CHAPITRE LXI
Le porter est la véritable onde da Léthé. — Grande amitié basée sur des gigots de mouton. — On ne connaît le bon grain qu'après l'avoir battu.
Le lendemain nous jetâmes Tancre dans les Dunes. Faible et malade , le corps tout roidi, je me regardai dans mon miroir de toilette. Mes traits meurtris offraient un hideux spectacle , peu m'importait : étant prisonnier, je n'aurais pas occasion de quitter les ténèbres du poste des timoniers. Mon retour dans ma patrie s'accomplissait sous de brillants auspices!
La commisération ne me fit pas entièrement défaut; je rencontrai même de la sympathie: le docteur Thompson et le commis aux vivres vinrent me voir. Le docteur surtout paraissait profondément affecté de ma situation ; il avait appris une étrange histoire; mais il ne pouvait, disait-il, m'en communiquer, quant à présent du moins, les particularités. Il me croyait incapable d'avoir participé à la longue série de
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fraudes coupables dont une ancienne, illustre et opulente famille avait été le jouet. Il me dit en finissant d'espérer que tout s'arrangerait pour le mieux, et de le considérer toujours comme un ami. Le commis aux vivres tint le même langage. Mon intime conviction , lui répondis-je , est que vous seuls êtes dupes d'une fourberie. Pour moi, je n'ai jamais prétendu à la grandeur du rang ni du lignage. Je conviens que tout ce qui se rattache à ma famille est enveloppé d'un profond mystère, mais pouvez-vous ajouter foi aux assertions d'un homme que j'ai rencontré le premier dans une condition vile, d'un homme qui m'a confessé une multitude d'attentats, et qui a prouvé la vérité de ses confessions, par son abominable conduite à bord?
Ils sourirent tous deux d'un air entendu , et me répondirent qu'ils avaient leurs raisons pour croire.
— A merveille , leur répliquai-je , vous êtes gens sages et mes anciens dans le monde; mais comment expliquer votre conduite? Vous ne sauriez regarder Daunton comme un honnête homme; et cependant, vous qui vous prétendez mes amis, vous le soutenez contre moi. Qu'a-til donc besoin de champions ? S'il est réelleme;^t
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mon frère , le monde est assez grand pour nous contenir tous les deux; qu'il s'écarte de mon chemin. Croyez-moi, docteur, il agit d'après une arrière-pensée; il se trouve lancé dans une voie désespérée , et il cherche à en sortir. Vous avez remarqué, comme moi, son abjecte poltronnerie, lors de son supplice. Pendant les longues heures qu'il a passées dans les fers avant un châtiment dont la seule appréhension le glaçait, que ne vous envoyait-il chercher, docteur ? que ne vous faisait-il l'aveu de sa noble origine pour détourner la honte et la douleur du supplice ? S'il ne vous a pas tout découvert alors , c'est qu'il n'a point songé à la ruse dont il se sert aujourd'hui. Parle ciel, une idéesoudaine frappe mon esprit. Daunton est un voleur, il me l'a dit lui-même. Il aura commis un vol avec effraction; il m'a volé des papiers qui m'intéressaient. Sans aucun doute, sa première intention en me poursuivant jusque dans un autre hémisphère, était de me vendre ces papiers un prix exagéré. Depuis, il a changé de plan, et trouvé sans doute un moyen plus lucratif et plus infâme encore d'exploiter les pièces qu'un crime a mises dans ses mains.
— Mon pauvre garçon , me répondit amicalement le docteur, vous êtes dans l'erreur; mais
permettez -moi de changer de conversation et de piquer avec ma lancette le dessous de vos yeux, qui sont horriblement meurtris. Mon cher Rattlin,nous partons immédiatement pour Sheerness, où nous désarmerons. Soyez persuadé que le capitaine reviendra sur une décision trop précipitée et lèvera vos arrêts. Les deux hommes employés à la roue contredisent positivement le quartier-maître, et affirment que la barre a été mise à bâbord et non à tribord. Mon avis est que le vaisseau a été découvert trop tard pour que la barre fut d'aucun secours. L'accident n'est imputable qu'à ceux qui en ont été les victimes. A propos, vous saurez qu'il s'est opéré un changement parmi les lords de l'amirauté ; nous avons deux nouveaux junior lords.
