CHAPITRE LXII
Ralph se trouve placé dans la plus fausse position. — Il u'a d'autre témoin que lui-même pour prouver son identité, — Toutes les voix sont contre lui , moins une , et cette voix c'est la sienne.
Depuis notre retour en Angleterre , chaque jour, chaque heure avait son événement. Notre digestion était a peine achevée que le vaisseau fut en proie au tumulte et à la confusion, lin incendie avait- il éclaté à bord? non, mais les signaux du rivage annonçaient la visite immédiate d'un des junior lords de l'amirauté. Le désespoir s'empara de mes collègues. Comment se présenter sur le pont pour assister à la réception du haut personnage? Combien je jouissais de l'immunité que ma qualité de prisonnier semblait me promettre! .
Le terrible message arriva bientôt :
• « Les midshipmen se rendront en grand uniforme sur le gaillard d'arrière, pour recevoir le lord de l'amirauté. »
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Je leur citai le vers de lady Macbeth à ses convives :
Partez , ne restez pas sur l'ordre de partir.
Le salut des canons du vaisseau, et le retentissement des fusils sur le pont, après \e présentezarmes, m'annoncèrent l'arrivée du grand dignitaire. Dix minutes s'étaient à peine écoulées, et je me félicitais déjà d'échapper aux pompes d'un spectacle où j'aurais fait si triste figure, lorsque trois ou quatre messagers hors d'haleine et se talonnant les uns les autres, m'annoncèrent que le lord de l'amirauté désirait me voir immédiatement dans la cabine du capitaine.
— Me voir, moi ! Au nom du ciel , que peutil me vouloir? Je vais venir, mais il faut que je répare le désordre de ma toilette.
Je me flattais encore qu'impatient comme tous les grands seigneurs dans leurs relations avec ies petites gens, il se lasserait de m'attendre; vain espoir! une minute s'était à peine écoulée, que l'un des lieutenants descendit pour me répéter, d'un ton semi-amical , semi-impératif, la même invitation.
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Comment décrirai-je la comédie qui suivit? Si je n'avais été soutenu par l'impudence du désespoir , j'aurais sauté par-dessus bord à mon arrivée sur le pont. Je me trouvai , par je ne sais quelle espèce de locomotion, dans la cabine du capitaine. Une quinzaine d'officiers, en grand uniforme, étaient rangés autour d'une magnifique collation. Un vieux monsieur, d'une apparence faible et délicate, se distinguait de tous les convives par la simplicité noble de son vêtement. Il annonçait soixante-dix ans passés, et, par l'ébranlement continuel de toute sa personne , il paraissait affligé d'un tic nerveux.
Je ne puis juger des opérations silencieuses qui s'accomplissent dans l'esprit des autres , mais j'ai toujours éprouvé, pour mon compte, qu'au milieu des plus grandes infortunes une idée bouffonne relève plus le courage que toutes les consolations morales sorties de la pbime de Blair.
— Si c'est là \ç, junior lord de l'amirauté, pensai-je en moi-même, ses quatre seniors doivent être d'augustes Mathusalem.
Cette idée me fit sourire, quand je saluai le dignitaire.
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Le lecteur veut-il bien me permettre de décrire l'individu qui souriait et s'inclinait ainsi en présence de l'auguste assemblée?
Qu'on se figure un grand adolescent, accoutré d'une veste de drap bleu , à boutons d'uniforme , d'un gilet de Casimir jadis blanc , et d'une paire de culottes sur lesquelles étaient tracées en grandes taches de cirage, d'huile, de soupe aux pois, et autres items qu'on est sûr d'attraper dans ce réceptacle de toutes les abominations, une chambrée de midshipmen; sur lesquelles étaient tracés, dis-je, plus d'océans, de golfes, de promontoires, que la nature n'en a jamais distribué sur les deux hémisphères. A ces culottes succédait une paire de bas bleus, rapetassés et déchirés; l'individu se terminait par une paire de souliers tels que l'État en distribue à ses défenseurs maritimes ; chaussure bâtarde qui, tenant à la fois d'une paire de vieilles pantoufles et d'une paire de souliers de manœuvre , chausse aussi bien que les premières , et pèse plus lourd que les seconds. Un pareil costume , en plein cœur de l'hiver, pouvait paraître léger et bizarre, mais la manière dont mon visage était décoré fixa bientôt toute l'attention sur ce tiiste exemplaire de l'image de Dieu, revu et corrigé par
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la main de l'homme. Grâce au tiilent de M.Pigtop, mes yeux étaient singulièrementbien noircis ; l'enflure de la face, de ma lèvre supérieure particulièrement , n'était pas encore passée. Mon long séjour dans les ténèbres de l'entrepont , depuis ma mise aux arrêts , et peut-être aussi l'inflammation de mes yeux, me faisaient clignoter comme une chouette exposée au jour.
