‹ Rattlin le marinChapitre 20 sur 42 · CHAPITRE LTI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LTI

Un tlîncr anlicipé. — La fête est gâtée par le premier coup d'instrument tranchant. — Habit peu propre à remplir son but. Josué — Daunton essaie une paire de guêtres plus difficiles à ôler qu'à mettre.

Ce gnome ; ce gibier de potence nous tuait à coups d'épingle. Enfin, un des aides de maître, trop stoïcien pour mourir les bras croisés, résolut de tenter un dernier effort et de se faire inviter de nouveau par le capitaine et les officiers. Il avait découvert à bord un morceau de drap bleu neuf et plusieurs douzaines de boutons ; il acheta le tout à un prix énorme , mais à crédit. Les tailleurs du vaisseau se mirent immédiatement à l'œuvre.

Nous nous trouvions près du banc de Terre-Neuve , avec notre convoi de retour.

Le temps était froid et glacé ; nous étions déguenillés. On comprend de quelle valeur devait être , en pareille occasion , un habit chaud et neuf, dont les poches étaient pleines d'air. i4

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van ce d'invitations à déjeuner et à diner. Cette bonne aubaine allait échoir à master Pigtop, l'aide de maître.

Il avait déjà fait remarquer qu'il était déraisonnable d'avoir un vêtement pour sept et des culottes communes, comme les femmes des anciens Bretons. Voyez les Commentaires de César. L'ingratPigtop ! il avait en ce moment même sur le dos le seul habit d'entre les sept que l'on pût montrer sur le gaillard d'arrière ; cet habit était le mien : il venait de me l'emprunter pour monter sur le pont.

— Le capitaine Rend présente ses compliments à M. Pigtop, et espère jouir de sa compagnie à dîner.

Angéliques paroles, quand l'invité avait une chemise blanche , un faux-col et un uniforme décent.

— M. Pigtop présente ses compliments au capitaine Reud, et ne manquera pas de se rendre à son invitation.

— Holà! vous autres ! qu'en dites-vous ? s'écria le triomphant Pigtop. Plus d'habit prêté à tour de rôle. Josué, courez dire au tailleur qu'il me faudra mon uniforme pour quatre heures.

Josué s'élança ; mais un sourire sardonique

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erra sur son visage d'une beauté remarquable, malgré sa })âleur.

Le capitaine et les officiers de la grand'chambre étaient tous instruits de l'inexplicable disparition des habits; mais ils croyaient l'expliquer à merveille!

— Elle avait , disaient-ils, des causes toutes naturelles. Il fallait attribuer une partie du désastre à l'humidité , une partie aux vers, et la plus grande partie à notre négligence passée en proverbe. Les midshipmen négligents! 6 calomnie! mais certaines gens ont le privilège de calomnier avec impunité. Le dilemme où nous nous trouvions entre nos uniformes râpés et les diners du capitaine, fournissait d'ailleurs à MM. les officiers un sujet de risée habituel.

Une heure avant celle où le dîner du capitaine était ordinairement prêt, nous vîmes arriver l'uniforme. Josué l'étala sur le coffre de M. Pigtop. Les officiers de garde , ceux du moins avec qui l'heureux midshipman pouvait prendre cette liberté , furent invités à le venir voir. Us admirèrent le lustre du drap et déclarèrent la coupe impayable.

M. Pigtop triomphait. Josué Daunton semblait partager sa joie; mais sa satisfaction res-

tait muette comme notre jalousie; cependant, en sa qualité de barbier et de barbier habile, il offrit de raser l'heureux invité en yille. L'offre fut acceptée. Alors, tout changea de face ; alors commença la longue série d'infortunes du propriétaire de l'habit. Ce n'était pas la faute de Daunton ; mais tous les rasoirs étaient de véritables scies. Le sang ruisselait sur le noir visage de M. Pigtop, et pas un poil ne voulait tomber. Le patient jurait , il jurait d'une manière affreuse ! Le temps s'écoulait rapidement. Après un épouvantable juron , capable de briser un panneau de chêne, Josué, apparemment effrayé, dit d'une voix basse et insinuante :

— Monsieur Pigtop, je vous en prie , je vous en conjure; essayez, essayez les rasoirs vousmême. Mon cœur saigne, monsieur, bien plus que votre visage. Essayez , je vous en prie. Voici justement le domestique du capitaine, il vient vous avertir que le dîner est prêt.