— Excusez-moi, docteur, mais que diable voulez-vous qu'un changement parmi les junior lords de l'amirauté ait de commun avec un midshipman affamé, emprisonné, déguenillé, et, pour comble de disgrâce, défiguré comme vous me voyez ?
Il y avait entre les deux choses un beaucoup plus grand rapport que je ne me l'imaginais.
— Mon cher monsieur, dis-je au commis
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aux vivres, voulez-vous me rendre un véritable service? changez- moi un peu d'argent espagnol pour de l'argent anglais, et permettez que le premier bur?i'boat (^\) qui accostera se tienne prêt à retourner au rivage sur son lest , car bien certainement j'enlèverai sa cargaison.
Ma requête fut immédiatement accordée, et mes amis pro tempore prirent congé du prisonnier. Les bum-boats , ces véritables bateaux d'abondance, aussi pleins d'excellentes choses que la corne d'Amalthée, n'avaient pas encore la permission d'accoster. De cinq minutes en cinq minutes, j'envoyais maître Bill voir si la consigne était levée.
Grande est la misère d'une cbambrée de midshipmen lorsque toute la vaisselle est brisée, tout le grog bu, toute la viande salée mangée; mais bien grands aussi^ infiniment grands, les transports de joie de la même communauté lorsqu'après une longue croisière, on entre dans un port, et que le premier pain frais est sur la table à côté de la première livre de beurre frais! et le premier gigot dans le four. Aldermen de Londres, vous mangez beaucoup;
(i) Pelit baleau employé au transport des provi?icns nécessaires à un vaisseau mouillé à distance d'uue cote. IT. 19
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épicuriens de West-End , vous mangez des friandises; mais vous ne connaissez, ni les uns ni les autres, les délices de la gastronomie: allez six mois en mer, bernez- vous à la pitance du raidshipman , pitance que son imprévoyance ébrèche encore , et, à votre retour, le premier bum-boat qui se heurtera contre le flanc du vaisseau vous donnera une leçon pratique de l'art des jouissances papillaires.
Il est très peu romanesque , je l'avoue , très peu digne du héros de deux volumes d'avouer que pour un moment les impulsions de la colère firent place aux tiraillements de la faim ; mais je songeais moins à don Josué Daunton qu'à la première tranche d'un succulent gigot de Southdown.
La bienheureuse arrivée eut lieu enfin. Le bumboat et la frégate se donnèrent l'accolade fraternelle, et, comme un ange descendant du ciel sur l'échelle de Jacob, je vis Bill descendre par l'écoutille. On lisait sur sa figure radieuse l'espoir d'un festin inaccoutumé. Il tenait un gigot de mouton de chaque main, deux pains frais sous chaque bras : une livre de beurre frais était enchâssée entre chaque couplede pains. Je disposai les gigots de mouton sur la table afin de les contempler à loisir , tan-
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dis que mon messager retournerait acheter toutes les bouteilles de porter qu'il trouverait. Mais je ne devais pas jouir seul de cette divine contemplation : mes cinq collègues accoururent pour m'aider à soutenir l'excès de mon bonheur. De quel œil de dévotion ils contemplaient mes gigots de mouton! jamais épaules de coquette n'ont été plus voluptueusement lorgnées. Nous admirions la beauté dorée du gras , nous spéculions d'avance sur le maigre succulent et juteux, nous apostrophions ces gigots de mouton, nous les caressions platoniquement, nous les flattions avec la main, et notre enthousiasme filait au moins quatorze nœuds à l'heure quand Bill reparut chargé de bouteilles de porter.