— C'est très sur-pre nant, dit milord Whiffledale; quoi! c'est là M. Ralph Rattiin?
— Lui-même, milord, dit le capitaine Rend; le présenterai-je à Votre Seigneurie?
— Non pas, non pas!... mais... pourtant
en con-si-dé-ra-ti-on de son père... en vérité, c'est trop ridicule!... Henri, cinquième baron de Whiffledale... ah!... les yeux meurtris, et un costume dégoûtant, très dégoûtant, sur mon honneur. Comment se fait-il, capitaine Rend?... il est entendu que ma Visite n'a rien d'officiel, mais c'est une question que je vous fais pour satisfaire ma curiosité personnelle... comment se fait-il que votre premier lieutenant permette ainsi aux jeunes gens de déshonorer... le mot est dur^ mais je n'en vois pas d'autre... de déshonorer le service? c'est incroyable 5 car, enfin, voyez les bas déchirés,
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la lèvre enflée et les yeux noirs de mon jeune ami.
A mon apparition dans la salle, je m'étais attiré les regards peu flatteurs de tous les convives; les uns relevaient les narines, les autres ricanaient, tous paraissaient étonnés et dégoûtés; mais^ à la conclusion de ce discours, je fus surpris du regard de bienveillance qui rayonnait sur moi de dessous des sourcils de toutes les façons et de toutes les nuances. Ces mots : en considération de son père, et mon jeune ami, avaient produit un effet magique.
Le capitaine Reud répliqua : Milord, M. Rattlin n'est pas si coupable que vous le pourriez croire au premier abord et à sa rougeur. Il nous avait recruté lui-même un méchant vagabond qui devait servir les midshipmen.Tout incroyable que le fait vous paraîtra sans doute, milord, ce vagabond réussit, le docteur Thompson vous expliquera, mieux que moi par quelle manière , à détruire tous les habillements de ses jeunes maîtres par pure méchanceté. M. Rattlin est bien garni d'argent, et il profitera de la première occasion, j'en suis sûr, pour reprendre un costume décent. Je puis certifier à votre seigneurie que la mise d'un
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homme comme il faut ne convient à personne mieux qu'à M. Kattlin.
— Monsieur, si ce jeune homme est M. Rattlin... comme je le crois... le plus vieux sang du pays coule dans ses veines... mais ce me semble , au premier abord, une espèce de miracle qu'un rejeton de cette noble souche se tienne devant moi, l'ami de son père, avec deux yeux meurtris et une veste en lambeaux ; il peut se faire après tout qu'il y ait quelque erreur. M. Rattlin, je me disposais à vous emmener à mon hôtel ^ où j'ai des communications de la plus grande importance à vous faire; mais... Oh! non!... je ne suis pas pressé; nous ferons mieux d'avoir une petite conférence particulière dans l'arriére Messieurs, veuillez nous excuser?
Le petit vieillard salua en rond.
— Capitaine Reud, me ferez-vous la faveur d'être des nôtres ? ,
Nous passâmes tous trois dans l'arrière-cabine. Je brûlais d'impatience , et , muet d'émotion, je m'attendais à voir le grand mystère enfin dévoilé.
Lord Whiffledale et le capitaine Reud s'assirent , le dos tourné contre les fenêtres de la
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cabine, tandis que, debout devant eux^ avec le jour en pleine face , je ressemblais beaucoup plus à un bohémien jugé pour vol qu'à un jeune homme sur le point d'être reconnu l'héritier d'un grand seigneur.
Il se fit un silence de quelques minutes. Lord Whiffledale recueillait ses idées et se préparait à produire de l'effet; l'esprit du mal commençait à étinceler dans l'œil du capitaine Rend et présageait un accès de folie.
— Certes, dis-je en moi-même, il n'osera prendre un lord de l'amirauté pour plastron de ses plaisanteries insensées ! Mais la folie n'ose-t-elle pas tout ?
