CHAPITRE LVII
Le chat aux neuf queues commence un conte des plus ennuyeux pour Ralph. — Les trois corbeaux. — Traité d'ornithologie promis au public, mais brusquement interrompu par la métamorphose des biplumes en simples bipèdes.
Daunton ne se vit pas plus tôt emboîté, qu'il me fit appeler. Je le trouvai dans le paroxisme de la peur. Il protestait de son innocence; il déclarait qu'il mourrait au premier coup de fouet. S'il s'était engagé sur un vaisseau de guerre^ c'était par amour pour moi. Il me conjurait, parle souvenir de nos jeunes années, par tout ce que j'aimais, par tout ce qui est sacré aux hommes , de le sauver du supplice. Mon bon naturel se laissa persuader, et je promis d'employer toute mon influence pour obtenir son pardon. J'allai en effet trouver M. Farmer; mais tous mes efforts furent inutiles. Le coupable ne ferma pas l'œil de la nuit. Le fouet n'avait pas encore touché Daunton , que M. Pigtop était vengé.
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Tout se prépare pour rexécution ; Josué Dannton, sur le point de s'évanouir, est soutenu par deux caporaux ; un troisième le dépouille de ses vêtemen ts ; paralysé parla frayeur, il est incapable d'agir lui-même. Les officiers sont réunis sur la lisse de gaillard; les soldats de marine, sous les armes, occupent le passeavant. Le capitaine Reud a pris un air dur et sévère. Les traits , ordinairement impassibles de M. Farmer, ont quelque chose de sauvage. Je m'avance avec appréhension et la tête baissée; l'œil hagard et errant de Daunton rencontre bientôt ce qu'il cherchait, son ancien camarade d'école.
— Ralph Ratllin, parlez pour moi au capitaine.
Ces paroles, simples par elles-mêmes, mais prononcées d'un ton pathétique et déchirant, me firent tressaillir : je crus reconnaître cette voix, non pour celle de Josué Daunton, le démon qui nous avait tourmentés par ses artifices , mais pour la voix d'un ami cher à mon cœur et depuis long-temps oublié.
— Ralph Rattlin , répéta Daunton , parlez pour moi au capitaine. Cela ne peut se faire.
— Cela se fera, mille sabords! s'écria l'irascible créole.
— Capitaine Rend , dis-je, laissez-moi vous prier pour cette fois seulement.
— Allons donc, aide de contre-maître.
— Oh ! capitaine Reud , si vous saviez quelle étrange sympathie....
— *■ Le chat aux neuf queues !...
— En vérité, capitaine, depuis qu'il est à bord il n'a jamais volé.
— Encore un mot, monsieur Rattlin, et je vous envoie discourir à la tête du mât. En arrière! Stingebs. Que Douglas lui donne la première douzaine.
Ce Douglas était un contre-maître taillé sur le patron des bourreaux; trappu et herculéen, il était gaucher, et avait une manière toute particulière d'appliquer le chat aux neuf queues; chaque nœud, lorsqu'il frappait, emportait un lambeau de chair, mais si nettement coupée, que le sang jaillissait de la blessure comme de la piqûre d'une lancette. Les tortures du patient doublaient quand Douglas appesantissait son bras sur lui; car le gaucher sillonnant d'abord le dos dans une direction^ les droitiers croisaient les premiers coups et la peau se trouvait découpée en losanges.
Je regardai la figure du capitaine, et je n'y trouvai aucun indice de miséricorde Je regar-
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dai Daunton ; il était plus mort que vif; déjà le Samson écossais, relevant jusqu'au-dessus du coude la manche de sa chemise, mesurait la distance et se préparait à frapper, quand Daunton murmura assez haut pour être entendu de tous les officiers :
— Ralph Rattlin, j'ai connu votre père! c'est votre sang qu'on déshonore en moi.
A cette voix, à ces mots : c'est votre sang qu'on déshonore en moi, je m'écriai , et je m'élançai pour le saisir à la ceinture et le couvrir de mon corps; mais les officiers qui m'entouraient me retinrent de force , et le capitaine Reud s'écria en rugissant :
— Douze coups de plus pour son impudent mensonge. Aide de contre-maître, faites votre devoir.