Mes collègues s'assirent sur les coffres en me souriant d'un air aimable. Combien ils étaient affligés, disaient-ils, de me voir les yeux si noirs et le visage si enflé! car j'étais un bon garçon , un excellent camarade. Malheur à celui qui toucherait désormais à un cheveu de ma téteî Ils étaient tous prêts à faire pour moi mon temps de purgatoire.
— Messieurs, leur dis-je en me faisant une barricade; demi-circulaire de mes quatre pains, de mes deux livres de beurre frais et de mes
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onze bouteilles de porter, car je me tenais prêt à casser le cou à la douzième; qui jamais, en pareille circonstance, eut la patience d'attendre un tire-bouchon? messieurs, dis-je, préparez vos lames, nous allons coUationner. Jamais Shylock ne brandit son couteau avec plus d'avidité que mes compagnons les leurs, en fixant chacun ses deux yeux sur un pain.
— Messieurs, nous allons coUationner; — mais ne croyant pas que vous vous soyez conduits à mon égard, dans ces derniers temps, aussi bien que j'aurais pu le souhaiter (ici toutes les figures de s'allonger ), et ayant , comme vous le savez tous , dépensé beaucoup d'argent pour peu de reconnaissance ( abattement général), permettez-moi de vous rappeler qu'il reste encore des biscuits dans la corbeille, et que tout ce qui est devant moi est ma propriété.
La mâchoire inférieure de mes collègues cessa de presser la supérieure, et parut sentir qu'elle n'aurait pas d'occupation. Je coupai une belle et fine tranche de pain frais, je la couvris d'une épaisse couche de beurre. Je lampai an gobelet écumant de porter, et mangeant la première bouchée de ma délicieuse beurrée avec un luxe de mastication, je finis par éclater de rire en
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voyant l'air piteux des pauvres diables qui m'entouraient.
— Eh quoi! m'écriai-je, pouvez-vous avoir si mauvaise opinion de moi? Vous m'avez traité suivant votre nature, je vous traite suivant la mienne. En avant, la meute, et dévorons; becquetez jusqu'aux miettes, corbeaux, ainsi que vous nomme le petit créole; becquetez jusqu'aux miettes et rassasiez-vous. Mais un moment de halte^ et de la prudence, dans l'intérêt même de vos estomacs, afin que notre collation ne nous empêche pas de dîner. Partageons les quatre pains en huit portions égales. Nous sommes six ici présents, et Bill doit avoir sa part. Nous en aurons davantage au dîner, quand les gigots feront leur apparition.
Nous vidâmes chacun notre bouteille de porter, et nos moitiés de pain furent escamotées avec une rapidité merveilleuse ; Bill nous tenait joyeuse compagnie. Mes camarades quittèrent ensuite la cabine^ me proclamant tous un bon garçon. La huitième part de pain et de beurre, flanquée d'une bouteille de porter, restait sur la table où j'avais ordonné à Bill de les laisser. Je l'avais envoyé lui-même au bumboat pour s'y procurer d'autres denrées , et les accompagnements nécessaires à notre mouton.
Cependant Pigtop, couché dans son hamac, précisément en face de la fenêtre de notre chambre, avait observé d'un œil avide tout ce qui s'était passé. Je m'étais couché dans un coin du trou, et je retombais par degrés dans une méditation pénible , quand je vis M. Pigtop se glisser hors de son hamac , s'introduire presque à quatre pattes dans la cabine , et s'asseoir aussi loin de moi qu'il pouvait.
— Rattlin , dit-il enfin d'un ton douloureux , vous m'en avez donné une terrible.
— Vous l'avez cherché : qui cherche trouve; mais je suis affligé de vous voir souffrir.
— C*est égal : je vous en remercie, — non pas des coups , mais de vos regrets. — Vous savez que je vous ai tenu tête en brave. Restet-il de la haine entre nous?
— Aucune, pour ma part; mais pourquoi m'avez-vous provoqué?