Sa Seigneurie huma solennellement une prise de tabac, promena autour d'elle un regard calme et circonspect, fixa un œil sévère sur moi, et, branlant la tête, prononça le discours suivant :
— 11 est une Providence qui gouverne le monde. On la reconnaît, M. Rattlin, dans la chute d'un moineau. C'est elle qui a protée^é notre glorieux constitution. C'est elle qui a sanctifié les colonnes de l'état. La Providence, M. Rattlin , est... Savez-vous bien ce que c'est quelaProvidence? Je vous fais cette question à dessein; je parle toujours à dessein. Je vous
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demande si vous savez ce que c'est que la Providence? Ne dites rien... les interruptions sont inconvenantes... 11 est peu de personnes qui se permettent de m'interromprc.La Providence, jeune homme, m'a conduit aujourd'hui à bord de cette frégate. Le vent qui est au sud-est pourrait bien augmenter mon rhume... On reconnaît partout la main de la Providence. J'ai promis à mon honorable ami de voir dans quel état vous étiez; comment nourri, comment logé, comment encabiné^ séquestré^ écroué ; et je vous trouve non seulement écroué, mais écroui.... n avez- vous pas été battu comme un métal par un marteau ? regardez cette heureuse citation !.. Regardez-vous plutôt dans une glace. Comme je le disais tout à l'heure, c'est la main de la Providence.
— Je demande pardon à Votre Seigneurie, dit le capitaine Rend d'un ton soumis, mais avec un double reflet dans l'œil, je demande bien pardon à Votre Seigneurie si j'interromps un dignitaire qui n'est pas habitué aux interruptions , mais vous avez dit :^la main de la Providence, vous auriez dû dire: le poing de Pigtop.
— Pigtop!... la Providence!... ma citation! En vérité, capitaine Reud, je n'ai pas l'avantage
de VOUS comprendre. Je disais donc que ce jeune homme, après avoir été récemment châtié par la main de la Providence
— Par le poing de Pigtop.
— Est sur le point de recevoir de cette main bienfaisante quelques uns des plus beaux présents dont elle dispose, à savoir : le rang, les richesses, les bénédictions d'un père. Oh! c'en est trop pour moi. Je me sens ému; mais que puis-je faire de lui avec ces yeux noirs? Monsieur Ralph Rattlin, vous n'avez pas encore parlé, et comment parleriez-vous ? Quels mots parviendraient à exprimer ce que. . ce qTie vous devriez exprimer? Capitaine Reud, ne trouvezvous pas cette scène infiniment touchante? Jeune homme, je suis chargé de constater votre identité, j'ai mission de vous vérifier, étes-vous prêt à être vérifié ?
— O milord, milord, j'éclate d'impatience.
— Vous éclatez d'impatience! Cette scène est très pathétique certainement elle est touchante... elle est parfaite, à l'exception de vos deux yeux noirs. Quel parti miss Burney n'en tirerait-elle pas dans un de ses aimables romans! mais vous auriez dû employer une expression plus juste que celle d'éclater. — Je me sens dissoudre d'émotion. Quelle scène î un jeune
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homme de belle taille, un jeune homme de sang, de pur sang, ingenuus , est au moment
d'être instruit de son origine vous éclatez
d'impatience! Il fallait dire : je brûle, je pétille, je me consume, je suffoque, je meurs d'impatience; ou je péris, si vous l'aimez mieux. Je n'insiste pas beaucoup sur cette dernière expression qui vaut cependant mieux quey'^/c/afe. Vous vouliez donc dire que vous brûliez et non pas que vous éclatiez d'impatience. C'est un sentiment naturel , c'est un sentiment louable et digne du fils de votre honorable père. Je lui rendrai fidèlement compte de cette impatience filiale , et de mon empressement à l'écarter. Je ne dis pas à la satisfaire : une personne moins scrupuleuse dans l'emploi des termes aurait dit satisfaire. — Or, qu'est-ce qu'une impatience satisfaite? Il y a contradiction dans les termes; mais écarter l'impatience , voilà qui se fait comprendre.
— Cette entrevue devient de plus en plus touchante, fit le capitaine Reud.
— Ces malheureux yeux noirs! vous devriez au moins mettre une visière verte. Etes-vous préparé à subir votre vérification?
Je m'inclinai afCrmativement, dans la crainte qu'une seconde expression de mes désirs n'a-
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menât une nouvelle digression. Sa Seigneurie prit ses lunettes, déploya un grand papier, et commença ainsi, tandis que j'écoutais cette lecture, plus agité qu'un roseau sur le rivage des mers :
— Est-ce vous qui avez été élevé par la nommée Rose Brandon, femme de Joseph Brandon, scieur de son métier?
— C'est moi.
— Quel nom portiez-vous lorsque vous étiez confié à leurs soins?
— On me nommait Ralph Rattlin Brandon.