Les sept queues du chat mordirent ^ comme autant de scorpions affamés, la chair blanche et crispée; le sang jaillit: ce fut un coup terrible; un cri long et perçant y répondit; mais avant que Douglas laissât tomber son bras pour ia seconde fois, la tète du patient s'affaissa soudain sur son épaule droite , une teinte livide se répandit rapidement sur son visage et sur sa poitrine.
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— Il est mort! se dirent à demi- voix ceux qui l'entouraient.
Le chirurgien lui tâta le pouls ; il plaça la main sur sa poitrine pour découvrir le battement du cœur, et secouant la tête, il ordonna de le détacher : on le transporta à l'instant à l'infirmerie, où, malgré tout l'art du docteur, on fut iong-temps à le rappeler à la vie; mais c'était de frayeur, et non d'un premier coup de fouet, que Daunton avait failli mourir.
J'étais bien malheureux. Les paroles prononcées par Daunton sur le passe- avant, l'intérêt tout particulier que j'avais pris à son sort, donnèrent naissance à des soupçons dégradants pour moi; il avait déclaré qu'un même sang coulait dans nos veines, les officiers et l'équipage en conclurent qu'il était mon frère. Pour la première fois , on me parla avec froideur, je me sentis repousser. Un pareil traitement est trop souvent fatal à un jeune cœur orgueilleux; il se révolte et se soulève avec indignation contre une insulte ouverte, mais l'outrage et le mépris dissimulés sous le masque de la politesse finissent par l'énerver et le flétrir. Je tombai dans le découragement; ce maudit Josué, non content d'avoir ruiné mon homme extérieur, mettait mou homme intérieur en grand
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péril par ses infernales machinations; on m'évitait avec un mépris étudié ; on ne me pardonnait pas d'avoir pris fait et cause pourDaunton, que les midshipmen, fatigués des éternels quolibets du capitaine et des officiers, vouaie-nt unanimement à la potence; la destruction de leurs fi^arde-robes était évidemment le résultat de sa malice et de ses talents chimiques. Tous désiraient le moment de sa convalescence, pour que Xe/rère aine de M, Rattlin reçût le reste de ses six douzainesc Je crois en vérité qu'à la veille de revoir ma terre natale, je serais tombé dans des accès de mélancolie noire, si un outraire salutaire n'était venu aisfuillonner mon orgueil assoupi, galvaniser ma torpeur.
Depuis que nous faisions voile pour l'Angleterre, les aberrations mentales du capitaine Rend étaient moins fréquentes, mais leur extravagance augmentait. 11 devenait soupçonneux, acariâtre, colère; son langage n'était pas dur avec moi , mais il m'adressait rarement la parole. Depuis long-temps je n'avais pas dîné à sa table. La mystérieuse destruction de ma garderobe lui avait fourni un prétexte pour ne pas m'inviter. Je dois dire, cependant, qu'il m'avait offert, et offert délicatement, un trousseau complet de linge; le linge avait péri comme l'uni-
forme entre les mains de Josué. Mais, du jour où ce misérable vagabond se fut réclamé de ma parenté,je ne découvris plus le moindre signe de bienveillance dans les yeux du capitaine Reud; s'il me parlait, c'était d'un ton dur et méprisant, qui , en tout autre temps , aurait singulièrement blessé mon amour -propre et ma sensibilité. Le lecteur ne doit pas prendre mes paroles au pied de la lettre , quand je dis que nous en étions réduits aux haillons. Il vaut mieux une pièce qu'un trou, disent les bonnes femmes. En sollicitant de vieilles bardes du commis aux vivres et à l'équipement, nous parvenions , avec l'aide du tailleur du vaisseau, à nous présenter sur le pont sans offenser la morale de l'équipage; mais notre toilette était grotesque, nous étions bigarrés de couleurs , mais non des couleurs vives d'arlequin ; notre uniforme bleu était détruit, et nos chapeaux dans quel état déplorable! ils étaient gras d'huile et de suif, enfoncés , recousus, difformes ou plutôt multiformes. Bref, non seulement nos équipements péchaient par la qualité, mais leur nombre n'était plus en rapport avec le nôtre.
Un jour que, suivis de notre convoi , nous approchions de l'entrée du canal (i), nous reft-
(i) Le Pas-de-Calais,