‹ Rattlin le marinChapitre 17 sur 42 · CHAPITRE Lni · texte numérisé non relu

CHAPITRE Lni

Ûh cas de fièvre. — Un breuvage des mains de l'amour qui n'est pas un breuvage d'amotrr. — Qu'est-ce donc , aprèis tout . que les docteurs qui laissent les hommes mourir et guérir à leur barbe ? — Ralph ne répond pas à la questioD.

On peut s'étonner de Toubli où j'ai laissé jusqu'ici mes camarades les midshipmen. Les affaires et le caractère de nos collègues nous semblent d'ordinaire choses si importantes ! Il n'en était pas de même pour moi : j'en ai déjà dit la raison. Notre chambre était un véritable caravansérail oriental ou plutôt un lazaret. Tous mes camarades furent rayés de la liste des vivants ou portés sur la liste des promotions; quelques uns changèrent de vaisseau sans changer de grade, A notre retour en Angleterre , nous n'étions plus que trois de l'ancienne chambrée. Z'^o^ n'était cependant point dépourvu de midshipmen. Notre complet était rarement atteint. De nouveaux midshipmen venaient remplacer les morts et faisaient, eux-

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mêmes, place à d'antres. Je n'avais eu ni le temps cle me lier d'amitié avec eux, ni celui d'étudier leur caractère , que déjà les pauvres diables, s'endormaient du long sommeil sous les palissades , ou étaient jetés à la mer enveloppés dans leur hamac. Les officiers de la grand'chambre n'avaient pas meilleure chance. Le premier lieutenant, le docteur et le commis aux vivres furent les seuls officiers primitifs qui revirent l'Angleterre avec nous. La mortalité était effrayante parmi les chirurgiens édimbourgeois, qui mangeaient à notre table. Il me serait bien certainement impossible de me rappeler les noms ou les traits du plus grand nombre de ceux avec qui je buvais, je mangeais, je souffrais; les pauvres jeunes gens se dépéchaient si vite 'de quitter ce monde passager !

L'état sanitaire de VEos avait été satisfaisant jusqu'à la prise de Saint-Domingue; mais à cette époque on nous chargea de transporter un régiment de soldats français à Port-Royal. Nos prisonniers apportèrent la fièvre à bord , et en dépit de tous les remèdes indiqués par la science , il fut impossible d'en extirper complètement les germes. On nous transvasa à bord d'un ponton , tandis que le navire était net-

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toyé et soumis à toutes sortes de fumigations; on nous assigna pour station la Nouvelle-Providence ; mais toutes ces précautions furent perdues, car par intervalles presque réguliers, la fièvre réapparaissait et faisait des victimes.

J'eus le bonheur d'échapper et de ne subir qu'une seule attaque. C'était dans la maison du cabestan , nom que nous donnions à l'endroit où on nous fit bivouaquer pendant le radoub du vaisseau. Je rappelle cet accident pour la singularité de l'attaque et la rapidité de la guérison, non pour citer comme une recette générale la manière dont je m'en tirai.

J'étais chargé de remorquer, de Port-Royal à Kingston , un petit bateau chargé de poudre. Je rie sais par quelle incartade du patron la tente du bateau se trouva oubliée. Six ou sept heures d'exposition à un soleil brûlant et vertical au milieu des marais, si riches en productions végétales, qui séparent Port-Royal de Kingston , est une épreuve par trop rude pour la constitution d'un Européen.

De retour à Port-Royal , vers quatre heures après midi, mon premier symptôme inquiétant fut une sensation confuse que la terre glissait sous mes pieds , et que je parcourais la sur-