— Fort bien, à merveille. Je vais l'embrasser dans un instant. Mon cœur se sent porté vers lui.
— Ne quittâtes-vous pas les époux Brandon pour être conduit à l'école par un monsieur en costume bourgeois?
— En effet.
— A quelle école ?
— A l'école de M. Root.
— ' Fort bien. Le charmant garçon ! l'aimable enfant! il a été mis en pension chez M. Root; et après vous être imbu chez M. Root des éléments d'une éducation libérale, où allâtes-vous?
— J'entrai dans un pensionnat tenu par un
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Français, à Stickenham , et je crus avoir retrouvé ma mère dans sa femme.
— Doucement , nous n'en sommes pas encore là ; c'est par trop touchant. Capitaine Rend, avez-vous un verre d'eau tout prêt , pour le cas où nous viendrions à nous évanouir , moi ou cet intéressant jeune homme?
— Oui , tout prêt , repartit le petit créole. L'accès commençait : il se mit à grimacer derrière Sa Seigneurie , sauta sur l'armoire , et se tint prêt à renverser sur la tête bien poudrée du lord, un verre d'eau contenant trois galons ou davantage. Ce verre n'était rien moins qu'un vaste globe suspendu au plafond , et où des poissons curieux nageaient précisément au-dessus de mon interrogateur.
Quelle situation critique pour moi! un capitaine timbré menaçait de rebaptiser un lord de l'amirauté , au moment même où ce lord allait infailliblement se déclarer mon père. J'étais immobile et sous un charme. Tremblant d'interrompre la conférence , je pensai que sec , ou mouillé, lordWhiffledale n'en serait pas moins mon père, et je résolus de laisser les choses suivre leur cours. Sa Seigneurie continua donc ses questions, tandis que le capitaine Reud,
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plus semblable à un orang-outang qu'à un homme ^inclinait de plus en plus le globe.
— Très satisfaisant, jusqu'ici; très satisfaisant, en vérité! Et maintenant, Ralph, ditesmoi sur qui vous tiriez d'habitude pour le paiement de votre pension , pendant que vous étiez aux Indes-Occidentales.
— Sur M**** de Rings Bench Walk, au Temple.
— Parfaitement exact, parfaitement. (Continuant la lecture du papier). — Etes-vous grand pour votre âge?
— Je le suis.
— D'une physionomie intéressante ?
A cette interrogation qui mettait ma modestie à une singulière épreuve , le fou malicieux me fit la grimace la plus grotesque au-dessus du chef menacé du vieux lord.
— Je pense que vous serez de cet avis, milord , quand j'aurai repris ma physionomie habituelle.
— Hum ! hum ! ah ! cheveux bruns foncés , tirant sur le noir ?
— Non!
— Yeux très noirs?
— Non !
— Oui!
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La réponse négative était la mienne; l'affirmative était celle du capitaine Reud. Toutes deux partirent en même temps.
En ce moment de crise, Sa Seigneurie fit un geste de surprise théâtrale. Reud saisit le globe à deux mains; mais la porte de la cabine s'ouvrit. L'œil vif et sévère du docteur Thompson tomba sur le capitaine en train de singer Jocko. L'effet de ce regard fut instantané. Le fou lâcha le globe et descendit d'un air humble et soumis; son œil perdit son éclat, sa physionomie son rire sardonique. Il redevint en un instant le capitaine, homme du monde et calculateur, à qui la présence de son supérieur en imposait. Je compris cette pantomime à l'instant même. C'était le gardien et son malade.
— Je regrette vivement, milord, dit le docteur , je regrette vivement, capitaine Reud, de vous interrompre sans être annoncé ; le fait est que j'ai frappé plusieurs fois, mais vous ne m'aurez pas entendu. Cette lettre, milord^ suffira , je l'espère , à ma justification.
Sa Seisrneurie reçut la lettre des mains du docteur avec une orgueilleuse condescendance.
— La présence du docteur Thompson m'est toujours agréable, dit le capitaine Reud.
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Je considérais attentivement lord Whiffledale. Il relut trois fois la lettre d'un bout à l'autre. Sa pâleur naturelle fit place à un vermillon soudain; mais il redevint pâle l'instant d'après. Du reste ; il parut conserver son sangfroid.
— Docteur Thompson , dit-il enfin d'un ton très calme , faites-moi voir à l'instant même quelques uns de ces documents.
— Prévoyant cette requête, je les ai apportas, milord.
