été élevé à Paris; mais^ depuis trente-cinq ans, il était de retour dans ses terres où il avait résidé sans interruption... Il était célibataire, et n'avait d'autre famille que Joséphine, sa chère et unique enfant.

M. Manuel n'ajouta rien pour le moment, mais je compris assez que la pauvre petite assise à côté de lui était la fille d'une esclave.

Je fixai pour la première fois mes yeux sur elle, avec la plus vive émotion, mais ce n'était que de la pitié. J'avais résidé assez long-temps dans les Indes-Occidentales pour comprendre sa position aux yeux du monde. M. Manuel n'était pas homme à en faire un secret. Il compléta bientôt le récit de sa vie. Il me raconta comment Joséphine avait été mise au monde par une belle mulâtresse qui lui avait coûté une grosse somme d'argent. La jeune fille ne manifesta aucun signe d'émotion à ce récit; ses

joues ne se couvrirent d'aucunes roses. Elle demeura calme et pâle comme une satue antique; mais ce calme était celui de l'innocence.

J'essayai de l'amener insensiblement à se mêler à notre conversation. Combien je la trouvai ignorante! oh! profondément ignorante! Toutes ses idées étaient renfermées dans le cercle des propriétés de son père , à part les superstitions qu'elle avait recueillies parmi les nègres de la plantation. Toute l'éducation que lui avait donnée M. Manuel se bornait à pincer par routine quelques airs de guitare et à chanter quelques vieilles romances françaises. Elle était cependant accoutumée à tous les soins et à tous les respects dont le monde entoure une grande dame. Un certain nombre de négresses n'avaient d'autre emploi que d'obéir à ses désirs, et sa mise était toujours riche et recherchée. Je m'aperçus bientôt que l'isolement en avait fait un composé d'enthousiasme et de mélancolie. Elle avait un peu plus de quinze ans; mais quinze ans sous les tropiques répondent à vingt et un en Europe. Elle était femme et complètement formée, légère, potelée et extrêmement active dès qu'elle sortait de l'espèce d'extase où son esprit rêveur la plongeait momentanément. Tous ses mouvements

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étaient gracieux, et qu'on pardonne à un marin une comparaison dont les poètes ont fait un étrange abus , aussi onduleux que les flots enflés par le zéphir. Selon que sa marche était pressée ou lente, elle bondissait ou semblait effleurer le sol et glisser sur Feau comme une vision céleste. Sa grâce n'était pas de celles qu'un maître de danse vend à tant par mois à nos ladies ; la nature lui en avait donné les leçons sous les frais ombraD:es des bois. Elle avait eu pour gymnase les vagues caressantes de l'Océan. Vous décrirai-je ses traits ? je les ai là dans mon cœur et dans ma tête brûlante ; mais la parole, si faible déjà pour rendre l'image de la beauté , exprimera*t-elle jamais ce que l'amour ajoute à cette image , les teintes ineffables qu'il étend sur un portrait et cette espèce d'auréole dont il couronne une tète adorée ; non , je ne décrirai rien. Mais quoique esclave, Joséphine avait peu de sang nègre dans ses veines, sa physionomie ne rappelait en rien le type africain. Elle n'était blanche ni comme un cygne ni comme une Anglaise ; mais sa peau était transparente et pure, et sa blancheur mate rappelait celle de la riche écume du lait. J'ai vu quelque chose de semblable sur ces porcelaines de Chine transparentes qui

représentent les dames séquestrées de cet empire inhospitalier, et je m'imagine que la célèbre Poppée devait un teint semblable aux bains de lait d'anesse qu'elle prenait tous les jours. On sait que cette belle et malheureuse épouse de Néron entretenait un troupeau de quinze cents de ces innocentes bétes , et qu'étant un jour bannie de Rome, elle en sortit précédée par ce troupeau. Joséphine n'avait pas de couleurs; je hais les couleurs vives sur la joue des femmes : des émotions brûlantes eussent pu seules amener l'incarnat sur son front calme et pensif. Ses traits n'étaient pas ciselés , et un moderne Praxitèle , au moment de les imiter sur un bloc de marbre de Paros , eût peut-être jeté son ciseau et reconnu son impuissance. Il y avait dans toute la personne de Joséphine quelque chose de vaporeux , je demande encore pardon aux classiques de cette expression; mais je n'en vois pas d'autres, et d'ailleurs c'est l'amour qui parle: on sait que l'amour est romantique et extravagant. J'avais promis de ne rien décrire , et me voilà plongé dans une description. Je m'arrête, lecteur, et je ne vous dirai rien de sa longue chevelure d'un noir d'ébène ; de ses lèvres , où l'abeille n'eût pas été se poser, parce qu'elle n'a pas à

butiner sur un bouton de rose; de ses yeux , enfin , de ses yeux qui semblaient nager dans un océan de mélancolie.