— J'ai eu tort, — abominablement tort , — et peut-être en serais-je déjà convenu sans votre vivacité et le terrible coup que vous m'avez donné sur les mâchoires. J'ai payé les pots cassés. J'ai le cœur navré, Rattlin , de songer que moi, vieux marin , presque arrivé à la quarantaine, j'ai été battu par «n adolescent, — Cela n'est ni décent, ni convenable, ni naturel; je
ne m'en consolerai jamais. Je voudrais bien pouvoir défaire ce qui est fait.
— Je le voudrais de même de tout mon cœur, oui, bien sincèrement.
— Voilà qui est d'un bon garçon. — Songez que moi, qui suis assez vieux pour être votre père, moi qui suis en mer depuis vingt-cinq ans, vous m'avez étendu par terre comme un saumon de plomb. Pourquoi suis-je jamais monté sur ce maudit vaisseau?
— Dans tout ceci, pensai-je en moi-même, quelle part faire au sentiment, quelle part à l'appétit? Je n'en plaignais pas moins le pauvre diable.
— Rattlin , grâce à ce maudit Daunton , nous avons fait bien maigre chère dans Ces derniers temps. Ce vaisseau a été pour nous un enfer flottant. Je sens le besoin de prendre quelque chose pour me soutenir. Ce croûton et cette bouteille de porter appartiennent-ils à quelqu'un?
— Ils m'appartiennent. Je ne vous les offre pas, parce que je ne veux pas vous laisser croire que je singe la magnanimité. Le respect que je porterai toujours à un vieux marin m'engage à vous parler franchement : si vous êtes dans d'assez bonnes dispositions à mon égard pour
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accepter mon porter et mon pain, prenez-les, je vous les offre de grand cœur, et je souhaite qa'ils vous fassent grand bien... Mais si votre sang garde un mauvais levain contre moi, votre conscience vous dira de mourir plutôt de faim que de rien accepter d'un ennemi.
— Rattlin, je romps ce pain avec vous com me avec un ami. Je suis au désespoir d'avoir été prévenu contre vous... Voici ma main.
Je la pressai de bon cœur.
— Pigtop, lui dis-je, je ne puis me repentir d'avoir repoussé l'outrage, mais j'en regrette bien sincèrement les conséquences. Désormais vous m'outragerez deux fois avant que je lève la main sur vous.
— Je ne vous insulterai plus. Je veux être votre meilleur ami, et j'espère trouver bientôt l'occasion de vous le prouver.
Ce fut à mon tour d'être étonné. Au lieu de tomber sur sa proie, comme un chien enragé, le vieux marin se contenta de casser une petite croûte de pain. Il la mangeait, en se retirant, quand je lui criai:
— Holà! Pigtop... d'où souffle donc le vent, mon ami, que vous faites si peu d'honneur à ma collation? Je suis sûr cependant que votre estomac demande quelque chose.
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— Non, non, repartit Pigtop d'un ton très ému . je ne veux pas vous laisser croire qu'un vieux marin a vendu son honneur, qui est son seul droit d'aînesse, pour un plat de lentilles, ou pour une bouteille de porter, ce qui revient au même.
— Bien pensé et bien dit , sur mon âme! mais vous n'en boirez pas moins cette bouteille de porter, vous mangerez ce pain et ce beurre. Me prenez-vous pour un Jacob, de voler son droit d'aînesse à mon frère pour un morceau de pain? Je veux vous le découper et vous le beurrer moi-même. Mille bombes ! vous n'ac-
' cepterez pas mon amitié sans accepter mes vivres. Je suis si enchanté de votre magnanimité, Pigtop, que je ne jugerai jamais plus un homme sans m'étre auparavant battu avec lui.
Quand mes camarades, ponctuels au rendezvous, arrivèrent pour manger la pâque, grande lut leur surprise de me voir assis à table en face de Pigtop, ma main dans la sienne. Nous vidions une seconde bouteille de porter.
agS KATTLIN LE MARIN.