Le docteur remit alors à lord Whiffledale un paquet de lettres et de papiers. Le vieux lord ne les eut pas plus tôt parcourus qu'il s'écria : Je suis confondu ! ceci passe ma compréhension! Je ne sais quel parti prendre! Mon embarras est extrême!... Je voudrais, sur mon âme , ne m'être jamais mêlé de cette affaire!....
Puis-je voir le jeune homme ?
— Certainement , milord , je vais vous l'amener à l'instant.
Lord Whiffledale employa la courte absence du docteur Thompson à se promener en long et en large; son front se contractait et son tic nerveux dégénérait en une véritable dansasde Saint-Guy. Si je ne fus pas précisément surpris, ma consternation fut sans égale , quand je
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vis le docteur reparaître en tenant par la main mon impudent ennemi , Josué Daunton.
Le contraste entre le drôle et moi ne m'était nullement favorable. Il n'avait pas d'uniforme, il est vrai , mais sa propreté extrême , sa veste de drap bleu superfin, ses pantalons delà même étoffe , sa cravate et son linge blanc , lui donnaient une supériorité incontestable sur moi. Son extérieur n'était pas seulement confortable , mais très comme il faut. J'ai déjà décrit sa physionomie; le lecteur voudra bien m'épargner une odieuse répétition.
— Ainsi donc , dit Sa Seigneurie en se tournant vers Josué, vous êtes le véritable Rattlin ?
— Je le suis , oui , milord, répondit le menteur éhonté. Le jeune homme placé auprès de vous est mon frère illégitime ; sa mère est une fort belle femme , du nom de Gausand, femme artificieuse s'il en fut jamais. Elle est parvenue d'abord à m'aliéner le cœur de sir Reginald , et ses machinations, après m'avoir chassé du toit paternel , ont fini , je le confesse avec horreur et remords, par me précipiter dans une caauère si coupable , que j'ai dû changer mon nom, fuir mon pays, et subir l'infâme suppHce du fouet. Si ces documents que je confie à vous
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seul , ne démontrent pas la vérité de mes assertions , accordez-moi le temps d'envoyer à Londres , et tout s'éclaircira bientôt.
En achevant ces mots, il déposa entre les mains de lord Whiffledale les mêmes papiers qui avaient convaincu le docteur Thompson. Le capitaine Reud , ramené par la présence du docteur à son état normal , s'avança près de Sa Seigneurie , et lui assura qu'au moins je n'étais pas un imposteur et que j'étais innocent de toutes les fourberies dont j'avais pu être l'instrument passif.
Le lord de l'amirauté parcourut les papiers et les rendit à Josué ; puis s'adressant à moi : — Monsieur consentira-t-il à nous faire , en peu de mots , sa propre version de l'histoire? Je veux, quant à moi, mourir à l'instant, si je peux décider quel est le véritable Simon Pure !
Ainsi placé dans l'embarrassante situation de prouver moi même mon identité, je m'aperçus que j'avais bien peu de chose à dire. Je me contentai d'affirmer que, si je n'avais jamais été formellement reconnu, on avait toujours veillé sur moi , et que toutes mes traites sur
M , l'homme d'affaires de Ring's Bench Walk
au Temple , avaient été acquittées. Milord secouait la tête d'un air diplomatique. Après
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m'avoir écouté, il prit une nouvelle prise de tabac , me regarda attentivement ainsi que mon adversaire, hocha plusieurs fois la tète, ouvrit enfin la bouche^ et parla ainsi :
— Capitaine Rend , je me lave les mains de cette affaire j je ne saurais prononcer. Mon intention était d'emmener à terre avec moi le fils légitime et trop long-temps abandonné démon vieil ami , sir Reginald. Où est ce fils ? Je suis venu pour le savoir à bord de VEos ^ ^t je le demande à tout le monde. Capitaine Reud , ce jeune homme , si étrangement défiguré , est-il le fils de mon ami ? c'est impossible. Serait-ce l'autre. ... , un homme fiétri ? Moi , qui connais la noble race d'où il sort, je dois répondre : non, non! Où donc est le véritable Ralph? il n'est pas ici, ou s'il est ici, je ne puis le distinguer. Je m'en lave les mains; j'abhorre les mystères. Je n'emmènerai ni l'un ni l'autre à Londres. J'ai bien quelques obligations à sir Reginald ; mais il m'est impossible de décider. La balance penche certainement en faveur du nouveau réclamant. Le capitaine Reud voudra-t-il bien lui permettre de partir immédiatement pour Londres. Si vous satisfaites M. M..., l'homme d'affaires , vous en recevrez , jeune homme , de plus amples instructions.
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