Je m'étais tourné vers elle, et elle me regardait avec confiance. Ses grands yeux semblaient m'attirer et me dire: — Approcbez-vousplusprès de moi , pour que je puisse vous comprendre. N'étes-vous pas un être d'une autre nature que ceux qui m'entourent? N'étes-vous pas l'être qui doit m'apprendre ce que je suis , et me donner quelque chose à vénérer, à idolâtrer, à aimer? — Tandis que je continuais à lui parler, son attention se changeait en un doux ravissement ; mais une mélancolie solennelle tenait toujours ses sensations captives.

Le père et la fille furent bientôt instruits de mon nom, de mon rang et de ma situation. M. Manuel, nous voyant plongés dans une mutuelle extase , alla vaquer à ses occupations. Je parlais le français plus correctement qu'elle ; elle le parlait avec plus d'abondance. Nous nous comprenions si bien , qu'une heure n'était pas écoulée que j'étais aux pieds de l'esclave , lui jurant que je l'adorais, que j'aimais tout en elle, jusqu'à son ignorance. Elle m'avoua qu'elle m'aimait aussi. Cet ange m'aimait! — Pourquoi ? Je vous le donne en cent , lec-

teur. — Parce que je ressemblais tant au bon esprit qui se promène doucement dans la foret, et qui arrête les brouillards pestilentiels avant qu'ils n'atteignent la demeure de l'homme.

Je lui demandai tout naturellement si elle avait vu le bon esprit , pour me trouver de la ressemblance avec lui.

— Non, reprit- elle, mais je le connais comme si je l'avais vu. La vieille Jumbila, une de mes négresses, m'en a parlé si souvent, que son image m'est aussi familière que la présence de mon père.

— Que de choses vous avez à désapprendre, ma douce amie î pensai-je en moi-même. Mais vous en avez bien plus encore à apprendre , et mille fois heureux votre précepteur.

M. Manuel ne rentra qu'au coucher du soleil. Un excellent dîner nous attendait dans un appartement voisin. Après le dîner , Joséphine se leva, et son père , qui connaissait les habitudes anglaises^ fit apporter une bouteille de vieux vin. Je profitai de l'occasion pour lui reprocher , dans les termes les plus doux possibles , l'ignorance profonde où il laissait sa fille.

Sa réponse fut une assez singulière grimace, accompagné d'un haussement d'épaules qui fit

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disparaître sa tête , tandis que ses bras et ses ' doigts s'étendaient de toute leur longueur.

— ^ Que voulez-vous! on en sait toujours assez pour être esclave.

— Esclave!... Mais, mon cher monsieur Manuel , lui répondis-je, car son vieux Champagne et sa divine fille commençaient à m'exalter, que ne lui enseignez-vous au moins à lire et à écrire? Que ne lui apprenez-vous qu'elle possède une âme immortelle, une âme précieuse à son créateur? Que ne lui apprenez-vous à mépriser les ridicules superstitions de Xobéisme , les esprits des brouillards y la sorcellerie et les fétiches? Que n'en faites- vous une compagne dont celui qui vous parle puisse faire la sienne ? Avec tant d'attraits et une si belle âme , bien qu'elle ne soit encore qu'un diamantbrut, jesuis convaincu que votre fille parviendrait au plus haut point de perfection qu'il soit donné d'atteindre à notre pauvre humanité.

— Que voidez- vous! répéta M. Manuel ; et cherchant à justifier sa coupable négligence , m'assura que d'après les règles sociales et les lois , une personne de la classe de Joséphine , possédât-elle tous les attributs d'un ange, ne pouvait-étre reçue dans la société des blancs ,

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et n'épouserait jamais qu'un homme de couleur. « On tient bien plus rigoureusement ici à la noblesse de la peau, qu'en Europe à la noblesse héraldique. Le flambeau de l'éducation ne servirait qu'à éclairer à ses yeux sa propre dégradation.»

— Absurde préjugé! m'écriai-je.

— Vous êtes jeune y monsieur l'officier; l'idée de l'injustice tous indigne. Vous vous y habituerez en fréquentant les hommes. Je l'aime tant , cette pauvre Joséphine î que l'idée de ma mort me fait frémir pour elle.

— Mais que n'assurez-vous son sort?.

— Hélas! monsieur, si je venais à mourir, je ne doute pas qu'elle ne fût vendue avec le reste des nègres et traitée comme une esclave. Pauvre enfant, que j'ai élevée si délicatement!

Les longs doigts blancs et veloutés de Joséphine rendaient témoignage à la vérité de ce qu'avançait M. Manuel.

— Mais enfin, que ne l'affranchissez-vous?

— Impossible. Quand l'île était plus calme et mieux gouvernée , la manumission rencontrait dans la loi des entraves presque insurmontables ; maintenant il n'y faut plus penser. Je ne doute pas que les Espagnols, nos plus proches voisins , et nos sanguinaires ennemis ,

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