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araignées, je le conçois malgré ma répugnance ; mais Dieu faisant acte d'intervention }V)ur livrer une partie de ses créatures à l'autre qui veut l'écharper, c'est par trop absurde et trop révoltant.
Nous découvrions enfin la coque du Jean- Bart ; ce n'était pas une frégate. Je n'avais pas précisément peur avant cette découverte, mais elle doubla mon courage. J'examinai scrupuleusement l'état des quatre canons du gaillard d'arrière, commis à ma charge. J'insistai, dans une espèce de harangue à mes canonniers, sur la nécessité de déployer de l'activité , du sangfroid et de la présence d'esprit.
En ce moment le docteur Thompson monta sur le pont, se plaignant du retard apporté à son déjeuner. Le mauvais plaisant m'engageait à descendre dans le poste aux blessés, afin, disait-il, de soutenir mon courage par la vue des excellentes mesures qu'il avait prises pour me trépaner ou m'amputer, le cas échéant.
La lumière trouble et jaunâtre, mais suffisante, des fanaux, jetait un reflet livide sur ses hideux instruments étalés avec ostentation. Des couteaux à lames recourbées, et dont la seule vue faisait cligner l'œil , semblaient avides de trancher vos chairs et de boire votre sang. Des
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scies me montraient leurs dents et faisaient grincer les miennes à l'idée de leur affreuse destination. Les trois aides-chirurgiens , en chemise jusqu'à la ceinture et les manches retroussées sur les coudes , paraissaient inquiets et un peu alarmés de la besogne qui allait leur échoir. Quant au gros docteur lui-même, sa figure ronde et bourgeonnée, ses grossiers bons mots, étaient quelque chose aux horreurs fantastiques de cet antre, mais ils ajoutaient encore au dégoût inspiré par ce tableau d'une boucherie humaine.
Sans nul doute, l'aimable dessein du docteur était de m'effrayer et de jouir de ma peur. Il se trompa, dans ce second espoir du moins. Je pris la chose aussi froidement que l'atmosphère étouffante de la caverne me le permettait. La première leçon de bravoure vous enseigne à prendre l'air brave; la seconde, à soutenir cette apparence ; et la troisième leçon vous trouve doué de tout le courage qui convient à l'homme.
A midi nous reconnûmes que nous donnions la chasse à une grande corvette. VEos semblait voler sur les flots; il ne s'inclinait pas devant les vagues, mais il les fendait et les rejetait des deux côtés de sa carène. Dans sa noble
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ardeur, il semblait dire aux vents : — Je n'obéis pas à votre impulsion , je ne réclame pas votre assistance. Je marche en avant, vous me suivez. Il disait à la mer : — Aplanissez devant moi vos impuissantes vagues ; qu'elles se ruent dans le sillon que je leur ouvre, mais qu'ellesmêmes s'ouvrent devant moi! Il disait aux nuages : — Nos champs de course sont égaux ; à vous l'azur du ciel , à moi l'azur de l'onde : luttons de vitesse. Les îles lointaines du Sud seront notre limite et l'arc-en-ciel la couronne du vainqueur. VEos fit des merveilles ce
jour-là.
A une heure, les espares commençaient à gémir, on préparait de faux-bras, mais personne ne songeait à raccourcir les voiles.
En avant! en avant! N'est-ce pas une glorieuse poursuite que celle d'un ennemi qui nous fuit, comme le ramier l'oiseau de proie? L'âme d'Achille ne palpitait^elle pas d'orgueil en poursuivant Hector autour des remparts d'Uion! Qu'était le char de triomphe où il attachait son ennemi vaincu , en comparaison de notre char victorieux ? Les vents ailés sont nos coursiers , les flots de l'Océan nos roues, l'espace sans bornes notre carrière. En avant ! en avant !
A deux heures, nous commencions à distin-
guer de dessus notre pont la coque du Jean- Bart qui s'élevait de plus en plus sur les flots. L'appétit du docteur et du commis aux vivres croissent en proportion. Ils font ensemble une triste visite à la cuisine : tous les feux étaient éteints, les poules gloussaient, les cochons grognaient dans les ténèbres de la calle, au milieu des tonnes d'eau. Hélas ! pas la moindre apparence de dîner! Il fallut se résoudre à faire pénitence avec une volaille froide et un reste de jambon, arrosés de bordeaux et de bourgogne. Pauvres gens! il n'y avait rien de mieux! De l'excellente eau-de-vie leur offrit encore une petite consolation ; mais ils la mélangèrent avec de l'eau filtrée, modération digne d'éloge, surtout dans les circonstances où nous nous trouvions.