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face du sol sans le secours de mes jambes. Au lieu d'être affamé à l'excès , comme ini midshipman à jeun , j'étais excessivement gai; je négligeais mon estomac, et donnais carrière à ma langue. Je m'aperçus bientôt que je débitais un grand nombre de soitises; mais j'y prenais goût. Enfin , le peu de bon sens qui me restait me suggéra la crainte d'une première entrevue avec ie roi des terreurs, Jack le Jaune. — Irai-je trouver le docteur? me demandaije. Non. — J'ai la plus baute opinion du docteur Tbompson ; mais c'est un grand malbeur qu'il ne sacbe pas guérir la fièvre jaune. Il sera blessé, j'en suis sûr; mais j'ai remarqué une chose : tous ceux qui vont trouver le docteur n'en reviennent que pour monter dans leurs hamacs, et passent du hamac à l'hôpital, et de l'hôpital aux palissades. Tandis qu'il en était temps encore, je résolus de suivre une direction tout opposée. Je sortis de l'Arsenal et j'entrai chez une mulâtresse libre , belle et corpulente femme , qui était pour moi une mère et quelque chose de plus. Elle avait un certain bien j et possédait un vigoureux assortiment de nègres, dont elle louait les bras à Sa Majesté Britannique ou à ses représentant^ , pour calfater les vaisseaux de guerre.

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Malgré ces relations de puissance à puissance avec Sa Majesté, elle ne dédaignait pas de laver ou de faire laver les chemises et les bas des officiers de la marine , quand elle aimait ces officiers ; or , elle était assez bonne pour m'aimer, mais d'un amour sobre et platonique. Miss Belinda Bellarosa , c'était son nom , était assez jolie et pas trop mure. Elle donnait de temps en temps des bals Jashionables où, brillante de tous ses atours et de tous ses attraits , elle ne pouvait manquer de faire des conquêtes. Un bas-officier était son cauche*niar. Bien des aides de maître s'étaient fait refuser, et plusieurs lieutenants avaient pareillement échoué dans leurs ouvertures honorables.

Je m'acheminai vers le domicile de mistress Belinda, autant que l'étrange délire qui com-r mençait à me bouleverser me permettait de suivre un chemin. La bonne dame ne me vit pas plus tôt qu'elle s'écria :

— Dieu tout-puissant! le voilà pris! ce pauvre enfant ! sa vue me fend le cœur. Monsieur Rattlin, vous savez que je vous aime comme mon poussin. Dieu nous fasse miséricorde! il est bien mal

— O reine des Indes ! m'écriai-je par un mé-

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lange de plaisanterie et d'égarement , duchesse des doublons, épousez-moi ce soir, et vous êtes sûre d'être veuve demain matin.

— L'entendez-vous? l'entendez-vous ? c'est bien le moment de penser à m'épouser!

— Oh! ma chère Bella, si vous ne voulez pas me tuer de tendresse, que ferai-je? que deviendrai-je? Je ne puis endurer la douleur atroce que je ressens à la tête. Vous avez toujours été une bonne àme pour moi. Pardonnezmoi mon déraisonnement, c'est plus fort que moi. Permettez à un de vos domestiques de m'aider à marcher jusque chez le docteur.

— Jamais, jamais, le docteur! fi donc! Et elle cracha par terre avec un air de profond mépris. Oh! massa Rattlin, je vous aime chèrement; vous coucherez ici.... Je perdrai ma réputation.... Ne vous en inquiétez pas. Mais courez donc, Voicas, courez chercher une bouteille de vieux porto dans les magasins de massa Jackson; dites bien que c'est pour moi, mistress Bellarosa. Vous, Phébé, etvous^l'autre femme de couleur, prenez monsieur Rattlin et portez-le dans le meilleur lit. Il est bien mal certainement; dépêchez-vous, ou le pauvre blanc va mourir.

Je fus hissé sur un lit avec l'assistance de

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mes deux gardes - malades. Ma bonne hôtesse ordonna qu'on me couvrît d'une masse étouffante de couvertures. L'instant d'après et lorsque mes sens égarés me laissaient à peine reconnaître les objets, mistress Bella rentra suivie de deux autres négresses , chargées sans doute de porter témoignage à sa vertu. Après avoir versé la bouteille de porto dans un bol de Chine, elle y jeta une poudre blanche qui surnagea bientôt, et me força à en vider le contenu. Alors, avec un regard d'affection maternelle , elle prit congé du malade , ordonnant à mes deux gardes de mettre une couverture de plus sur moi, et de me retenir de force dans mon lit si j'essayais d'en sortir.