Dans son désespoir, l'affamé midshipman saisit le rasoir ; mais , exaspéré et impatient d'en finir, il s'en tira bien plus mal encore. Josué n'avait fait que des entailles , Pigtop se couvrit de balafres.

On envoie chercher le barbier en titre du

vaisseau , mais il refuse de toucher à cette surface sanglante.

Josué Daunton était le véritable ami, Tami qui ne vous laissait pas dans l'embarras. Il offre d'aller emprunter au docteur Thompson un de ses rasoirs. M. Pigtop y consent; et sur ces entrefaites on annonce le dîner. Vous détourneriez un tigre de sa proie fraîchement égorgée plus facilement que vous ne feriez attendre un capitaine de vaisseau dont le dîner est servi. Le capitaine Rend n'avait jamais attendu un convive, et à plus forte raison un midshipman.

Cependant le nouveau rasoir, le rasoir du docteur Thompson, faisait des merveilles sous l'agile main de Josué. La barbe, jusqu'ici intraitable, disparaissait rapidement tandis que la langue du barbier courait plus vite encore que son rasoir.

Les barbiers , dans l'exercice de leurs fonctions , ont, ainsi que les membres des deux Chambres, le privilège de la parole; ils ne doivent compte à personne de ce qu'ils ont pu dire. Ils sont tout-puissants dans l'acte de leur ministère: oseriez -vous vous quereller avec l'homme qui promène le rasoir sur votre artère carotide? M. Pigtop s'en serait bien donné garde. Josué poursuivait donc ainsi en accom-

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pagnant ses paroles des évolutions éloquentes de son rasoir.

— Monsieur Pigtop, j'ai le plus grand respect pour vous , un très grand respect pour vous , monsieur. Si jusqu'ici vous n'avez pas été mon ami, vous le serez à compter de ce jour, j'en suis sûr. Vous n'êtes pas volage comme les autres jeunes gens. J'ai un grand respect pour l'âge, monsieur, un très grand respect pour l'âge. J'honore surtout les hommes d'un âge mûr. En vérité, monsieur, c'est une grande modestie de votre part de condescendre à n'être encore à votre âge qu'aide de maître à bord d'une frégate.

— Daun

— Chut! chut!.... c'est une grande imprudence de parler ainsi. Ce n'est pas ma faute , vous le voyez, si la savonnette est entrée dans votre bouche. Le goût du savon d'ailleurs.... Il y a des personnes qui aiment le goût du savon.... c'est très sain, je vous assure, très sain. Une barbe touffue comme la vôtre exige une double savonnade.... Ne parlez pas, ô monsieur! vous êtes un homme heureux, extrêmement heureux. Votre face sera aussi polie que celle d'un homme qui emprunte de l'argent. Holà! hé! mousse, courez dire au maître d'hôtel du capi-

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taine que M. Pigtop sera dans la cabine en un zest de temps, en un coup de rasoir, ou avant qu'un cheval blanc ait le temps de devenir gris. Permettez-moi de vous prendre par le nez; le nez est le véritable manche du visage; il donne à celui qui le tient, monsieur, comme une sorte de commandement de toute la tète, et par suite de tout le corps. C'est ce qui a donné lieu à l'expression populaire de « Mener un homme par le nez. » En vérité , vous êtes prédestiné, monsieur, et l'on doit vous porter envie. Le capitaine a fait tuer hier une de ses tortues. Jumbo

