‹ Rattlin le marinChapitre 11 sur 42 · II. n · texte numérisé non relu

II. n

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n'attendent que le départ de votre flottille pour fondre sur une ville que vous avez démantelée et dont vous avez fait presque toute la population mâle prisonnière. Ce n'est pas que j'estime les brigands dont vous avez fait justice; mais je serai forcé de me soumettre à l'autorité des Espagnols, et leurs lois concernant l'esclavage sont plus impérieuses encore que les nôtres, quoiqu'ils soient de toutes les nations celle qui traite les esclaves avec le plus de douceur. Non , il ne reste aucun espoir à ma pauvre Joséphine.

— Envoyez-la en France.

— Sabrebleu! ils ont guillotiné tous mes parents, tous mes amis, tous, oui, tous! Et d'ailleurs, mon ami, je n'ai jamais amassé d'or en prenant un intérêt aux excursions de ces longs schooners qui écumaient la mer avant votre arrivée. J'ai bien quelques boîtes de doublons en lieu de sûreté, oui, sans doute; mais , après tout , je suis attaché à Saint-Domingue; je ne trouverai pas d'acheteur pour ma propriété, et, en dernière analyse, je suis entouré de si grands misérables , qu'ils ne me verraient pas m'embarquer avec mon coffrefort sans qu'un bon coup de poignard!... Voilà dans quel temps et dans quel lieu nous vivons,

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et , comme dit le proverbe , il faut être Romain à Rome.

Le beau Romain que vous faites! père Manuel, pensai-je en moi-même; et je retombai dans ma rêverie. J'en fus tiré par la voix de Joséphine qui s'approchait des jalousies ouvertes avec une corbeille de fleurs dans les mains. Elle la posa sur l'appui de la fenêtre , s'arrêta un moment devant nous, et regarda tendrement son père, puis son nouvel ami en souriant; ce sourire était le premier qui épanouissait ses lèvres ; il me laissa voir deux rangées de perles et porta un doux ravissement dans mon cœur.

— Dieu m'est témoin si je l'aime tendrement! dit le vieillard, et je vais vous le prouver à vousmême. J'avais consenti à me séparer d'elle pour son bonheur; mais, bah ! vous autres Anglais, vous avez gâté tout; vous l'avez emmené prisonnier.

— Qui?

— Qui ? parbleu ! le capitaine Durand. C'eut été un protecteur pour Joséphine. Il corrimandait le gros schooner noir que vous avez cap* turé. Il aurait traité ma fille avec douceur, con* tinua M. Manuel, il m'offrait même de s'engager par écrit à ne jamais la faire travailler à la terre , à ne jamais la fouetter. '^

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— Faire travailler à la terre! fouetter ! maiâ qui donc? qui donc encore une fois? m'écriaije au comble de la stupéfaction.

— Et parbleu! Joséphine, Joséphine que je lui cédais pour deux cents doublons.

— Que le ciel te confonde , père dénaturé ! vieillard infâme! m'écriai-je en renversant la table , la bouteille et les verres sur les genoux de M. Manuel. Si tu n'étais mon hôte, je te terrasserais, et, la main sur ta gorge, je te forcerais de jurer à deux genoux que ce que tu as dit n'est qu'un affreux mensonge, que tu ne vendras jamais Joséphine. Joséphine esclave! Joséphine fouettée! Malédiction! Je frissonnai de rage à cette idée : Fouetter Joséphine! J'aurais été moins stupéfait en entendant parler de fouetter une impératrice.

— Calmez-vous, mon fils , dit le vieux marchand d'esclaves, ramassant lui-même avec sang-froid les débris de son festin , calmez-vous, mon fils.

Ces mots , mon fils , résonnèrent d'une manière étrange au fond de mon cœur. Ils s'associaient à tant d'idées ravissantes ! Je l'écoutais avec calme.

— Calmez-vous, mon fils, répéta-t-il une troisième fois, et je vous prouverai que tout ce

que j'avais voulu faire était pour le mieux. Le vieux colonel, l'ancien gouverneur, qui est aussi votre prisonnier, m'aurait donné trois fois autant pour Joséphine, mais il était brutal et d'un caractère inhumain. Ce que j'avais de mieux à faire n'était-il pas de la confier à un homme dont le bon cœur me fût connu. Le capitaine Durand eût bien traité Joséphine , car il l'aimait. Quant à la somme convenue pour elle, ce qui vous indigne, vous ignorez, jeune homme , que le plus sanglant affront que je pouvais faire à ma fille, aux yeux de notre monde de Saint-Domingue, était de m'en séparer sans exiger une grosse somme d'argent. Tout misérable qu'était ce raisonnement, je demeurai convaincu que le vieillard croyait avoir agi en bon père en vendant sa fille. Quel abominable, quel atroce système social que celui qui laissait subsister un pareil ordre de choses ! Lecteur, cet ordre de choses existe encore dans la patrie libre et éclairée des Washington et des Franklin. Le philosophe de Boston a bien enlevé aux cieux leur foudre, il n'a pu arracher leur verge aux tyrans.

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