A trois heures , le Jean- Bart était parfaitement en vue. On observait de la hune de misaine tout ce qui se passait sur son pont. Notre maître de manoeuvre grillait son nez sur son sextant, quand on nous avertit que/^ Jean- Bart braquait sur son arrière deux coulevrines de chasse ramenées de l'avant. Une demi-heure n'était pas écoulée , que ces deux cerbères nous annonçaient leur présence. Leur brusque
aboiement fut suivi du sifflement de deux boulets, dont l'un passait au large, l'autre perçait notre voile de misaine et rasait le nez de notre vénérable maître de manœuvre.
Je me trouvais avec la plupart des officiers sur le gaillard d'avant. Ce n'était pas le premier coup de canon que j'avais vu tirer , mais c'était le premier boulet qui sifflait à mon oreille. Ce premier salut est toujours une époque mémorable dans la vie du soldat et du marin. La déchirure faite par le boulet à notre voile de misaine annonçait qu'il n'avait pu passer à plus d'une toise au-dessus de ma tête. J'avais été pris à l'improviste. Tout le monde sait qu'un boulet fait un grand sifflement en traversant l'air. Ij'illustre étranger venant à bord avec tant de pompe et de cérémonie, je lui devais au moins , pour ne pas manquer de courtoisie , une inclinaison de tête ; cet acte de pure politesse me valut du premier lieutenant un soufflet dont mon oreille tinte encore.
Mon regard irrité , mes poings serrés , mon attitude menaçante , apprirent à M. Farmer que ce n'était pas manque de courage ; mais au moment où je m'écriais avec colère :
— Monsieur , je... je... j'e... le capitaine Rend
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m'appuya doucement la main sur l'épaule , et me dit :
—Monsieur Rattlin, qu'allez-vous faire? M. Farmer j ce coup n'était pas mérité. Moi-même , monsieur , ajouta-t-il en se redressant d'un air fier, moi-même , j'ai baissé la tête au premier boulet!! Plus d'un brave soldat, qui a bronché au premier , a tenu bon jusqu'au dernier. Pouviez-vous attendre de cet adolescent, monsieur Farmer, ce que vous ne sauriez exiger d'un homme mûr ? Le frapper , fi donc ! Ce soufflet-là, si ce pauvre garçon avait les nerfs faibles, ce soufflet pourrait en faire à jamais une poule mouillée , eût-il reçu de la nature un cœur aussi courageux que celui de Nelson, aussi noble que celui de votre homonyme.
— Ils se préparent à tirer de nouveau , criat-on de la hune de misaine.
— Rattlin , poursuivit le capitaine Reud , prenez ma lunette , montez dans les haubans , et tâchez de me dire où ils en sont.
Deux éclairs, suivis de fumée ^ brillèrent sur l'arrière de la corvette. Au même instant , j'entendis sous moi le sifflement des boulets suivi de la détonation des canons et de la répercussion sonore du métal. Un des boulets avait brisé une des pattes de l'ancre, suspendue au bossoir.
— Eh bien , monsieur Farmer, dit le capitaine triomphant, l'avez-vous remarqué? J'en étais sûr, j'en étais sur, monsieur. Il n'a ni bougé, ni biaisé. Le long tube qu'il tenait contre son œil n'a pas même tremblé un instant. Oh! monsieur Farmer, si vous avez le cœur généreux que je vous crois, vous ne frappeiez plus un novice pour avoir courbé la tête au premier ni même au cinquième boulet.
— J'ai eu tort , monsieur, fut l'humble réplique du lieutenant; je regrette de vous avoir donné l'occasion de me faire cette réprimande publique.
— Non, en vérité, Farmer, dit le petit créole d'un ton très amical; mon intention n'a pas été de vous faire une réprimande, mais une simple remontrance. M. Rattlin s'est chargé lui-même de vous faire la plus sévère des réprimandes. ^
J'étais presque tenté de sauter au cou du capitaine, tout méchant que je le savais; j'aurais affronté pour lui en ce moment la mitraille d'une batterie de vingt canons. Mais étais-je réellement effrayé du sifflement des boulets?
— Oui, un peu.