est un cuisinier.... un excellent cuisinier

Une cuillerée de la soupe d'aujourd'hui vaudra la rançon d'un roi. — Pouah ! je ne donnerais pas une cuillerée de cette soupe pour un royaume. Suivez mon conseil, monsieur, demandez une seconde assiette de soupe. Lorsqu'elle a passé sur le pont, nos jeunes messieurs la suivaient l'eau à la bouche et la langue pendante , comme une meute de chiens affamés suit la charrette du boucher à Cripplegate. Encore un petit coup sur la lèvre supérieure et vous êtes lisse comme l'enfant nouveau-né. En parlant de lèvres, lorsque la première cuillerée de soupe glissera sur les vôtres... Oh ! mon Dieu ! miséricorde !... j'en prends Dieu

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à témoin. C'est im accident... un pur accident... le roulis du vaisseau !

Josué Dannton était à genoux devant M. Pigtop qui, dans l'agonie de la douleur, tenait à deux mains sa lèvre supérieure presque détachée ^ tandis que le sang ruisselait entre ses doigts.

Le docteur Thompson arriva bientôt, avec des emplâtres de diachylon et de taffetas noir, au secours du pauvre aide de maître. Quand le premier appareil fut posé sur la blessure, le pauvre diable était triste avoir. Sa faim vorace, portée à la fureur par la vision de la soupe à la tortue, artificieusement évoquée par le malicieux Josué, triompha de ses douleurs physiques. Défiguré par une large emplâtre de taffetas noir qui se dirigeait transversalement de la narine droite au coin gauche de sa bouche, M. Pigtop se hâta de revêtir le nouvel uniforme.

Pendant l'intervalle du pansement, les protestations et les larmes de Josué avaient convaincu tout le monde que l'horrible balafre était l'effet d'un accident, accident qui s'expliquait par le violent roulis du vaisseau. Le capitaine et ses convives faisaient honneur à la soupe à la tortue; mais cette soupe ne de-

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vait jamais délecter les lèvres de M. Pigtop. Cependant l'infortuné et affamé midshipman glissait ses jambes impatientes dans ses nouveaux pantalons, quand, à la stupéfaction générale , il les vit se déchirer au milieu des jambes. Le drap tombait en lambeaux au moindre effort, et il eût été aussi facile de se culotter avec des toiles d'araignées; le gilet et l'habit étaient dans le même état; les solutions de continuité s'y multipliaient à l'infini. Nous nous regardions d'un air hébété. M. Pigtop partageait notre étonnement; il était transporté de rage. Daunton avait mal choisi son jour pour couper la lèvre du malheureux aide-demaître. Le docteur était resté pour voir poser l'appareil ; il examina les habits déchirés , et reconnut bientôt qu'ils avaient été saturés de liqueurs corrosives qui , au lieu d'altérer le lustre du drap, lui donnaient un nouvel éclat. Tandis que ces événements se passaient dans la cabine des midshipmen , le capitaine Reud et ses convives avaient achevé leur dîner. Le capitaine, qui n'était pas de bonne humeur ce jour-là, envoya à M. Pigtop l'ordre de passer le reste de la soii'ée sur la tête du mât pour manque de respect et d'égard envers son supérieur en ne se rendant pas à une invitation

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acceptée. On ne pouvaitappeler des jugements du capitaine Reud qu'au capitaine Reud, et l'honorable commandant de rÉos ne revenait jamais sur la chose jugée. Ce même Pigtop, qui une heure auparavant dévorait en espérance la soupe à la tortue, grimpa donc à son poste , en pestant contre la fortune.

Josué prit un air triste et abattu; mais le docteur Thompson établit une enquête , et l'on connut bientôt la vérité sur la destruction mj^stérieuse de l'uniforme. Le préposé à la pharmacie avoua, après un moment d'hésitation , qu'il avait donné le pernicieux liquide à Daunton en échange de quelques verres de grog. Ainsi, tandis que l'un de ses maîtres contemplait les étoiles du haut du mât, le destructeur de nos uniformes put contempler la beauté de ses pieds parallèlement enchâssés sur le deuxième pont.

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