Bientôt commencèrent la crise et l'agonie de la fièvre. Je me croyais transformé en une masse de feu douée de sensibilité; j'avais un avant-goût de cet état auquel , je l'espère , nous échapperons tous, de cet état où l'on brûle sans se consumer ; mais , quoique les instants d'une pareille souffrance soient des siècles pour le patient, mon agonie ne dura qu'une demiheure, et fit place à un songe que je n'oublierai jamais tant que ma mémoire ne se sera point ossifiée.

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Il me sembla qu'on m'enlevait soudainement de mon lit pour me placer au centre d'une immense plaine de sable. Cette plaine, pareille à la mer, n'était bornée que par l'horizon ; je ne découvrais que le sable blanc et brillant, le ciel d'un bleu foncé et sans nuage, et, au-dessus de moi, le soleil éternel, qui, semblable à l'œil d'un dieu irrité, dardait sur ma tête nue des feux insupportables. Enfin , je sentis mon crâne brûlant s'ouvrir, et de l'intérieur de ma tête un magnifique temple s'élever. Ses rangs de colonnes montaient sur d'autres rangs de colonnes. Les divers ordres d'architecture étaient échelonnés les uns audessus des autres , et, à mesure que cette nouvelle Babel s'élevait vers les cieux, elle se développait en largeur ainsi qu'en élévation. Je remarquai dans cet étrange édifice l'escalier hardi, serpentant, et sans fin, ks vastes cours pavées de marbre , les fontaines majestueuses et jaillissantes dont les eaux fraîches narguaient nies lèvres arides, et une longue rangée de statues magnifiques. La structure se développait toujours jusqu'à ce qu'enfin elle remplit la cavité des cieux.

Je luttai long-temps pour ne pas fléchir ^gus^

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cet énorme poids; mais il pesait de plus en plus sur la racine de ma cervelle; la douleur devenait insupportable. En vain je roidissais tous les muscles de mon corps avec un orgueil impie et une espèce de défi insensé. Je finis par me sentir accablé, et je m'écriai :

— O Dieu de miséricorde , secourez-moi ! ce fardeau est plus que je ne puis porter.

Alors commença le sac de ce temple, qui était à la fois ma léte et ne Uétait pas ; les vastes colonnes croulaient, les arcades craquaient, les riches entablements grinçaient en s'entrechoquant; les dalles de marbre grondaient plus bruyantes que le toiuierre sous les ruines qui s'amoncelaient. Mon songe se dissipa.

Le soleil avait atteint son zénith quand je m'éveillai le lendemain en bonne santé. Toutes mes sensations étaient renouvelées; la seule idée de vivre est si délicieuse ! Je ne m'aperçus de rien de remarquable ; seulement j'avais subi une abondante transpiration.

Miss Bellarosa déjeuna avec moi ; elle triomphait , et ma reconnaissance était sans bornes. J'avais faim et j'étais joyeux comme un écolier le premier jour des vacances.

— Ah! massa Rattlin, voulez- vous m'épouser aujourd'hui? pourquoi ne dites- vous pas oui?

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— Parce que, ma chère Bella parce que

vous ne voudriez pas de moi.

— Essayez , — demandez-le-moi, dit-elle en me regardant avec une tendresse que j'aurais souhaitée plus maternelle.

— Bella, ma chère amie, voulez-vous m'épouser?

— Pour tout de bon?

— Pour tout de bon.

— Merci, massa Rattlin, merci, vous me faites bien du plaisir ; mais pour vous dire la vérité, non, je ne veux pas. Si vous aviez quinze ans de plus, ou moi quinze ans de moins, à la bonne heure ; — mais je vous remercie toujours du compliment ; maintenant allez-vous-en , et dites au docteur blanc comment vous avez été guéri.

Ne pouvant récompenser mon Esculape femelle avec le don de ma main, que, soit dit en passant, je né^^lui aurais pas offerte si je n'avais été sûr de son refus, j'en fus réduit à la forcer d'accepter pour souvenir la plus riche babiole qu'il me fut possible d'acheter.

Je ne sais si j'ai décrit ma fièvre en habile nosologiste^ mais je l'ai racontée en biographe véridique.

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